mercredi 6 juin 2012

Le Point Virgule fait l'Olympia et Bobino


En avril dernier, le Point Virgule a fêté ses 34 ans d’existence… La petite salle du Marais a servi de rampe de lancements à la plupart de nos têtes d’affiche de l’humour actuelles : Jean-Christophe Alévêque, Marie Bigard, Florence Foresti, Elie Kakou, Chantal Ladesou, Jean-Luc Lemoine, Alex Lutz, Michel Muller, Pierre Palmade, Anne Roumanoff, Jean-Jacques Vannier…
C’est un creuset, un véritable laboratoire. A un mètre du public, il s’y produit cette sorte d’alchimie qui peut transformer le plomb de l’anonymat en l’or du vedettariat. C’est une auberge espagnole où chacun peut apporter son humour ; un port d’attache à partir duquel le néophyte peut s’élancer pour voguer, si reconnaissance il y a, sur les vagues du succès. C’est un petit champ en friches pour comiques en herbe. Sa terre est si fertile que les bourgeons du talent y éclosent tout naturellement…
Bon, ça va ! Assez de lyrisme gnangnan et de métaphores approximatives... Le Point Virgule est un lieu unique, incontournable. Les artistes, comme le public, lui doivent énormément.

Depuis maintenant cinq ans, Le Point Virgule a décidé de se délocaliser et de présenter dans ces salles prestigieuses que sont L’Olympia et Bobino « ses coups de cœur de l’année, les humoristes les plus doués de leur génération ».
Le cru 2012 n’a rien à envier à ses prédécesseurs. Pierre-Emmanuel Barré, Nicole Ferroni, Fills Monkey, Louis-José Houde, Donel Jack’sman, Bérengère Krieff, Noémie de Lattre, Oldelaf, Benjamin Verrechia, Walter, sont tous d’un très, très bon niveau. Décidément, l’humour francophone se porte bien, très bien. Le public ne s’y trompe pas qui se presse à ce(s) rendez-vous désormais très courus.

Alors que nous a-t-on concocté cette année ? Comment s’est déroulé le spectacle ? Analysons-le dans l’ordre d’entrée en scène des impétrants.
Le rideau s’ouvre sur un « pagnorama » collégial, musical et dansé fleurant bon l’exotisme. Ils sont là, tous les onze, témoignant d’un bel esprit de troupe qui ne se démentira plus tout au long de la soirée. Après ce préambule haut en couleurs, c’est Pierre-Emmanuel Barré qui se charge d’annoncer le menu avec son ton si particulier, caustique et un tantinet provocateur. Et nous entrons dans le vif de sujet.

 On ne se moque pas du monde car c’est carrément Wonderwoman qui surgit sur la scène. Enfin, Wonderwoman ! Solange, plutôt… Enfin, Nicole Ferroni, quoi… Elle, on ne la présente plus. Ses nombreuses et remarquables prestations chez Ruquier dans On n’demande qu’à en rire sur la 2, lui ont conféré une belle et légitime popularité. Elle est drôle, chroniquement drôle ; dans la moindre de ses mimiques, la moindre de ses postures. Elle n’a pas peur du ridicule, au contraire elle s’y vautre avec la jubilation d’un moustique dans un camp de nudistes. Elle allie le cartoon à l’autodérision. Elle est d’un autre monde, elle vient d’ailleurs. Et elle nous le prouve avec ses deux sketchs, tous deux fort bien écrits et interprétés avec une folle générosité. Un sacré personnage la Nicole !

C’est une autre fille qui lui succède, Noémie de Lattre. Elle s’était déjà permis quelques irruptions intempestives pour nous jouer quelques virgules pas très au point, volontairement bien sûr. Dans son premier sketch, elle se glisse dans la peau d’une jeune femme qui accepte un dernier verre à 3 heures du matin. Hélas, elle se retrouve avec un type d’une maniaquerie maladive qui lui pourrit tous ses espoirs d’un sensuel tête-à-tête. L’incompréhension s’installe, la tension monte et le désir part en fumée. Enfin, pas vraiment ; surtout pas en fumée… Dans le second, on retrouve la même jeune femme qui rentre chez elle complètement bourrée (au moins 7,5 sur l’échelle de riche bière) et qui prend ses chats pour confidents. C’est un sketch très subtil sur la solitude, le désert affectif et sur la chasse aux connards… Excellente comédienne !

Le garçon qui se présente ensuite, Benjamin Verrecchia, je ne le connaissais absolument pas. Et il fut une superbe découverte. J’ai beaucoup aimé la finesse de son écriture et son jeu, très physique, fait de nuances et de ruptures. Il campe un personnage « normal » qui nourrit une totale aversion pour les gens cultivés. C’est remarquablement observé et analysé, plein de judicieuses métaphores, et vraiment très drôle… Tout comme l’est aussi son deuxième sketch dans lequel il traite de sa hantise des maladies et décrit par le menu une émission très cul-cul extraite du Magazine de la santé de France 5… Ce garçon a un énorme potentiel.

Retour du présentateur de la soirée, Pierre-Emmanuel Barré, cette fois pour nous présenter son univers. On n’attend pas de ce beau gosse élégant des propos aussi trash. Le contraste n’en est que plus convaincant. Il est délicieusement cynique, se complaît dans le name-dropping féroce (Christophe Maé, Benjamin Biolay, Johnny…), il adore jongler avec le pire (les attentats, la Shoah, les génocides). Quand il cesse d’être subversif, c’est pour jouer les sadiques, allant même jusqu’à élever la pédophilie au rang de joyeux hobby. J’ai adoré ! Je le range dans le même registre grinçant que Gaspard Proust, d’ailleurs présent dans la salle.

Apparaissent alors les Fills Monkey. Eux, c’est du sans paroles. Tout est dans le geste et l’onomatopée. Chacun juché derrière sa batterie, ils se livrent à un vigoureux duel. Ils se narguent, vont dans la surenchère, se prêtent à des situations très visuelles, comme un jeu à quatre mains. Ils troquent leurs baguettes pour des nunchakus, des raquettes de tennis et des battes de base-ball. Ils nous livrent une jolie prestation qui a dû représenter un sacré nombre d’heures de répétitions. Du beau travail.

Autre très bonne surprise, Oldelaf. J’attendais ce garçon car j’avais entendu parler de lui sur France Inter. Son registre à lui, c’est la chanson romantique. A priori romantique. Avec son air de loser débonnaire, il nous vante les qualités de Bérénice dans une bluette en apparence pleine de fraîcheur et d’innocence qui, petit à petit, dérive sur des allusions sournoisement perfides. Son deuxième titre, La Tristitude, est corrosif et drôle à souhait et, surtout – comme le premier d’ailleurs - remarquablement écrit. Ce parolier talentueux se double d’un excellent mélodiste et il fait ce qu’il veut avec sa voix. Dans une discipline difficile et rare, la chanson drôle, il mérite le plus large public…

C’est un Québécois qui lui succède, Louis-José Houde. Facile, chaleureux et sympathique, c’est un conteur né. Avec une écriture très imagée et force détails croustillants, il nous raconte ses vacances gagnées à la Guadeloupe et un coup de soleil astronomique. Il faut le voir sur la longueur d’un spectacle pour voir s’il tient la distance.

Et puis s’avance Walter… Là, j’étais en terrain connu. J’ai vu son spectacle au Point Virgule et j’avais adoré le décalage entre l’image qu’il donne et ce qu’il dit. Walter, c’est le roi de la pirouette, de la chute qui vient après ce qu’on a cru être déjà la chute. Il a l’art consommé de toujours en rajouter une touche. C’est un adepte du double effet « Kiss Cool », voire du triple axel. J’aime sa façon d’être, son flegme très british alors qu’il est Belge. Parfait iconoclaste, il profère les énormités avec une élégance rare. Il a l’effronterie raffinée. C’est vraiment un tout bon.

Bérengère Krieff, qui succède à Walter, ne fait pas comme lui dans la retenue. Avec sa bonne bouille expressive, son aisance physique, cette blondinette dispose d’un potentiel évident. C’est une fille qui parle de problèmes de filles en se moquant beaucoup d’elle-même. De sa gourmandise et de sa passion irréfrénable pour le chocolat en particulier. Au point de lui consacrer un sermon… Toutefois, par rapport à ses camarades de promotion, elle apparaît un peu plus légère au niveau du texte. C’est gentillet, mais ce n’est pas suffisant. Elle a tous les atouts pour réussir, il lui reste à muscler son jeu.

C’est Donel Jack’sman qui boucle la boucle. Pourtant ce ne doit pas être facile de la lui faire boucler. Quel tchatcheur ! Lui aussi est un habitué de On n’ demande qu’à en rire. On sait qu’il est bon ; il excelle dans le stand-up. Eminemment sympathique, il dit les choses avec un grand sourire, mais il les dit. Et il n’est pas vraiment tiède. Témoin de son temps, il possède beaucoup de recul et un sens aigu de l’analyse. Il n’a pas peur de balayer large, passant de la politique au film X avec la même justesse de vue, la même pertinence.

Et avant que le célèbre rideau rouge de l’Olympia ne se ferme sur cette très agréable soirée, toute la troupe est de nouveau réunie pour se livrer à une chorégraphie trépidante et bien orchestrée avec effets spéciaux à la clé.
Le temps d’une soirée, le Point Virgule s’est métamorphosé en point d’exclamation…

samedi 2 juin 2012

L'Alouette


Théâtre Montparnasse
31, rue de la Gaîté
75014 Paris
Tel : 01 43 22 77 74
Métro : Gaîté / Edgar Quinet

Une pièce de Jean Anouilh
Mise en scène par Christophe Lidon
Décor de Catherine Bluwal
Costumes de Pascale Bordet
Lumières de Marie-Hélène Pinon
Avec Sara Giraudeau (Jeanne), Olivier Claverie (Le Promoteur), Stéphane Cottin (Warwick), Marie-Hélène Danède (La mère de Jeanne, la Reine Yolande), Joël Demarty (Beaudricourt, Le Connétable), François Dunoyer (le père de Jeanne, l’Inquisiteur), Jacques Fontanel (Boudousse), Maëlia Gentil (Agnès), Bernard Malaka (Cauchon), Davys Sardou (Charles)

L’histoire : Jeanne d’Arc… Un mythe. Une jeune fille innocente et pleine de bon sens, diablement forte et courageuse… La petite bergère, seule, face à la justice des hommes, va revivre son épopée devant les juges. Avec son esprit aiguisé et son sens de l’humour, Jean Anouilh dresse, loin des représentations habituelles de Jeanne, le portrait d’une femme passionnée et éternellement moderne, devenue immortelle en incarnant la liberté, l’intelligence, la sagesse du peuple, l’indépendance face à la sottise bornée des puissants et des institutions établies dans leurs certitudes.

Mon avis : Quel bonheur que cette histoire de Jeanne d’Arc revisitée par l’œil, l’esprit et la plume aiguisés de Jean Anouilh ! C’est, à mon avis, une vision qui pourrait être la plus proche de la réalité tant les comédiens sont crédibles.

Cette pièce mérite d’être vue pour trois raisons essentielles.
D’abord, il y a l’écriture de Jean Anouilh. Très moderne, elle allie le lyrisme à l’impertinence, l’émotion et l’ironie, le réalisme à l’irrationnel, la tragédie au burlesque. Et puis il y a l’aspect satirique. Les institutions, qu’elles soient politiques ou religieuses, sont très habilement brocardées. Les dialogues sont ciselés, sans fioritures ; les répliques sont cinglantes, sournoises, faussement ou franchement candides. Après Colombe (dans laquelle jouait déjà Sara Giraudeau), L’Alouette ne fait que confirmer l’immense talent de dramaturge de Jean Anouilh.

Ensuite, il y a la mise en scène et le jeu des comédiens. Là aussi, on va à l’essentiel. Le décor est on ne peut plus succinct. Hormis cette immense rosace qui envahit l’espace en fond de scène, il n’y a ça et là que quelques sièges. Ce sont les changements de lumières et les projections qui vont apporter le facteur temps ou émotionnel de l’instant. On voit même une escadrille d’oiseaux traverser le ciel vosgien de Domrémy… La mise en scène est nerveuse, variée, parfois académique, parfois fantaisiste. Ce qui fait qu’on ne s’ennuie jamais… Et puis les costumes sont bien jolis… Enfin, il y a la qualité de jeu de tous les acteurs de ce drame. Ils sont tellement complices qu’on dirait avoir affaire à une troupe. En plus, certains d’entre eux sont amenés à tenir plusieurs rôles. Il leur suffit d’adopter une gestuelle particulière et de prendre un accent (par exemple, paysan pour les parents de Jeanne, ou rouler les « r » pour le Connétable) et l’affaire est jouée ; et bien jouée… Ils sont dix et ils sont tous, chacun dans son ou ses registres, formidables. Toute la pièce – je l’ai formulé précédemment – est d’un très haut niveau sur le plan de la dramaturgie. Malgré tout, il y a deux scènes qui, à mon goût, se détachent du lot et proposent un grand moment de comédie, l’une par son intensité, l’autre par son humour. La première, particulièrement haute en couleurs, est la confrontation entre Jeanne et Robert de Baudricourt. La seconde est le tête-à-tête primesautier entre la jeune Lorraine et son roi, le futur Charles VII ; on y frise le vaudeville. Ces deux scènes constituent une véritable gourmandise pour les amateurs de théâtre... Mais il y a également un chanoine pervers, un père frustre, un Anglais plein de morgue, une fiancée très chatte et très arriviste, une mère touchante de tendresse (quoi que...), une reine intrigante, un Cauchon pas tout à fait haïssable, un Inquisiteur rigide et bouffi de certitudes, un Boudousse savoureux... Bons, ils sont absolument tous bons.

La troisième raison de courir voir cette pièce – et non la moindre – est la prestation carrément magistrale de Sara Giraudeau. N’ayons pas peur des mots, on touche au divin. Complètement habitée, elle EST Jeanne. Quelle palette de jeu, quelle sensibilité et quel sens de l’humour ! De sa petite voix flûtée, elle raconte son épopée avec des accents teintés de candeur ou de bon sens. Lorsqu’elle évoque ses conversations avec l’Archange Saint Michel, elle restitue le dialogue en jouant sur deux tessitures, ce qui apporte de la force à l’échange. Jeanne est une parfaite ingénue. Guidée par sa foi, elle a le pardon facile. Son père la roue de coups ? Sous l’avalanche, elle prie pour lui. Tout au long de la pièce, elle s’en tiendra à cette confiance aveugle qu’elle porte au Très-Haut, à ses saints et à ses saintes. Si, par moments, le doute vient l’effleurer, elle le chasse d’un revers de credo. Même s’Il semble la laisser tomber, Dieu – omniprésent pendant une heure trois-quarts – a toujours raison et elle accepte humblement son sort… Pourtant, il arrive que la petite paysanne se dédouble soudain lorsqu’elle se trouve confrontée à un problème qui peut l’aider à accomplir l’entreprise qui lui a été confiée. Soudain, c’est la Missionnée qui prend le dessus. Cette attitude est flagrante quand elle doit convaincre ce soudard de Baudricourt. Elle apparaît alors matoise et rouée. Elle a une de ces façons de se le mettre dans sa poche ! Il ne voit rien venir. Elle le roule dans la farine, obtient tout ce qu’elle veut de lui sans rien lui offrir en échange et, le pire, c’est qu’il croit que c’est lui qui a tout manigancé. Au niveau de la persuasion insidieuse, c’est du grand art. Si cette scène est vraiment délicieuse, elle le doit aussi à la remarquable réplique que donne Joël Demarty à Sara Giraudeau…

Autre morceau de bravoure, la rencontre à Chinon avec Charles. Et là, il faut saluer le brio de Davy Sardou. De pièce en pièce, ce jeune homme ne cesse de révéler un immense talent et ce, dans tous les domaines. Ici, il excelle dans la drôlerie. Il campe un futur monarque puéril, futile, craintif et irresponsable, plus porté sur la gaudriole et le bilboquet que sur les affaires de son royaume. Il est irrésistible. Sa confrontation avec Jeanne, l’opposition des styles, est un véritable bonbon que l'on savoure en souriant.
Pendant près de deux heures, Sara Giraudeau est tout bonnement éblouissante. Elle a tout reçu au niveau des gènes et elle en fait le meilleur usage possible. Aujourd’hui, elle est devenue une incontournable de la scène française. C’est la quatrième fois que je la vois au théâtre, la quatrième fois que je suis bluffé et emballé. Elle sait absolument tout faire sans jamais donner l’impression de jouer tant elle s’approprie ses personnages.

Si, bien sûr, Sara Giraudeau tient la pièce sur ses charmantes épaules, ses neuf partenaires sont largement à la hauteur pour nous offrir un grand et beau moment de théâtre. En tout cas, Jean Anouilh aurait été sacrément fier de cette Alouette-là…

mardi 22 mai 2012

Guy Bedos "Rideau !"


En tournée

Guy Bedos a baissé le rideau au théâtre du Rond-Point le 20 mai. Mais il va reprendre sa tournée à travers la France… Cet homme a tant fait pour l’humour hexagonal qu’on ne peut que courir le voir dans ce qu’il annonce comme son dernier spectacle. Il est physiquement tellement en forme qu’on en vient à estimer qu’il est encore un peu tôt pour faire ses adieux. Enfin, on verra bien, la suite lui appartient, lui qui ne veut surtout pas « faire le match de trop ».

J’ai retrouvé un Guy Bedos tel qu’en lui-même, sans surprise ; mais avec, toutefois, quelques petits moments où il laisse percer sa tendresse. Parce que c’est un grand tendre le Guy. Il s’efforce d’essayer de le cacher depuis un demi-siècle, mais personne n’est dupe. Il suffit entre autre de lire ses livres ou de l’écouter parler de son épouse et de ses enfants... Donc, pour ce qu’il prétend être son dernier tour de piste, il se dévoile un peu. Mais pas trop, rassurez-vous. Cet homme très élégant aux cheveux blancs, qui arpente la scène (c’est la fameuse cadence de saint-Guy), est toujours aussi bougon, sarcastique, énervé, vindicatif, indigné, engagé voire enragé.
Maintenant, je me dois d’être sincère et objectif. Si vous ne l’avez jamais vu sur scène, n’hésitez pas, précipitez vous. Dans le genre stand-up (un mot qu’il ne doit guère aimer) il n’a rien à apprendre de qui que ce soit, il maîtrise son sujet sur le bout des griffes. En revanche si vous l’avez vu, comme c’est mon cas, dans la plupart de ses spectacles, vous risquez de rester sur votre faim car le plat qu’il nous sert sent un peu le réchauffé. Je mesure bien mes mots, Bedos c’est Bedos, c’est toujours du haut niveau. Ça l’est encore cette fois, mais on a une impression de déjà vu et de déjà entendu.

Pour paraphraser Jacques Audiard, je qualifierai ce spectacle « de rouille et de (Be)dos ». Quasiment tous les thèmes qu’il aborde ont déjà été traités dans les spectacles précédents, que ce soit ses relations avec sa mère, les circonvolutions d’une famille complexe (d’Œdipe), la psychanalyse. Même sa revue de presse, le moment sans doute le plus attendu, exhalait une certaine tiédeur, emberlificoté qu’il était avec l’élection de François Hollande. C’était plus fort que lui, il fallait qu’il en revienne à Sarkozy. Humainement, ça se comprend. Sarko, c’était du nanan pour les humoristes. La revue de presse tient donc plus du carnet de notes de fin d’études, du bilan, que de l’analyse ou de la prospective de la nouvelle politique qui nous attend. L’exercice est délicat, je l’admets. Bedos joue les Grouchy qui arrivent après la bataille. La défaite de Sarko, c’est Waterloo morne peine quand l’avènement de François II, c’est le soleil d’Austerlitz… Ses fameuses fiches à la main, il passe en revue du talc au talc quelques membres du nouveau gouvernement, mais irrépressiblement, il en revient toujours au battu du 6 mai. C’est son chewing-gum du capitaine Haddock ; difficile de s’en débarrasser (« au moins, le nain, il me fournissait du matos… »)


S’il lui arrive de tomber parfois dans la facilité, il y a toujours par ci par là ses savoureuses fulgurances, son sens aigu de la formule et son goût pour les aphorismes. Est-il besoin de nous resservir l’excellent sketch des « Toutes des salopes » ? Surtout que ce tube, il nous le récite en sur-multipliée, ce qui en enlève un tantinet le sel. Où il excelle, par contre, c’est lorsqu’il joue au misanthrope xénophobe. Un grand numéro distillé avec un improbable accent du Midi qui donne à réfléchir sur l’adage sartrien « L’enfer, c’est les autres »…
En tout cas, il est patent qu’il a beaucoup de plaisir à être là ; même s’il lui arrive d’user et d’abuser de l’auto congratulation (« Je ne m’ennuie pas avec moi ! »). En revanche, de mémoire, je crois que c’est la première fois qu’il prend le temps, au tout début du spectacle, de remercier le public, « son » public qui lui a permis d’être toujours là après cinquante de bons et loyaux sévices.
Voilà ce que j’ai à dire de Rideau !. Si le fond est, cette fois, conventionnel, du moins pour qui le connaît bien, la forme reste toujours un régal avec son art consommé de la scène et son immuable air de grand enfant qui s’amuse. Adulte dans ses engagements, mais enfant dans ses amusements…

dimanche 6 mai 2012

Stone & Charden "Made in France"


Je voulais déjà chroniquer ce CD dès que je l’ai écouté tant je l’ai apprécié. J’ai un peu tardé et, hélas, la sinistre Camarde m’a pris de vitesse en emportant Eric Charden le 29 avril. Si bien que j’ai attendu un peu avant de dire tout le bien que je pense de cet album de reprises que Stone et Charden nous ont concocté.
Histoire de sceller les quarante ans d’existence de leur tandem artistique, Ils se sont en effet amusés (leur joie et leur plaisir de chanter sont évidents à l’écoute) à enregistrer neuf des duos qui ont marqué la chanson française. C’est un réel bonheur que de les retrouver tels qu’ils ont toujours été. C'est-à-dire, le timbre mélodieux, un brin nonchalant et nimbé d’humour d’Eric, associé à la voix pas toujours juste (mais c’est ce qui en fait le charme et la personnalité) mais pleine de sourire de Stone.

Ils se sont ainsi approprié quelques monuments.
Le CD commence par une reprise de J’ai un problème immortalisé par Johnny et Sylvie. La réflexion qu’Eric nous livre sur le livret prend son pesant d’émotion car à « J’ai un problème », il répond : « Moi aussi, mais c’est presque fini », faisant ainsi allusion à son cancer dont il espérait être enfin débarrassé… Ils font de ce titre, dont ils ont gommé toute gravité, une surprenante valse légère et bien enlevée, très agréable à entendre.
Ensuite, ils s’attaquent à Paroles paroles, dialogue qu’avaient échangé Dalida et Alain Delon. Stone, comédienne dans l’âme, y démontre qu’elle parle mieux qu’elle ne chante (je répète que cette remarque est dénuée de toute méchanceté, car sa fausseté, véritablement attachante, est son empreinte vocale). Quant à Eric, il se balade façon crooner sur la sobre et superbe rythmique d’un air jazzy-doux.
En troisième position apparaît Désir désir, duo offert par Voulzy à Véronique Jannot sur des mots d’Alain Souchon. Leurs voix se marient harmonieusement, se mélangent, s’entrecroisent sur un arrangement soft sans fioritures dominé par une caisse claire toute simple.

La suivante, Chanson sur une drôle de vie, est un clin d’œil affectueux de Stone à sa copine Véro (LA Sanson). La voix d’Annie se fait fragile, émouvante pendant que celle d’Eric se veut rassurante. C’est imparable et ça balance grave ! C’est un des plus beaux titres de l’album.
Puis, c’est au tour d’Eric de se faire plaisir en se glissant dans la peau de Gainsbourg en interprétant Dieu est un fumeur de havanes. Il le fait d’une manière plus chantée, moins en retrait que le Serge et ça lui va bien. Quant à Stone, elle partage les bouffées de clope et les « volutes bleues » avec un peu plus d’implication joueuse que ne l’avait fait Catherine Deneuve qui, il faut le reconnaître, est une piètre chanteuse.
Place ensuite à cette merveille de chanson qu’est la « renaldienne » Manhattan Kaboul. J’ai adoré l’original de Renaud et Axelle Red. La vraie vedette, ici, c’est la chanson, son climat et ce qu’elle exprime et décrit. Eric et Stone lui apportent leur patte et s’en sortent très, très bien. Meilleur chanteur que Renaud, Eric se permet même un petit passage en voix de tête très réussi.

Dans Joue pas, de François Feldman et Joniece Jamison, Stone et Charden supportent sans problème la comparaison. Comme Eric est quelqu’un qui adore contredire, il s’amuse comme un petit fou à jouer avec les intonations sur le leitmotiv « Joue pas ». De toute, façon, pour avoir eu le plaisir de le rencontrer et de l’interviewer à plusieurs reprises, il ne prenait pas la vie au sérieux. Il l’abordait avec une certaine distanciation et un feint détachement.
Ils ajoutent à leur florilège les kitchissimes Gondoles à Venise de Sheila et Ringo. Là, l’arrangement, complètement rock’n’roll (batterie et guitares intempestives) surprend une fois encore. On dirait qu’ils ont équipé le fameux esquif vénitien avec un moteur de hors-bord, comme s’ils étaient pressés d’arriver à bon port pour aller « au cinéma ». C’est une vision tout à fait originale de muscler cette chanson pour le moins mièvre.
Enfin, ils terminent avec Là-bas, une mélancolique mélopée signée Jean-Jacques Goldman, un petit bijou de douceur offert à la regrettée Sirima. Eric et Annie la chantent dans le souffle. Il se dégage de ce titre une infinie tendresse. C’est très, très, très émouvant.

Outre ces neuf duos, Annie et Eric, reprennent trois de leurs tubes, en les réorchestrant efficacement : Le seul bébé qui ne pleure pas, L’Aventura et Made in Normandie.
Ils concluent cet album avec une chanson inédite écrite et composée par Eric, Stone & Charden. C’est une forme de curriculum vitae, un résumé de leur couple, plein d’humour et d’autodérision. Ils l’ont habillée d’une sorte de bourrée sur laquelle ils scandent « Stone un peu blond, Charden un peu blême ». C’est bien de finir comme ça. Les chansons, elles, sont heureusement immortelles. Et on a tous en nous dans le cœur un peu de Stone et Charden…

PS : J’avais passé toute une après-midi chez Eric Charden en septembre 1993. Assis dans son fauteuil, il m’avait fait découvrir en s’accompagnant joué à la guitare une dizaine de chansons inédites. J’avais passé un super moment… Un peu plus tard, il m’a fait partager une de ses marottes : il peignait la carapace de tortues vivantes et il les offrait ensuite aux gens qu’il aimait. C’était aussi ça Eric Charden, un excellent compositeur et authentique poète. Il était souvent dans une autre galaxie…

samedi 5 mai 2012

Meilleurs voeux

Théâtre Tristan Bernard
64, rue du Rocher
75008 Paris
Tel : 01 45 22 08 40
Métro : Villiers

Une pièce de Carole Greep
Mise en scène par David Talbot
Décor d’Agnès Marin
Musique d’Emmanuel Donzella
Avec Juliette Galoisy (Sandrine), Eric Guého (Antoine)

L’histoire : Qu’un homme choisisse le 31 décembre pour inviter une femme chez lui, cela n’a rein d’extraordinaire…
Ça l’est davantage lorsque cette femme ne le connaît pas et que les révélations qu’il compte lui faire vont bouleverser sa vie…
La rencontre de ces deux personnages fantasques fera l’effet d’une bouteille de champagne trop longtemps secouée.

Mon avis : L’intrigue – car c’en est une – repose sur une idée de départ vraiment originale. Dès le départ nous nageons en plein mystère. Quelles sont les raisons qui amènent ce sinistre Antoine à attirer Sandrine chez lui à quelques minutes de son suicide annoncé ? L’auteur va nous laisser mariner un bon moment. On a beau se creuser les méninges, on ne saisit pas les motifs de ce rendez-vous imposé. Et c’est tant mieux. Car c’est justement parce que la scène d’exposition est totalement énigmatique que l’on est d’autant plus attentif au jeu des deux protagonistes. Qui sont-ils ? Qu’est Sandrine par rapport à Antoine ?

Plantons d’abord le décor. Nous sommes indéniablement dans l’appartement d’un vieux garçon aux ressources modestes. Nous sommes en 2012, mais lui il est meublé façon années 50. Il vit encore dans le formica et son téléphone est une vieux machin en bakélite avec cadran à trous. Ce décorum nous aide bien sûr à cerner sa personnalité. Antoine est un loser. Il est complètement désabusé. Ça fait 35 ans que sa vie est d’un ennui mortel, si mortel d’ailleurs qu’il a décidé d’en finir en cette nuit du 31 décembre… Mais auparavant, il veut avoir un entretien avec Sandrine sur la messagerie de laquelle il a laissé une sorte d’ultimatum tout en lui déclarant son amour… On ne peut pas être plus sibyllin… Mettez-vous à la place de Sandrine lorsqu’elle prend connaissance de cet appel. Comme c’est une fille qui a du cœur, et bien elle va se rendre chez Antoine pour essayer de le convaincre de renoncer à son funeste projet…

Sandrine versus Antoine, c’est la confrontation de deux personnalités aux antipodes l’une de l’autre. Autant ce dernier est morose et désenchanté, autant elle est vivante, extravertie et un tantinet écervelée. Le choc ne peut donc qu’être frontal. A part qu’il y en a un qui SAIT et l’autre qui ne sait pas pourquoi et comment cet inconnu la connaît aussi bien… Ce ne sera qu’au moment de la révélation du secret d’Antoine que le rideau va se déchirer pour transformer la rencontre en duel.

Pour camper Sandrine et Antoine, nous avons affaire à deux excellents comédiens. Eric Guého, tout vêtu de noir, est sombre à souhait. Son jeu est très retenu, posé. Ses gestes sont empreints de cette sorte de mécanisme machinal qu’adoptent ceux qui ont abandonné. Il se dégage de lui une profonde mélancolie qu’aggrave en sus le poids de son secret… Juliette Galoisy, c’est tout son contraire. Elle est pétillante, volubile, spontanée donc gaffeuse ; son visage est extrêmement mobile et expressif. Chez elle, la grimace est une seconde nature. On sait tout de suite ce qu’elle pense et les gestes viennent aisément en appui. C’est surtout une vraie nature, formidablement comique. Elle n’a aucune barrière, elle y va à fond. Elle a tout pour être une victime, mais elle a tant de vitalité qu’elle outrepasse cette fatalité en croquant la vie. Evidemment, au vu de sa personnalité, c’est elle qui a hérité des dialogues les plus réjouissants. Plus Antoine est passif plus elle est animée.

Rien que pour cette opposition entre deux caractères, la pièce vaut le déplacement. C’est une comédie gentillette, qui repose sur un prétexte pas idiot du tout. Mais qui aurait peut-être le mérite d’être un peu plus resserrée car, au milieu, il y a une séquence qui m’a paru un peu longuette parce ce que trop bavarde. C’est un moment où, malgré la montée dans les décibels de Sandrine, ça se met à ronronner… D’ailleurs trop de cris tue la colère… Et puis, passé ce coup de mou, la pièce reprend son rythme et sa justesse, particulièrement avec un judicieux changement de décor à vue qui nous offre un nouvel angle de vision. Personnellement, je me serais passé de la chanson. Elle arrive comme un cheveu sur la soupe, elle brise le réalisme du propos, elle fait tomber la tension. Bien sûr, on comprend ensuite le pourquoi de cette virgule musicale, mais je n’ai pas aimé.

Ces quelques objections mises à part, j’ai néanmoins passé une agréable soirée grâce surtout au jeu de ces deux acteurs épatants. Avec mention spéciale pour la prestation pleine de drôlerie de Juliette Galoisy.