lundi 28 juillet 2008

Arno "Covers Cocktail"


Ma note : 8/10

Arno a décidé de célébrer ses 20 ans de carrière solo (en fait, ça fait déjà 38 ans qu'il sévit dans le milieu de la chanson) en nous offrant une compilation d'une vingtaine de reprises qui ont figuré sur ses albums successifs.
Arno, c'est le seul authentique bluesman belge. Son grain de voix, graillonnant à souhait, est reconaissable entre tous. C'est un artiste habité, unique, hors normes, un marginal absolu, une sorte de poète maudit, un animal à sang chaud égaré dans le monde d'un show business totalement formaté et déshumanisé par l'obsession des enjeux économiques. Passons sur ces considérations bassement triviales pour ne nous concentrer que sur l'aspect émotionnel de Covers Cocktail, album ô combien admirable.

Il a ratissé large, l'Arno. Le mot de "Cocktail" est on ne peut plus adéquat. Il y en a pour tous les goûts : de l'alcool fort à la liqueur douce. Quand un titre est revisité par Arno, il n'en sort pas indemne. Il en est un peu comme de ces jeans que l'on rince à grande eau au milieu de galets. Ils en ressortent différents, délavés. Et régurgitées par lui, certaines chansons nous donnent la sensation qu'elles ont été écrites sur mesure pour lui ; l'exemple le plus évident est sa version de Je suis sous, créée par Claude Nougaro. Mais, excusez de peu, on trouve tout de même au générique de cet album les monstres de la variété rock anglosaxonne (beatles, Stones, Queen...) et francophone (Brel, Gainsbourg, Reggiani, Nougaro, Dutronc...)

Inventaire :
1/ Ils ont changé ma chanson : C'est l'introduction idéale à cet album. De ce titre un peu sirupeux d'une gentille chanteuse hippie oubliée, Mélanie, Arno et son complice d'un jour, Stéphane Eicher, font une complainte virile et véhémente à l'arrangement subtil, redoutablement efficace. C'est d'ailleurs une des constantes de cet opus : les arrangements, variés, fouillés, originaux, ciselés, sont remarquables...
2/ Ubu : la chanson-farce de Dick Annegarn prend tout son sel dans cette version malicieuse et primesautière.
3/ Mother's Little Helper : Ce bijou aux éclats sombres, emprunté aux Stones, présenté sur l'écrin d'un arrangement hyper dépouillé, met en avant l'interprétation pleine de sensibilité.
4/ Knowing Me, Knowing You : Alors là, c'est carrément du détournement, de l'absolue appropriation d'une bluette d'Abba. Sur un arrangement ethéré, aérien, Arno nous propose une autre chanson, une pure merveille de douceur, un bonbon acidulé, plein de finesse et de grâce. Etonnant et tellement agréable à écouter !
5/ Trouble in Mind : Arrangement un tantinet baroque et tout à fait mélodieux, Arno nous livre une sorte de ballade bluesy mélancolique qui monte lentement en puissance pour finir en mélopée plaintive, en cri de souffrance. Superbe !
6/ I Want to Break Free : Gonflée cette reprise de Queen qui frise le gospel. Très éloignée de l'esprit de l'original, elle en devient tourmentée, quasi mystique. Et Arno en chef de choeur n'est pas la moindre des surprises.
7/ Walkin' the Dog : Intro électro inattendue et déconcertante, puis vraies guitares rock'n'roll font de cette reprise de Rufus Thomas énergique et particulièrement bien enlevée LE rock de l'album.
8/ Voir un ami pleurer : Difficile d'ajouter un commentaire quand on se trouve confronté à un tel monument. On ne peut pas comparer à Brel, c'est autre chose du même très très haut niveau. Là où Brel avait choisi la véhémence, la rébellion, Arno préfère l'option du désespoir partagé.
9/ Elisa : Arno a invité la plus légitime des interprètes pour cet hommage à Gainsbourg en la personne de Jane Birkin. Ensemble, ils nous distillent une version délicate et indolente comme s'ils voulaient en goûter chaque mot avec gourmandise et profiter d'un tendre instant de communion artistique.
10/ Gimme That Hart Boy : Emmenée par un harmonica frénétique, cette reprise de Captain Beefhart n'est pas le titre que je préfère...
11/ Rollin' and Tumblin' : Dès l'introduction, on se laisse emporter la gratte et les percus de ce blues créé par Muddy Waters, un blues qui va à Arno comme un gant maculé et lacéré. Un instant magique.
12/ Mirza : Une version que cet iconoclaste magnifique qu'était Nino Ferrer n'aurait certes pas désavouée. Arno a l'art d'y mettre exactement les mêmes intentions. Seulement, il le traite de façon moins énervée, carrément en blues, ce qui convient parfaitement. Et là encore, quel arrngement somptueux !
13/ All the Young Dudes : Arno s'accapare avec élégance cette chanson écrite par David Bowie et créée par Mott the Hoople. Il se fond langoureusement dans les choeurs et, à un moment, il s'amuse même à y friser le rap. C'est très réussi.
14/ See-Line Woman : Version bluesy envoûtante de ce titre de Nina Simone. On se laisse emporter comme dans un vaudou, la tête se met à hocher d'avant en arrière et on n'est pas très loin de l'état de transes. Un des titres les plus originaux de cet album.
15/ Drive My Car : Sur un superbe travail aux percussions, bientôt complété par une grosse basse, Arno nous livre une chanson aux antipodes avec la création des Beatles. Là où les quatre de Liverpool conduisaient une jolie décapotable légère et colorée, notre Belge déjanté nous a concocté un véhicule tous terrains qui, au lieu de filer cheveux au vent sur un asphalte impeccablement goudronné, emprunte des chemins forestiers boueux, tortueux et dévastés. C'est un choix, il est d'autant plus respectable que c'est réussi.
16/ Sarah : Là, Arno nous prend directement aux tripes avec cette déclaration d'amour pleine de pudeur. On n'en sort pas indemne. Et puis, quelle partie de piano ! Quel climat ! La tendresse est palpable.
17/ Jean Baltazaarrr : C'est peut-être la chanson la plus "arnotesque" de cet album. Sa propension chronique au second degré y fait merveille. Mais là où cette chanson atteint des sommets c'est quand intervient la plus inattendue des partenaires : Beverly jo Scott. C'est tout simplement fantastique. Ils sont tous les deux à fond dans la dérision, mais dans le cadre hyper rigide d'un arrangement hyper méticuleux. LE grand moment de cet album pourtant riche en rencontres et en étonnements. Dutronc a dû jubiler de plaisir avec cette version.
18/ Hot Head : Guitares électriques et harmonica habillent ce rock signé Don Van Vliet (Captain Beefhart). J'ose la comparaison : il y a du Mick Jagger dans cette composition d'Arno. Si, si, écoutez bien.
19/ Je suis sous : Qu'ajouter à cette chanson écrite sur mesure par un Claude Nougaro qui aurait trouvé plus imbibé que lui... L'interprétation véritablement pathétique, est terriblement émouvante. Le poète n'était pas un imbécile qui a dit que "les chants désespérés..."
20/ Death of a Clown : Cette superbe interprétation tourmentée de ce titre de Ray Davies termine noblement cet album magistral. Soulignée par des guitares déchirées la souffrance, tangible, suinte dans chaque note et dans chaque mot.

Un seul regret, l'absence de la reprise des Filles du bord de mer, de Salvatore Adamo. Mais ne boudons pas notre plaisir, Covers Cocktail est un album à posséder, à écouter, et à réécouter...

jeudi 17 juillet 2008

La Perruche et le Poulet


Théâtre Déjazet
41, boulevard du temple
75003 Paris
Tel : 01 48 87 52 55
Métro : République

Une pièce de Robert Thomas
D'après l'oeuvre de Jack Popplewell
Mise en scène par Luq Hamett
Avec Claude Gensac (Alice Postic), Jean-Pierre Castaldi (l'inspecteur Henri Grandin), Michel Feder (Maître Rocher), Bénédicte Bailby (Clara Rocher), Hélène Bizot (Suzanne), Laure Mathurier (Virginie), Malcolm Conrath (Mr de Charente), Stéphane Foulogne (l'agent Maximin)

Ma note : 7/10

L'histoire : L'action se déroule dans l'étude de maître Rocher, notaire à Paris. Mademoiselle Alice Postic, standardiste de son état et perruche invétérée, est un personnage haut en couleurs. Un soir, alors que les employés sont partis, elle découvre le cadavre de son patron avec un poignard dans le dos. Elle a juste le temps de prévenir la police avant de s'évanouir. Quand elle se réveille, au moment où l'agent de police Maximin fait son apparition, le corps a disparu... Arrive alors l'inspecteur Henri Grandin, un type plutôt mal embouché dont le sale caractère lui a valu le surnom de "Tête de fer" par ses propres collègues. Or, Alice reconnaît en ce poulet fortement enrhumé et d'humeur massacrante un ami d'enfance...

Mon avis : En dépit de ses presque 40 ans d'âge, cette pièce est tellement fraîche qu'elle pourrait être un des beaux succès de cet été. Elle a en effet été créée en 1969 avec le fameux tandem de l'émission de radio "Sur la banc", Raymond Souplex et Jeanne Sourza, couple mythique s'il en fut.
Pour les personnes éprises de comédie pure, suivre pendant près de deux heures le jeu tout en nuances de Claude Gensac est un réel bonheur. Quelle subtilité dans une pièce qui n'est tout de même pas un monument de finesse. A 81 ans, en dépit d'une mobilité réduite, elle campe une perruche désopilante de drôlerie. Servie par des répliques plutôt percutantes, elle est omniprésente et focalise toutes les attentions. Il arrive même parfois à ses partenaires de la regarder jouer avec des yeux pleins de tendresse...
Bon, c'est un gentil boulevard dont ses producteur et metteur en scène ont eu le bon goût de maintenir l'action dans les années 60. Du coup, ce gentil petit côté suranné et bon enfant est très plaisant. On n'est pas là pour se prendre la tête, mais pour passer un vrai moment de détente au milieu de comédiens qui démontrent un authentique plaisir de jouer ensemble. Il y a là un petit côté troupe vraiment sympathique.

Bien sûr cette enquête policière riche en rebondissements plus ou moins plausibles repose entièrement sur la confrontation entre Alice Postic, la perruche, et l'inspecteur Grandin, le poulet. Face à cette adorable vieille demoiselle qui se mêle de tout, maligne, manipulatrice et provocatrice, il fallait la carrure d'un Jean-Pierre Castaldi. Il est parfait en flic enrhumé, limite psychorigide, peu enclin à la plaisanterie et aux attendrissements. Son ton bourru et ses mimiques excédées constituent le pendant idéal à l'espièglerie taquine de son "amie d'enfance" qui se complaît à l'appeler Riri alors qu'il attend du monsieur l'inspecteur. De la perruche ou du poulet, lequel va y laisser le plus de plumes ?

La mise en scène est efficace, ne ménageant aucun temps mort. Chacun des comédiens est bien à sa place avec une petite mention pour Hélène Bizot, qui joue Suzanne, la vieille fille dévouée et enamourée de son patron. Elle n'a pas hésité à s'enlaidir et à s'affubler de tenues vestimentaires dignes du Père Noël est une ordure.

Rencontré à l'issue de la pièce, Jean-Pierre Castaldi me confiait tout le bonheur qu'il avait à donner la réplique à cette "grande dame" qu'est Claude Gensac. Plein de respect pour la partenaire préférée de Louis de Funès, il se disait bluffé par sa performance car elle est la seule qui soit en permanence sur la scène pendant les deux heures que dure cette pièce.

lundi 7 juillet 2008

ToiZémoi "Noces de plomb"


Comédie de Paris
42, rue Pierre Fontaine
75009 Paris
Tel : 01 42 81 00 11
Métro : Blanche

Un one-couple show écrit par Alain Chapuis
Mis en scène par Marie-Blanche
Avec Marie Blanche et Alain Chapuis

Ma note : 7,5/10

L'histoire : Camille et Simon donnent une réception avec traiteur, orchestre et confettis, pour célébrer... leur séparation !
Touchés par la crise des 7 ans, la fameuse "septénite", ils ont décidé, en adultes, de mettre fin avec grâce à ce septennat d'harmonie conjugale. Leurs parents, leurs amis sont là pour immortaliser ce grand jour.
Au fil de la soirée, de révélations inattendues en témoignages surprenants, les masques vont tomber...

Mon avis : Un peu moins de cinq ans après leur tout premier spectacle, Marie Blanche et Alain Chapuis, les ToiZémoi, reviennent faire le point sur leur couple. Cette fois, ils abordent la fameuse crise des sept ans qui, soi-disant, met la plupart des couples en danger.
En tout cas, leur union à eux apparaît sévèrement "plombée" car, dès le départ, chacun égrène avec une froideur clinique tous ses coups de canif dans le contrat de mariage et ses écarts de conduite. Et il y en a ! Et des deux côtés !

Pas de décor. Côté jardin, un simple guéridon sur lequel trône un seau à champagne, deux coupes... Ce qui laisse déjà à supposer que certains vont trinquer ! Ce qui nous en met plein la vue en revanche, c'est la couleur orange pétante de sa robe à elle et de sa chemise à lui. Sans doute plus pour qu'on les voie bien que pour afficher une quelconque appartenance nostalgique au Modem.
Après en avoir fini avec leur litanie de turpitudes, ils annoncent tout de go la raison de leur présence et le pourquoi des invitations qu'ils ont lancées à la famille et aux amis : Camille et Simon fêtent leur séparation !

Pendant une heure et demie, ils vont se livrer à une trépidante succession de saynètes au cours desquelles ils endossent la personnalité des principaux protagonistes de cette soirée. Ce qui, à travers eux, leur permet d'aborder des thèmes ou des événements de leur histoire complètement différents comme les religions, le football via l'épopée des Verts de Saint-Etienne, le couple considéré comme une SARL, leurs aventures extra-conjugales (ah "Foufoune" et ses quiproquos !) ou le baptême de Jennifer... Mais c'est surtout leur galerie de portraits qui nous confirme toutes les facettes de leur foisonnant talent de comédiens. Le traiteur, le défilé de compliments teintés d'une réjouissante mauvaise foi, le conseiller conjugal, les "G.G.", Ghislaine et Geoffroy, un duo plutôt gratiné, la femme de ménage, sont autant de tableaux qui leurs permettent de jouer et d'entrer de plain-pied dans la caricature : accents, chorégraphies approximatives, gestuelle outrée... Ils savent tout faire et ils le font remarquablement bien. Tout cela avec une réelle distance qui donne encore plus de force au sel et au piment de leurs propos. Parce que ça balance grave du côté des ToiZémoi ! Ils en dénoncent des comportements dont on ne saurait être fiers, pauvres humains que nous sommes ; des petites bassesses, des grosses lâchetés, de l'hypocrisie chronique. Avec eux les choses sont dites, les vacheries - qui sont autant de vérités - sont débitées avec cette désarmante légèreté qui leur donne encore plus d'impact.
Et tout cela avec une constatation, un leitmotiv qui revient comme une espèce de fil rouge : l'essentiel des problèmes vient du fait que les gens ne se parlent pas. Si on dialoguait plus entre nous, que ce soit au sein du couple, en famille ou dans notre quotidien, il est probable que les choses seraient bien plus simples à gérer.

Ce spectacle est un pur régal car, outre la roborative fantaisie dont il déborde, il nous renvoie sans cesse à notre propre image. En fait, comme dans le théâtre de Molière, ils nous font rire de nous. Osons le dire, Avec ce nouveau "One-couple show", les ToiZémoi, alchimistes élégants et truculents, changent le plomb de nos petits soucis en or. Car rire de bon coeur comme nous le faisons pendant une heure et demie, ça n'a pas de prix !

jeudi 19 juin 2008

Hors piste


Théâtre Fontaine
10, rue Fontaine
75009 Paris
Tel : 01 48 74 74 40
Métro : Blanche

Une comédie d'Eric Delcourt
Mise en scène par Eric Delcourt et Dominique Deschamps
Décors de Farru
Avec Eric Delcourt (Stan), Jean-Marie Lamour (Tom), Lydia Andréi (Cookie), Marie Montoya (Blandine), Franck Molinaro (Pierre)

Ma note : 6,5/10

L'histoire : Tom, qui a fait fortune grâce à Internet, invite pour un week-end à la neige dans son chalet ses quatre meilleurs amis qui ne se sont plus vus depuis dix ans. Il y a là Stan, un animateur social limite asocial, Cookie, une artiste underground engagée très glamour, Francis, un pizzaïolo arriviste au bord de la faillite, et Blandine, une boulangère qui rêve de se lancer dans la chanson... Tom leur a concocté une super randonnée à ski du côté de la Crête de l'Ours sous la conduite de Pierre, un soi-disant guide de haute montagne...

Mon avis : Chouette décor que ce chalet avec vue sur les cimes pyrénéennes. Il nous offre immédiatement le dépaysement et nous permet de plonger de plain-pied dans l'histoire.
Dès les premières répliques échangées par Tom et Stan, on sait que les dialogues vont être saignants. Le ton acerbe de Stan, la suffisance maladroite de Tom donnent le la. Les répliques sont cinglantes, la salle réagit joyeusement. L'arrivée de Cookie va encore faire monter les vacheries d'un degré. Normal, c'est une femme... La confidentialité de son travail la rend un tantinet aigrie et agressive, et comme les deux lascars ne sont pas des modèles de finesse, que dans le genre macho Tom se pose un peu là, les vannes fusent. Malgré tout, on sent qu'il y a de l'affection entre ces trois-là. De même qu'il y a une amitié profonde et sincère entre Tom et Francis, le nouvel arrivant, un mec fort en gueule, m'as-tu-vu, avec une désagréable mentalité de parvenu et de profiteur. Bref, il est très con. En plus, il n'est pas venu seul. Il est accompagné de sa dernière fiancée, Blandine, une cruche authentique dont il veut produire le premier disque.
Avec l'irruption de Blandine, la pièce atteint des sommets. Logique, direz-vous, on est à la montagne. Sa bêtise donne effectivement le vertige. Vous lancez un jeu de mot ? Elle fonce tout schuss dans la poudreuse du premier degré. C'est trop facile de la faire marcher, mais face à quelqu'un d'aussi bouché ça donne trop envie...
Enfin, quand Pierre survient, l'effectif est au complet. Pierre ? C'est l'indigène, le montagnard. Du moins en a-t-il la panoplie à défaut du physique. Il est du genre premier de cordée qui ne connaîtrait pas les ficelles de son métier. Et lui aussi, dans le genre profiteur, il ne jette pas sa part aux chiens. En matière de boisson, c'est un gros descendeur. Mais peut-être est-ce aussi pour se donner du courage. N'est pas usurpateur qui veut...

Le premier acte, qui pose les différents profils et caractères des six protagonistes, est vif, enlevé, percutant. Chacun des personnages est parfait dans son rôle avec un tempérament bien défini. De Stan le bougon chronique, à Pierre le crétin des Pyrénées, en passant par Tom qui se la pète un peu mais qui a bon fond, Cookie mal dans sa peau et fragile, Francis le primaire insupportable, et l'inénarrable Blandine, on a de quoi se réjouir. Quelle galerie ! Toutefois, sans faire offense à ses partenaires, la fameuse Blandine (Marie Montoya), emporte la palme. Elle a une incroyable présence comique. Avec une simple mimique, elle fait exploser la salle de rire. Sa gestuelle, sa diction, son regard éteint, ses accoutrements apportent à cette comédie ses grands moments de folie. Elles sont très rares les comédiennes qui peuvent offrir un tel registre...

Le deuxième acte, en revanche déçoit un peu. Il sent le remplissage et tourne à la farce un peu lourde avec une avalanche de cris et d'hystérie... Heureusement, ça ne dure pas trop, et la finesse reprend ses droits.
Quant au troisième acte, qui se déroule dans le décor sympathique d'un refuge de montagne, il termine cette pièce en beauté, avec quelques jolies trouvailles de mise en scène et des gags d'un burlesque plutôt bien venu.
Une dernière remarque enfin : les intermèdes musicaux sont insupportablement trop forts. Ils agressent alors qu'un ton en dessous, on les apprécierait. Ce n'est qu'un petit problème de réglage auquel je suis sûr, on saura remédier.

Hors piste devrait être une des pièces à succès de cet été. Pour qui veut vraiment se détendre, rire de bon coeur, elle est à recommander. Tous les comédiens sont excellents, les dialogues sont bons, les décors sont jolis. Ces deux heures de folie douce passées à la montagne sont on ne peut plus rafraîchissantes et le bouche à oreille devrait permettre à la fréquentation de faire boule de neige.

vendredi 13 juin 2008

Tonton Léon Story


Théâtre des Mathurins
36, rue des Mathurins
75008 Paris
Tel : 01 42 65 90 00
Métro : Havre Caumartin / Auber

Une comédie de Serge Sérout
Mise en scène par Daniel Colas
Arrangements musicaux d'Aldo Frank
Décors de Miguel Arents
Avec Cécilia Cara (Amélie), Didier Brice (Tonton Léon)

Ma note : 6,5/10

L'histoire : Amélie n'arrive pas à dormir. pas facile de compter les moutons pour s'endormir... surtout pour une petite fille qui ne sait pas compter jusqu'à dix ! Et puis Tonton Léon raconte de si belels histoires, si morales, si édifiantes. Et c'est qu'il en a à raconter Tonton Léon ; c'est qu'il en a vécu des choses... des belels, et des moins belles... Alors il parle. Il parle à Amélie. Il parle à ses poupées. il se parle à lui-même...

Mon avis : D'abord un mot sur le décor : il est absolument superbe ! dans un joli petit salon, trônent des mannequins grandeur nature au milieu d'une ribambelle de poupées de toutes sortes (une trentaine), ce qui donne un aspect tout à la fois féérique et insolite. Cet univers charmant est celui de Tonton Léon, un... inspecteur des impôts, et de sa nièce, Amélie. La petite fille, qui n'aime guère l'école, n'a pas envie de se coucher tout de suite. A moins que Tonton ne lui raconte une de ses histoires dont il a le secret. Mutine et capricieuse, elle le harcèle jusqu'à ce que le brave homme cède.
Et il part dans une histoire un peu à l'eau de rose, franchement cucul la praline, mais qui semble intéresser la gamine. Seulement voilà, deux paramètres vont intervenir qui vont complètement bouleverser le cours de la soirée. D'abord Amélie l'interrompt sans cesse avec ses questions et, surtout, Tonton se met à boire. Et plus il boit, plus il se lâche, plus il part en vrille et plus il s'éloigne du cours de son histoire initiale. Son pessimisme, son réalisme et sa désespérance reviennent à la surface et, dès lors, certaines vérités sont proférées.
S'instaure alors un dialogue un peu surréaliste entre l'homme et l'enfant. Avec candeur, elle répète ses grossièretés, lui en demande le sens, l'accable de questions embarrassantes, parfois carrément métaphysiques, voire philosophiques.

Cette pièce est construite sur une mécanique de progression constante. Elle commence pianissimo, se fait de plus en plus allegro, et se termine furioso. C'est vrai, qu'au début, le rythme est un peu lent, ça ronronne. Tonton est aimable, patient, et Amélie se contente de vouloir être une poupée. Même si leur jeu est plaisant, on se sent peu concerné par leur doux babil. Il faut attendre le milieu de la pièce pour que ça décolle et éveille soudain notre intérêt. Et à la fin, on est complètement séduit.

Les deux acteurs sont impeccables. Didier Brice a hérité là d'un rôle en or car il est très évolutif et fait appel à toute une palette de sentiments et d'expressions. Une grosse présence avec un éventail de jeu(x) impressionnant ! En homme de plus en plus sous l'emprise de la boisson, il est criant de vérité (et si c'était vraiment du vin dans les bouteilles ?)
Quant à Cecilia Cara, de pièce en pièce, elle prend de plus en plus de risques et s'affirme comme une comédienne à part entière. Elle s'en sort à merveille dans son rôle de poupée fantasque. Avec une voix à la fois pointue et flûtée, elle joue l'innocence à perfection. En plus, son texte n'est pas évident à dire, il est parsemé de mots compliqués qui prennent une saveur particulière dans la bouche d'une petite fille. Et puis, elle nous rappelle à bon escient qu'elle fut une excellente Juliette dans la comédie musicale de Presgurvic en susurrant d'abord fort joliment a cappella Le Carrosse, une chanson créée par Yves Montand, mais c'est surtout avec sa superbe interpétation de La Quête de Brel, qu'elle nous scotche à notre fauteuil.

lundi 9 juin 2008

Sacré nom de Dieu !


Gaîté Montparnasse
26, rue de la Gaîté
75014 Paris
tel : 01 43 22 16 18
Métro : Gaîté / Edgar-Quinet

Une pièce d'Arnaud Bédouet
Librement inspirée de la correspondance de Gustave Flaubert
Mise en scène par Loïc Corbery
Avec Jacques Weber (Flaubert), Magali Rosenzweig (Marie)

Ma note : 7/10

L'histoire : Une nuit d'orage. Réfugié dans son bureau avec Marie, venue le soigner, Flaubert est exténué. Tout l'atteint ce soir-là : "une crise nerveuse" éprouvante ; Louise, sa maîtresse, qui vient de lui annoncer par courrier qu'elle le quitte ; sa difficulté à écrire Madame Bovary ; jusqu'à la nature même qui se déchaîne... Mais le doute existentiel qui l'effleure est bien vite balayé par un immense coup de sang salvateur qui le "remâte". L'esprit à vif, prenant Marie à témoin, il soliloque sur ses contemporains, sur les fausses valeurs, sur l'amour, sur l'Art, avec une énergie qui lui fait oublier toute prudence...

Mon avis : Ne parlons pas de décor, il n'y en a pas. Une vilaine table noire, deux-trois chaises dépareillées, sont alignées devant un mur sale et noir qui, nous le verrons bientôt, a son utilité. Il va en effet servir de tableau noir pour les coups de craie rageurs d'un Flaubert exalté qui y crache ce qu'il appelle des "maximes". Quelques mots entrecroisés écrits qui vont rester figés face à un impétueux torrent de mots proférés.

En fait, Sacré nom de Dieu ! est un one-man show qui ne veut pas se l'avouer tant la présence de Jacques Weber est énorme, au propre comme au figuré. Magali Rosenzweig n'apparaît que comme une ponctuation chargée d'entrecouper le flot des mots, de créer des ruptures, et de relancer la machine. Pas évident pour elle de trouver sa place et de la justifier.

Qu'elle est riche notre littérature française avec des hommes de cette envergure, de cette acuité spitituelle ! De véritables visionnaires. Ces extraits de la correspondance de Flaubert nous laissent pantois et émerveillés par leur modernité, par leur actualité.
Bonnet noir vissé sur le crâne - un bonnet qu'il va fréquemment triturer, torturer, déplacer, enlever et remettre - We(Flau)ber se présente comme une sorte d'ogre au pied d'argile habité par une saine fureur vis-à-vis d'une impressionnante liste de faits et de comportements qui le navrent et l'irritent. L'acteur est lancé comme un train fou en pleine nuit dont les phares éclairent tour à tour et à toute vitesse des paysages divers et variés qui sont autant de thèmes, philosophiques ou sociétaux. Terriblement lucide, Flau(We)bert se refuse à faire partie du troupeau. Il veut garder son libre arbitre, le droit de gueuler bien fort ce qui ne lui convient pas, ce qui le révolte. La cocotte minute de son cerveau fécond est en ébullition ; rien ni personne ne pourra en endiguer les longs jets de vapeur brûlants de vérité.

Ce texte est un filon doré dont les zébrures illuminent le magma noirâtre et désespérant d'une société moutonnière, résignée et veule. Et dans ce filon émergent de splendides pépites qui nous éblouissent de contentement. Voici quelques uns de ces joyaux pris au vol (mais il y en a tant d'autres) : "L'encrier seul est le vagin des gens de lettres" ; "Ce n'est pas parce que les arbres tombent qu'il faut supprimer les ouragans" ; "Je suis peu sensible aux désolations collectives" ; "L'égoïsme engendre l'imbecillité" ; "A vouloir expliquer Dieu, la bêtise commence" ; "Je veux vivre comme un ours en me foutant de la critique" ; "Flaubert à l'Académie, c'est le loup dans la bergerie"...
Gustave/Jacques balaie large. Avec un langage imagé, souvent vert, il s'indigne et s'emporte. Il s'en prend violemment à un mauvais poète, il dénigre fielleusement sa tête de turc, un certain Lamartine, il démolit allègrement Musset, et il en profite pour donner son point de vue sur la mission de l'écrivain... Visionnaire, il dénonce "la laideur de l'industrie", prévoit le retour des mystiques, raille et stigmatise les bourgeois. Il y a même un passage troublant par son actualité dans lequel on a l'impression qu'il brosse la personnalité de notre président...
Quel grand moment aussi que ce pseudo discours d'entrée à une Académie qu'il rejette de tout son mépris !

C'est riche, très riche. Et nous, pauvres spectateurs, on n'a pas toujours l'opportunité de tout attraper sur le passage de ce TGV vociférant lancé à tout allure. Il est vrai qu'au début, j'ai eu un peu de mal à m'adapter au débit tumultueux des phrases lancées à haut débit par l'acteur, et donc à les saisir. Puis, soit je m'y suis accoutumé, soit - et c'est ce que je pense - Weber a commencé à mieux moduler, à mieux formuler et c'est là que j'ai commencé à prendre mon plaisir. Une autre chose m'a un peu gêné : c'est dans le personnage de Marie. Je trouve qu'elle a un peu trop tendance à hurler et à évoluer avec une énergie trop disproportionnée... Ce seront là mes deux seules critiques. Sinon, vous aurez compris que je me suis régalé.
Et la pièce se termine par un signal inquiétant : "La nuit commence"... murmuré par une Jacques Weber complètement exténué. Il y a de quoi.
Et il ne nous reste plus qu'à exulter respectueusement : chapeau et merci l'Artiste !

vendredi 6 juin 2008

Sagan


Un film de Diane Kurys
Scénario de Diane Kurys, Martine Moriconi, Claire Lemaréchal
Avec Sylvie Testud (Françoise Sagan), Pierre Palmade (Jacques Chazot), Jeanne Balibar (Peggy Roche), Arielle Dombasle (Astrid), Lionel Abelanski (Bernard Frank), Guillaume Gallienne (Jacques Quoirez), Denis Podalydès (Guy Schoeller), Samule Labarthe (René Julliard), Margot Abascal (Florence Malraux), Gwendoline Hamon (Suzanne Quoirez), Chantal Neuwirth (madame Le Breton)...
Durée : 1 h 57
Sortie le 11 juin 2008

Ma note : 7/10

Synopsis : "Sur ce sentiment inconnu, dont l'ennui, la douceur m'obsèdent, j'hésite à apposer le nom, le beau nom grave de tristesse". Françoise a tout juste 18 ans quand elle écrit les premières lignes de Bonjour Tristesse, un roman dont le succès fulgurant suffira à lancer le mythe de "La Sagan". Un mythe fait de formules brillantes, d'amours affranchies et de scandales tapageurs, derrière lesquels se cache une femme que l'on qualifie d'anticonformiste, pour ne pas dire libre. Libre d'écrire, d'aimer, et de se détruire...

Mon avis : Sacré pari que de réussir à retranscrire en deux heures une vie aussi riche, aussi foisonnante, aussi mouvementée que celle de Françoise Sagan. Les puristes, les grands connaisseurs de sa vie, y rélèveront sans doute des approximations, quelques anachronismes mais, honnêtement, tout cela n'est pas bien grave. Il fallait bien que Diane Kurys eût recours à de nombreuses ellipses. De toute façon, fi des spécialistes, le grand public y trouvera son compte.
La vie de Sagan a sans doute été encore plus romanesque que son oeuvre. Et c'est parfaitement bien rendu dans le film. Quel femme ! Quel personnage ! On est fasciné par sa légèreté, sa désinvolture, son insouciance, sa folle générosité, sa soif de vivre... Et on est tout aussi fasciné par son immaturité, son manque total de sens des responsabilités, son entêtement à aller dans le mur...

Le film couvre un demi-siécle de son existence, en gros de 18 à 69 ans. Et tout cela avec une seule et même comédienne : Sylvie Testud, tout aussi crédible en jeune fille qu'en sexagénaire usée par les excès. Ce que l'on retient de ce film en effet, c'est avant tout son extraordinaire présence, son mimétisme avec son personnage. Elle EST Sagan ! Sagan dans sa gestuelle, avec ses tics, sa gaucherie, sa voix au débit si particulier, haché et hésitant... C'est confondant.
Il y a autour d'elle toute une brochette de personnages hauts en couleurs ; certains sont attachants, d'autres détestables. La palme du bon copain, drôle, affectueux, sensible et totalement désintéressé revient à Pierre Palmade qui campe le danseur mondain que fut Jacques Chazot avec énormément de tact et de finesse. C'est sans doute le rôle au cinéma où il s'avère le plus juste. Il joue simple et sobre, sans en rajouter, c'est impeccable. Balibar, Abelanski, Abascal font preuve d'un attachement, voire d'un amour, sans faille pour leur amie. Guillaume Gallienne interprète un frère aimant, attentionné mais aussi vigilant. Il est moins fragile que les autres, il voit clair, mais il se révèle hélas impuissante decvant la dérive autodestructrice de sa soeur... Et puis il y a les moins sympathiques, comme Arielle Dombasle ou Denis Podalydès. Eux, c'est l'intérêt qui les guide et Françoise est une proie tellement facile.

Ce film se laisse voir avec beaucoup de plaisir. Il se déguste et se suçote comme un bonbon agréablement acidulé. Beaux décors, superbes costumes, reconstitutions plaisantes, personnalités connues... Même si on n'entre pas vraiment dans le fond - c'eût été impossible - on surfe sur l'écume d'une vie. On se prend d'affection pour cette petite bonne femme brûlée trop tôt par la gloire, incapable de gérer sa notoriété et les considérables sommes d'argent qu'elle gagne. Toute son existence elle ne sera qu'une petite fille, espiègle, capricieuse, boudeuse, fofolle, et tellement fragile et en quête d'amour et d'affection. Comme on aurait envie de le protéger ce drôle d'oiseau de nuit frileux malgré son plumage doré.
Et là, il faut bien revenir sur la performance époustouflante de Sylvie Testud. Pour une comédienne, un tel rôle marque une carrière ; que le film ait du succès ou n'en ait pas. On y perçoit un tel investissement. Tout ceux qui ont crié au génie devant la création de Marion Cotillard dans La Môme, ne pourront que hisser Sylvie Testud sur le même plan, on ne peut plus élevé.