mercredi 30 septembre 2015

Un certain Charles Spencer Chaplin

Théâtre Montparnasse
31, rue de la Gaîté
75014 Paris
Tel : 01 43 22 77 74
Métro : Gaîté / Edgar Quinet

Une pièce écrite et mise en scène par Daniel Colas
Décors de Jean Haas
Costumes de Jean-Daniel Vuillermoz
Lumières de Franck Thévenon
Musique originale de Sylvain Meyniac
Vidéo d’Olivier Bémer
Chorégraphie de Cécile Bon
Avec Maxime d’Aboville (Charles Spencer Chaplin), Béatrice Agenin (Hannah, une secrétaire), Linda Hardy (Oona, …), Benjamin Boyer (Sidney), Xavier Lafitte (Reeves), Adrien Melin (Hoover, Sennett, …), Coralie Audret (Paulette, …), Alexandra Ansidei (Mabel, danseuse, …), Thibault Sauvaige (Le Commandant, Ted, …), Yann Couturier (Jack, …)

Présentation : L’extraordinaire épopée de l’homme sans doute le plus populaire du XXème siècle, Charles Spencer Chaplin. Tour à tour drôle ou grave, une réflexion sur la liberté individuelle, sur l’humanisme et la tolérance, et les paradoxes du génie. « Charlot », un homme libre, un véritable citoyen du monde !

Mon avis : Décidément cette rentrée 2015-2016 nous réserve un sacré lot de très grands moments de théâtre. Un certain Charles Spencer Chaplin en fait hautement partie.
A travers une vingtaine de tableaux, Daniel Colas nous fait revivre la trajectoire unique du plus grand artiste du XXème siècle, Charlie Chaplin. Entre flashbacks et chronologie, il a mis la loupe sur des moments cruciaux de la vie professionnelle et privée de cette méga star planétaire. Nous ne sommes jamais désorientés car la présence d’un écran – cinéma oblige – lui permet d’afficher la date et le lieu de l’action que nous allons suivre.

Photo : J. Stey
Cette succession de scènes nous amène à découvrir à la fois ce qui a fait de Charlot le plus grand créateur comique de tous les temps et l’homme qu’il était en dehors des plateaux. On assiste ainsi à ses débuts dans le cinéma où ses incessantes propositions et sa forte personnalité enchantaient tout autant qu’elles posaient problème. Puis on voit sa notoriété grandir, s’internationaliser, ce qui lui permet d’obtenir rapidement sa liberté par rapport aux grandes firmes. Nous avons même droit, en live s’il vous plaît, au remake d’un slapstik de 1915, Charlot boxeur (un tableau drôle et savoureux)…
Ensuite, à travers le personnage de J. Edgar Hoover, qui synthétise à lui seul tous ses détracteurs, nous réalisons tout ce qu’il a pu subir en matière de rumeurs, d’accusations le plus souvent infondées, de jalousie… Au cours d’un formidable échange avec Paulette Godard, qui a partagé sa vie pendant près de dix ans, on en apprend énormément sur l’homme qu’il était dans l’intimité et sa dualité… En effet, ce génie du gag et de la comédie qui voulait « faire rire tout en donnant à réfléchir », n’était pas si drôle que ça, tant au travail que dans l’intimité. Exigeant, méticuleux, tyrannique, séducteur attiré par les (très) jeunes femmes, Daniel Colas brosse de lui un portrait juste et sans concession.

Photo : J. Stey
Charlie Chaplin étant un de nos contemporains, il était impossible de fictionner quoi que ce soit. Tout ce qui se passe, tout ce qui est dit dans ce spectacle a eu lieu et a été prononcé. C’est quasiment un documentaire sur la vie et l’œuvre de Charlot. Le résultat est une pure merveille.
La mise en scène est astucieuse et particulièrement efficace. On ne va qu’à l’essentiel sans s’encombrer de changements de décors lourds à gérer ou de mobilier superflu. Les costumes sont magnifiques et la musique qui ponctue les intermèdes apporte une valeur ajoutée.

Photo J. Stey
Mais, outre l’histoire captivante qui nous est contée, on est absolument éberlué par la prestation de Maxime d’Aboville dans le rôle titre. Il est au-delà de la performance, il est carrément dans le registre de l’exploit. A sa toute première apparition où il est de profil et sourit, sa ressemblance avec Chaplin est stupéfiante. Et, pendant toute la durée de la pièce, il EST Charlot. Son mimétisme est criant de vérité. Il atteint une telle perfection de jeu qu’il mériterait amplement de décrocher un second Molière.
Autour de lui, ses neuf partenaires ne sont pas mal non plus. D’autant qu’ils tiennent pratiquement tous plusieurs emplois. Adrien Melin est particulièrement épatant dans le double rôle de Mack Sennett et de J. Edgar Hoover. Béatrice Agenin est pleine de charme et d’élégance ; Alexandra Ansidéi est tonique et pétillante à souhait ; et Coralie Audret campe une séduisante Paulette Godard au caractère à la fois enjoué et trempé (pour moi la scène dans laquelle elle règle ses comptes avec Charlie – remarquablement dialogué – est un des moments forts de la pièce)… Et puis, il n’est pas injuste de dire qu’avec le rôle d’Oona, Linda Hardy a gagné ses galons de comédienne.


Gilbert « Critikator » Jouin

lundi 28 septembre 2015

La Dame blanche

Théâtre du Palais-Royal
38, rue de Montpensier
75001 Paris
Tel : 01 42 97 40 00
Métro : Palais-Royal / Bourse / Pyramides

Une pièce de Sébastien Azzopardi et Sacha Danino
Mise en scène par Sébastien Azzopardi
Décor de Juliette Azzopardi
Lumière de Philippe Lacombe
Costumes de Pauline Yaoua Zurini
Musique de Romain Trouillet
Magie de Kamyléon
Avec Arthur Jugnot (Malo Tiersen), Emma Brazeilles (Chloé et Rosalie), Anaïs Delva (Alice et Nina), Michèle Garcia (La Vieille), Réjane Lefoul (Céline), Sébastien Pierre (Alex), Benoît Tachoires (Victor), Charline Abanadès, Vincent Cordier, Jean-Baptiste Darozey

L’histoire : Cette nuit-là, Malo Tiersen n’aurait jamais dû prendre sa voiture. Il n’aurait jamais dû aller dans cette maison au milieu des bois. Il n’aurait jamais dû avoir cet accident…
Et vous, vous n’auriez jamais dû pousser la porte du Palais-Royal. Au théâtre, vous n’avez jamais eu peur… Jusqu’à ce soir.

Mon avis : Fan-tas-tique !!! Quel formidable moment on passe au théâtre du Palais-Royal ! La Dame blanche est LA pièce à voir absolument…
On est mis dans l’ambiance dès notre entrée dans le théâtre. Et ça continue lorsque nous sommes dans la salle… C'est-à-dire qu’avant même que le rideau se lève, nos nerfs titillés, nous sommes déjà conditionnés.

Délicat de parler de cette pièce sans en révéler tout ce qui en fait l’originalité. Tout y est mis en œuvre pour nous faire délicieusement frissonner. Y compris la musique qui ajoute au climat angoissant. Et puis, quelle inventivité dans la mise en scène et les effets spéciaux !
Les décors sont superbes. Comme ils sont pivotants, ils permettent de déplacer l’action en une fraction de seconde, donnant ainsi un rythme soutenu au déroulé de l’intrigue. La forêt est particulièrement inquiétante.


Grand lecteur de thrillers, je puis vous affirmer que celui-ci est remarquablement construit et bien ficelé. Son scénario, machiavélique à souhait, nous tient en haleine de la première à la dernière seconde. Tous les événements extérieurs surnaturels qui surviennent, ont pour but, non seulement de nous effrayer ou de nous surprendre, mais aussi de nous projeter dans la tête du héros, de nous faire partager ses cauchemars et comprendre le remords qui le ronge.
Ce héros, parlons-en. Arthur Jugnot accomplit dans cette pièce une performance exceptionnelle. Il est de tous les plans. Pris qu’il est dans un écheveau inextricable, il vit des situations terrifiantes. Impossible pour lui de se cantonner dans la demi-mesure. Il faut qu’il soit à fond en permanence, complètement investi. C’est un rôle fort, prenant, épuisant, jouissif. Un rôle comme on en voit au cinéma. Un rôle qui cumule un suspense digne d’Hitchcock et le gore de Brian de Palma.


N’insistez pas, je n’en dirai pas plus. Sachez néanmoins que la jeune femme qui se tenait devant moi ne cessait de faire des sauts de cabri sur son siège en poussant des petits cris d’effroi tant elle vivait certaines scènes et que, tout autour, les rires francs et jubilatoires succédaient aux rires nerveux. Le spectateur est littéralement pris à la gorge. Et à partie aussi car l’action déborde parfois du cadre de la scène pour se poursuivre dans la salle…

Si l’on est autant captivé c’est que l’histoire concoctée par le tandem Azzopardi/Danino est remarquablement écrite. Et si on est aussi accaparé par cette intrigue diabolique, pleine de rebondissements et d’effets visuels saisissants, c’est qu’elle est servie par une bande de comédiens réellement habités par leurs personnages. Tous… J’ai déjà dit combien la performance accomplie par Arthur Jugnot était prodigieuse. Mais s’il peut se montrer aussi convaincant dans le rôle de Malo, c’est que chacun de ses partenaires lui donne une réplique impeccable. Anaïs Delva et Réjane Lefoul, dans des registres très différents, sont parfaites. Sébastien Pierre, dans le rôle du collègue-ami apporte une note de fantaisie indispensable. Quant à Michèle Garcia et Benoît Tachoires, ils sont tout simplement époustouflants.


Très sincèrement, si vous aimez ressentir la peur sans vous sentir en danger (quoi que…), si vous aimez frissonner d’aise dans l’abri de votre fauteuil, si vous aimez être plus surpris que ce à quoi vous vous étiez préparés, si vous aimez rire de plaisir, soupirer de soulagement et partager avec vos voisins et les comédiens d’exquises sensations d’insécurité, précipitez-vous toute affaire cessante au théâtre du Palais-Royal. Vous ne serez vraiment pas déçus.


Gilbert « Critikator » Jouin

samedi 26 septembre 2015

Irma la Douce

Théâtre de la Porte Saint-Martin
18, boulevard Saint-Martin
75010 Paris
Tel : 01 42 08 00 32
Métro : Strasbourg Saint-Denis

Comédie musicale d’Alexandre Breffort
Musiques de Marguerite Monnot
Arrangements de Gérard Daguerre
Mise en scène de Nicolas Briançon
Direction musicale de Vincent Heden
Costumes de Michel Dussarat
Décors de Jacques Gabel
Lumières de Gaëlle de Malglaive
Chorégraphies de Karine Orts
Avec Lorànt Deutsch (Nestor), Marie-Julie Baup (Irma), Nicole Croisille, Andy Cocq, Olivier Claverie, Fabrice de La Villehervé, Jacques Fontanel, Valentin Fruitier, Laurent Paolini, Claire Pérot, Bryan Polach, Pierre Reggiani, Loris Verrecchia, Philippe Vieux

L’histoire : Nestor, un titi parisien dans toute sa splendeur, tombe fou amoureux de sa protégée, Irma. Rongé par la jalousie de savoir sa douce en galante compagnie chaque nuit, Nestor va utiliser tous les stratagèmes pour qu’Irma ne soit plus qu’à lui et rien qu’à lui, peu importe la prix à payer…

Mon avis : Pas facile de reprendre Irma la Douce presque soixante après sa création (elle est restée quatre ans à l’affiche), pas facile pour Marie-Julie Baup et Lorànt Deutsch de succéder à Colette Renard et Michel Roux… En effet, les plus anciens d’entre nous ont toujours en tête les interprétations gouailleuses et habitées de Colette Renard.
Pour ce qui est de Marie-Julie, elle s’en sort haut-la-main parce qu’elle est restée tout simplement elle-même. Elle crée ainsi une autre Irma, tout aussi attachante, voire un tantinet plus policée ; peut-être plus sensible aussi… Quant à Lorànt, il est irréprochable en Nestor Le Fripé. Il apporte au marlou enamouré sa tchatche de titi parisien et autant de légèreté que de profondeur… En tout cas, le couple Irma-Nestor fonctionne à ravir.

Cette comédie musicale, avec musiciens en live (piano à bretelles en tête), est très visuelle. Elle véhicule le charme un peu désuet du Paris du début du vingtième siècle, du Paris des Halles avec sa faune haute en couleurs composée de souteneurs en costard croisé, galure mou, limace et étrangleuse, et de michetonneuses aguichantes. Eh oui, dans Irma la Douce, on jacte l’argot de Pantruche ! Ce qui ajoute encore au « charme désuet » que j’évoque un  peu plus haut.

La pièce se divise en deux parties très distinctes. La première est intimiste. Elle se déroule dans un petit périmètre entre le bar de nuit de Maman (Nicole Croisille) et la chambrette de Nestor transformée en nid d’amour pour nos deux tourtereaux. C’est la vie de quartier. Les macs tapent le carton en s’envoyant des vannes pendant que leurs tapins sont au turbin pour leur ramener l’artiche. C’est un climat plutôt bon enfant, idéalisé, enjolivé, à cent lieues de ce que devait être la réalité (surtout pour les filles). Cette première partie nous permet d'abord de préciser les caractères d’Irma et de Nestor. Irma, c’est une poulbote. Elle vient de la rue, elle y travaille. Même si elle ne se laisse pas marcher sur les pieds, même si elle est la meilleure gagneuse du quartier (les caves – les clients – font la queue devant sa porte), elle a gardé une certaine candeur, une vraie ingénuité. C’est une femme-enfant. En dépit de son « métier », elle a su garder une âme pure. Raison pour laquelle, elle est tout à fait prédisposée à vivre une histoire d’amour absolument romantique.
Las, cette jolie histoire va se gâter à cause de la jalousie maladive de Nestor qui va inventer un stratagème complètement tordu pour se réserver à lui seul les faveurs de sa belle. Stratagème qui va, évidemment, se retourner contre lui et qui va le plonger dans les affres d’un drame surréaliste.

La deuxième partie, elle, est un joyeux fourre-tout. Après un procès carrément burlesque (c’est le moment le plus hilarant du spectacle), imaginez qu’on voit arriver sur scène des bagnards, une pirogue, des palmiers, des bons sauvages et même… des vahinés ! On est loin du (bas) ventre de Paris… C’est un grand n’importe quoi qui se termine en apothéose avec une savoureuse parodie de la Nativité.


Avec ses deux actes si dissemblables, cette pièce laisse une impression bizarre. Il y a de l’émotion (souvent), du rire (beaucoup), de superbes tableaux. Les personnages sont attachants et pour le moins pittoresques. Mais l’aspect suranné l’emporte. On a l’impression de sucer un bonbon à la naphtaline… La mise en scène, inventive et punchy de Nicolas Briençon n’y est pour rien. C’est le livret – donc l’histoire – qui est comme ça. La tragi-comédie très humaine du premier acte se métamorphose en farce bigarrée après l’entracte. Pas évident à gérer.

Ce spectacle mérite néanmoins une note supérieure à la moyenne. Le choix du couple Baup/Deutsch est un pari gagné. La présence de Nicole Croisille, avec sa dégaine de dame qui a tout vu et qui est revenue de tout mais qui déborde encore d’amour pour ceux de son monde interlope, avec ses commentaires savoureux, épicés, et hauts en images, est une valeur ajoutée. Il y a de jolies trouvailles en matière d’effets spéciaux (particulièrement la scène du miroir) et de bons numéros de music-hall. La scène du tribunal avec président halluciné, avocat de la défense zézayant et procureur condescendant est un grand moment de délire…
En conclusion, il faut aborder ce spectacle avec bienveillance. D’abord parce qu’on devine tout le travail accompli en amont pour obtenir un aussi bon résultat. Ensuite, il faut applaudir la performance artistique de Marie-Julie Baup, absolument épatante et émouvante et saluer la prestation de Lorànt Deutsch qui s’en sort plutôt pas mal en poussant la chansonnette.
J’ai également apprécié la qualité des textes des chansons aux rimes (très) riches et leurs mélodies que je me suis surpris à fredonner encore deux jours plus tard…


Gilbert « Critikator » Jouin

jeudi 24 septembre 2015

Avanti !

Théâtre des Bouffes Parisiens
4, rue Monsigny
75002 Paris
Tel : 01 42 96 92 42
Métro : Quatre Septembre / Pyramides / Opéra

Une comédie de Samuel Taylor
Adaptée par Dominique Piat
Mise en scène par Steve Suissa
Lumières de Jacques Rouveyrollis
Décor d’Ivan Maussion
Costumes de Hervé Delachambre
Avec Francis Huster (George Ben Clairborne), Ingrid Chauvin (Alison Miller), Thierry Lopez (Baldassare Pantaleone, dit Baldo), Alice Carel (Diane Clairborne), Romain Emon (John Wesley), Toni Librizzi (Bruno)

L’histoire : A Rome, Georges, un businessman américain puritain, et Alison, une jolie comédienne anglaise, se lancent sur les traces de leurs parents décédés dans un accident de voiture. De réseaux Internet bloqués en bureaux aux horaires décalés, de cercueils volés en chapelles napolitaines, nos héros auront bien du mal à retrouver leurs chers disparus… Mais par la grâce d’un ludion diabolique nommé Baldo, qui incarne à lui seul tout le charme et l’humour italiens, ils découvriront une nouvelle façon d’appréhender la vie…

Mon avis : Vous aimez le cinéma ? Vous aimez les comédies romantiques dites « à l’américaine » ? Alors Avanti ! est une pièce pour vous. En effet, son traitement, son esthétique, son atmosphère et, bien sûr, son couple vedette, sont tout à fait dignes du septième art. Tout y a été étudié pour vous faire sourire benoîtement et rêver dans la tiédeur romaine avec des airs de mandoline dans la tête…
Le décor, déjà, vous sort de l’ordinaire : nous sommes dans la suite royale d’un palace romain. Une imposante porte vitrée donnant sur une terrasse s’ouvre sur la ville sous un ciel insupportablement bleu azur. Nous baignons dans le grand luxe. Il suffit d’ailleurs de découvrir l’élégance et le maintien des trois premiers personnages qui se présentent à nous pour le vérifier. Nous sommes dans la high society.
Et lorsqu’Ingrid Chauvin fait son apparition, le doute n’est plus permis. On ne peut plus s’empêcher de penser aux couples mythiques du cinéma hollywoodien des années 50/60 du genre Gregory Peck et Audrey Hepburn dans Vacances romaines. Nous sommes en plein dans ce registre. Ce titre aurait pu parfaitement coller au thème de la pièce. Mais Avanti ! – on le comprendra plus tard – est peut-être encore plus judicieux.


Francis Huster en chef d’entreprise austère, limite psycho-rigide qui découvre soudain l’amour passion, est impeccable. Quant à Ingrid Chauvin, elle éclabousse cette charmante histoire de son extrême féminité. Elle a vraiment tout pour elle : silhouette irréprochable, fraîcheur, spontanéité. On comprend sans problème que George Clairborne soit conquis par cette joie de vivre, cette liberté qui sont aux antipodes de son éducation puritaine. Sincèrement, ce rôle d’Alison Miller devrait compter dans la carrière d’Ingrid Chauvin car elle nous fait découvrir une facette de sa personnalité qu’on n’avait pas encore trop vu : la fantaisie  naturelle. Combien d’hommes dans la salle échangeraient volontiers leur place pour celle de Francis Huster tant elle est la sublime incarnation de l’éternel féminin !


Pourtant, le succès de pièce – car elle va connaître un grand succès – ne se limite pas au charisme indéniable du couple Huster/Chauvin. Celui qui, grâce au bouche à oreille, va faire exploser le box office, c’est Thierry Lopez dans le rôle de Baldo… C’est la
cinquième fois que je le vois jouer (Le songe d’une nuit d’été, Doris Darling, Divina, Georges et Georges) et son originalité et son maintien m’avaient attiré l’œil et amusé. Mais là, il atteint des sommets. Il est le deux ex machina de la pièce. Sans lui, il n’y aurait pas d’histoire. Il est tout à la fois : le serpent tentateur du jardin d’Eden, Cupidon, un ange gardien, Cagliostro, Machiavel… Il a l’aisance, le charme, la faconde italiennes. A l’abri de son sourire ravageur, il est tour à tour enjôleur, baratineur, narcissique, sans gêne et tellement persuasif. Et quelle façon de bouger ! Il possède l’agilité et la légèreté d’un elfe, dons qu’il doit sans doute à des années de danse… Bref, Thierry Lopez est irrésistible. Il nous séduit, il nous irrite, il nous enchante. Dès qu’il apparaît sur scène on sait qu’on va vivre un grand moment de comédie.

Avanti ! est donc une fort jolie pièce pleine de charme et de romantisme. Et la mise en scène de Steve Suissa, réglée au cordeau, cinématographique, élégante et légère, y est pour beaucoup.


Gilbert « Critikator » Jouin

mercredi 23 septembre 2015

Axelle Laffont "Hypersensible"

Théâtre du Petit Saint-Martin
17, rue René Boulanger
75010 Paris
Tel : 01 42 08 00 32
Métro : Strasbourg Saint-Denis

Ecrit et interprété par Axelle Laffont
Mis en scène par Charles Templon

Présentation : Après La Folie du Spectacle, Son premier one woman show, Axelle Laffont dans un nouveau seule en scène, Hypersensible : « Je voulais revenir dix avant plutôt que dix ans après, mais pour de sombres raisons d’’espace-temps, ça n’a pas été possible »…

Mon avis : Pas facile à synthétiser ce show – car c’en est un – tant il part un peu dans tous les sens. Devant une salle comble, emplie de trentenaires et de quadras bobos assurément imprégnés de la culture Canal+ qui ont quitté Saint-Germain, le Marais ou Neuilly pour se retrouver du côté de Strasbourg Saint-Denis, donc une salle acquise, Axelle Laffont nous entraîne dans un spectacle pour le moins effervescent dont, surtout, il ne faut pas manquer le début…

Avec un débit torrentiel et une gestuelle survoltée, elle nous propose un spectacle hybride, mi stand-up, mi-sketchs. Changeant de voix pour incarner des dialogues à deux personnages, balançant sa chevelure pour affirmer son esprit libre et sauvage, prenant des poses langoureuses ou suggestives, elle occupe la scène avec une incroyable vitalité.
A la mi-spectacle, sur mon carnet de notes, j’avais entre autres inscrit le mot « extravertie » tant elle ne s’impose aucune limite. Or, vers la fin, c’est elle-même qui se définit comme étant « hypersensible » (titre de son seule en scène) ET « extravertie ». Deux termes a priori inconciliables mais qui, à la réflexion, la qualifient parfaitement… En effet, derrière son exubérance et son goût immodéré pour la provocation, il ne faut pas gratter longtemps pour deviner une profonde vulnérabilité. C’est donc pour la masquer et s’en protéger qu’elle adopte ce comportement d’amazone impétueuse. Ce n’est d’ailleurs pas innocent si elle s’affiche masquée et couverte d’une cape. Axelle porte une panoplie à la fois physiquement et moralement. Son personnage tapageur n’est qu’un trompe-l’œil. Je subodore que, dans la vraie vie, elle n’est pas une jeune femme si assurée et si insouciante que cela.


Il faut donc essayer de lire la plupart de ses propos entre les lignes. Axelle Laffont aborde plusieurs thèmes, mais le plus dominant repose sur les rapports hommes-femmes. « Rapports » dans tous les sens du terme. A grand renfort d’images osées et d’attitudes plus explicites qu’équivoques, elle parle sexe, souvent crûment, de ses ex, des soirées unisexe, des réseaux sociaux, de ces jeux improbables qui peuvent survenir en fin de soirée, de la rupture amoureuse avec, en corollaire, l’aspect éphémère de l’amour…
Personnellement, trois sketchs m’ont particulièrement amusé : celui où, l’espace d’un instant, elle se métamorphose en homme et en adopte les comportements les plus parodiquement « virils » ; celui où elle analyse la difficulté à vivre en couple (ça sent fortement le vécu) ; et celui où elle ironise, avec une totale mauvaise foi qui suinte la jalousie et le regret, sur les filles de 20 ans.

Tout au long de son show, outre son énergie dévastatrice, Axelle Laffont fait preuve de grandes qualités de comédienne et se son aptitude à camper des personnages. Mais ça, on le savait déjà.
Sinon, je n’ai pas vraiment adhéré à tout. Je me suis senti parfois largué (le sketch sur les réseaux sociaux est une litanie de termes techniques pour geeks exacerbés), parfois pas concerné (le sketch sur les jeux de fin de soirée n’est qu’une fumeuse surenchère dans le scabreux), sur ma faim (le sketch intitulé « le décalage de le vie des gens connus » est une super idée mais elle n’est pas du tout ou mal exploitée), et perplexe avec le sketch concernant un certain Jean-Jacques…
Pour conclure, j’estime que Hypersensible s’adresse à un public vraiment ciblé, pour ne pas dire
« branchouille ». Axelle Laffont (« X »elle Laffont ?) est la grande prêtresse d’une chapelle Sextine dont les fidèles sont décrits dans le début de ce papier. En tout cas, elle se donne à fond et ne boude pas son plaisir (communicatif) de se retrouver enfin sur scène.


Gilbert « Critikator » Jouin

mardi 22 septembre 2015

Chimène Badi "Au-delà des maux"

Polydor / Universal Music


Dans le sixième et nouvel album de Chimène Badi, tout est dans le titre : Au-delà des maux
Après l’avoir (bien) écouté, j’ai compris que cet opus était pour elle un album-vérité, un album charnière par lequel il lui fallait impérativement passer.
Chimène avait des choses à dire, à confier, à partager. Des choses qu’elle avait ébauchées dans l’album Laisse-les dire, mais là, elle va beaucoup plus loin. Au-delà des maux correspond à un besoin, à une nécessité vitale. Il est très personnel, intimiste mais jamais larmoyant ou compassionnel. Visiblement, elle est déjà au-delà de la thérapie. Quand on peut s’exprimer ainsi, avec autant de lucidité et de sincérité, c’est le plus gros du travail a déjà été fait en amont. Entourée de ses auteurs, elle a ouvert le lourd bagage qui l’encombrait, elle en a extrait tout ce qui pouvait s’apparenter à du passif pour le mettre au grand jour et y faire un sort une bonne fois pour toutes.

Je suis convaincu que cet album va constituer un palier dans la carrière de Chimène Badi. Totalement libérée, débarrassé de toute scorie, elle va désormais pouvoir se consacrer entièrement à la musique qu’elle aime. Ça nous promet de jolis moments en perspective…
Au-delà des maux est l’album d’une jeune femme de 33 ans qui est debout, la tête haute, le regard fier et digne. Une battante, quoi !

Qu’y a-t-il au juste dans cet album ? Chimène, par auteurs interposés, y raconte les quatre dernières années qu’elle a vécues. Elle évoque sans détour une rupture amoureuse (De quoi on se souvient, Qui parle d’elle) et elle va même plus loin en analysant comment on parvient à la gérer et à la dépasser (Point final). Avec ces trois titres qui pourraient s’emboîter, on en a fait le tour. De ses douleurs intimes, de son cheminement pour s’en sortir et cicatriser, elle nous livre quelque chose d’universel…
Suite logique et inévitable de la séparation, on se retrouve Seule, un état remarquablement décrit par les mots de Zaho, mais qui en tire néanmoins quelque chose de positif…


Vous l’aurez compris cet album est émaillé de témoignages et d’épreuves personnels. Dans Au-delà des mots, Chimène évoque cette dramatique période au cours de laquelle elle avait complètement perdu sa voix et qui se résume en une magnifique déclaration d’amour à la chanson… Dans Personne, une des plus belles chansons de cet opus, signée du tandem Yann Guillon/Emmanuel Moire, elle relate le fait qu’elle n’a pas toujours été maîtresse de ses volontés artistiques et qu’aujourd’hui, plus personne ne lui dictera ses choix… Elle traite aussi une bonne fois pour toutes ses problèmes de surpoids (Ça ne regarde que moi). Un complexe qu’elle relate dans Ballerine, clin d’œil malicieux à sa participation à Danse avec les Stars.

Dans L’usine, dont il faut souligner l’habileté des arrangements à retranscrire une ambiance digne des Temps Modernes, elle raconte la perte d’emploi de sa mère. Comme ce genre de situation est hélas partagé, Chimène Badi pense aussi aux autres. Ces thèmes altruistes donnent le ton à Elle vit, qui parle d’une SDF qui l’avait émue dans sa jeunesse, dans ces Retardataires qui sont des laissés pour compte du système et dans Pour tous les hommes, un superbe gospel, qui est un appel au partage, à la solidarité…

En conclusion, Au-delà des maux est un bel album de chanson française. Chimène Badi y confirme qu’elle possède une signature vocale très personnelle. Mais il comporte en outre cette dose d’émotion qui émane du vécu de l’artiste et de sa volonté de se sortir métamorphosée et grandie de toutes ses épreuves passées.


Gilbert « Critikator » Jouin

lundi 21 septembre 2015

ça n'arrive pas qu'aux autres

Café de la Gare
41, rue du Temple
75004 Paris
Tel : 01 42 78 52 51
Métro : Rambuteau / Hôtel de Ville

Une comédie de Nicolas Martinez et Benoît Moret
Mise en scène par Nicolas Martinez et Benoît Moret
Scénographie de Virginie Destiné
Chorégraphies de Karine Orts-Briançon
Costumes de Bénédicte Defitte
Lumières de Jean-Luc Chanonat
Avec Ariane Boumendil (madame Moret), Nicolas Martinez (monsieur Moret), Benoît Moret (monsieur Marty), Pascale Oudot (madame Marty)

Présentation : Tout est allé très vite. C’était un mardi. Il était 20 h 00. Ils étaient venus visiter cette maison. Personne n’aurait pu prévoir ce qui s’est passé.
Comment l’alchimie entre quatre personnages peut-elle transformer une simple visite immobilière en un véritable cauchemar ?

Mon avis : Une collègue journaliste m’avait chaudement recommandé cette pièce. Ensuite, j’ai lu des critiques de spectateurs plus qu’élogieuses, pour ne pas dire dithyrambiques, sur le site de BilletRéduc. C’est donc plutôt excité que je me suis rendu au Café de la Gare pour découvrir cette pièce annoncée comme « déjantée », « délirante », « dingue », « haletante »… Tout ce que j’aime, quoi ! En plus, la file d’attente qui s’étirait jusque sur le trottoir de la rue du Temple était annonciatrice de succès. Effectivement, la salle était pleine à craquer lorsque le rideau s’est levé sur la salle de séjour d’un petit pavillon normand.

Une heure et demie plus tard, j’étais perplexe, désemparé. J’avais à peine ri et, surtout, j’essayais de re-tricoter les raisons qui avaient provoqué mon manque quasi total d’adhésion.
Le postulat de départ de la pièce et certains de ses ressorts sont pourtant efficaces. Mais qu’est-ce qui a provoqué, à mes yeux, ce grippage dans les rouages ? Toutes les pièces du puzzle sont en place, mais elles ne s’emboîtent pas.

Voyons d’abord ce qui est positif. Les quatre comédiens sont absolument irréprochables. Ils se livrent sans compter avec une incroyable débauche d’énergie. Les quatre caractères, très différents, sont plutôt bien dessinés. Les antagonismes qui se révèlent peu à peu entre les deux couples composent des éléments très forts en matière de comédie, particulièrement leur différence de niveau social. En dépit de tels ingrédients, l’alchimie ne prend pas.


Le comique de répétition, trop lourd et prévisible, ne fonctionne pas (par exemple « le bout »). Le personnage de monsieur Marty, parano et cyclothymique, est trop outré. Certains de ses comportements sont incompréhensibles. Il y a des longueurs dans la première partie. Ce qui aurait pu être une excellente parodie d’un bouquin de Stephen King, genre Misery, se réduit à une sorte de thriller graveleux et surréaliste… Les annonces à la télévision de l’existence d’un tueur en série dans la région arrivent comme un cheveu dans la soupe. La première nous prépare à un suspense, mais la seconde, en nous apprenant son arrestation, fout tout par terre puisqu’elle anéantit brutalement notre attente… Quant à la fin, elle m’a laissé sur ma faim.
Bref il y a trop d’incohérences dans cette pièce, trop d’approximations, pour qu’elle nous apparaisse plausible. J’adore les grains de folie ou le burlesque lorsqu’ils reposent sur un fond de crédibilité. Ici, nous avons droit à une succession de scènes qui deviennent de plus en plus improbables. J’avoue que j’ai très vite décroché en dépit de l’ardeur des comédiens qui, je le répète, sont vraiment à fond dans leurs personnages.

Je suis convaincu que ce n’est qu’un problème d’écriture. Il faudrait simplement resserrer quelques boulons, gommer certaines facilités complaisantes, éradiquer les illogismes, bref, traiter cette histoire qui pourrait tenir la route (et en haleine) avec un esprit un tantinet plus cartésien ; alors, la sauce prendrait.
Maintenant, peut-être suis-je trop exigeant. En effet, partout autour de moi, les gens hurlaient de rire, tapaient des mains, ovationnaient. Ce qui signifie qu’il y a un public pour ce type de farce et que le bouche à oreille fonctionne favorablement. Ce n’est donc pas par ce que ça ne m’a pas plu que je dois en dégoûter les autres…


Gilbert « Critikator » Jouin