samedi 25 février 2012

Denis Maréchal joue !


Théâtre du Gymnase
38, boulevard Bonne Nouvelle
75010 Paris
Tel : 01 42 46 79 79
Métro : Bonne-Nouvelle

One man show écrit et interprété par Denis Maréchal
Collaboration artistique de Florence Foresti

Le(s) thème(s) : Les amis de Denis Maréchal ont eu une Gameboy, un Bi-bop et un Iphone. Lui aussi. Mais quand ils ont eu un enfant, il a eu un Ipad. Conscient d’avoir raté une étape, il veut rattraper son retard. Mais comment trouver la future maman ? Que transmettre à son enfant lorsque l’on doute soi-même de sa culture générale et que l’on perd systématiquement au trivial Pursuit ?

Mon avis : Cela fait maintenant tout juste dix ans que j’ai découvert Denis Maréchal. Dès son premier spectacle, j’ai apprécié son univers si personnel, sa façon de s’exprimer et de nous embarquer dans des histoires pour le moins farfelues. Ses deux années au cours Florent lui ont en outre apporté des qualités de comédien qui lui permettent d’être très à l’aise, tant dans son jeu que dans ses déplacements sur scène. Fort de ces bases, il peut s’amuser et nous amuser.

Ce n’est d’ailleurs pas anodin si son nouveau one man show s’intitule Denis Maréchal joue ! Il joue dans tous les sens du terme. Dès son entrée en scène, particulièrement pêchue (façon « Las Vegas » affirme-t-il sans complexe), il "joue" avec les retardataires, allant même, pour ne pas les pénaliser, jusqu’à refaire pour eux sa fameuse entrée. Sympa, non ? De toute façon, un des atouts de ce garçon, c’est la sympathie qu’il dégage. On se sent bien en sa compagnie. Avec son sourire qui illumine son visage dans la parenthèse des fossettes et son regard doux et rieur, il ne peut que « jouer » de son charme… Si son premier spectacle était construit à partir de sketchs, celui-ci emprunte plutôt à la forme du stand-up.

Après une sorte de préambule divagatoire dans lequel il « joue » à l’animateur ringard d’un village nommé Chougne, il entre dans le vif de son sujet. En effet, le thème principal de son spectacle est son désir de paternité. Il va partir de ce thème intime et très personnel pour explorer les nombreuses pistes que cet événement induit et provoque. Sur la colonne vertébrale qu’est ce projet, vont se greffer une kyrielle de côtes flottantes. Avec pour principe de base une autodérision totale et assumée, il se lance dans ses élucubrations, donnant l’impression de nous confier un peu tout ce qui lui passe par la tête. Il peut aussi bien nous faire part de son incapacité à piger les textes de Christophe Maé que se livrer à une courte parodie du docteur House. Mais, régulièrement, il revient à son fil rouge... Pour avoir un enfant, il faut être deux. Il est donc essentiel de trouver d’abord la génitrice. Et là, il nous la « joue » un tantinet misogyne, avouant avec une fausse candeur son incompréhension de la gent féminine. La femme est pour lui le mystère absolu. Avec une once de mauvaise foi typiquement masculine, il décortique les difficultés qu’il y a à établir une relation qui tienne. Pour cela, il analyse avec force formules et situations imagées, les différentes techniques d’approche. Bien sûr, il est un lamentable stratège, mais ça ne l’affecte guère puisqu’il affirme « Moi, je suis relou » ! Alors, on se sent empli d’indulgence. Au cours d’une apologie du patin qui confine plus au râteau qu’à la pelle, il s’autorise un petit clin d’œil du côté de Ruth-la-dominatrice, l’héroïne de son premier one man show.

Très expressif, le geste précis, il « joue » avec les fausses pistes, nous embarque dans des digressions, aborde différents cas de figure… Il parle de l’éducation, traite des moyens de rompre actuels, de la solitude qui suit la rupture, avoue son inquiétude pour l’avenir de sa progéniture… Il nous entraîne au karaoké, ironise sur Facebook, raille les SMS, égrène les expressions galvaudées (ô comme j’avais envie de l’embrasser quand il a pris en exemple l’exécrable « au jour d’aujourd’hui »), égratigne Valérie Damidot et son émission D&CO, dissèque les clips des rappeurs américains (un grand moment)…
Tout cela a l’air d’un foutu bric-à-brac, or tout se tient. Derrière chaque situation ou analyse, il y a du sens, voire même du fond. Ce spectacle est très personnel, très riche. Il est bien écrit, truffé de bonnes idées et remarquablement « joué ». Notre quotidien et le monde qui nous entoure y sont finement observés… Il n’y a guère que la scène de la conversation via Facebook que j’ai trouvée un peu redondante. Mais elle ne dure que deux-trois minutes, ce qui n’est rien dans un spectacle de près d’une heure trente.
Quant au sketch qu'il nous offre en rappel, c'est un petit bijou de finesse et d'intelligence.
La phrase de conclusion qui s’impose tout naturellement, c’est : « Denis Maréchal joue !... et gagne !!!
Une dernière remarque. Vous avez vu qui a prêté son concours à la collaboration artistique ? Ah, il peut se la "jouer" le Denis !

jeudi 23 février 2012




Fidèle à mes principes, je ne vous parlerai pas de Réactions en chaîne et encore moins de Piège à Matignon... Ceci dit, vu les rires dans la salle, il n'est pas impossible que ces deux pièces trouvent leur public.

vendredi 17 février 2012

Même si tu m'aimes


Théâtre Michel
38, rue des Mathurins
75008 Paris
Tel : 01 42 65 41 30
Métro : Havre-Caumartin / Auber

Une pièce de Mélissa Drigeard et Vincent Juillet
Mise en scène de Julien Boisselier
Avec Pierre Azéma (William, le psy), Mélissa Drigeard (Marie), Morgan Pérez (Simon)

L’histoire : L’histoire à la fois drôle et pathétique de Simon et Marie qui, pour sauver leur couple, se lancent dans la folle aventure de la thérapie à deux.
Avec leur psy, William, ils vivent un véritable parcours du combattant jalonnés de séances de couple, de stages de groupe, d’exercices divers aux noms barbares…
Du rire, des larmes, de la vie.

Mon avis : Inspirée d’une histoire vraie, cette pièce commence en ces termes : « Le couple est une anomalie »… Une heure et demie plus tard, elle se termine sur cette conclusion : « Le couple est une anomalie… choisie, normale »…
La boucle est bouclée. Le serpent (celui du jardin d’Eden) se mord la queue, et on n’est pas plus avancé qu’avant. Adam (Simon) et Eve (Marie) sont-ils capables de cohabiter, leurs ego sont-ils solubles dans le café de leur amour, dussent-ils en atténuer l’amertume en y plongeant les sucres de la compromission ?
Vous l’aurez compris, Même si tu m’aimes est une pièce qui repose intégralement sur la relation homme-femme au sein du couple. Après que William, le psy ait décrété que le couple était « un château branlant », il nous annonçait que démonstration allait être donnée par Marie et Simon. De fait, nous assistions au processus immuable de l’évolution d’une relation amoureuse. C’est d’abord l’enthousiasme béat et bêtifiant des débuts, les roucoulades, les promesses. La flamme de la passion est à son paroxysme. L’autre est doté de toutes les qualités. On y apprend curieusement aussi que, pour elle, le maître-étalon de la pensée philosophique amoureuse est… André Manoukian !... Jusque là, tout va bien, et William se comporte en une sorte de Monsieur Loyal présentant ses deux bêtes de cirque.
Mais dès le deuxième tableau, nos deux cobayes, qui sont désormais installés sous un même chapiteau depuis deux ans et demi, sont victimes de la quasi inéluctable corrosion conjugale. Monsieur rentre harassé de ses journées de travail (alors que madame n’a pas d’activité professionnelle) et l’un comme l’autre commencent à ressentir les prémices de l’incompréhension mutuelle, d’autant plus que madame est affligé d’une jalousie maladive. Ce qui devait arriver arrive et nous assistions bien malgré nous à la première scène de ménage avec son flot d’invectives et son jet de reproches à la figure. Que ceux qui n’ont jamais vécu cela leur jettent le premier anathème !... Et pendant ce temps-là, le psy boit du petit lait. Sarcastique et pince sans rire, il sent venir à lui deux futurs clients.

Effectivement, après s’être qualifiés de « salaud » et de « chieuse », pour tenter de sauver leur couple, Marie et Simon vont s’adresser à un psychothérapeute. William, bien sûr. Nous franchissons alors un palier qui pourrait recevoir l’épithète de médico-légal car nous sommes au premier rang pour assister à une véritable autopsie effectuée sur le cadavre d’un amour en décomposition. C’est violent. Il faut s’accrocher.

Cette pièce est intelligente, réaliste et drôle. Elle est en outre redoutable en raison de l’effet miroir qu’elle génère. Ce que vivent Marie et Simon, on l’a pratiquement tous vécu. Dans la salle, les réactions sont révélatrices. Les grands éclats de rire alternent avec les brefs gloussements approbateurs et de longs silences attentifs. On rit et on se lamente sur nous-mêmes. Même si tu m’aimes est le parfait complément, en plus explicite, de Les hommes viennent de Mars et les femmes de Vénus. Elle est surtout servie par des dialogues particulièrement brillants et percutants. Je me suis amusé à en relever un florilège de mes assertions préférées :
- « On est d’accord sur rien, on s’engueule sur tout »
- « Il faut accepter le combat ou renoncer au couple »
- « Vous êtes négativement complémentaires »
- « Tu es frigide du cœur et frigide du cul »
- « Entre les moments où il bosse et les moments où il gueule, il faudrait être nympho pour penser au cul »
- « Il ne faut pas confondre les poncifs avec les archétypes »
- « L’amour, c’est comme un visage ; à force de taper dessus, on ne le reconnaît plus »
- « Quand on passe des années à passer à côté de quelque chose sans rien voir, c’est qu’il n’y a rien à voir »

Les trois comédiens sont en tout point remarquable. C’est très, très, très, très bien interprété. Mélissa Drigeard et Morgan Pérez, qui campent Marie et Simon sont si naturels que l’on n’a pas l’impression qu’ils jouent. Ils sont tout entiers dans leurs personnages… Quant à Pierre Azéma, il nous permet de suivre aisément l’évolution psychologique de William. D’abord froidement détaché, il devient de plus en plus intrusif, commence à être à la fois juge et parti. Du coup, la pièce se révèle être aussi une impitoyable satire de la psychanalyse. Car William est autant dans la posture que dans l’imposture. Que de vérités sont balancées ! J’en veux pour preuve ce discours d’une terrible lucidité lorsque Simon abandonne son sens chronique de la dérision pour se lâcher enfin. Qu’est-ce qu’il lui met au William !
Si cette pièce mérite 90% d’éloges, il y a eu néanmoins des petits moments où j’ai décroché, et d’autres que j’ai trouvé superflus. Je pense plus précisément à la danse tribale. C’est rigolo à voir mais c’est trop farce pour apporter quelque chose. Et la séquence thérapie de groupe n’atteint pas le niveau d’intensité de la première partie.

Pour conclure, j’ai bien aimé cette pièce, efficacement mise en scène, où la vie de couple est finement observée et admirablement traduite en gestes et en mots. Et quelle épatante prestation nous offrent là Mélissa Drigeard et Morgan Pérez ! Comme ils nous ressemblent !
Bref, c'est un véritable bonbon. mais pas un bonbon acidulé, plutôt une dragée au poivre...

mercredi 15 février 2012

Festival des Arts Burlesques


Saint-Etienne capitale des Arts Burlesques

Pendant toute une semaine, le cœur de Saint-Etienne va battre au rythme des Arts Burlesques. La 9è édition de ce Festival se tiendra du dimanche 19 février au samedi 25.
L’an dernier cette manifestation festive, inventive, fédérative et éclectique avait attiré la bagatelle de 11.000 spectateurs. Une vraie dynamique s’est désormais installée dans la capitale du Forez. Si bien que ce Festival, né d’une initiative uniquement locale et portée par de nombreux bénévoles et habitants des quartiers sud-est de la ville, a pris désormais une ampleur nationale.
Le millésime 2012 devrait drainer encore plus de monde. Au côté d’’artistes confirmés ou en devenir qui vont se produire dans différentes salles, vont se tenir de nombreuses manifestations parallèles : festival « off », Tremplin Nouveau Talent, spectacles de rue, éveil aux métiers du cirque (17 février), défilé burlesque (21 février), conférences, représentations dans les établissements médicaux et dans la Maison d’arrêt…
Pour ce qui est des artistes programmés, il y a vraiment du lourd avec, pour la première fois, une ouverture à l’international. Jugez plutôt, par ordre chronologique : Gaspard Proust, Anne Roumanoff, Kev Adams, Virginie Hocq (Belgique), Ary Abittan, la pièce High Society, Sanaka (humoriste stéphanois), Jérôme Commandeur, Pascal Rousseau, Milo et Olivia (Italie), Krissie Illing (Angleterre), Biyouna (Algéri), Thomas & Lorenzo (Suisse et Italie) et, en clôture, Xavier Demaison.
C’est toute une ville, ses quartiers et ses alentours qui se mobilise pour offrir une manifestation ouverte à tous où les maîtres-mots sont joie de vivre, partage, informations et, surtout, humanité. Ce Festival est tellement porteur de valeurs basiques et essentielles que l’on se doit d’en faire écho et de le recommander.

mardi 14 février 2012

Le "Best Ouf" des Chevaliers du Fiel


La Cigale
120, boulevard Rochechouart
75018 Paris
Tel : 01 49 25 81 75
Métro : Anvers / Pigalle

Spectacle écrit par Eric Carrière
Interprété par Eric Carrière et Francis Ginibre

Le thème : Le « Best Ouf » des Chevaliers du Fiel est à la fois un concentré du meilleur de leurs sketchs et un zapping géant de leurs plus grands moments de délires, dont nombre d’inédits, et de surprises. Le tout à un rythme de folie, d’où l’appellation « Ouf » plutôt que « Of »…
Ce qui explique leur incroyable popularité, c’est qu’ils cherchent toujours à s’amuser en dénonçant la bêtise, la beaufitude, les préjugés, la veulerie, la ringardise, le militantisme, les postures, les modes et l’absurdité ambiantes en les incarnant plein pot et sans complexes, avec jubilation et surtout irrévérence…

Mon avis : Bientôt trente ans qu’Eric Carrière et Francis Ginibre se sont acoquinés pour créer Les Chevaliers du Fiel. Si leur première apparition sur une scène parisienne remonte à 1992, leur tout premier spectacle date de 1984. A l’approche de leurs Noces de Perle, on peut dire que leur duo est plus que parfaitement rôdé. Personnellement, je les ai rencontrés en 1995. C’était à l’époque où leurs moyens ne leurs permettaient de se déplacer qu’en Simca 1000, un véhicule qui, par ailleurs, ne leur servait pas qu’à tailler la route et qu’ils utilisaient parfois à d’autres fins (d’autres faims ?). Ils étaient encore mal dégrossis et le contenu de leurs sketchs était assez inégal. Je les ai donc toujours suivis du coin de l’œil – car ils se produisaient le plus souvent dans le Sud-ouest de la France où ils sont très tôt devenus de véritables stars, alors que le public parisien se montrait bizarrement plutôt frileux à leur égard – et, en assistant à chacun de leurs nouveaux spectacles, j’ai pu mesurer combien ils progressaient et, surtout, combien ils bossaient. Ils n’ont, à mes yeux, jamais cessé de s’améliorer jusqu’à nous fournir des shows absolument impeccables de bout en bout (L’assassin est dans la salle, Repas de famille, La brigade des feuilles, Vacances d’enfer).
C’est donc nantis d’un sacré « matos » qu’ils ont décidé, après vingt ans de professionnalisme, de nous offrir une sorte de compil’ de leur œuvre, ce fameux « Best Ouf ». Tels L’Opportuniste de Jacques Dutronc, Eric et Francis ont eu le talent de retourner leur Best du bon côté, c’est-à-dire en nous proposant le meilleur ; un choix qui n’a pas dû être très aisé à faire.

On mesure déjà le chemin parcouru à leur entrée en scène et à leur tenue. Leur apparition, très rock’n’roll, est digne des Blues Brothers. Costume sombre, chemise blanche et cravate noire, ray-bans… Ils sont très élégants ! Ceci dit, après un prologue musical qui leur permet de se chauffer et nous avec, très vite, Eric Carrière va mettre sa veste off pour incarner Jean-Pierre Mouniès, un homme politique qui va nous présenter le programme de sa formation, « Le Sud aux Sudistes, un programme dont les deux principaux piliers sont « l’ouverture et la tolérance ». Sous la bonhommie apparente, la dose de fiel commence à faire son effet. Autant le discours se veut chauvin, vanneur et un tantinet idéaliste, autant il contient en filigrane bon nombre de vérités et d’observations non dénuées de bon sens. Sa conclusion, avec un tour d’Europe dévastateur est un bijou de drôlerie vacharde. Ce sketch qui, je crois, est inédit, est en totale adéquation avec la campagne présidentielle qui se profile. Des opportunistes, je vous dis !
Ensuite, place au florilège… Un extrait de La brigade des feuilles, le salon de coiffure, les chasseurs, le loup et la marmotte, les Gitans, l’irradié… Nous sommes, pour notre plus grande joie, en terrain connu. Ils nous offrent en outre un savoureux intermède dans lequel le maire de Castelnau, candidat à sa propre succession, se paie pour réussir sa campagne les conseils d’un coach en communication parisien… J’ai beaucoup aimé aussi comment, à travers une saugrenue conversion à l’Islam, ils en arrivent à parler des religions. Sans en avoir l’air, c’est très fin et bien observé. Comme toujours, les sketchs sont remarquablement écrits et les situations tout à fait drolatiques.

En fait, de « Chevaliers », ils n’en ont que le nom. Ils ne sont en réalité pas vraiment chevaleresques, surtout vis-à-vis de la gent féminine. Les épouses des différents personnages qu’ils incarnent sont particulièrement gratinées et ils ne se privent pas de les habiller pour plusieurs hivers. Quant à eux, plus beaufs qu’eux, tu meurs. Ils critiquent sans vergogne les autres et les systèmes sans jamais se juger eux-mêmes, eux qui sont alcooliques, flemmards, menteurs, lâches, misogynes et profondément bêtes. Le fiel leur est tombé sur la tête
Pour ce qui me concerne, j’eus aimé un peu plus d’extraits de leurs spectacles, de repas de famille, entre autres. J’ai trouvé – même s’ils ont tous deux de beaux organes – qu’ils faisaient une trop grande place à la chanson. Je me serais passé de ce petit défilé de chanteurs régionaux et également de la prestation du Petit Chanteur à la Croix de Bois (l’idée est excellente, mais il y manque un petit quelque chose)… En revanche la prestation érotico-narcissique de Steve Pujade, le latin lover chaud comme la braise, est tout à fait convaincante. Et puis, il y a aussi cette superbe évocation de Claude Nougaro, pleine d’amour et de poésie qui est un des plus beaux moments du Best Ouf, un véritable moment de communion.

Pendant deux heures, nos deux énergumènes s’en donnent à cœur joie. Leur lune de fiel n’est sans doute pas près de s’arrêter tant leur complicité est palpable et fait plaisir à voir. A l’aise dans tous les registres, ils sont heureux ensemble sur scène. Le partage des tâches est parfaitement réparti, leurs numéros parfaitement au point. Y compris lorsque survient un « malencontreux » trou de mémoire. Leur façon de l’exploiter est tout simplement irrésistible… Avec leurs propos le plus souvent cavaliers, ces Chevaliers-là ne sont pas des adeptes de l’amour courtois. Quand ils s’installent devant une table ronde, c’est pour y boire le Ricard et la seule croisade qu’ils entreprennent, c’est contre la connerie… Bref, avec eux, on est assuré de passer une soirée pleine d’humour, de cocasserie, de dérision, d’absurdité, de vraie déconne, sans toutefois occulter que, dans la plupart de leurs sketchs, il y a une belle dose de fond.

vendredi 10 février 2012

La Grande Sophie


La Place du Fantôme

Jusqu’à présent je n’avais pas été un grand fan de La Grande Sophie. J’aimais bien, mais sans plus. Or, La Place du Fantôme, son sixième album, m’a littéralement emballé. Cela faisait déjà quelques semaines que j’entendais le premier extrait, Ne m’oublie pas, sur France Inter et j’adorais. C’était donc avec curiosité que j’attendais de découvrir le reste de ce nouvel opus. Aujourd’hui, c’est chose faite. Et même refaite tant je l’ai apprécié.
Dix titres, dix régals. D’abord, c’est remarquablement écrit, superbement interprété et admirablement composé et arrangé. N’en jetez plus. C’est vrai que les mélodies, avec omniprésence des guitares, sont toutes efficaces. Quant aux textes, riches et subtils, ils ne nous laissent jamais indifférents.

Petite disqu’autopsie de l’album :
1/ Bye-bye etc
Très jolie mélodie pour texte mélancolico-nostalgique.
2/ Peut-être jamais
S’adresse sans doute au « fantôme » dont il est question dans le titre de l’album. Voix chaude et retenue, empreinte de fatalisme et de résignation avec, en filigrane, un mince espoir.
3/ Ne m’oublie pas
Ma chanson préférée. Magnifiquement écrite. Voix qui décroche délicieusement. Supplique musclée, véhémente et entraînante. Ton léger et faussement détaché d’une femme qui craint d’être délaissée.
4/ Sucrer les fraises
L’irrésistible marche en avant du temps, le funeste compte à rebours jusqu’à l’inéluctable salut final. Et pourtant, ce n’est pas du tout morose. Refrain particulièrement réussi.
5/ Dans ton royaume
S’amuse à jouer les empêcheuses de vivre en rond. Ton gentiment moqueur. Musique sautillante.
6/ Ma radio
Un bel hommage à un objet de compagnie indispensable pour meubler sa solitude et qui informe à la fois des réalités du monde et excite l’imaginaire.
7/ Tu fais ton âge
Ma deuxième chanson préférée. Une impitoyable et lucide valse lente. Pas de refrain mais trois couplets explicites et imagés. Bien qu’elle tempère parfois son propos, elle donne une leçon de réalisme. Il ne faut pas se voiler la face, même si elle est ridée.
8/ Quand on parle de toi
Déclaration d’amour enjouée, très sympa pour celui à qui elle s’adresse. Ça dégouline de bonheur. Arrangement vif et alerte. Jolies sonorités dans le refrain.
9/ Ecris-moi
Témoigne d’un profond désir de dialogue et de communication. Le besoin des mots, que les choses soient dites ou écrites.
10/ Suzanne
Chanson pleine de mystère, quasi ésotérique. Un peu languissante. Fort bien interprétée.

Gratin de famille


Théâtre du Petit Saint-Martin
17, rue René Boulanger
75010 Paris
Tel : 01 42 02 32 82
Métro : Strasbourg Saint-Denis

Ecrit et interprété par Marie Montoya
Mise en scène de Lucie Muratet
Lumières et vidéo de Christoph Guillermet

Le propos : Comédienne d’une puissance comique incroyable, Marie Montoya, après nous avoir régalés dans Hors Piste, nous plonge dans l’univers drôle et poétique de son nouveau spectacle Gratin de Famille.
Seule en scène, elle refait le parcours digestif de sa vie. Comment digère-t-on nos bonheurs et nos coups durs ? Les évènements du quotidien parcourent-t-ils le même chemin que les aliments ? Que faisons-nous de tout cela ?
« je suis ce que j’ai bouffé, ingéré, digéré. Je suis faite de toutes ces miettes. Je suis comme une boule de pain à la croûte épaisse. »

Mon avis : On ne peut imaginer spectacle plus personnel. Encadrée par six réfrigérateurs ( ?), quatre gros combinés en fond de scène et deux petits modèles au milieu qui vont à la fois tenir leur mission de frigo et servir d’écran de projection, Marie Montoya nous offre une heure d’un one woman show tout à fait original. Lorsqu’elle déboule, tout de blanc vêtue, telle une joueuse de tennis des années 30, avec bandeau dans les cheveux, on comprend très vite que l’on n’a pas affaire à une femme mais à une gamine de 5 ans.

En effet, Gratin de famille se décompose en trois époques : Sept dixièmes d’enfance, deux dixièmes d’adolescence et un d’âge adulte. Marie va donc nous raconter l’histoire. Pourquoi y avoir associé le mot « gratin » ? Pour deux raisons : d’abord parce que la majorité de ses proches était particulièrement gratinée, ensuite – et là il faut prendre le mot dans son sens propre – parce qu’il y est régulièrement cesse question de références culinaires ou gastronomiques. Rappelez-vous que nous sommes dans la tête d’une fillette de 5 ans. Tout ce qu’elle vit, elle le voit à travers le prisme de ses sensations, qu’elles soient visuelles ou gustatives, environnementales ou existentielles.
Elle passe sans cesse du coq à l’âne, réagit par flash. Elle essaie de nous retraduire toutes ses perceptions d’un quotidien rythmé par les événements familiaux, la radio, la télévision, les chansons, les réclames. La petite Marie est une éponge. Elle absorbe, puis elle régurgite en nous éclaboussant de son insouciance, de ses indignations, de ses emballements… Bien sûr, comme toutes els petites filles, elle déborde d’énergie. Elle saute comme un cabri, court, danse, chante, fait des grimaces, grimpe sur les meubles, triture ses vêtements, imite l’accent toulousain de sa mère et de ses copines, rejoue pour nous Angélique Marquise des Anges… En même temps, se contentant des faits sans les analyser, elle grandit devant nous et observe ce qui se passe autour d’elle ; ses parents séparés, ses quatre grands frères et plus particulièrement le numéro 2 qui s’avère être, de loin, le plus « gratiné » de la fratrie. Nous avons ainsi droit à un maelstrom de brèves avec un seul fil rouge : la nourriture. Il est tout de même rare de voir une enfant se shooter devant… un morceau de pâté ! Mais elle est tellement candide et fofolle que l’on accepte tout.
Avec sa bouille mutine, son incroyable présence comique, Marie Montoya est une sacrée nature. Ce spectacle autobiographique, elle l’a écrit toute seule. Elle avait envie d’évoquer cette famille paradoxale et pourtant si semblable à tant d’autres. Elle a vécu des drames, des disparitions, des choses tout de même violentes, mais elle a la grande finesse d’éviter le moindre larmoiement. Le pathos, ce n’est pas son registre. Elle est viscéralement pour le positivisme et la reconstruction.

Déjà, tout ce qu’elle raconte, ça parle aux trentenaires qui sont dans la salle. Ils ont tous été accompagnés par les mêmes artistes, nourris aux mêmes programmes télé, gavés aux mêmes spots publicitaires. Mais Gratin de famille va bien au-delà du simple partage générationnel, tout le monde en fait est concerné par les rapports parents-enfants, frères-sœurs, par l’école, par les premiers émois amoureux… Inévitablement, à un moment ou à un autre du spectacle, par un simple effet mémoriel, on est ramené dans notre propre vécu. Son histoire, si personnelle, nous intéresse et nous interpelle par ricochets.
Enfin, il faut souligner les nombreuses astuces de mise en scène et l’utilisation attendue ou inattendue des réfrigérateurs. Si certains contiennent ce qu’il est naturel d’y trouver, œufs, yaourts, conserves… d’autres, au contraire, s’ouvrent sur des objets qu’il est totalement incongru d’y trouver. Je vous en laisse la surprise.
Quant à Marie Montoya, elle occupe l’espace avec une générosité et une énergie débordantes et communicatives. Et, à travers ce spectacle intime mais pas intimiste, elle va chercher des choses qu’elle n’avait pas pu nous montrer dans ses précédentes comédies chorales. Elle nous offre là une vraie performance d’actrice, et de femme... Et puis, pour ce qui me concerne, c’est la toute première fois que j’assiste à un vol de chouquettes…