jeudi 9 octobre 2014

Vincent Dedienne "S'il se passe quelque chose"

Théâtre du Petit Hébertot
78bis, boulevard des Batignolles
75017 Paris
Tel : 01 42 93 13 04
Métro : Villiers / Rome

Seul en scène écrit pas Vincent Dedienne, Juliette Chaigneau, Mélanie Le Moine, François Rollin
Mis en scène par Juliette Chaigneau et François Rollin

Présentation : « Bonjour ! Sur l’affiche, la dame qui ressemble à Laurent Voulzy, c’est ma maman. Le monsieur qui ressemble à Jean-François Stévenin, c’est mon papa. Et le type qui a du bol au milieu, c’est moi ! S’il se passe quelque chose, c’est mon spectacle. Préparé comme un dîner entre amis.
J’ai choisi les meilleurs morceaux de moi (la partie tendre !), je les ai cuisinés pour vous et maintenant je vous invite à ma table, pour me goûter. S’il se passe quelque chose, ça ne se mange pas mais presque… Je vous attends pour 21 h.
(Si vous n’aimez pas, je vous ferai une salade !)

Mon avis : Voici bien un spectacle que j’aurais aimé aimer… Il s’annonçait en effet sous les meilleurs auspices : un artiste repéré et produit par Laurent Ruquier, la présence à la co-écriture et à la mise en scène de François Rollin, tout cela proposé dans l’agréable salle (pour le spectateur) du Petit Hébertot.
En plus, hier soir, il y avait du beau monde sur les travées : Line Renaud, Marc-Olivier Fogiel, Maryse, Annie Lemoine, Valérie Mairesse, Danièle Evenou, Jean Benguigui, Caroline Diament, Laurent Ruquier, et j’en oublie.
Or, en dépit de celle prestigieuse assistance, Vincent Dedienne n’avait pas l’air spécialement stressé. Au contraire, il est apparu de suite très à l’aise, complètement dans son élément, heureux d’être là et de pouvoir se raconter.


Ce seul en scène est en effet on ne peut plus personnel. De ce simple fait, il ne peut ressembler à aucun autre. Vincent Dedienne commence par nous brosser son autoportrait en plusieurs étapes. Très souriant, débit ultra rapide mais élocution parfaite, sa présentation s’avère plutôt cocasse et pleine d’autodérision. Il adore mélanger les sujets et passer du coq à l’âne dans une forme de déconstruction qui fait également la part belle au comique de répétition. Enfin, à mon goût, il y a plus de répétition que de comique.
Car, hélas, dès le premier sketch, dans lequel il se projette en 1793, affublé en petit marquis portant perruque, j’ai été un peu désemparé. C’était touffu et pas très drôle, quasi scolaire et passablement naphtaliné. On aurait cru un vieux sketch des années 50-60…


Le problème, c’est que la suite fut du même tonneau. En dépit de quelques fulgurances amusantes sur son enfance et ses parents, j’ai trouvé son texte assez emberlificoté. C’est dense et foisonnant, l’écriture est très soignée (on sent que le jeune homme a beaucoup lu et beaucoup vu), mais ça ne soulève que peu d’intérêt. Vincent Dedienne parle de lui, nous invite dans son monde à lui, mais on tourne en rond et on n’y entre pas. Il (se) donne énormément, mais on ne prend pas. Du moins, pour ce qui me concerne. J’ai rarement souri et jamais ri. C’est gentillet, parfois même puéril, très narcissique (mais ça d’autres le sont et nous en amusent).

Vincent Dedienne a une présence indéniable. On sent qu’il ne vit que pour la scène. Il possède un bon bagage d’acteur, il est généreux, il a un gros potentiel, il ne triche pas, il propose beaucoup.

Mais je suis resté en périphérie de son univers. Bref, je me suis ennuyé et j'ai trouvé le spectacle trop long. En fait, je n’aurai apprécié – sans plus - que le premier et le dernier quart d’heure. Ce qui, bien sûr, est insuffisant.

mercredi 8 octobre 2014

Jean-François Cayrey "Ils sont cons ou c'est moi ?"

Petit Palais des Glaces
37, rue du Faubourg du Temple
75010 Paris
Tel : 01 48 03 11 36
Métro : République / Goncourt

Seul en scène écrit par Jean-François Cayrey et Yoann Guillouzouic
Mis en scène par Yoann Guillouzouic

Présentation : Jean-François Cayrey est comme les profs, les écologistes, les syndicalistes, les politiques, les polémistes, les experts en tout et n’importe quoi, les imbéciles prétentieux ou les modestes cons… Si vous n’êtes pas d’accord avec lui, il va vous expliquer pourquoi vous avez tort.

Mon avis : « Ils sont cons ou c’est moi ? » s’interroge Jean-François Cayrey sur l’affiche de son one man show…
Et bien, une chose est sûre : ce n’est pas lui ! Ce n’est pas celui qui dit qui y est.
J’en ai vu des seuls en scène depuis plus de trente ans. Le spectacle auquel j’ai assisté hier soir est à placer parmi les tout meilleurs à tout point de vue. Du début à la fin, je n’ai cessé d’être enchanté par ce que j’entendais et voyais. Jean-François Cayrey m’a réjoui pendant une heure et quart sans aucun temps mort, sans aucun moment de faiblesse. Tout est bon dans son spectacle.

Il n’y a de ma part aucune flagornerie, je ne connais pas ce jeune homme, nous n’avons pas d’amis communs. Je me comporte toujours comme un simple spectateur lambda et me laisse uniquement guider par mes sensations et par mon plaisir (ou pas). A quoi servirait ce site si je ne me devais pas d’être objectif ?


J’ai donc vraiment et profondément aimé ce spectacle. Et je n’étais visiblement pas le seul… Jean-François Cayrey est quelqu’un comme nous, qui a vécu et qui vit les mêmes choses que nous. A part qu’il a l’art de les raconter.
Il part de sa vie à lui, sans jamais se donner le beau rôle, au contraire, pour en projeter quelque chose qui devient universel. Lorsqu’il évoque la vie de prof dans une ZEP, il s’appuie sur des réalités en les exagérant à peine. C’est mordant, percutant, teinté d’humour noir et truffé de vérités. S’amusant à ironiser sur les communautés, il se mue en une sorte de correspondant de guerre pour nous décrire ce monde impitoyable qu’est l’éducation dans certains quartiers. Il balaie large, n’oublie personne ; tout le monde en prend pour son grade ; y compris lui-même.

Tout au long de son spectacle, quel que soit le thème qu’il aborde, avec un sens aigu de la formule et une écriture très imagée, Jean-François Cayrey nous fait rire vraiment de bon cœur puis, par un subtil effet « Kiss Cool », le contenu nous parvient au cerveau. En effet, avec le recul, rien n’est gratuit ou anodin dans ses sketchs. A travers ses expériences ou celles de ses personnages, il se livre à une analyse fine et juste de notre société, de ses dérives et de ses dysfonctionnements. Il parle ainsi de l’éducation, du showbiz (ah, cette description du Jamel Comedy Club !), des sites de rencontres, du mariage, des enfants, du divorce, de la Poupée Barbie, de la nocivité de la télévision, des jeux vidéo, du commerce équitable, des associations caritatives en en dénonçant tous les travers et toute l’hypocrisie. On rit d’autant plus qu’on se reconnaît dans ce qu’il dit. Mais il a une façon unique de disserter. Ça a l’air tout simple or, c’est d’une efficacité redoutable.
Jean-François Cayrey est doué, très doué. Il est en outre doté d’une fougue et d’une énergie impressionnantes. Il a de l’abattage, il nous happe dès le début et ne nous lâche plus jusqu’à la fin. Il utilise les accents, peu mais toujours à bon escient, sans jamais tomber dans la caricature et son jeu de comédien est parfaitement abouti et maîtrisé.


J’ai vraiment apprécié de bout en bout Ils sont cons ou c’est moi ?. J’y ai entendu des saillies ou des boutades qui mériteraient d’être culte. Il y en a trop (une par exemple, m’a fait éclater de rire : « Quand y’a pelouse, y’a match ! ». Placée dans son contexte, cette phrase est édifiante d’un état d’esprit). Il faudrait les noter ou revenir au Petit Palais des Glaces… J’ai aimé chaque sketch, et certains encore plus. Ne serait-ce que celui où il transpose un jeu vidéo dans la vie réelle. Un vrai petit film ahurissant de drôlerie et remarquablement interprété.
Son dernier sketch, qui part sur des bases banales, louables et innocentes, se met à ressembler peu à peu à un jeu vidéo de stratégie de construction d’un monde qui rappelle furieusement le nôtre et fait également penser aux méfaits de la colonisation et aux dégâts causés par la cicilisation (on songe aux Indiens d’Amérique, aux Incas, aux aborigènes…). Quand je vous dis qu’il y a du fond dans ce spectacle !

Bref, si vous voulez assister à un sans-faute dans le registre de l’humour aussi saignant qu’intelligent, Jean-François est « Cayreyment » fait pour vous.
En plus, quand j’ai découvert le nom de son complice en écriture et metteur en scène, Yoann Guillouzouic, j’ai encore mieux compris l’aspect qualitatif de ce seul en scène. En effet, j’avais adoré AudéYoann, un duo hallucinant dont je regrette qu’il ne se produise plus sur scène car. ça aussi, c’était du très haut niveau…


Gilbert « Critikator » Jouin

lundi 6 octobre 2014

Geluck passe à table

Editions Casterman
Tome 19. 192 pages.17,95 €
Sortie le 8 octobre 2014

Hallelujah ! J’ai retrouvé mon Geluck !
Il est vrai que, l’an dernier, La Bible selon le chat, ou plutôt selon Saint(Ge)luck, ne m’avait pas emmené au ciel.
Mais là, avec son dix-neuvième, Le Chat passe à table, j’ai retrouvé tout ce qui fait de Philippe Geluck un artiste aussi prolifique qu’inventif. Il est, à mes yeux, un des esprits les plus fins de ces quarante dernières années. Je suis sidéré par la largeur de son éventail. Avec lui, on ne peut même pas parler de « largeur » car c’est carrément du 360° qu’il nous offre ! C’est du panoramique.
Ici, Le Chat est à son meilleur : iconoclaste, gouailleur, sentencieux, truculent, voire paillard et, surtout, philosophe. Certaines de ses élucubrations nous clouent littéralement, soit par leur évidence (pourquoi j’y ai pas pensé moi-même ?), soit par un message qui nous donne à réfléchir. Il touche à tout, aborde tous les domaines, il est curieux de tout et, heureusement pour nous, il a un avis sur tout le matou. Le Chat rit, varie (ses effets) et Le Chat vit, ravi de ses blagues.


Le Chat passe à table est particulièrement nourrissant et roboratif. Ses deux tomes proposent un menu varié destiné à des gourmets. Le Chat se déguste, se garde longtemps en bouche avant de l’ingérer, puis remonte insidieusement dans nos synapses pour nous faire profiter souvent d’un délicieux arrière-goût. Ça fait un drôle d’effet de croquer délicatement les bulles d’un croqueur hors pair. Pour ce nouvel opus, c’est comme dans le cochon : tout est bon dans Le Chat. Mais on n’est jamais repu. On réclame toujours du rab.
Après la Bible, Geluck nous sert au mess. Pas celui des officiers du culte, mais celui des officiers de bouche. Il nous y propose un menu dégustation. Attachez bien votre serviette de table autour du cou (il peut vous arriver de baver de rire), armez-vous de vos couverts et picorez, picorez ; n’ayez pas peur d’avoir les yeux plus gros que le ventre. De toute façon, vous allez vous bidonner. A juste titre, car là, il y a vraiment de quoi en faire un plat.
Le Chat passe à table ? On rêve d’une rallonge !... Et le cher vice est compris…


Cerise sur le gâteau (car il y a entrée, plat ET dessert), dans le coffret contenant les deux tomes, vous découvrirez La Gazette du Chat, un vrai journal de 8 pages qui traite de multiples sujets, du plus sérieux au plus farfelu. Tous les pigistes qui ont participé à son élaboration s’appellent Geluck. La relève est assurée. Les siens ne font pas des chats ? Et bien, si !

En fin (en faim ?), je ne veux pas déflorer une astuce qui, personnellement, va m’apporter beaucoup deux fois par an : page 7, dans la rubrique « Nos lecteurs ont la parole », c’est Le Chat qui nous la livre. Quand vous l’aurez lu, votre existence, soudain considérablement simplifiée, ne sera plus du tout la même. Rien que pour cette information d’utilité ô combien publique, Le Chat mérite d’entrer à l’Académie des Sciences… A la bonne heure !... Mais pour être initié, il faut acheter le coffret. 17,95 €, ce n’est pas cher le tuyau…

Je vous donne juste une piste en forme d’énigme : « Elle a aussi ses chats, l’heure »…

Gilbert "Critikator" Jouin

samedi 4 octobre 2014

Schoumsky au parloir

L’Archipel
17, boulevard de Strasbourg
75010 Paris
Tel : 01 48 00 04 05
Métro : Strasbourg Saint-Denis

Seul en scène écrit et interprété par Antoine Schoumsky
Mis en scène par Thomas Coste

Présentation : Qui n’a jamais rêvé d’avoir son heure de gloire ? Schoumsky était prêt à tout pour être une rock-star, mais un événement inattendu va tout bouleverser…
C’est donc en prison qu’une nouvelle chance de briller s’offre à lui. Il voulait chanter, mais le plan a changé… Premier détenu à tenter de se réinsérer grâce à l’Humour, Schoumsky doit désormais faire rire grâce au programme « Youpi Cellule ! »…
Vous seuls déciderez de son sort.

Mon avis : Antoine Schoumsky s’est créé un personnage ; un personnage qui peut lui-même se démultiplier en plusieurs autres. Ce garçon entretient maladivement sa schizophrénie chronique comme d’autres prennent soin de leur chère voiture…
Lorsque nous pénétrons dans la Salle Bleue de l’Archipel, il est déjà installé sur la scène. Il est dans ses pensées, il est agité, le regard fixe… Il est déjà inquiétant. Et puis, soudain, il découvre notre présence. Alors, il nous explique les raisons de la sienne. Il est là pour essayer de nous faire rire dans le cadre d’un programme de réinsertion. Le problème, c’est que son humour à lui est très particulier. Il est en prison, son univers n’est donc pas des plus policés qui soient. Entre deux tentatives de vannes plus ou moins réussies, il nous raconte sa vie, oscillant entre les aphorismes trash et les épisodes les plus marquants de sa détention.

C’est dans ces passages-là qu’il crée toute une galerie de personnages aussi tourmentés qu’angoissants. A commencer par Emile, un de ses premiers compagnons de cellule, un épouvantable psychopathe affublé d’un épais cheveu sur la langue. Ce mec nous fout la trouille. On prend tout de suite ce pauvre Schoumsky en pitié car on se dit que son baptême ne va pas être vraiment idyllique…
Très vite, outre le réalisme cru de sa galerie de personnages, on apprécie le langage de Schoumsky. Ses textes sont fort bien troussés, on sent qu’il y a un vrai bagage culturel derrière tout cela.


Ce spectacle est volontairement conçu comme des montagnes russes. Les accalmies passagères alternent avec les compositions démentes. Schoumsky appartient incontestablement à la race de ceux que les cellules grisent. Il est vrai que la prison est un est un monde dans lequel on peut trouver tous les profils possibles d’individus. Et l’Antoine s’en donne à cœur joie. Comme il adore choquer, avec lui on sait qu’on va avoir droit à du taulard et à du cochon.
En comédien émérite, il campe, avec accents et tics de comportements à l’appui, une brochette de loustics bien barrés. Même quand ils ont la chance de ne pas être derrière les barreaux comme le fameux Gilbert, un psy alcoolique et scato dont la voix grasseyante fait penser à Columbo. Lui, il est particulièrement gratiné. Son débat sur la pornographie face à trois détenus pervers sexuels est un des grands moments du spectacle.
Autre grand moment – complètement inattendu celui-là parce que hors contexte – est le dialogue entre un chat drogué et un chien alcoolisé en présence d’un maître totalement dépassé. C’est un petit bijou de comédie qui nous fait envisager autrement notre relation avec nos petits compagnons à poils.

Schoumsky est un « engeôleur », mais au-delà de l’aspect résolument comique de son spectacle, il réussit à faire passer un message fort sur les conditions de vie en prison et sur les vicissitudes de la réclusion dont les plus traumatisantes sont l’isolement et/ou la promiscuité.


Schoumsky au parloir est un seul en scène fort remarquablement interprété par un artiste total dont l’aptitude à camper des personnages un tantinet détraqués est réellement jouissive. Il possède en effet un éventail extrêmement large. Non seulement il est très percutant et inventif u niveau du jeu, mais sa performance est également athlétique (voir sa « double » tentative d’évasion).
Enfin, pour être tout à fait honnête, même s’il va assez loin dans la provocation et la trivialité, j’aurais aimé qu’il repousse encore un peu plus les limites du politiquement incorrect. Il en est capable, il a tout pour lui, il a un créneau à prendre. Il excelle dans l’humour noir, mais comme le disait Coluche à propos du « blanc », Schoumsky est tout à fait capable de pratiquer un humour plus noir que noir. En tout cas, c’est vraiment un garçon à suivre.


Gilbert « Critikator » Jouin

lundi 29 septembre 2014

Jean Guidoni "Paris - Milan"

Tacet



Depuis l’enregistrement des textes de Prévert, cela fait six ans que Jean Guidoni n’avait pas sorti d’album. Il revient aujourd’hui avec Paris – Milan, un CD sur lequel Romain Didier a mis en musique des textes inédits d’Allain Leprest, auteur disparu à l’été 2011.
Ces trois noms associés sont un gage d’extrême qualité pour tout amateur de (très) bonne chanson française.

Ami pendant vingt-cinq ans d’Allain Leprest, Romain Didier, pianiste et orchestrateur aussi prolifique que talentueux, était incontestablement le plus à même de traduire en musique l’hypersensibilité du parolier. Et lorsque s’y ajoute la propre sensibilité et la voix chaude de Jean Guidoni, cela donne un album qui ne peut laisser indifférent. Mais, malgré tout, ce qui y prédomine, c’est la beauté formelle des textes. Chacun des douze titres est un petit bijou d’écriture. C’est riche, dense, réaliste, imagé et, surtout, empreint d’une grande poésie.

Jean Guidoni étant avant tout un interprète, il donne à ces chansons tout leur sens, y compris ce qui est entre les lignes, y compris les doubles sens, les intentions intimes. Ainsi ai-je trouvé particulièrement réjouissant dans Paris – Milan, quand il est écrit « j’ mang’ des cacahuètes et des amandes », j’ai compris dans la bouche de Guidoni : « j’ mang’ des cacahuètes et des amants » ! Ce qui donne un contre-sens assez croquignolet. Mais tout à fait plausible…

Quant aux arrangements de Thierry Garcia, magnifiés par les cordes bichonnées par Romain Didier, ils offrent à chaque titre son habillage et son climat propres.


Paris – Milan est un album qui s’écoute avec un livret qui se lit pour ne pas passer à côté de certaines perles. Il y a des phrases que l’on prend en pleine tête du genre « Les remords ça n’a pas de prix » ou « Tout est bien qui finit mal » ; il y a des textes qui sont d’étourdissants exercices de style (Reviendre – ah, le banjo sur ce titre ! -, les rimes en « ute » et en « oi » de Chut, le calendrier égrené dans Partition de septembre, le name dropping nostalgique de Dans le jardin de Gagarine, l’accumulation de rimes en « ré » dans Homosapiens…). C’est simple, plus on l’écoute, plus on découvre de pépites. Et plus on regrette que la plume d’Allain Leprest se soit aussi funestement envolée…

Et puis il y a Trafiquants, ce tango minimaliste aux sons bizarres et brinquebalants (et le banjo qui revient s’amuser) interprété avec Juliette. C’est un petit film que l’on imagine en noir et blanc avec un couple improbable et décadent. Les voix, très devant, nous permettent de goûter à toutes les finesses de leur composition intelligente.



samedi 27 septembre 2014

Les Stentors "Rendez-vous au Cinéma"

TF1 Musique
Sortie le 29 septembre 2014

Voix de stentor : extrêmement puissante et sonore (Petit Larousse) Substantif emprunté à Stentor, héros de la guerre de Troie, célèbre pour l force de sa voix.

On comprend pourquoi, en 2010, Sébastien Lemoine, le fondateur du groupe,  et ses camarades ont choisi ce nom pour leur quatuor. En effet, les Stentors sont composés de deux barytons (Sébastien Lemoine et Vianney Guyonnet) et de deux ténors (Mowgli Laps et Mathieu Sempéré).
Dès leur premier album, Une histoire en France, dans lequel ils reprenaient de grands standards du patrimoine de la chanson française (Les Corons, Chanson pour l’Auvergnat, Toulouse…), ils ont rencontré un formidable succès populaire. C’est d’ailleurs une tradition en France, on aime les (très) belles voix, on aime les groupes.
Bis repetita en 2013 avec la sortie de Voyage en France, un album hommage aux chansons d’autrefois marquées par l’Histoire (Le Déserteur, Le Temps des Cerises, Le Chant des Partisans…)


Le 29 septembre sort leur troisième opus intitulé Rendez-vous au Cinéma. Mathieu, Mowgli, Sébastien et Vianney sont tous quatre de vrais passionnés des salles obscures. Or, il s’avère que le cinéma français est riche de compositeurs de très haut niveau : Michel Legrand, Maurice Jarre, Bruno Coulais, Francis Lai, Charles Aznavour, Georges van Parys, Paul Misraki… Certains comme Michel Legrand et Maurice Jarre sont même plus célèbres et adulés aux Etats-Unis que dans leur propre pays.
En voulant donc rendre hommage au septième art, nos Stentors n’avaient que l’embarras du choix tant les bandes son fourmillent de purs chefs d’œuvre. Ils en ont retenu douze. Douze titres très différents auxquels ils ont affecté un arrangement personnalisé avec néanmoins un seul leitmotiv : que ce soit mélodieux.


Le résultat est tout bonnement superbe. Le ton est donné par une magnifique reprise de Vois sur ton chemin, le « tube » des Choristes. Avec leurs voix mâles, ils nous font oublier les voix cristallines de Jean-Baptiste Maunier et de ses camarades, pour nous offrir un petit bijou vocal qu’ils ont traité un peu à la manière d’un cantique avec orgue judicieux à l’appui.
Ensuite tout est dans ce registre qualitatif.
Personnellement, outre leur version de Vois sur ton chemin, j’ai particulièrement apprécié, par ordre d’entrée sur la platine, Les moulins de mon cœur (avec de très jolis chœurs antiques pour ponctuer les couplets), Tous les visages de l’amour (tout en douceur, voix retenues s’entremêlant délicieusement et magnifiques chœurs auto-assurés), La ballade des Jeux interdits (voix agréablement doublées dans le souffle, maîtrise totale, sensibilité, implication totale)et Nous voyageons de ville en ville (des Demoiselles de Rochefort) pour sa tonicité et sa belle énergie virile.



Rendez-vous au Cinéma est un bel album. On ne peut qu’être séduit par ces interprétations altières et harmonieuses. On sent que les Stentors, sans pour autant délaisser l’opéra, sont des amoureux de la belle chanson française. Ils sont la subtilité de donner à chacun de leurs albums une thématique. On a nos repères, chacune de ces bande-son nous rappelle des images, des émotions. Les plus âgés reverront immanquablement le minois de Brigitte Fossey dans Jeux interdits, les séniors seront de nouveau émus par le couple Ali McGraw-Ryan O’Neal de Love Story, d’autres le seront plus joyeusement par celui formé de Julia Roberts et Hugh Grant dans Coup de foudre à Notting Hill, et les plus jeunes re-frémiront à l’évocation du visage angélique de Jean-Baptiste Maunier dans Les Choristes. Il y en a pour toutes les générations, pour tous les goûts. Il ne manque plus que les chocolats glacés et le confort d'un fauteuil de cinéma pour apprécier à deux-cents pour cent la musicalité et la perfection vocale de cet album très réussi.

Deux hommes tout nus

Théâtre de la Madeleine
19, rue de Surène
75008 Paris
Tel : 01 42 65 07 09
Métro : Madeleine

Une pièce de Sébastien Thiéry
Mise en scène par Ladislas Chollat
Décors d’Edouard Laug
Costumes de Jean-Daniel Vuillermoz
Lumières d’Alban Sauvé
Vidéo de Nathalie Cabrol
Musique de Frédéric Nobel
Avec François Berléand (Alain Kramer), Isabelle Gélinas (Catherine Kramer), Sébastien Thiéry (Nicolas Priou), Marie Parouty (Dominique Franck ?)

L’histoire : Alain Kramer, avocat sérieux et mari fidèle, se réveille nu chez lui avec un de ses collègues de bureau. L’incompréhension est totale et aucun des deux hommes n’arrive à expliquer comment ils ont pu se retrouver dans cette situation. Quand la femme de l’avocat découvre les deux hommes dénudés dans son salon, Kramer invente n’importe quoi pour sauver son couple. Il est prêt à tout pour rétablir une vérité qui lui échappe. Où se trouve la vérité ? Dans le salon de Kramer ou dans son inconscient ?
Quand on fouille au fond de soi, sait-on jamais ce qu’on va trouver ?

Mon avis : Deux hommes tout nus est la cinquième pièce de Sébastien Thiéry que je vois (après Dieu habite Düsseldorf, Cochons d’Inde, Qui est Monsieur Schmitt ?, Tilt !). Et, une fois de plus, j’ai été complètement désorienté et emballé.
Sébastien Thiéry est un auteur unique. Il nous emmène dans un univers qui n’appartient qu’à lui, une sorte de no man’s land dans lequel nous n’avons plus aucun repère, où il n’y a aucun garde-fou, où notre cerveau, privé soudain de toute logique, se met à mouliner dans le vide. C’est une sensation particulière où le lâcher-prise est la seule façon de surnager. Car, avec son esprit tordu, il nous entraîne en totale immersion en Absurdie. Pendant plus d’une heure et demie, nous sommes en apnée. Et les seules bulles que nous émettons, sont des bulles de rire. On rit sans discontinuer du début à la fin. Et en plus, on rit de choses que l’on ne comprend pas. Amis cartésiens, laissez votre rationalité au vestiaire, elle ne vous servira strictement à rien au Théâtre de la Madeleine.

Sébastien Thiéry a ce don si personnel de construire toutes ses pièces sur les sables mouvants du non-sens. Et le pire, c’est que l’édifice qu’il érige est d’une solidité à toute épreuve. Sébastien Thiéry, C’est Dédale qui nous entraîne dans son labyrinthe pour nous y perdre. De quelle matière étrangère sont constituées ses neurones tant il a l’art de créer des situations totalement saugrenues qui nous captivent sans coup férir ?

La phrase qui pourrait synthétiser le mieux Deux hommes tout nus est prononcée par Alain Kramer vers la fin de la pièce. S’adressant à Catherine, son épouse, il lui lance un improbable : « Je mens pour que tu comprennes la vérité » !!! Et pourtant, prise dans le contexte, cette affirmation est irréfutable… Dès le début, à l’instar des deux hommes qui se retrouvent tout nus dans le même canapé d’un salon cossu des beaux quartiers, nous sommes dans le brouillard complet. Et nous allons y rester tout au long de ma pièce. Tout comme Alain et Nicolas. L’un comme l’autre vont désespérément chercher à expliquer l’inexplicable. Déjà qu’eux n’y comprennent rien, comment Catherine Kramer, en rentrant chez elle, va-t-elle pouvoir croire aux justifications qu’ils vont tenter de lui fournir ? Et, hélas pour eux trois, tout va aller de Charybde en Scylla.

Sébastien Thiéry a l’art d’imaginer des pièces qui permettent à ceux qui les jouent de se livrer à d’extraordinaires numéros d’acteurs. Ce fut le cas entre autres pour Patrick Chesnais, Richard Berry ou Bruno Solo ; et ça l’est encore pour François Berléand et Isabelle Gélinas. François Berléand nous offre un véritable festival. Il patauge et s’englue, dépassé et impuissant, dans une incompréhension absolue. Ses gestes, ses mimiques, ses silences, ses indignations, ses révoltes, sont d’une justesse incomparable. Je pense qu’à travers ce personnage d’avocat complètement paumé, il va achever de convaincre les quelques derniers détracteurs qu’il aurait pu avoir. Dans ce registre de l’absurde, il est comme un poisson dans l’eau, fût-elle passablement troublée. Plus ce qu’il vit lui échappe, plus il tente d’y trouver une solution. Il est un brillant avocat, que diable, il doit être capable de trouver les mots justes pour sa défense. Et bien, non… François est particulièrement excellent dans la scène où il téléphone à plusieurs personnes. Il se livre à un véritable sketch digne d’un one man show. C’est à pleurer de rire. Quel subtilité dans les variations !

Isabelle Gélinas est parfaite dans le rôle de l’épouse face à une énigme. Vingt-cinq ans d’une vie commune limpide et fluide qui reçoivent brutalement l’injection du liquide boueux de la turpitude. Pour la première fois, elle se retrouve confrontée au doute et au mensonge. Mais comment pourrait-il en être autrement quand on est en face d’une situation on ne peut plus concrète ? Isabelle Gélinas joue passe du  désarroi à la colère, de la compréhension à la condamnation, de la tendresse au dégoût. Elle surfe sur routes la palette des sentiments avec une précision achevée. Du grand art. Elle donne une réplique parfaite à ses deux partenaires masculins.

Photo : Laurencine Lot
Et puis il y a Sébastien Thiéry dans le rôle du second homme tout nu. D’abord, il a dû surprendre bien des spectateurs(trices) par son corps finement sculpté et harmonieusement musclé. Ce qui est plus agréable pour tout le monde lorsqu’on doit apparaître dans le plus simple appareil… Personnellement, j’ai toujours été enchanté par le jeu tout en finesse de l’auteur de la pièce. Et puis j’aime son timbre de voix très reconnaissable. Il n’a pas son pareil pour jouer les personnages étonnés, les insectes pris dans une toile d’araignée qu’il a poussé le vice à tisser lui-même autour de lui. Il forme avec François Berléand un tandem comme on les aime au cinéma et au théâtre. Ils sont parfaits.

Enfin, il faut également saluer la prestation incroyable de Marie Parouty dans un rôle relativement court, mais qui vaut son pesant de cocasserie. Complice de Sébastien Thiéry depuis une dizaine d’années – ils ont joué en semble Chez maman sur Canal+ et Dieu habite Düsseldorf -, elle sait parfaitement se fondre dans son univers loufoque. Je me demanderai toujours comment font les acteurs pour ne pas éclater de rire lorsqu’ils ont à interpréter des scènes aussi insensées. La séquence affectée à Marie Parouty dans la pièce en est un des moments les plus forts, et Dieu sait s’il y en a.

Vous l’aurez compris, Deux hommes tout nus est une pièce très, très réussie. On y rit tout le temps. C’est un exercice de style brillantissime avec une écriture au scalpel au service de situations totalement extravagantes. En plus, c’est une pièce très physique. La dépense d’énergie de chacun des trois principaux protagonistes est à l’aune de l’épaisseur du mystère qu’ils vivent.
On ne peut non plus encenser cette pièce sans évoquer la beauté du décor avec cette grande baie vitrée ouvrant sur des immeubles haussmanniens et sur la qualité de projections vidéo aussi distrayantes qu’esthétiques. Ah, ce travelling avant pour nous faire pénétrer dans le salon des Kramer !


Gilbert « Critikator » Jouin