samedi 28 septembre 2013

La société des loisirs

Petit Théâtre de Paris
15, rue Blanche
75009 Paris
Tel : 01 42 80 01 81
Métro : Trinité / Blanche / Saint-Lazare

Une pièce de François Archambault
Adaptée par Philippe Caroit
Mise en scène par Stéphane Hillel
Scénographie d’Edouard Laug
Lumières de Laurent Déal
Costumes de Nicole Meyrat
Avec Cristiana Réali (Marie), Philippe Caroit (Marc), Stéphane Guillon (Antoine), Lison Pennec (Anne)

L’histoire : Marie et Marc sont heureux, très heureux. Ils ont un métier stressant mais épanouissant, une maison avec une piscine qu’il faut entretenir, un enfant adorable mais qui pleure beaucoup ; et bientôt un deuxième enfant. Par manque de temps, ils ont choisi cette fois l’adoption : une petite Chinoise. Bref, un couple rayonnant, moderne, un couple modèle… enfin presque…
Ce soir, ils ont invité à dîner Antoine, leur meilleur ami, pour lui annoncer qu’ils ne se verront plus depuis qu’il a repris une vie de fêtard et de célibataire. Mais cette soirée ne va pas se dérouler comme prévu…

Mon avis : Je suis triste, très triste. Faisant abstraction d’un titre peu attractif, je me réjouissais de voir réunis à l’affiche trois personnes que j’apprécie particulièrement, Cristiana Réali, Philippe Caroit et Stéphane Guillon. C’était vraiment alléchant.
Et bien, ils ne m’ont pas déçu. Au contraire, eux et Lison Pennec, que je ne n’avais jamais vue, ont fait preuve d’un indéniable talent. Il n’y a rien à leur reprocher. Ils mettent chacun tout leur cœur à défendre une pièce qui n’est pas à la hauteur de leur brio.


Ça commence plutôt bien avec une présentation originale, sous forme d’interview, du couple Marie/Marc. On assimile très vite les grandes lignes de leur caractère respectif. Adeptes affirmés de la Méthode Coué, ils affichent tous deux un bonheur en trompe-l’œil. Ils se vautrent complaisamment dans l’artifice et le faux-semblant jusqu’à pratiquer un cynisme involontaire. Bref, ils s’illusionnent et cohabitent plus qu’ils ne vivent ensemble. D’ailleurs, leurs conversations sont complètement fumeuses, au propre comme au figuré.

On se dit que, quand les invités vont faire leur entrée, les échanges vont être croquignolets. Effectivement, l’arrivée d’Antoine et Anne va donner lieu à quelques jolies passes d’arme. Et puis la pièce commence à se déliter, à tourner en rond, à s’installer dans une sorte de faux rythme. Ça me donnait l’impression d’une scie émoussée qui aurait néanmoins gardé ça et là quelques dents bien acérées. En effet, de temps à autre, on s’amuse à quelques répliques bien senties, à quelques fulgurances acides et vachardes qui nous font regretter qu’elles ne soient pas plus nombreuses. Ce serait comme un plat assez fade qui nous surprendrait parfois par quelques bouchées bien relevées.


J’en ai déjà parlé, le titre, La société des loisirs, est trop pompeux, trop ambitieux ; il ne peut que desservir la pièce car il n’est pas explicité. On comprend bien sûr ce qu’il voudrait dire, mais le thème n’est pas sociétal. Il ne repose que sur le relationnel individuel de quatre personnes… Ensuite, le postulat de départ - organiser un dîner pour annoncer à leur meilleur ami qu’ils ont décidé de ne plus le voir en raison de sa vie de débauche – c’est tout de même une attitude plutôt rarissime. Il va en découler des situations et des dialogues peu plausibles… En revanche, vers la fin, il y a une scène réellement réussie, un petit moment de folie plein de vivacité qui, là encore attise nos regrets. Avec une écriture plus rigoureuse, cette comédie aurait pu être d’un très bon niveau.

On se contente donc de quatre excellents numéros d’acteurs. Comme toujours, Cristiana Réali est parfaite. Elle a une vraie présence comique… Philippe Caroit joue à merveilles un type pusillanime et versatile… Stéphane Guillon confirme qu’il a la carrure et un bel éventail de jeu pour mériter une belle carrière au théâtre… Et Lison Pennec est une jolie révélation. Elle joue juste, fait preuve d’un bel abattage et de beaucoup de finesse…
En conclusion, on assiste à quatre beaux numéros de solistes, des interprètes à qui ont fait jouer une partition qui ne nécessite hélas pas autant de virtuosité. On voit bien qu’ils ont accompli un sacré boulot, qu’ils y ont mis tout leur cœur, qu’ils sont vachement complices… Bref, ce sont quatre brillants acteurs embarqués dans un mauvais scénario.
Oh, comme je suis chagrin…

vendredi 27 septembre 2013

Robin des Bois

Palais des Congrès
2, place de la Porte Maillot
75017 Paris
Tel : 01 40 68 22 22
Métro : Porte Maillot

Spectacle écrit par Lionel Florence et Patrice Guirao
Mis en scène par Michel Laprise
Chorégraphies de Hakim Ghorab et Yaman Okur
Consultant artistique : Brahim Zaibat
Réalisateur et arrangeur des musiques : Frédéric Château
Décors et scénographie de Es Devlin
Costumes de Stéphane Rolland et Jean-Daniel Vuillermoz
Lumières d’Yves Aucoin
Avec M. Pokora (Robin), Stéphanie Bédard (Marianne), Dume (Vaizey, shérif de Nottingham), Nyco Lilliu (Frère Tuck), Marc Antoine (Petit Jean), Caroline Costa (Bédélia), Sachan Tran (Adrien)

L’histoire : An 1313. Robin des Bois et Marianne sont séparés depuis une quinzaine d’années. C’est Marianne qui, sans aucune explication, a voulu qu’il en soit ainsi. Peu de temps après, la jeune femme mettait au monde Adrien, le fils de Robin. Elle tenait à lui cacher l’existence de cet enfant pour qu’il puisse œuvrer sans entrave pour la justice sociale.
Adrien, aujourd’hui âgé de 17 ans, s’est épris de Bédélia, la fille de Vaizey, Sire de Nottingham, qui règne en despote sur le Comté. Sachant que Sir Vaizey n’acceptera jamais leur union, les jeunes gens décident d’aller vivre leur amour dans la forêt sous la protection de Marianne.
Lorsqu’il découvre la trahison de sa fille, Sir Vaizey entre dans une colère noire. Ses soldats envahissent la forêt, se saisissent d’Adrien et le ramènent au château où il est emprisonné.
Marianne n’a alors plus d’autre choix que d’appeler Robin à leur secours.

Mon avis : Ce spectacle est tout bonnement grandiose. J’utilise volontairement le mot « spectacle » car, paradoxalement, c’est un show plus qu’une simple comédie musicale tant on en prend plein les mirettes. On en retient en effet avant tout des tableaux sublimes et des chorégraphies hors du commun. Sur le seul plan de l’esthétique, j’ai rarement vu quelque chose d’aussi beau. C’est une totale réussite sur le plan visuel. C’est presque trop riche ! Les décors sont absolument superbes. D’ailleurs – et là il faut saluer le talent du metteur en scène, Michel Laprise – le traitement de ce spectacle est tout à fait cinématographique. Pas seulement pour les décors, mais aussi pour quelques effets spéciaux. Je pense particulièrement à l’utilisation du ralenti dans certaine scène de combat.
Et puis il y a les chorégraphies. On se demande comment des êtres humains peuvent exiger réaliser de telles prouesses physiques à leur corps. C’est un défi permanent à la loi de la gravité. Autant acrobates que virtuoses du hip-hop, ils accomplissent tous et toutes des figures époustouflantes. Rien que pour les danseurs et danseuses, le déplacement au Palais des Congrès vaut le coup.


Dès son entrée en scène Matt « Robin » Pokora nous montre les résultats de l’entraînement intensif qu’il suit depuis des mois. Il accomplit une performance athlétique exceptionnelle, un récital digne d’un gymnaste de très bon niveau. Il ne s’économise pas, il se livre à fond avec un plaisir et une générosité qui forcent le respect.

Et, me direz-vous, et la musique dans tout ça ? Les intermèdes, les arrangements et les orchestrations avec leur dominante celtique soulignent et magnifient l’action. Là aussi, on a bande-son digne du cinéma. Là aussi, on ne joue pas petit bras. On sent qu’on y a mis les moyens… Quant aux chansons, elles sont, pour ce qui me concerne, inégales. Il y a d’authentiques tubes, A nous (pour moi la plus efficace), Le jour qui se rêve, Quinze ans à peine, Notting Hill Nottingham… Sinon, toujours à mon goût, certaines mélodies (pourtant signées de grands noms) ne sont pas à la hauteur de l’exigence de ce spectacle. Et il y en a deux ou trois sur lesquelles je me suis ennuyé. De même que j’ai déploré deux petites longueurs dans le deuxième acte.


Mais faisons fi de ces quelques griefs (j’écris toujours le plus honnêtement ce que je ressens) et enthousiasmons-nous pour ce show véritablement hors normes et d’une beauté à couper le souffle. Comme je l’ai signalé la plupart des tableaux sont absolument féeriques, il n’y a pas d’autre terme (La forêt, Notting Hill, le château de Vaizey, le clin d’œil aux mangas, la partie de danse irlandaise… et, sans doute le plus magnifique de tous, le retour de Richard Cœur-de-Lion). Dans ce domaine, la barre est très, très haut… Au fait, je vous ai parlé des chorégraphies ?
Tout est donc quasiment réuni pour faire de Robin des Bois LE spectacle à voir en cette fin d’année. Quel plaisir de croiser des gens qui quittent la salle lentement, le sourire aux lèvres et des étoiles dans les yeux… Robin a touché sa cible en plein cœur…

Gilbert "Critikator" Jouin



jeudi 26 septembre 2013

Divina

Théâtre des Variétés
7, boulevard Montmartre
75002 Paris
Tel : 01 42 33 09 92
Métro : Grands Boulevards

Une pièce de Jean Robert-Charrier
Mise en scène par Nicolas Briançon
Costumes de Jean-Paul Gaultier et Michel Dussarat
Décors de Bernard Fau
Lumières de Gaëlle de Malglaive
Avec Amanda Lear (Divina), Mathieu Delarive (Baptiste), Marie-Julie Baup (Emilie), Guillaume Marquet (Jean-Louis), Thierry Lopez (Eros)

L’histoire : Claire Bartoli, surnommée « Divina », est une présentatrice star de la télévision. Depuis des années, c’est elle qui souffle le chaud et le froid dans le métier. Lorsqu’un matin, son assistant, le dévoué Jean-Louis, découvre dans le journal que l’émission de Divina est arrêtée, il pressent un véritable drame. Après qu’elle en ait été informée, Divina va tenter de trouver un rebond pour ne surtout pas disparaître du paysage audiovisuel. Son arrivée sur un plateau d’émission culinaire sera un véritable électrochoc.

Mon avis : Impressions mi-figue mi-raisin à l’issue de ce spectacle qui s’est révélé tout à fait conforme à ce que j’avais pu imaginer. Je n’ai donc pas eu la « divina » surprise. C’est un gentil petit boulevard, pas une autoroute.
Les décors sont sympa. Je mets le terme au pluriel car, grâce à une scène pivotante, nous nous trouvons tour à tour dans le loft moderne et lumineux de Divina puis dans un studio de télévision plutôt modeste. Les costumes, signés Jean-Paul Gaultier et Michel Dussarat - excusez du peu – ont évidemment une certaine allure. En particulier les tenues extravagantes que porte Eros et les robes flashy de Divina (hormis cette robe rouge bordée sur toute sa partie droite d’une sorte de verroterie que j’ai trouvée peu seyante).

L’auteur, Jean Robert-Charrier a écrit cette pièce pour Amanda Lear. Il ne s’en est jamais caché, elle a été le moteur de son inspiration. Effectivement, à l’instar de Jean-Paul Gaultier, il a fait du sur-mesure. Ce rôle, c’est du cousu main. Mais les coutures sont très grosses et légèrement boursouflées. Amanda fait de l’Amanda, c’est bien sûr ce que, et l’auteur et le public, attendent d’elle. Le choix du monde de la télévision, un univers qu’elle connaît très bien, est une bonne idée. Elle y est comme un piranha dans le Maroni. Côté dent dure, elle ne craint personne. Elle déchiquète avec une voracité gourmande tout ce qui passe à sa portée. Elle peut se le permettre ; n’est-elle pas la plus grande star du petit écran ? Du moins au début de la pièce… Amanda Lear joue les divas avec une fougue et un abattage impressionnants. Elle a un superbe texte à dire, pimenté de saillies et de vacheries. Elle excelle dans ce registre. Elle n’a pas besoin d’en rajouter, il lui suffit d’être elle-même et ça passe sans problème. Ses outrances sont tout à fait acceptables puisque cohérentes avec sa personnalité narcissique et sa suffisance.


Que l’on se rassure, Divina n’est pas un one woman show. Amanda Lear ne tire pas la couverture à elle et elle est très bien entourée. Aux trois-quarts du moins…
Le personnage d’Eros (Thierry Lopez) est une jolie trouvaille. Il est à fond dans ses délires vestimentaires et dans sa gestuelle précieuse. Et, paradoxalement, non seulement il est crédible, mais sa présence apporte beaucoup de pittoresque… Mathieu Delarive, qui joue Baptiste, avec beaucoup d’élégance et de séduction se prête au jeu sans jamais se départir de son sérieux. On se demande d’ailleurs pourquoi ce comédien racé n’est pas plus souvent utilisé au théâtre. Il a le profil même du jeune premier.
Et puis il y a Marie-Julie Baup… Elle amène à la pièce sa fantaisie proche du burlesque. Elle campe une Emilie un peu nunuche, maladroite et écervelée, mais bougrement attachante. Dans toutes les pièces où je l’ai vue, sa présence a été un enchantement tant sa façon d’être naturellement drôle est originale. Elle possède un sens aigu du comique qui n’appartient qu’à elle. Chacune de ses apparitions est un délice. Son opposition de style et de personnalité avec Amanda-Divina est un des points forts de la pièce.
Enfin, j’ai eu beaucoup de mal avec la prestation de Jean-Louis (Guillaume Marquet). L’assistant servile et obséquieux de Divina perd toute crédibilité tant il en fait des tonnes. Il en ferait moitié moins ça suffirait amplement pour le rendre digeste. Il en fait tellement que ça devient insupportable. Pourtant c’est un rôle très intéressant. Ce genre de personnage qui se gargarise à grands coups de « Ma Patronne », qui lui est dévoué jusqu’à l’avilissement, existe. C’est déjà drôle en soi. Alors, pourquoi forcer si exagérément le trait. En jouant simplement léger, la pièce y eût gagné en crédit. C’est dommage car il est évident que ce garçon possède un vrai talent comique.



Pour être franc, Divina, construite autour du personnage extravagant d’Amanda Lear, est un boulevard conventionnel. Ce n’est pas trop ma tasse de thé car il y manque un peu de fond même si la satire du monde de la télévision n’est pas mal décrite. L’écriture oscille sans cesse entre les jolis traits d’esprit et la facilité. Pas évident de tenir la route pendant une heure et demie. Mais, en même temps ce genre de pièce peut attirer un large public parce qu’elle offre un vrai moment de détente pour qui n’est pas trop exigeant. Il suffisait d’ailleurs de voir et d’entendre l’enthousiasme du public au moment des saluts.

mercredi 25 septembre 2013

Moi, Caravage

Théâtre des Mathurins
36, rue des Mathurins
75008 Paris
Tel : 01 42 65 90 00
Métro : Havre Caumartin / Auber / Saint-Lazare

Une pièce de Cesare Capitani
D’après La Course à l’abîme de Dominique Fernandez
Mise en scène de Stéphane Grassian
Avec Cesare Capitani et, en alternance, Laetitia Favart ou Manon Leroy

Le sujet : Un fascinant autoportrait en clair-obscur de l’artiste maudit placé sous le signe du double et ponctué, comme dans un rêve éveillé, par des chants a cappella (Monteverdi, Guesualdo, Grancini)… « Un homme qui se raconte, se montre à nu : un rebelle promis à l’autodestruction, un éternel insatisfait affamé de scandales, un artiste perpétuellement à la recherche de l’absolu, mais aussi un être fragile, séduisant, troublant, comme els personnages qu’il a représenté dans ses toiles » (Cesare Capitani)

Mon avis : Cette pièce est le résultat d’une rencontre : celle d’un acteur avec un livre et un personnage. Fasciné autant par l’œuvre incandescente que par la vie tumultueuse de Michelangelo Merisi, dit Le Caravage, Cesare Capitani l’a vu se matérialiser dans l’ouvrage de Dominique Fernandez, La Course à l’abîme. Dès lors, il savait comment se l’approprier et le faire revivre sur scène.
 Moi, Caravage dépasse le théâtre. Lorsqu’on assiste à la prestation de Cesare Capitani, on ne parle plus de jeu mais d’incarnation tant il est habité par son héros. On ne sait plus lequel a vampirisé l’autre. Capitani EST Caravage, poussant le mimétisme jusqu’à lui ressembler. La chevelure de jais, dense et bouclée, le regard de braise et le sourire carnassier… nous sommes dans l’assimilation totale, dans le réalisme le plus impressionnant. Le jeu de Capitani est tellement passionné, exalté même que, dès les premières minutes, on oublie que nous sommes aux Mathurins tant nous sommes happés par cette interprétation quasi possédée.

Pour un acteur, Caravage est le type-même du personnage idéal par la richesse et la complexité de son caractère. C’est un aventurier. Hugo Pratt eût fait de son existence fiévreuse et tourmentée une magnifique BD. L’homme était fier, violent, jusqu’au-boutiste, entier, passionné, provocateur et, surtout, totalement pénétré de son talent insolent.
Pendant près d’une heure et demie, Capitani nous empoigne et nous embarque à bord d’une felouque folle et nous empêche de mettre pied à terre. On sait dès le départ que l’on finira inéluctablement échoué sur une plage fatale. Caravage était aussi flamboyant qu’il était autodestructeur. Il était né rebelle, il ne pouvait pas rentrer dans le rang. Il ne pouvait avoir qu’un destin hors norme.


La vie du Caravage est tellement romanesque, tellement trépidante, tellement folle qu’on ne voit pas le temps passer. On oublie qu’il y a un comédien devant nous. Les jeux de lumières éclairent la scène comme on éclaire un tableau. La lueur des bougies reproduit les ambiances claires-obscures des toiles du peintre. Et puis il y a la partenaire de Cesare Capitani qui joue tous les autres rôles qu’ils soient féminins ou masculins, qui accompagne de douces mélopées les pages les plus marquantes de la vie de Michelangelo Merisi et, surtout, qui sait mettre en exergue la beauté morale du personnage de Mario. Elle apporte un petit côté tragédie grecque qui sied parfaitement au climat de la pièce.
En quittant les Mathurins, on n’a qu’une hâte : allumer son ordinateur et se (re)plonger dans l’œuvre du Caravage pour retrouver certaines des toiles que Capitani a évoquées devant nous en les décrivant et en les dessinant dans l’espace.

Avec la force du jeu de Cesare « Caravage » Capitani on en viendrait presque à croire en la réincarnation…

Gilbert "Critikator" Jouin

mardi 24 septembre 2013

Robin revient 'Tsoin Tsoin"

Théâtre de la Porte Saint-Martin
18, boulevard Saint-Martin
75010 Paris
Tel : 01 42 08 00 32
Métro : Strasbourg Saint-Denis

One woman show écrit et mis en scène par Muriel Robin
Assistée de Clara Guipont
Lumières de Xavier Maingon

Le spectacle : On en rêvant depuis huit ans, Muriel l’a fait. Robin revient. On retrouve sur scène celle qu’on a connue, celle qui nous a fait rire avec les choses de la vie. On la reconnaît : ses yeux noirs ronds comme des billes, de petite fille qu’elle n’a jamais été. Muriel Robin revient de loin. Tout a changé. Elle a changé. La silhouette et la femme dedans. Elle est prête. Et toujours aussi drôle. Nouvelle Muriel, nouveau spectacle où se trame l’histoire de sa vie qui est un peu la nôtre…

Mon avis : Robin revient ! Plus qu’un retour, c’est une re-naissance. 2005-2013… Huit ans qu’elle ne s’était pas produite sur une scène. Certes on avait pu la voir, mais c’était en duo (Fugueuses avec Line Renaud en 2008 et Les diablogues avec Annie Grégorio en 2009). Elle avait sans doute besoin de jouer, mais avec des béquilles pour conserver l’équilibre. Seule, elle n’aurait pas tenu debout. Ce n’est pas un hasard si son dernier one woman show s’intitulait Au secours !. L’appel était réel. Le désarroi était profond. Elle aurait pu également baptiser son spectacle « Attention, fragile ». Pour elle, plus viscéralement que chez d’autres, l’humour est véritablement la politesse du désespoir. Et elle est très polie Muriel. Trop pudique aussi.

Robin revient ! Elle n’a pas huit ans de plus, mais huit ans de moins. Robin de jouvence… Radieuse, épanouie, bien dans son corps et dans sa tête. Dans son cœur aussi. Pourquoi éprouve-t-elle ce besoin de clamer son retour à grand renfort de « Tsoin-tsoin » ? Envie de rassurer certainement. Rassurer son entourage, rassurer son public, se rassurer elle-même aussi. Alors, dès son entrée en scène, entourée de voiles noirs, elle s’explique sur ce foutu tunnel. Un tunnel néanmoins éclairci par deux lucarnes télévisuelles : Marie Besnard et Mourir d’aimer ; deux histoires sombres et dramatiques qui correspondaient parfaitement à son état d’esprit de l’époque. Mais deux succès aussi qui permettaient de franchir à gué, non pas huit, mais « sept années de dépression ». Elles les a comptées.


Robin revient ! Elle revient pour raconter sa vie. Essentiellement son enfance, sa jeunesse et ses débuts dans le métier qu’elle s’est choisi. Une drôle d’autobiografille pas si marrante que ça. Mais elle la raconte avec son regard aujourd’hui distancié et un sens de l’humour salvateur. Muriel a mis huit ans – sans doute plus encore – pour atteindre et briser son oppressant plafond de verre.
Je ne raconterai pas son seule en scène. Elle le fait très bien elle-même. Robin revient en présentant une autre forme de spectacle. Les sketchs sont mis de côté pour un instant au profit d’une sorte de stand-up dans lequel il y a plus du Muriel, du « Mumu » même, que du Robin. Elle se livre avec une franchise totale. Y compris dans les relations les plus intimes. Elle nous aide à comprendre comment elle a été déconstruite. Elle évoque ses questionnements, ses complexes, ses angoisses. Mais elle ne tombe jamais dans le pathos parce qu’elle le fait à la Robin, avec cette force comique qui n’appartient qu’à elle, ses intonations si personnelles, cette gestuelle unique.
Vous l’aurez compris, Robin revient n’est pas un spectacle où l’on se tape sur les cuisses. Le rire vient plutôt du cœur. C’est le mot : on rit de bon cœur. On rit parce qu’elle a envie de nous faire rire avec ses mésaventures. Et puis elle a ce talent de savoir distiller l’émotion sans appuyer le trait, avec une forme de bienveillance régénératrice. Et nous, on est en totale connivence avec elle. Je pense qu’avec se spectacle Muriel, qui a toujours eu faim d’amour, va être rassasiée.

Muriel outragée ! Muriel brisée ! Muriel martyrisée ! Mais Muriel libérée !!! Libérée de sept ans d’occupation d’une sale maladie.
Et, à la fin, image on ne peut plus symbolique, les voiles noirs se décrochent et tombent sur la scène.

La salle est debout. La ferveur enfle et envahit la scène. Muriel essuie furtivement quelques perles de joie. On pense au bonheur de Brel avec sa Mathilde : « Muriel est revenue ! »

Gilbert "Critikator" Jouin

vendredi 20 septembre 2013

Mélodrame(s)

La Pépinière Théâtre
7, rue Louis-le-Grand
75002 Paris
Tel : 01 42 61 44 16
Métro : Opéra

Trois courtes pièces de Gabor Rassov
Mises en scène par Pierre Pradinas
Avec Romane Bohringer, Thierry Gimenez, Matthieu Rozé, Bruno Salomone, Warren Zavatta

Le principe : Un jeune homme aime une jeune fille, mais cet amour est impossible à cause des terribles différents qui opposent depuis toujours les familles des deux amoureux.
C’est cette intrigue pour ainsi dire universelle qui sera déclinée dans trois cadres différents et très contemporains : le Grand prix de Formule 1 d’Acapulco, un temple bouddhiste à Shangaï et la résidence d’un producteur milliardaire à Los Angeles…

Mon avis : J’ai déjà envie de revoir Mélodrame(s) !!!
J’en vois des spectacles, et des bons, même de très bons, mais il est rare que je ressente une telle plénitude. Bien sûr qu’il y a des pièces plus profondes, plus sérieuses, des pièces à gros moyens qui vous en mettent plein la vue… Mais celle-ci m’a littéralement enchanté.
Je ne savais pas du tout à quoi m’attendre en me rendant à la Pépinière. Le dossier de presse était volontairement énigmatique, rempli d’infos pompeuses et de précisions futiles. Ça sentait la fausse piste. Si bien que j’étais vierge de tout pressentiment.
Dès les premières secondes, avec l’apparition devant le rideau fermé d’un Warren Zavatta hyper classieux jouant les maîtres de cérémonie, débitant façon bateleur avec une jubilation communicative sornettes et digressions, je me suis senti illico dans les meilleures dispositions.

Et puis ce fut la première pièce en un acte, intitulée « Grand prix » qui, comme son nom l’indique, se passe dans le milieu de la Formule 1, le jour d’une course décisive pour l’attribution du titre de Champion du monde. Nous sommes dans le saint des saints, le paddock. Et on va même assister à la course en direct !… Mais je n’ai pas envie de raconter. Sachez seulement qu’on se retrouve dans une sorte de série américaine mal doublée truffée de slogans publicitaires. C’est totalement décalé, volontairement outré. On dirait une excellente parodie digne du meilleur de Canal+, ou du niveau de celles qu’ont pu réaliser les Inconnus au temps de leur splendeur. C’est désopilant à souhait.

Après un enchaînement remarquablement écrit et tout aussi remarquablement interprété par Monsieur Loyal Zavatta, le rideau s’ouvre sur un temple bouddhiste. C’est le cadre du deuxième mélo baptisé « Jusqu’à la mort ». Dépaysement et exotisme garantis à tout point de vue. Là aussi, je garde presque tout pour moi car il faut y assister pour le croire. Mettant de côté le jeu accompli des cinq comédiens, je retiens la qualité de l’écriture, le langage fleuri et imagé qui donne aux dialogues une poésie qui atténue par sa douceur la terrible tragédie qui va se dérouler sous nos yeux effarés. Il y a du sang et des lames, du sang et des larmes, des scènes de combat insoutenables. A côté, Roméo et Juliette est une gentille bluette.

Re-brillant intermède warrenien et place au troisième mélodrame. « La rédemption d’oncle Bill » se déroule à Los Angeles. C’est Dallas à L.A.. On a droit à une accumulation de clichés sur les mœurs californiennes : la coke, l’alcool, le sexe, le racisme… C’est Quentin Tarantino revisité par Ben Stiller… Là aussi interdit d’en dévoiler plus.

Je ne m’attendais pas à ce que trois mélos me fassent rire autant. Bien sûr, il faut aimer ce genre d’humour très décalé, parodique et caricatural. D’autant qu’il atteint ici un très, très haut niveau. Tous les critères sont réunis pour que Mélodrame(s) attire le public.
Il y a d’abord le texte. Les dialogues, qui sont foncièrement différents en fonction des trois ambiances, sont brillantissimes. C’est de l’orfèvrerie… Et quand de tels dialogues sont interprétés par un quintette de barjots (pas frigides ceux-là) totalement investis, on est au nirvana. Ces cinq-là sont indissociables. Ils réalisent la performance d’être en permanence dans le second degré et de s’y tenir de bout en bout. Leur complicité est évidente. Ils ne reculent devant rien : postures théâtrales, maquillages immodérés, travestissements. Ils y vont à fond avec une maîtrise totale du délire de leurs personnages. C’est tellement bien assumé qu’ils ne sont jamais ridicules.
Seule femme pour donner la réplique à quatre énergumènes de la trempe de Thierry Gimenez, Matthieu Rozé, Bruno Salomone et Warren Zavatta, Romane Bohringer leur tient largement la dragée haute. Comme eux, elle dégage une présence comique saisissante, la sensualité en plus, évidemment.

Ne vous fiez surtout pas au titre de ce spectacle de trois pièces en un acte, des Mélodrame(s) comme ceux-là on en redemande. Quel bonheur !


Gilbert « Critikator » Jouin

jeudi 19 septembre 2013

Le plus heureux des trois

Théâtre Hébertot
78bis, boulevard des Batignoles
75017 Paris
Tel : 01 43 87 23 23
Métro : Villiers / Rome

Une comédie d’Eugène Labiche
Mise en scène de Didier Long assisté de Séverine Vincent
Décors de Jean-Michel Adam
Costumes de Pascale Bordet
Lumières d’Ertic Milleville
Musique de François Peyrony
Avec Jean Benguigui (Alphonse Marjavel), Arthur Jugnot (Alfred Jobelin), Constance Dollé (Hermance Marjavel), Henri Courseaux (Joblin), Arnaud Gidoin (Krampach), Rachel Pignot (Berthe), Roxane Roux (Lisbeth), Séverine Vincent (Pétunia)

L’histoire : La femme et l’amant trompent le mari. L’amant trompe sa maîtresse et le mari sa femme. L’oncle de l’amant est l’amant de la première femme du mari et les domestiques à leur tour entrent dans cette ronde du désir et de l’infidélité passée, présente et à venir. Le plus heureux n’est pas forcément celui qu’on croit.

Mon avis : Vous avez vu l'affiche ? Une pièce de Labiche symbolisée par un cerf !!! Superbe double niveau de lecture... Décidément, où y'a d' l'Eugène, y'a du plaisir.

Créée en 1870, cette comédie d’Eugène Labiche a gentiment vieilli. Elle a le charme suranné un tantinet désuet d’une photo sépia et le parfum subtilement naphtaliné d’un renard argenté… C’était le temps où les mœurs étaient légères mais policées. Les femmes trompaient leur mari avec un entrain teinté de crainte, mais sans remords aucun. Quant aux maris, les bourgeois surtout, ils pratiquaient l’adultère comme le corollaire obligatoire de leur affirmation sociale. Ça fait bien d’avoir une ou plusieurs maîtresses.

Le plus heureux des trois, qui n’est pas la pièce la plus connue de Labiche, traite essentiellement de l’infidélité gigogne. Tout le monde trompe tout le monde. Mais en y ajoutant d’autres paramètres comme les relations avec la domesticité, il élargit son étude de la bourgeoisie de l’époque. Ce qui fait que, mine de rien, cette comédie aborde des thèmes plus larges. En fait, ce n’est qu’après que le rideau soit tombé qu’on en réalise la richesse.

Personne n’a le beau rôle. Aucun comportement n’est noble. C’est, pour chacun, l’intérêt personnel qui prédomine. Heureusement, comme je l’ai dit plus haut, nous sommes dans la légèreté. Alors, tout passe avec le sourire. Personne n’est dupe. Sauf… Sauf ce cher Alphonse Marjavel qui nous apparaît comme le mètre-étalon de la naïveté. Plus crédule que lui, ça n’existe pas. Ses œillères sont si larges et si épaisses qu’il ne peut voir plus loin que le bout de son nez. C’est un cocu chronique, quasi professionnel. Sa deuxième comme sa première épouse l’ont trompé allègrement. S’il convolait une troisième fois, il en serait de même… Autour de lui gravite tout un monde où chacun cherche à profiter de l’autre et à le duper.

Sous le prétexte de la comédie, Labiche dessine une âme humaine peu reluisante ; mensonge, suffisance, vénalité, lâcheté, mauvaise foi.


La distribution, en forme de troupe est impeccable. Chacun joue sa partie avec une belle conviction. J’ai toutefois un petit faible pour la composition de Constance Dollé en épouse frivole, versatile et pusillanime que ses écarts de conduite émoustillent et effarouchent à la fois… Jean Benguigui hérite avec Marjavel d’un rôle sur mesure. Il joue les matois, fait celui qui dirige les débats, alors que tout le monde le manipule et le trompe. Mais comme il n’est pas lui-même à l’abri de toute turpitude, il y trouve tout de même son compte… Arthur Jugnot est aussi à l’aise dans ce théâtre là que dans les comédies actuelles. Le costume lui sied bien, et puis il a en permanence cette distance que sa science du double jeu lui confère. Il s’amuse avec nous, il est en connivence tout en ne se montrant pas plus malin que son personnage ne l’est… Henri Courseaux est parfait en bourgeois grandiloquent et un peu gâteux… Et puis il y a Arnaud Gidoin qui campe un domestique truculent et primaire. En plus, même si son accent alsacien est parfois approximatif, il faut saluer son interprétation dans un rôle qui n’est pas des plus faciles. Son arrivée avec sa compagne redonne de la vigueur à la pièce…

Et puis, que c’est agréable de voir des gens bien vêtus. Quelle était belle cette époque où même les domestiques étaient élégants.

Maintenant, j’ai bien quelques petites réserves. Le texte, truffé de soliloques et d’apartés avec le public, oscille entre répliques savoureuses et échanges simplistes. Je trouve aussi les passages chantés totalement superflus. Ils n’apportent rien et ralentissent une action qui n’est déjà pas des plus survoltées. Avec un quart d’heure de moins, cette pièce serait parfaite.


Gilbert « Critikator » Jouin