jeudi 18 octobre 2007

Le Coeur des hommes 2


Un film de Marc Esposito
Avec Bernard Campan (Antoine), Gérard Darmon (Jeff), Jean-Pierre Darroussin (Manu), Marc Lavoine (Alex), Fabienne Babe (Lili), Zoé Félix (Elsa), Valérie Kaprisky (Jeanne), Ludmila Mikaël (Françoise), Valérie Stroh (Karine), Florence Thomassin (Juliette), Catherine Wilkening (Nanou)...
Sortie le 24 octobre 2007

Ma note : 8/10

Synopsis : Alex, Antoine, Jeff et Manu, quatre amis, quatre ans plus tard... Leurs rapports avec les femmes, leur amitié, leurs secrets partagés, leurs sentiments de culpabilité, leur volonté de changer, de s'améliorer.

Mon avis : C'est tout à fait le genre de film que l'on n'a pas envie de raconter. Plusieurs raisons à cela. D'abord pour ne pas en déflorer les multiples rebondissements qui ne cessent de l'émailler. Ensuite, pour en garder jalousement les images et les nouvelles aventures que le scénariste a inventées à nos héros. En plus, il est trop riche en situations, donc pas facile à raconter. On ne pourrait qu'utiliser des ellipses.
Le Coeur des hommes ... Ce titre est par trop réducteur car les femmes tiennent une place essentielle dans le premier comme dans le deuxième volet. En fait, ce sont elles qui mènent la danse et eux, ils ne font qu'essayer de s'adapter et de sauver la face plus ou moins consciemment. Car ce film ne repose que sur des histoires de coeur, cet organe qui est, poétiquement parlant, le siège de nos plus beaux sentiments, l'amour et l'amitié. Et avec ces quatre lascars et leurs compagnes, on peut dire que ça en pompe et ça en pulse de l'amour. Inévitablement, il y a des heureux et des malheureux, et ça tourne.
Que retenir donc de ce film sans en dévoiler la trame ?
Paris est magnifiquement filmée, de jour comme de nuit, et en période de fêtes aussi. Jolie carte postale pour les étrangers. La bande son, très mélodieuse, est sans défauts. Entre Des Pretenders à Katie Melua en passant par Mika, Les Scissor Sisters, Ayo, Chuck Berry, Francis Lai, sans oublier Mozart, Beethoven et Chopin, on balaie large et ça se marie parfaitement avec les différentes scènes. Les dialogues percutants, inventifs, osés, voire crus (adultes quoi !), sont un délice. On rit (beaucoup) et on est ému (souvent).
Dans ce film qui comprend une multitude de scènes hyper fortes, je ne peux malgré tout m'empêcher de vous en signaler deux qui m'ont particulièrement enchanté, deux grands moments. L'un de comédie pure, à la sortie d'un restaurant entre Gérard Darmon et Ludmila Mikaël, touchants, maladroits et tellement vrais. L'autre pour son écriture et la façon dont le texte est dit : une tirade tout à la fois désopilante et émouvante que nous distille un Jean-Pierre Darroussin complètement énamouré... Je ne vous en dis pas plus afin d'en conserver tout le sel. Car c'est effectivement salé !
Vous avez aimé Le Coeur des hommes 1, vous adorerez le 2. C'est un vrai film choral qui ne se contente pas de mettre en avant quatre solistes. Il y a à l'unisson de très beaux personnages féminins, Florence Thomassin et Valérie Stroh en tête (du moins à mon goût, parce qu'elles sont particulièrement attendrissantes)... Comme l'ultime scène est identique à la première et collée-copiée avec la dernière du premier film, on est pratiquement assuré de l'existence - indispensable - d'un Coeur des hommes 3. Et l'on peut vraisemblablement se prendre à rêver d'un quatrième volet. Après tout, ils sont quatre amis ! Marc Esposito leur doit bien de se mettre en quatre pour eux. Et pour nous...

lundi 15 octobre 2007

L'Autre


Studio des Champs-Elysées
15, avenue Montaigne
75008 Paris
Tel : 01 53 23 99 19
Métro : Alma-Marceau

Une pièce écrite et mise en scène par Florian Zeller
Musique de Christophe
Avec : Sara Forestier (Elle), Aurélien Wiik (L'Autre), Stanislas Mehrar (Lui)

Ma note : 6/10

Le thème : Oscar Wilde disait que le couple, c'est ne faire qu'un. Oui, mais lequel ? Et si c'était encore un autre ?
Dans une oscillation permanente entre le rire et le drame, L'Autre raconte comment l'amour se brise sur la vie quotidienne. Faut-il, pour vivre ensemble à jamais, ne jamais vivre ensemble ?
Une triangulaire entre Lui, Elle et L'Autre...

Mon avis : Quand on découvre le décor minimaliste, on sait tout de suite que notre attention ne sera pas distraite par autre chose que les personnages. Quatre gros cubes de cuir qui se transforment tour à tour en futon ou en sièges, et c'est tout. Mais ils ont leur importance... Et puis la musique, mélopée lancinante susurrée par la voix ô combien envoûtante de Christophe. Enfin, de magnifiques portraits en noir et blanc, signés Kate Barry, qui subliment le visage si photogénique de Sara Forestier. Dépouillement et romantisme, violence et esthétique sont les quatre piliers sur lesquels repose L'Autre.
Quatre piliers pour l'éternel triangle de la vie amoureuse. Chacun des trois protagonistes de cette pièce ne cesse de décortiquer sa relation avec l'un(e) ou l'autre, mais également de s'auto-analyser. Cela donne des conversations gigognes. On ouvre tous les tiroirs, jusqu'au plus petit, et on y fouille le moindre recoin pour ne rien oublier. Quand on réalise à quel point ils en viennent à pinailler, on se dit qu'il ne doit pas être aisé d'être la petite copine de Florian Zeller. Un peu tordu le garçon ! S'il s'évertue ainsi dans la vie à disséquer tout et son contraire, les soirées doivent être passablement longues et tortueuses...
Mais c'est justement ce sens du détail et cette volonté exhaustive de rogner jusqu'à l'os la moindre attitude et le moindre sentiment qui font que les dialogues de cette pièce sont passionnants. Il faut en effet saluer la qualité du langage et le soin apporté à l'écriture. Amener à de telles extrêmités les conventions amoureuses a quelque chose de fascinant.
Le plus compliqué des trois, c'est indéniablement Lui (Stanislas Mehrar). Dans le genre loser magnifique, il est gratiné. Esprit brillantissime, mais totalement négatif, il s'enferme complaisamment dans sa solitude auto-imposée, préfère jouer les incompris et s'en prendre aux autres. L'oeil et la truffe humides, Stanislas Mehrar compose avec beaucoup de sensibilité une sorte de Droopy maussade et tristounet, capable en un instant de se métamorphoser en un pitbull mordant et vociférant. Acariâtre et jaloux, il pratique la torture avec un sadisme désabusé, mais toujours lucide : "Ce qui me fait peur quand je suis seul, c'est de penser qu'elle ne l'est pas elle, seule..."
Elle, justement ; puisqu'on en parle. Superbe composition de Sara Forestier écartelée entre son amour sincère pour Lui, mais qui s'effiloche en peau de chagrin, et l'attirance qu'elle ressent pour quelques Autres. Avec sa fossette craquante et sa cascade de cheveux blonds, par opposition à ce chafouin de Lui, elle apparaît lumineuse et formidablement vivante. Elle, tous les jours, elle est aspirée par l'extérieur, là où sont proposées toutes les rencontres, toutes les aventures, toutes les tentations. D'autant qu'à la maison, elle sait qu'elle va être accablée de reproches. Alors, tant qu'à faire... Tout le monde n'est pas la chêvre de monsieur Seguin. On la comprend et on l'absout.
Et puis il y a l'Autre ; ou plutôt, les Autres. Car Aurélien Wiik en campe plusieurs. Autant Lui s'avère complexe, défaitiste, atrabilaire et malsain, autant l'Autre est désinvolte et séduisant. Son argumentation est imparable. Adam, Eve et le serpent ? Mais c'est aussi un homme. A plusieurs reprises il affiche une certaine propension à la lâcheté qui va encore donner du grain à moudre à ces dames et demoiselles. Il connaît bien ses congénères le Florian Zeller !
Bref, cette pièce dont la colonne vertébrale est la dégradation du couple est un régal pour qui aime les mots et la sémantique. La vérité et le mensonge s'entremêlent habilement, chacun tient à avoir raison et à garder la main. On assiste à quelques jolies passes d'armes à fleurets non mouchetés avec, ça et là, quelques petites pauses pleines d'humour qui donnent une vraie respiration.
Le jeu des trois comédiens est impeccable, les intermèdes musicaux s'insèrent agréablement, la mise en scène est originale et soignée. C'est une bonne pièce, pas grand public, certes, mais c'est du vrai théâtre.
Et puis, avouons-le : toutes ces variations sur le couple, ne les a-t-on pas interprétées nous-mêmes à un moment ou à un Autre de notre existence ?

vendredi 5 octobre 2007

Sa majesté Minor


Un film de Jean-Jacques Annaud
Scénario original et dialogues de Gérard Brach
Avec : José Garcia (Minor), Vincent Cassel (Satyre), Mélanie Bernier (Clytia), Sergio Paris-Mencheta (Karkos), Claude Brasseur (Firos le Teinturier), Rufus (Rectus le Prêtre), Jean-Luc Bideau (Archéo le Patriarche), Taïra (Zima la Bouchère), Marc Andréoni (Zo le Boucher), Bernard Haller (Cataractos le Devin)...
Genre : Comédie
Sortie : 10 octobre 2007

Ma note : 7/10

L'histoire : Quelque part dans une île perdue en mer Egée, aux temps très lointains d'avant Homère... Minor, un orphelin muet qui a été élevé par des cochons, file des jours tranquilles dans la douce et fétide tiédeur de la porcherie en compagnie de sa rose maîtresse, la truie Mauricette. Au cours d'une escapade en forêt mythologique, il rencontre un personnage extraordinaire, le dieu Pan, alias Satyre, qui l'initie à sa manière de bouc aux imprévus du paganisme.
Minor est fasciné par la belle Clytia, la fille du patriarche, promise au poète Karkos. Un jour qu'il s'est perché sur une branche d'olivier pour l'épier, il fait une mauvaise chute et tombe dans un coma profond. Quand, par bonheur, il en sort, il découvre avec ravissement qu'il est doté de la parole. Les villageois sont tellement éberlués que, sur les conseils du devin Cataractos, ils en font leur nouveau roi. Alors, les ennuis commencent...

Mon avis : Attention, ce film est un OVNI. D'ailleurs, juste avant sa projection, Jean-Jacques Annaud en personne est venu nous en avertir, se proposant même de fournir à qui le désirerait toutes les explications nécessaires à la compréhension de son forfait.
Sa Majesté Minor ne peut laisser indifférent. Soit on va détester ce film (il ne sera pas compliqué d'en égrener les motifs), soit on va l'adorer car pour ce qui est de l'audace et de l'originalité, on peut lui lever sa coupe d'hydromel.
Personnellement, je me suis régalé.
Bon, d'accord, on lui objectera qu'il comporte certainement quinze à vingt minutes de trop. Mais, à cette époque, il n'y avait pas de montres et le temps ne comptait
pas. Et puis il nous propose une fin qui nous laisse sur la nôtre, de faim... Donc, mis à part quelques longueurs et cet épilogue complaisant, ce film est un réel bonheur. Pour tenter de le classer, imaginez un shaker dans lequel on aurait mis un quart de Fellini, un quart de Pasolini, un quart de Mel Brooks et un quart des Monthy Python. Secouez avec ardeur (ça pour être secoué, il est secoué !) et vous obtenez ce nectar aux couleurs chatoyantes et très très fortement alcoolisé.
Pour être concret, Sa Majesté Minor est un film truculent, cru, couillu, paillard, déjanté, iconoclaste, trivial, rabelaisien, absurde avec ça et là quelques fulgurances d'une poésie complètement attendrissante (un papillon qui volète pour symboliser l'extase amoureuse ; des fleurs qui s'ouvrent pour symboliser une défloration apparemment très réussie...) et d'une éblouissante esthétique. Jean-Jacques Annaud s'y révèle être un magicien-manipulateur hors pair. La jubilation qu'il a eue à tourner ce film est palpable. Ses images en sont imprégnées ; elles nous éclaboussent d'un bonheur potache, si gentiment irrévérencieux. Et cette jubilation, elle est entièrement reprise et partagée par les comédiens.
Parlons-en des comédiens.
Personne d'autre que José Garcia n'aurait pu relever le défi insensé d'interpréter Minor. Lui seul possède cette folie douce qui l'amène à être crédible dans n'importe quelle situation. Tout autre aurait été ridicule, voire vulgaire. Lui, il apporte une grâce puérile à la posture la plus scabreuse. C'est un gamin que les mots pipi et caca font rire, un gamin à qui l'on pardonne tout. Mais il possède en plus cette dimension d'âme qui, quand cela est nécessaire, sait faire passer l'émotion. Demi-dieu de l'écran délicieusement païen, il atteint ici son Olympe. On subodorait qu'il pouvait tout jouer. Et bien la preuve est donnée qu'il peut tout jouer, et même plus !
Vincent Cassel, en dieu Pan perché sur ses pattes de bouc, est particulièrement jouissif. A voir l'éclat diabolique de ses prunelles, on sent qu'il prend un plaisir énorme à camper ce Satyre sans états d'âme qui ne pense qu'à faite leur fête aux nymphettes ; aux nymphettes, entre autres... A ce propos, les scènes où ces charmantes jeunes femmes apparaissent font furieusement penser aux photos de David Hamilton.
Et puis il y a Mélanie Bernier !!!! Avec son corps de désse et sa voix érotiquement rauque, elle dégage une telle sensualité qu'il lui suffit d'apparaître pour réveiller en quelques secondes le cochon qui sommeille en tout mâle. Alors, comment imaginer qu'un individu qui a été élevé par des cochons ne puisse lui faire part de son émotion autrement qu'en s'astiquant ardemment la saucisse devant elle ? C'est ce qui s'appelle avoir un porc de reine ! Non, trève de balivernes, depuis la découverte de Cécile de France dans L'art (délicat) de la séduction, il y a longtemps qu'une comédienne ne m'avait autant agacé la libido. Elle est tout simplement superbe.
Sergio Peris-Mencheta livre, avec son personnage de Karkos, une composition réellement bluffante. Avec son physique de lutteur grec, il réussit à dégager une sensibilité pleine de douceur et de poésie. Quel noble et brave garçon. "Brave" dans le sens noble du terme. Il faut posséder un sacré sens de l'autodérision pour accepter un rôle qui est en permanence sur le fil du ridicule et qui, pourtant, ne cesse de nous émouvoir.
Il faut saluer aussi la présence d'une brochette de comédiens (Bideau, Brasseur, Haller, Rufus) qui jouent le jeu à fond, au mépris total de leur image. Ils en font des tonnes, ils s'amusent, ils créent, ils donnent. Ils sont tout bonnement inénarrables.

Que dire d'autre sur ce film qui sera forcément culte un jour ?
Les décors sont aussi beaux qu'étonnants. La musique est une réussite totale. Elle est originale, légère, espiègle (ah cette flûte guillerette !). elle fait totalement corps avec l'histoire, l'époque et le paysage. Les dialogues ont la désinvolture de l'anachromisme assumé, passant sans transition de l'éloquence lyrique ou emphatique aux saillies les plus grivoises proférées avec un naturel confondant. Le film est également truffé de références mythologiques, que l'on retrouve saupoudrées ici et là à bon escient (le rocher de Sisyphe, la relation oedipienne entre Minor et Mauricette...)
Et puis il y a le thème.
Sa Majesté Minor est une fable en forme de farce. Mais c'est aussi une parabole qui se permet de faire passer une vraie réflexion sur le pouvoir. Le pouvoir du pouvoir et le pouvoir du sexe (il manque celui de l'argent, mais à cette époque bénie des dieux, il n'existait pas encore). Ce qui me permettra de conclure en affirmant que ce film est tout simplement humain. Pathétiquement humain, burlesquement humain, prodigieusement humain.

mercredi 3 octobre 2007

Chat et souris


Théâtre de la Michodière
4bis, rue de la Michodière
75002 Paris
Tel : 01 47 42 95 22
Métro : Opéra/4 septembre

Une pièce de Ray Cooney
Mise en scène par Jean-Luc Moreau
Avec Francis Perrin, Jean-Luc Moreau, Bunny Godillot, Cécile Magnet, Murielle Huet des Aunay, Benjamin Wangermee, Marc Bertolini

Ma note : 8/10

L'histoire : Tout va bien pour Jean Martin, chauffeur de taxi, marié depuis 20 ans à Mathilde, à Montreuil... Et en même temps, à Charlotte, à Ivry.
Jean Martin a deux adorables enfants, Alix à Montreuil... Et Guillaume, à Ivry.
La vie est belle, son secret est bien gardé...
Jusqu'au jour où ces deux ados découvrent que, sur Internet, on peut faire des rencontres...

Mon avis : Ne boudons pas notre plaisir ! Voici là du bon théâtre populaire comme on l'aime, un pur divertissement destiné à nous faire oublier tous nos soucis pendant deux heures.
Si les suites sont de plus en plus prisées au cinéma, on ne peut pas dire que ce genre soit courant au théâtre. En fait, Chat et souris est la suite de Stationnement alterné. Ce qui est amusant et particulièrement réussi, c'est le passage de témoin entre les deux héros du premier épisode, Eric Métayer (dans le rôle de Jean Martin) et Roland Marchisio (dans celui de Gilbert Jardinier), et ceux d'aujourd'hui, Jean-Luc Moreau et Francis Perrin. L'action se passe 17 ans plus tard. Jean Martin a les cheveux blancs, sa double vie frénétique l'a empêché de prendre de l'embonpoint, et il est toujours aussi survolté. Gilbert Jardinier est toujours aussi emprunté et, quand il est sous l'emprise de l'émotion (ce qui lui arrive hélas très fréquemment), il se met à bégayer... Il y a une réelle gémellité entre chacun des deux tandems.
Oubliez l'affiche - misérable - de Chat et souris ; ça la fiche mal, mais on n'en tient finalement plus aucun compte lorsqu'on sort hilare, essouflé et les yeux humides du théâtre de la Michodière. J'ai rarement vu une pièce dont le rythme soit aussi soutenu du début à la fin. Le postulat de base est des plus simplistes : Jean Martin, adepte du double foyer, mène une double vie depuis 20 ans. Il a même réussi l'exploit de rendre sa double relation parfaitement stable. Donc, une fois que l'on a accepté de prendre pour argent comptant (content ?) une telle situation, on n'a plus qu'à se laisser embarquer par la frénésie ambiante au moment où sa duplicité risque d'être mise au jour, via ses deux rejetons, par Internet interposé...
La pièce démarre sur les chapeaux de roue et, pas un dixième de seconde elle va perdre en intensité. La mise en scène, avec en permanence sur scène la vie en parallèle des deux foyers, est d'une efficacité totale. Elle ne nous pose aucun problème. A peine Jean Martin (Jean-Luc Moreau) apprend-t-il que sa fille de Montreuil et son fils d'Ivry, après avoir fait connaissance sur le Net, ont décidé de se rencontrer, qu'il s'affole, craignant d'être démystifié et de voir son bel assemblage détruit. Un vent de panique souffle sur Montreuil, épicentre du drame. Les scènes, cocasses, cartoonesques, paroxystiques, s'enchaînent dès lors à une cadence endiablée. La salle s'étrangle de rire, certaines répliques nous échappent parce qu'elles sont couvertes par des applaudissements enthousiastes.
Remarquablement entourés par leurs cinq partenaires qui sont bien plus que des faire-valoir, Jean-Luc Moreau et Francis Perrin sont irrésistibles de drôlerie. Les situations sont tellement énormes, puériles, invraisemblables que l'on ne peut qu'en rire. Tous les genres du comique y passent, le mime, la pantomime, les grimaces, l'absurde, le burlesque... Les portes claquent, les cris fusent, il y a des cascades (mais si...), et surtout ça court, sa saute, ça s'agite... Il faut voir dans quel état se trouve Jean-Luc Moreau au moment des saluts : il est tout rouge, dégoûlinant de sueur, il peine à reprendre son souffle, sa chemise est à tordre... Il doit perdre un ou deux kilos par représentation.
En résumé, Chat et souris n'a d'autre ambition que nous offrir une folle parenthèse et c'est vraiment réussi. C'est un véritable dessin (très) animé qui se déroule sous nos yeux. On met tout sens critique de côté, on s'en fout d'essayer de trouver logique et cohérence, on s'amuse, on rit, on pleure, on s'étouffe et ça fait du bien ! Devant autant de générosité et de joie communicative, on ne peut que dire merci.

Le professionnel


Théâtre Rive Gauche
6, rue de la Gaîté
75014 Paris
Tel : 01 43 35 32 31
Métro : Edgar Quinet

Une pièce de Dusan Kovacevic
Mise en scène par Stephan Meldegg
Avec Jean-Pierre Kalfon (Luca), Jean-Marie Galey (Teodor Kraj), Muranyi Kovacs (Martha), Jérôme Le Paulmier (l'auteur)

Ma note : 6/10

L'histoire : Teodor Kraj, ex-dissident et auteur peu productif, a été bombardé rédacteur en chef d'une importante maison d'édition par la "nouvelle Serbie". Un certain nombre d'auteurs, ignorés ou refusés par son prédecesseur, font le siège de son bureau ou l'invectivent au téléphone. Pour tuer le temps, il fait la cour à Martha, sa secrétaire, qui est gentille et dévouée, mais un peu déprimée par son état de mère célibataire... Et voilà qu'un beau matin se présente un homme avec un cartable et une grande valise noire. Il s'appelle Luca et, si Teodor ne le connaît pas, lui en revanche, semble tout savoir de sa vie...

Mon avis : Déjà le décor... Ce n'est rien de dire qu'il est pour le moins austère. Il est exactement comme on imagine un bureau datant des grandes heures du communisme. Et dedans, Teodor, un fonctionnaire des pays de l'Est. Intelligent, mais profondément désabusé et totalement démotivé, il tue le temps comme il le peut. Il s'engueule avec un auteur éconduit, conte fleurette à sa secrétaire, la dévouée Martha, et supporte tant bien que mal le voisinage bruyant de son prédecesseur à ce poste de rédacteur en chef... Comme tous les autres jours, cette journée qui s'annonce va être longue et ennuyeuse. Jusqu'au moment où Martha vient lui annoncer un visiteur. Sa première réaction est de refuser de le recevoir. Mais ce dernier réussit à forcer l'entrée du bureau.
Alors, la pièce commence en même temps que l'inquiétude de Teodor grandit face aux révélations dont l'accable Luca, un ex-flic. La voix grave et rocailleuse de Jean-Pierre Kalfon est à elle-seule une menace. Son visage émacié, son sourire mécanique, ses gestes millimétrés, sont loin d'être rassurants. Au fur et à mesure que l'on entre dans les péripéties d'un passé commun aux deux hommes, on se dit, confortablement installé dans notre fauteuil, qu'on a eu bien de la chance de ne pas connaître ce régime qui a détruit tant d'hommes. Le fantôme de Tito plane sur cette pièce.
Luca a fait toute sa carrière dans la police secrète. Il a été programmé, il n'a aucun état d'âme : "Je suis communiste judsqu'à la dernière goutte de mon sang". Teodor, de son côté, a longtemps fait partie des dissidents. Raison pour laquelle il était filé, surveillé, espionné par un flic uniquement affecté à l'établissement d'un dossier sur lui. Cette époque devait être terrible pour les intellectuels. Le combat des livres et des mots était voué à l'échec face à l'armée et à la police. Luca sait tout de la vie privée et des idées de Teodor. Il a scrupuleusement relevé toutes ses déclarations, conservé certains de ses objets les plus personnels. Il fout vraiment la trouille.
Or, les temps ont changé. Ce sont les "amis" de Teodor qui ont pris le pouvoir. Luca a dû se reconvertir en chauffeur de taxi. Mais il tenait tout de même à se retrouver une dernière fois en présence de son ancienne "cible". C'est là que l'on se rend compte qu'à fréquenter et surveiller les intellos, il a fait siennes certaines de leurs idées.
Le professionnel n'est pas une pièce facile. Elle évoque un pays et une époque dignes de Kafka. La tension entre les deux principaux protagonistes est palpable. Les répliques, le plus souvent à l'emporte-pièce, sont imparables. Mais le jeu des comédiens n'est pas linéaire. Si l'on suit peu à peu le comportement méthodique de Luca, Teodor est un peu comme le poisson qui vient d'être ferré. Il s'abandonne parfois à la résignation, d'autres fois il a des sursauts d'orgueil et se rebiffe.
La pièce repose sur l'opposition des styles. Kalfon est impressionnant de conviction tranquille. On n'arrive pas à le détester car c'est un homme qui a toujours été aux ordres, un bon petit soldat de l'ombre. Mais il n'a jamais été zélé : "Je n'ai pas fait plus de mal que ce qu'om m'a obligé à faire". Cette seule phrase nous le rend sympathique. Quant à Galey, très expressif, il fait preuve d'un jeu beaucoup plus latin. Il faut dire qu'il passe un peu par tous les états d'âme : la crainte, la colère, la révolte, l'émotion... Ils sont parfaits ces deux-là
Cette pièce est aussi lourde et sombre qu'un ciel qui se prépare à l'orage, zébré parfois par les éclairs d'un humour grinçant et désespéré. Et pourtant, malgré tout, elle laisse poindre une jolie lueur d'espoir en l'être humain. C'est la leçon positive que l'on peut en tirer.

samedi 29 septembre 2007

"Les chaussettes" opus 124


Théâtre des Mathurins
36, rue des Mathurins
75008 Paris
Tel : 01 42 65 90 00
Métro : Havre-Caumartin/Auber

Ecrite et mise en scène par Daniel Colas
Avec Michel Galabru et Gérard Desarthe

Ma note : 7/10

L'histoire : : Deux acteurs répètent un numéro de clowns. De caractère très différents, les deux hommes ne cessent de chamailler. C'est une histoire de chaussettes trouées qui va mettre le feu aux poudres...

Mon avis : Pour défendre un titre aussi sibyllin, pour ne pas que le bas blesse, il fallait nécessairement que les deux comédiens en présence fassent la paire. Et bien c'est le cas, car on peut affirmer que grâce à Gérard Desarthe et Michel Galabru, on prend notre pied.
C'est le décor minimaliste des coulisses d'un théâtre qui accueille nos deux compères. Une caisse en bois, une énorme malle, une table, deux chaises, un escabeau... rien de plus anonyme et banal. Avec, en prime, un éclairage quelque peu succinct. Enfin, il faut bien avoir un endroit pour répéter. Surtout pour répéter une pièce assez improbable qui mélange des genres aussi disparates que la musique classique et le spectacle de clown. Si l'un, l'auteur et metteur en scène (Desarthe) semble convaincu du bien-fondé de ses trouvailles artistiques, son partenaire, vieux comédien sur le retour (Galabru)ne cesse de donner des avis contraires. Comme il le fait d'une façon fielleuse, il faut une sacrée dose de tolérance et de diplomatie pour ne pas l'envoyer promener. Le problème - et on s'en aperçoit petit à petit - c'est qu'ils ont vraiment besoin l'un de l'autre pour exister.
Ce sont donc deux caractères qui s'opposent. Le personnage joué par Galabru passe sans transition de la bonhomie pateline du début à un comportement bougon, agressif. C'est un cabot vaniteux, un champion de la mauvaise foi... Desarthe, limite psychorigide, se fait violence pour essayer de se montrer arrangeant.
Au-delà de la pièce qu'ils s'évertuent tant bien que mal à monter, ce sont deux solitudes qui s'affrontent. Ils parlent de tout et de rien, du mauvais temps qu'il fait dehors, des fêtes de Noël qui se préparent, de la religion, de leur famille... Ils ne sont surtout jamais d'accord. Leurs divergences enflent en une joute verbale systématique. Même la manière de faire la vaisselle est pour eux un sujet de discorde ! Et quand, en plus, il faut s'affubler d'un nez rouge et d'un costume de clown absolument grotesque, la coupe déborde...
Cette pièce, tout à fait délectable, repose sur la prestation d'un superbe binôme ; un face-à-face entre un "réac borné" (Galabru) et un "janséniste" (Desarthe), ainsi qu'ils se qualifient l'un et l'autre au cours d'une de leurs nombreuses joutes verbales. Servie par des dialogues réellement fins, l'opposition des styles, entre truculence et introversion, est vraiment réussie. Ajoutez à cela une utilisation habile du comique de répétition, une pincée de burlesque, des costumes indescriptibles et une mise en scène ingénieuse, et vous obtenez une pièce d'une excellente facture.
Pourtant, derrière l'affrontement, les choses sont beaucoup moins simplistes qu'il n'y paraît. Peu à peu apparaissent en filigrane des sentiments partagés qui font que les deux protagonistes de l'histoire vont se sentir intimement liés et solidaires dans la réalisation de leur improbable projet. En fait, la priorité n'est plus que leur pièce soit prise par un directeur de théâtre, ce dont ils ont besoin c'est de ces retrouvailles quotidiennes, de ces échanges, même s'ils sont parfois tumultueux. Chacun devient la béquille de l'autre pour avancer et se sentir utile. Ils vibrent, sans oser l'esprimer, d'une vorace quête d'amour ; car il y a cette foutue pudeur qui les gêne aux entournures... Dans Les Chaussettes, il y a donc deux niveaux de lecture. Il y a ce que l'on voit et ce qui se formule, mais il faut se montrer très attentif et réceptif à tout ce qui ne se dit pas. Honnêtement, c'est psychologiquement très finaud.
Galabru est énorme de présence et Desarthe est un partenaire idéal. Portées par leur remarquable numéro de duettistes, Les Chaussettes méritent d'être jouées à de nombreuses... reprises.

mercredi 26 septembre 2007

Un secret


Un film de Claude Miller
Avec Cécile de France (Tania), Patrick Bruel (Maxime), Ludivine Sagnier (Hannah), Julie Depardieu (Louise), Mathieu Amalric (François à 37 ans), Nathalie Boutefeu (Esther), Yves Verhoven (Georges)...
Sortie : 3 octobre 2007

Ma note : 5/10

L'histoire : L'exploration d'un lourd secret de famille et l'histoire d'une passion, à travers le voyage intérieur de François, un enfant solitaire qui s'invente un frère et imagine le passé de ses parents. Le jour de ses 15 ans, une amie de la famille révèle au jeune François une vérité bouleversante, mais qui lui permet enfin de se construire...

Mon avis : C'est là véritablement un beau film, fort d'une brochette de comédiens inspirés. Comme il est construit avec de nombreux retours en arrière et de bons en avant, Claude Miller nous permet de suivre la chronologie des faits grâce à un procédé habile. Je schématise, car ce n'est tout de même pas aussi simple que cela : la couleur pour les années 50, le noir et blanc pour pour les années 80. Mais comme il y a d'autres périodes évoquées - la guerre 39-40 ou les années 60 par exemple - il vaut mieux suivre.
Nul n'est besoin d'avoir lu le livre de Philippe Grimbert pour deviner assez rapidement une grande partie du secret que tait cette famille. La vie de ses parents et de ceux qui les entoure, est passée au filtre de la pensée d'un gamin solitaire, souffreteux, rêveur, qui se réfugie dans un monde imaginaire dans lequel il s'est inventé un frère aîné...
En fait, ce film oscille sans cesse entre deux sentiments (c'est du moins ce que j'ai ressenti) : l'intérêt et l'ennui.
L'ennui, parce qu'il y a des longueurs. le rythme du film est volontairement lent, essaimé d'images répétitives, obsédantes (les plongeons de la mère...). Il y a en définitive peu de dialogues, donc beaucoup de silences ; l'essentiel se joue sur de longs regards échangés. Et là, il faut des comédiens véritablement expressifs pour faire passer les sentiments. Ce qui est d'ailleurs le cas.
L'intérêt, parce que ce film aborde une multitude de thèmes et particuliers et d'ordre général. Parce que l'on nous montre en parallèle les dégâts causé dune part par la guerre, et d'autyre part par la passion amoureuse. Parce que, avec un sujet mille fois traité au cinéma, Claude Miller, fait joliment vibrer les cordes de la sensibilité et de la pudeur sans jamais tomber dans le pathos. Parce que les costumes et la photo sont particulièrement soignés. Parce que, aussi, ses comédiens sont véritablement en phase avec leur personnage. Tout est dans la retenue. C'est de la dentelle. Bruel est d'une sobriété remarquable. Cécile de France absolument lumineuse. Mais j'éprouve une certaine tendresse pour Julie Depardieu qui, de film en film, joue toujours aussi juste.