mardi 1 novembre 2011

Intouchables


Un film écrit et réalisé par Eric Toledano et Olivier Nakache
Avec François Cluzet (Philippe), Omar Sy (Driss), Anne Le Ny (Yvonne), Audrey Fleurot (Magalie), Alba Gaïa Bellugi (Elisa)…
Sortie le 2 novembre 2011

L’histoire : A la suite d’un accident de parapente, Philippe, riche aristocrate, engage comme aide à domicile Driss, un jeune de banlieue tout juste sorti de prison. Bref, la personne la moins adaptée pour le job. Ensemble ils vont faire cohabiter Vivaldi et Earth Wind and Fire, le verbe et la vanne, les costumes et les pantalons de survêtement… Deux univers vont se télescoper, s’apprivoiser, pour donner naissance à une amitié aussi dingue, drôle et forte qu’inattendue, une relation unique qui fera des étincelles et qui les rendra… intouchables.

Mon avis : Voici incontestablement LA comédie de l’année. Elle est d’autant plus percutante qu’elle est inspirée de faits réels.

Fidèle à mes principes, je n’avais rien lu du scénario et je ne savais pas à quoi m’attendre. Dès les premières images, inattendues, surprenantes, je me suis laissé embarquer, allant de surprise en surprise, de plaisir en plaisir, d’émotion en émotion. Intouchables est un film essentiellement humain. Dans l’absolu – et c’est ce qui en fait sa force – tout oppose Philippe et Driss. Ils sont issus de deux milieux sociaux, de deux cultures, de deux éducations diamétralement opposés. La seule chose qui les rapproche, c’est leur handicap : physique pour le premier (il est tétraplégique), social pour le second (il vient d’une cité de banlieue, il sort de prison). Le tout est de savoir comment ces deux là vont cohabiter, apprendre à se connaître, à se respecter l’un l’autre, à s’apprécier puis à s’aimer.
Le sujet est grave. Il est difficile de rire du handicap et pourtant, pas une seconde, on est dans le pathos ou dans la parodie. On est en permanence dans la chair, dans l’humain. En réunissant deux extrêmes, ce film est une formidable leçon de vie et d’optimisme. Bien sûr, il est sans doute plus « confortable » de vivre son handicap quand on est dans l’opulence. Mais comme le scénario s’est appuyé sur la réalité, on le prend tel quel, sans pinailler ou ratiociner. On n’a qu’à se laisser porter par l’évolution et par le jeu des acteurs.

Les acteurs, justement, parlons-en. Quel duo ! Il y a belle lurette que François Cluzet nous avait habitués aux performances de haut vol. Mais là, il ajoute la difficulté à la difficulté. Cet homme n’existe qu’avec sa tête. Tout le reste de son corps (ou presque) est définitivement mort. Cluzet est impressionnant de force. Il existe. Il ne survit pas, il vit. Il réussit à ce qu’on ne s’apitoie pratiquement jamais sur son état.
En face de lui, il fallait donc quelqu’un qui bouge pour deux. Cela faisait déjà deux ou trois films où Omar Sy nous avait révélé l’étendue de son registre. Cet homme là n’est pas que drôle. C’est un être plein de sensibilité et d’amour. Mais il cachait cette pudeur derrière l’humour. Pourtant, ceux qui le connaissent savaient qu’il y avait aussi un gros cœur dans cette grande carcasse. Omar va donc être pour beaucoup une révélation. C’est vrai qu’il est tout simplement formidable dans le rôle de Driss. Il est toujours juste, crédible, simple. Il n’en rajoute jamais. Il n’est pas là pour faire un effet. Il est lui-même. Dans ce film, il est solaire. En cassant les codes, en sortant des lignes, il apporte une sacrée bouffée d’oxygène à son employeur. Il lui redonne un goût à l’existence. Il lui fait découvrir et aimer l’irrévérence, il lui offre inconsciemment une nouvelle forme de liberté.

Au côté des deux principaux protagonistes de cette comédie, il faut souligner la qualité de toute la distribution jusqu’au plus petit rôle et, plus particulièrement deux femmes épatantes, Anne Le Ny et Audrey Fleurot. Cette dernière, révélation de la série de France 3, Un Village français, est en train de se tailler une place de choix dans notre univers télévisuel et cinématographique.

Ce film, parfaitement maîtrisé, est un pur bonheur. Véritable ode à la vie, il nous fait aimer son prochain ou, tout du moins, s’intéresser à lui. Ce qui n’est déjà pas si mal par les temps qui courent.
Le grand succès public, inévitable, qui l’attend en fait d’ores et déjà un des grands favoris dans la course aux Césars, et dans la catégorie Meilleur film, et dans celle des Meilleurs comédiens. Cluzet et Sy mériteraient de partager la récompense ex aequo tant ces deux Intouchables sont indissociables.

lundi 31 octobre 2011

Pascal Légitimus "Alone Man Show"


Le Palace
8, rue du Faubourg Montmartre
75009 Paris
Tel : 0892 68 36 22
Métro : Grands Boulevards

One man show écrit par Pascal Légitimus
Coloré par Gil Galliot, Rémy Caccia et Arnaud Gidoin
Mis en scène par Gil Galliot

Mon avis : Pascal Légitimus a attendu d’avoir pratiquement trente ans de carrière pour procéder enfin à son « comique out ». Habitué jusque là à se produire en quintette (Smaïn, Brussel, Campan, Bourdon), puis en trio (Les Inconnus) ou en duo (Mathilda May), pour la première fois, il ose se présenter sur scène tout seul. Il s’est estimé suffisamment mature pour nous parler de lui. De lui, Pascal Légitimus. De son moi intime. Pudique et discret, il fallait qu’il ressente un besoin vraiment impérieux pour avoir le courage de se mettre ainsi l’âme et le cœur à nu, d’évoquer ses origines, de révéler surtout son métissage si original. Pascal est né d’une maman arménienne et d’un papa antillais. Il est issu de deux cultures tellement différentes qu’il lui a fallu beaucoup de temps pour en maîtriser parfaitement les paramètres. Ce spectacle, il le portait en lui depuis des années, mais il était si personnel que s’offrir ainsi en pâture au public lui semblait vraiment par trop impudique. Car Pascal, excessivement réservé, s’est toujours caché derrière l’humour. On ne savait rien de lui, ou presque rien.
Il fait donc enfin sauter le couvercle. Depuis le 13 octobre, il se raconte, le cœur (croisé) sur la main, offert à tous. Pour lui, l’heure du crème a sonné. Il a atteint l’âge de la métisagesse. Il a désormais suffisamment de recul.

Le Alone Man Show de Pascal Légitimus n’est pas à proprement parler un spectacle comique. L’humour y est certes en permanence tel un fil rouge (on ne peut pas forcer sa nature), mais il se partage avec énormément d’émotion. Il part habilement du général (l’emploi des Noirs aux débuts du cinéma, le Black Power aux Etats-Unis, les Jackson Five) pour évoluer progressivement au plus particulier (ses 14 ans et sa coupe afro, ses premières auditions, le Petit Théâtre de Bouvard, les films et la musique qui ont compté pour lui…). Mais surtout, il s’attarde sur son écartèlement entre deux cultures, deux religions, deux gastronomies, deux modes de vie. Pour cela, il fait appel à une excellente astuce de mise en scène en utilisant un ameublement approprié : une chaise bicolore, une armoire blanche pour symboliser la branche maternelle, une marron pour la branche paternelle. Ce qui lui permet d’aller directement au sujet sans avoir à s’embarquer dans de longues périphrases explicatives.
Pascal est issu de deux peuples qui ont beaucoup souffert. L’esclavage pour l’un, le génocide pour l’autre. C’est là que l’humour, la distance et l’auto-dérision sont salvateurs.
Dans ce spectacle qu’il aurait pu sous-titrer « le Caucase de l’Oncle Tom », j’ai particulièrement aimé (en vrac) : les jeux de lumière, sa façon de bouger et de danser si personnelle, ses mimiques impayables (quel comédien !), son personnage de beauf sans gêne et envahissant, sa parodie remarquablement écrite de la tirade des nez de Cyrano de Bergerac et son évocation de sa tante, un personnage haut en couleurs aux aphorismes irrésistibles…

Pour Pascal, on le sent, cet Alone Man Show était un passage obligé. C’est une parenthèse nécessaire, plus pour sa vie d’homme que pour sa carrière, son côté cœur. Après, côté jardin, il va se sentir totalement libéré pour reprendre le cours de ses activités qui l’ont rendu célèbre avec, entre autre, la reformation tant espérée du trio des Inconnus. Mais au moins ce spectacle lui aura-t-il permis de rendre hommage avec beaucoup de sensibilité à ses géniteurs et de se raconter sans détours en toute authenticité. Le clown blanc nous propose son négatif à la fois drôle et émouvant. Un sacré exercice de style !

vendredi 28 octobre 2011

Julie Victor


Théâtre de Dix Heures
36, boulevard de Clichy
75018 Paris
Tel : 01 46 06 10 17
Métro : Pigalle

One Musical Show conçu et écrit par Julie Victor et Etienne de Balasy
Mis en scène par Etienne de Balasy
Avec Jérémy Jouniaux (piano), Dominique Mabille (guitare-basse)

Mon avis : J’ai découvert un authentique phénomène… A peine les deux musiciens installés, une voix incroyable sort du fond de la salle en entonnant ce monument de la chanson qu’est Smile (musique de Charlie Chaplin, créée par Nat King Cole et reprise par plus de 40 artistes dont Judy Garland, Diana Ross, Barbra Streisand, Stevie Wonder et Michael Jackson…) Je n’avais pas encore vu Julie Victor et j’entendais Liza Minnelli. Le même timbre, la même puissance modulée et maîtrisée… Et puis elle grimpe sur la scène. Elle est revêtue d’une légère robe noire échancrée en bas, en haut et dans le dos. Visage expressif, regard pétillant, elle investit la scène comme un hussard un champ de bataille. L’émotion suscitée par son interprétation de Smile n’est pas encore retombée qu’elle s’ingénie à en rompre le charme en prenant l’accent québécois pour parodier une Céline Dion plus vraie que nature. Julie-la-Rousse annonce la couleur, ou plutôt sa palette de couleurs : son spectacle ne va pas être linéaire, il va nous faire aller de surprise en surprise, d'univers en univers. Très joueuse, coquine et sensuelle, elle taquine ses musiciens, ironise sur Susan Boyle, explique les difficultés à être une débutante dans ce métier avant de se livrer à une surprenante interprétation de jazz allemand. Agressive et martiale au début, sa prestation opère un crochet brutal vers la fête de la bière avant de se muer en tyrolienne… Julie fait absolument ce qu’elle veut avec sa voix. Et comme elle est en sus une excellente comédienne, le spectacle est total.

Le fil rouge de ce spectacle musical c’est tout simplement sa vie. De son enfance en basse Normandie à son arrivée à Paris. Elle évoque son passage au Cours Florent, ses nombreuses participations à différentes comédies musicales, opérettes et pièces de théâtre, ses expériences dans le monde la pub. Bref, elle a du métier la donzelle. Mais elle n’en fait pas tout un fromage (un camembert pour rester dans sa région d’origine). Au contraire, elle a une très réconfortante propension à se moquer d’elle-même. Sa chanson égo-maniaque et totalement narcissique en est le parfait exemple. Julie ne connaît pas des fins de « moi » difficiles. Elle s’aime et elle a bien raison. Polyglotte, elle prend tous les accents possibles et imaginables, égrène quelques savoureux aphorismes, imite Luchini. D’ailleurs, il faut souligner la qualité d’écriture de ses intermèdes.
Jusqu'à présent nous avons fait connaissance avec la Victor rieuse. Or, elle sait aussi émouvoir. Sa chanson sur l’enfance, empreinte d’une douce nostalgie est bien touchante. Elle s'y livre à un exercice pas évident qui lui permet aussi de montrer toute l’étendue de son talent vocal. Car, comme je l’ai exprimé plus haut, Julie Victor sait tout chanter. Elle passe du jazz au lyrique, du scat à l’opérette et s’autorise même une brève incursion dans le chant sacré (Ave Maria) et le baroque avec une maestria ébouriffante. Et, en plus, cerise sur le livarot, elle bouge sacrément bien. Artiste complète, elle est autant à l’aise avec son corps qu’avec sa voix. Elle est aussi crédible en clown qu’en tragédienne. Et puis, en bonne Normande, elle n’oublie jamais d’être un peu vache. En particulier à propos de certaines de ses consoeurs prétendument chanteuses.

Pendant une heure, épaulée par ses deux complices et partenaires musiciens, Julie Victor nous enchante avec un spectacle polymorphe et éclectique, drôle et émouvant et sacrément professionnel (on sent qu'il y a des heures de travail derrière tout cela. Le seul talent n'y suffit pas). Quand elle y met la touche finale après un joli hommage à son « pays » André Bourvil en interprétant La Tendresse, on ressent comme un sentiment de frustration. On aurait aimé l’entendre dans plus de chansons. Elle a un tel registre ! Personnellement, j’en aurais encore bien pris pour une demi-heure de plus…

jeudi 27 octobre 2011

Paul Personne "A l'Ouest"



A l’Ouest

Comme les pastilles Kiss Cool, Paul Personne est un adepte du double effet. Toujours comme la fameuse pastille, il est aussi une garantie de fraîcheur.
Il y avait les pôles Nord et Sud, il nous fait découvrir le Paul Ouest en nous offrant, à trois mois et demi d’écart, un allègre aller-retour dans ces contrées où le blues-rock est roi. Une première excursion en mai nous avait d’emblée remis d’aplomb avec cette musique vivifiante dont il est notre meilleur ambassadeur.
Paul est une tierce Personne : il joue de la guitare comme un natif du Mississippi, il possède la voix chaude et rauque idoine et – élément que l’on ne souligne pas assez – il est un excellent auteur… Paul Personne est un artiste trop rare. C'est peut-être ce qui lui donne encore plus de valeur.

La face A de A l’Ouest est une belle de mai, une belle œuvre de neuf titres dont deux sont des instrumentaux. C’est varié, éclectique, tonique, énergique et, bien sûr, bluesy. J’ai particulièrement apprécié J’ai rêvé, Dancin’ et surtout Le monde est si grand pour son gimmick à la Santana, Jerky pour le message écolo qui y est finement distillé et Bonne soirée pour son harmonica et son ambiance qui sent bon la veillée au coin du feu.

La face B nous a été livrée en septembre. Même topo, dix titres dont deux instrumentaux. Elle est encore meilleure que la première copie. Elle ouvre sur le titre sans doute le plus « variétoche » de l’album, le très mélodique M.M.I. au refrain redoutablement efficace avec ses sonorités en « aille ». C’est un véritable tube, alerte et entraînant. Et la suite est à l’encan. Longue absence, la deuxième chanson est un régal de blues mélancolique aux guitares lourdes de peine. Avec ces deux titres, le ton est donné et la suite est d’un très haut niveau. Comme son nom l’indique Le bout d’ la route avance tout le temps, nous entraîne dans un rythme échevelé que rien ne semble pouvoir arrêter ; les chevaux sont lâchés… Heureusement, on récupère avec le nostalgique et languissant La roue du temps, au texte qu’il faut prendre le temps d’écouter (superbe interprétation). Puis vient le léger Sweety, doux comme un bonbon acidulé. Le climat feutré et la voix pleine de douceur en font une imparable chanson d’amour propice à l’abandon. C’est toi qui choisis est également une chanson très forte, entêtante à souhait. Elle vaut surtout pour son texte universel, tellement évident, sur le thème du choix et du destin. Elle a, par moment, des passages qui font violemment penser au père Bashung. Magnifique ! Et que dire de l’intro de J’ai essayé ? Encore un titre parfaitement réussi qui rejoint Le bout d’ la route pour son swing et son rythme incessant. Impossible de l’écouter sans bouger les pieds et de hocher la tête. J’ai pourtant essayé, mais en vain. C’est trop chouette… Quelles guitares ! La dernière chanson, Disparue, est un archétype du blues avec son ambiance plaintive, qui suinte la souffrance provoquée par la trahison de l’autre. Où es-tu partie faire un tour ? C’est le leitmotiv le plus courant du blues. Cette longue mélopée quasiment parlée avec une voix qui sort d’un cœur écorché. C'est un constat énoncé sans rancoeur et sans haine. On le sent même prêt au pardon. Ça prend aux tripes.
Quant aux deux instrumentaux qui concluent cet album, ils sont tout simplement remarquables.
Cette face B, je vous l’assure, vaut un triple A.

jeudi 20 octobre 2011

Les Bonobos


Théâtre du Palais-Royal
38, rue de Montpensier
75001 Paris
Tel : 01 42 97 59 76
Métro : Palais-Royal

Une comédie de Laurent Baffie
Mise en scène de Laurent Baffie
Décors de Stéphanie Jarre
Avec Laurent Baffie/Alain Bouzigues (en alternance) (Ben), Marc Fayet (Alex), Caroline Anglade (Angélique), Jean-Noël Brouté (Dani), Camille Chamoux (Léa), Karine Dubernet (Julie)

Le propos : C’est l’histoire de trois potes qui se connaissent depuis l’enfance : Alex l’aveugle, Dani le sourd et benjamin le muet.
Même si nos trois personnages ressemblent beaucoup aux trois singes de la Sagesse, leur irrésistible envie de copuler les range définitivement dans la catégorie des bonobos ! Mais comment faire pour avoir une sexualité non tarifée quand on est handicapé ? La solution est simple, il suffit de ne plus être handicapé…

Mon avis : Le Baffie Bouzouk* a encore frappé ! Mine-de-rien, il est tout doucement en train de se constituer une véritable dramaturgie avec des pièces originales, décalées, insolentes et formidablement drôles. Après Sexe, magouilles et culture générale et l’inénarrable Toc toc, il revient avec une nouvelle histoire née de son esprit aussi fécond que tordu : Les Bonobos.
Laurent (Outang ?) est, on le sait, un passionné de tout ce qui touche la faune. C’est un zoophile quasiment incollable. Mais cette fois, c’est dans la symbolique qu’il est allé chercher son sujet. Tout le monde connaît cette statuette réunissant trois singes assis : le premier se cache la bouche, le deuxième les yeux et le troisième les oreilles. Ne rien dire, ne rien voir, ne rien entendre, c’est la marque de la sagesse. Gandhi, qui avait faite sienne cette maxime, ne se séparait jamais d’une petite reproduction de ces trois fameux primates.

Or donc, nous voici en présence de Ben-le-muet, Alex-l’aveugle et Dani-le-sourd. Ils se sont liés d’amitié depuis tout jeunes, quand ils fréquentaient un établissement pour handicapés. Eux, accéder à la sagesse n’est pas leur préoccupation première. Leur obsession est uniquement organique : ils veulent baiser. Bien sûr, ils peuvent assouvir leur libido quand ça leur chante, mais uniquement auprès de professionnelles dûment tarifées. Et ça commence à leur coûter bonbon à nos Bonobos. Très complices et solidaires, ils décident de tenter leur chance sur la toile en provoquant une espèce de speed dating. Mais ils sont convaincus que leur handicap va être un frein dans leur démarche de séduction. Alex a une idée qui, pour saugrenue qu’elle soit, va peut-être leur permettre de gommer leur foutu handicap le temps d’un rendez-vous. Et, ensemble, ils vont imaginer pour chacun d’eux un stratagème particulièrement ingénieux, des astuces que je vous laisse le bonheur de découvrir…
Evidemment, ce qui paraît imparable sur le papier n’a plus les mêmes applications sur le terrain. Ce qui donne lieu à des situations cocasses générant une avalanche de gags et de quiproquos.

Après le premier tableau qui est donc celui de l’exposition (on apprend qui est qui et comment chacun va devoir faire comme s’il n’avait aucun problème), vont s’enchaîner une succession de tableaux les mettant en scène avec les trois jeunes femmes qui ont répondu à leur annonce… Dès lors tout part en vrille. On pouffe toutes les vingt secondes. Certaines répliques nous échappent parce que la précédente a provoqué l’hilarité générale. Moi qui éclate rarement de rire, je me suis surpris à glousser de contentement et à essuyer une larme incontrôlable. Derrière moi, un type beaucoup plus démonstratif balançait de grands coups de pied dans mon fauteuil et tapait des mains de joie comme un enfant en s’esclaffant bruyamment. Il lui arrivait même de répéter tout haut certaines blagues qu’il trouvait encore plus savoureuses que d’autres… Tout ça pour vous dire que personne ne peut résister à cette excellente comédie, très intelligente, qui repose à la fois sur l’humour de situation et sur des dialogues pleins de spiritualité. Et, il le faut le souligner, sur un casting impeccable.

Les trois mecs comme les trois filles jouent leur partition avec une justesse qui ne les rend jamais ridicules. Car il y a beaucoup d’humanité dans cette histoire. Ce sont six personnages en quête d’amour. Et toute la tendresse de Laurent Baffie (tendresse qu’il s’acharne à essayer de dissimuler depuis des décennies) transpire de ces relations un peu bancales. Le sentiment de solitude est atténué par la volonté de faire rire, mais il est présent tout au long de la pièce. Les mecs se la jouent gloriole, les filles y mettent plus de sensibilité, mais la recherche est la même.
Baffie, Fayet, Brouté forment un très crédible trio de copains. Leur amitié est profonde, tangible. Elle leur permet de se faire des crasses inhérentes à leur handicap qui ne nous paraissent jamais déplacées. Ils sont les premiers à en rire. Là aussi réside le talent de l’auteur qui sait amuser avec des infirmités qui, a priori, ne prêtent pas le flanc à la plaisanterie. C’est même vachement sain.
Quant aux filles, elles sont franchement épatantes. Elles sont très différentes, autant physiquement que psychologiquement. Les trois sont touchantes et drôles. On ne peut pas les dissocier car chacune dans son registre et à sa manière va contribuer à nous amener au bouquet final… Il ne faut surtout pas partir avant la fin !
Les décors, signés Stéphanie Jarre, jouent, à leur façon, un rôle dans la pièce. Comme nous changeons plusieurs fois d’appartement et de lieu de rendez-vous, la décoration est très révélatrice de la personnalité de son occupant. Les petits détails abondent et il y a quelques trouvailles, particulièrement savoureuses, qui elles aussi provoquent le rire. Il faut avoir les yeux partout dans cette pièce. Et sur les personnages et sur ce qui les entoure.

Je ne me sens pas le droit d’en déflorer plus sur Les Bonobos. Le plaisir de la découverte est trop agréable. Cette pièce devrait s’installer un moment au Palais-Royal. Elle est appelée à faire un énorme succès et, paradoxalement, grâce au… bouche à oreille. On ne peut rester muet, sourd et aveugle devant une comédie de cette qualité, et la sagesse est de la recommander à tous vos amis.

Bachi-bouzouk veut dire « mauvaise tête » en turc. Ça lui va bien au rebelle du PAF, à celui qui ne veut rentrer dans aucune case et qui, en revanche, les collectionne, les têtes de Turc…°

mercredi 19 octobre 2011

Harlem Swing


Folies Bergère
32, rue Richer
75009 Paris
Tel : 01 44 79 98 98
Métro : Grands Boulevards

Musique de Fats Waller
Mise en scène de Richard E. Maltby Jr
Chorégraphies d’Arthur Faria

L’histoire : Harlem Swing se déroule dans un club de jazz mythique au cœur du Harlem des années 20, les Années Folles. Deux hommes et trois femmes flirtent, chantent et dansent jusqu’à l’aube sur les rythmes délirants du légendaire Fats Waller…
Ce spectacle, né à Broadway sous le titre Ain’t Misbehavin’, a remporté une quantité de récompenses dont trois Tony Awards à New York. Il a été la première comédie musicale à venir de Broadway à Paris en 1980. Il est repris aujourd’hui à Paris avec son équipe artistique originale.

Mon avis : Sous-titré « The Fats Waller Musical Show », ce spectacle rend un vibrant hommage à ce pianiste truculent, bon vivant et prolifique pianiste et compositeur de jazz. La scène nous restitue le fameux Cotton Club, salle de concert et dancing de Harlem qui connut son heure de gloire pendant la Prohibition dans les années 20…
Trois femmes plutôt bien en chair et deux hommes, dont un assez corpulent, se rencontrent dans ce club réservé aux Noirs. Ils sont tous très élégants… Ce qui se dégage de ce spectacle, c’est sa bonne humeur et sa joie de vivre, à l’image des musiques de Fats Waller, mâtinées de swing et de ragtime. Les chansons s’enchaînent les unes après les autres, en solo, en duo, en trio… Quand un ou une chante, les quatre autres font les chœurs. Les chorégraphies semblent totalement improvisées en fonction du rythme. Tap dance, shimmy, chicken scratch, charleston, lindy hop, black bottom, on revisite toutes les danses des années 20. Chacun des artistes avec son registre et sa tessiture propres fait pratiquement ce qu’il veut avec sa voix. Et toujours avec énormément d’humour et de fantaisie. Leur complicité est communicative. Au passage, on reconnaît ça et là de véritables standards qui sont aujourd'hui gravés dans la mémoire collective.
A la moitié de la première partie, un rideau s’efface et un orchestre de cinq musiciens (batterie, contrebasse, trompette, trombone, saxo) vient rejoindre le pianiste qui est là depuis le début… On assiste alors à une sorte de casting, une succession d’auditions comme la télé réalité nous a désormais habitués. Ces messieurs-dames prennent des poses, adoptent une gestuelle burlesque, esquissent des claquettes… Bref, chaque numéro, parfaitement huilé, s’inscrit dans un tableau racontant une histoire façon mini-comédie musicale.
La deuxième partie ne fait que monter en puissance et en drôlerie pour finir dans une apothéose endiablée absolument irrésistible.

lundi 17 octobre 2011

Yves Jamait "Saison 4"


Saison 4

Très sincèrement, il y a belle lurette qu’un album de chanson française ne m’avait pas autant enthousiasmé, et dans son entièreté. Saison 4, le quatrième opus d’Yves Jamait est un véritable enchantement. Treize titres, treize tranches de vie relatées avec une écriture riche et flamboyante. Ce garçon est un authentique poète, un peintre de la chanson. Sa plume est comme un pinceau. Elle dessine des tableaux figuratifs avec, parfois, une touche d’impressionnisme.
Saison 4 est un album plein de nostalgie, de réalisme, mais aussi d’humour et d’ironie, avec une bonne dose de recul et d’autodérision. De sa voix d’écorché vif, aux cordes érodées par les alcools forts, Jamait chante la vie, la vie dans tous ses états. Après s’être longtemps fixé à hauteur du foie, il semble enfin avoir levé les yeux du côté de son cœur. Trop de pudeur sans doute. Mais aujourd’hui (le 28 octobre précisément), Yves Jamait atteint la cinquantaine. On ne va lui balancer le couplet de « la maturité », Jamait est à jamais un grand enfant, une sorte de poulbot bourguignon qui ne grandira plus. Dans sa tête, il joue toujours au petit train, il regarde les oiseaux voler et les filles qui passent en écoutant la radio qui chante.
Treize titres, treize petits cailloux joliment travaillés et polis semés sur le chemin. Chacun d’eux a hérité de son écrin personnel avec des arrangements spécifiques, originaux et particulièrement efficaces.

Je vais vous laisser les découvrir et bien en profiter. Mais, auparavant, comme les « Marionnettes » de Christophe, je vais vous les présenter succinctement :
1/ Pauv’ Pom’
Chanson lucide et réaliste dans laquelle Jamait s’auto-flagelle avec entrain et s’amuse avec les clichés sur le temps qui passe, genre « C’était bien mieux avant ». Un titre qui swingue avec une belle véhémence. Chanson assez pessimiste où il ne fait pas de quartier à la pauv’ pom’ qu’il est : la vie est pleine de pépins, et tout finit en compote…
2/ La radio qui chante
Et la fille qui chante avec lui, c’est Zaz. Zaz, c’est sa petite soeur. Ils se sont piqués avec la même aiguille de phonographe trempée dans le jazz manouche. Quel duo, quelle énergie ! Et puis il y a une sacrément belle partie de guitare.
3/ Gare au train
Jeu de mot ferroviaire… Cette chanson très rythmée est emplie d’une poésie bucolico-nostalgique. C’est un album d’images consacré aux souvenirs d’enfance.
4/ Je t’oublie
Complainte elle aussi remarquablement imagée à l’écriture particulièrement ciselée.
5/ C’est beau les filles
Profession de foi avec, néanmoins, une vraie fixette sur la bouche et son ambivalence car la bouche peut à la fois donner des baisers et proférer des mots qui font mal.
6/ La cinquantaine
Pour Jamait, c’est l’heure du bilan. Deux fois et demi 20 ans, c’est symbolique, ça compte dans une vie d’homme. Lui, le temps qui passe lui donne envie de tisser, mais de tisser de joie le fil du temps qui court… tapissée par les arpèges d’un accordéon, l’ambiance est feutrée et douce. En tout cas, il en ressort un sacré besoin d’amour…
7/ J’ me casse
Celle-ci m’a beaucoup amusé parce qu’on y sent une onde de mauvaise foi typiquement masculine. Sur un ton primesautier et une musique ska il aborde les problèmes de la vie de couple, l’incommunicabilité et l’indifférence de l’autre. Alors, il joue au bravache avec cette superbe phrase si pleine de candeur : « Si tu me laisses tomber, j’ me casse ! ».
8/ Même sans toi
Quand je parlais dans l’introduction de tableau figuratif, en voici un charmant. Il y a de superbes images, la nature, la mer, les oiseaux, y sont omniprésents. C’est également plein d’émotion et de tendresse… Il est tout de même paradoxal que ce garçon parle autant de la mer que la côte où il a vu le jour, c’est la Côte d’Or. Il a dû « dijoncter »…
9/ Regarde-moi
La fin d’un amour. Peut-être la conclusion de J’ me casse. Il reconnaît avoir longtemps, sinon toujours, vécu à contretemps. Il nous distille toutefois une information qui pèse de tout son poids : la différence d’âge. Cette confession n’est pas sans rappeler Il suffirait de presque rien de Serge Reggiani.
10/ Arrête !
Puisqu’on est dans les comparaisons, cette chanson fait irrésistiblement penser au Jeff de Brel. Conversations d’ivrognes dans une atmosphère tzigane où les violons lèvent magistralement le coude. Là on n’est pas dans la picole buissonnière d’Un singe en hiver, on est carrément dans le pathétique, quand l’alcool devient misérable et mauvais.
11/ La dernière au bar
Chanson qui dépote et qui parle de derniers pots avec l’énergie du désespoir. Cet adieu au bar, c’est La dernière séance d’Eddy Mitchell, à part qu’on y boit pas de la menthe à l’eau. C’est un bel hommage à tous les compagnons de beuverie sur le point de perdre leur port d’attache.
12/ Rien de vous
Alors celle-là, c’est aux Passantes de Tonton Georges qu’elle m’a fait penser. Une intro guillerette et on entre de plain-pied dans le fantasme. Ce genre de fantasme que tous les mecs vivent et ont vécu : ces filles qu’on croise, qu’on suit des yeux, que l’on invite quelques minutes à un séjour dans notre esprit. C’est plein de légèreté, c’est un rêve pur et innocent qui ne fait de mal à personne.
13/ Trier des cailloux
J’enfonce le clou des comparaisons. Renaud a écrit Le Marchand de cailloux… C’est la chanson d’un papa aussi aimant que fuyant qui va essayer de tenir ses promesses auprès de sa fille. Pour Renaud, c’était Lola, pour Yves Jamait, c’est Faustine. La rivière n’a pas fini de couler et de charrier ses cailloux…

Au fait, je ne sais si je vous l’ai assez dit : je les ai aimées TOUTES, sans exception et sans réserve, les treize chansons de la Saison 4 d’Yves Jamait. Je lui tire ma casquette. Chapeau l’artiste !