mercredi 23 décembre 2015

La fille de son père

Théâtre de L’Archipel
17, boulevard de Strasbourg
75010 Paris
Tel : 01 73 54 79 79
Métro : Strasbourg Saint-Denis

Une comédie de Bruno Chapelle et Camille Saféris
Mise en scène par Bruno Chapelle
Avec Bruno Chapelle (Claude), Pascale Michaud (Jennifer), Camille Saféris (Thierry Flach), Marie-Aline Thomassin (Patricia de Personne), Olivier Yéni (de Personne)

Présentation : La fille de son père est un vaudeville sur l’ascenseur social, un Feydeau à la sauce d’aujourd’hui.
Jennifer rêve de faire de la télé, mais quand on est la fille de personne, ce n’est pas gagné ! Heureusement, le hasard et les quiproquos font parfois bien les choses… et, paradoxalement, c’est la fille d’un certain « Personne » qui va permettre à Jennifer de devenir quelqu’un… mais ça c’est trop difficile à expliquer.

Mon avis : Franchement, en me rendant au théâtre de L’Archipel à pas comptés, je craignais une petite arnaque. En effet, je savais que sous le titre de La fille de son père se cachait en réalité une pièce que j’avais vue il y a sept ans qui s’appelait alors Merci Jean-Claude. J’appréhendais donc la présentation d’un plat réchauffé…
Or, passées les dix premières minutes, j’ai complètement oublié la première version pour suivre sans déplaisir les péripéties survoltées de ce quintette au jeu parfaitement rôdé. Bon, d’accord, il ne faut pas être trop difficile sur la recherche de réalisme dans un scénario qui ne repose que sur un patronyme qui prête aisément à l’ambiguïté : Personne. C’est effectivement facile de jouer avec ce nom. A partir de là, les quiproquos abondent.

C’est la folle énergie déployée par les cinq comédiens et leur investissement total à tenir le cap de leurs personnages qui a annihilé en moi toute réticence. Une fois qu’on a digéré et oublié la grosse ficelle du vocable « Personne », on s’aperçoit que cette pièce en dit long sur les mœurs, non seulement du petit monde de l’audiovisuel, mais aussi sur les turpitudes de l’âme humaine en général. Ce qui est intéressant, c’est de découvrir les ressorts psycholiques sur lesquels les différents protagonistes vont rebondir.
Thierry Flach est arriviste, opportuniste, veule jusqu’à l’obséquiosité… Monsieur de Personne est affairiste, arrogant, cassant mais, sous ce vernis que ripoline le pouvoir, se cache un faible et, surtout, un pervers… Jennifer, elle, elle est cash. C’est une ambitieuse qui est prête à tout pour parvenir à ses fins, y compris en (ab)usant de ses charmes… Patricia, de son côté, est motivée par sa haine et son mépris envers son père. Intelligente et fine mouche, elle se sert opportunément de la situation pour régler ses comptes… Quant à Claude, l’artisan, il est la mouche du coche, le trublion qui, en se mêlant de tout, va amplifier les malentendus et la discorde.

Dans l’esprit et dans le rythme soutenu de la pièce, on pense inévitablement à une comédie de boulevard. Les portes, et même les fenêtres, tiennent une place considérable. Les incompréhensions et les rebondissements s’enchaînent à toutes vitesse, dans une loufoquerie assumée, les traits de caractères sont exacerbés… On est dans un monde de dingues.

Si cette pièce peut recevoir l’aval du public, elle le devra avant tout à ses comédiens. Chacun, faisant fi de tout sens du ridicule, est à fond dans son personnage. La seule finalité est de faire rire. Et, dans ce domaine, c’est réussi car ils sont tous les cinq vraiment gratinés. Ce ne doit pas être si évident de jouer sérieusement des individus aussi déjantés.


Gilbert « Critikator » Jouin

samedi 19 décembre 2015

Une nuit au Grévin

France 5
Diffusions :
-          Dimanche 20 décembre à 22 h 35
-          Dimanche 27 décembre à 15 h 35

Un documentaire-fiction réalisé par Patrice Leconte
Directeur de la photographie : Jean-Marie Dreujou
Ingénieur du son : Paul Lainé
Monteuse : Joëlle Hache
Avec Albert Delpy (le quidam), Talid Ariss (Thomas), Charles Berling (le narrateur)

L’histoire : Afin de découvrir les secrets du Grévin, le jeune Thomas décide de se laisser enfermer, l’espace d’une nuit, dans le célèbre musée…

Mon avis : En tournant ce film - car c’est autant un film qu’un documentaire -, Patrice Leconte a réalisé un rêve d’enfant : jouer au passager clandestin le temps d’une nuit pour s’offrir un voyage onirique dans le temple des célébrités, de l’Histoire et de la magie, le Grévin. Ce n’est pas Leconte des mille et une nuits, mais celui d’une seule nuit, une nuit fantasmagorique, mystérieuse, étrange, mais également pleine de jolies surprises et, surtout, formidablement instructive.


Thomas, 11 ans, qui incarne Patrice Leconte enfant, se laisse enfermer un soir dans le musée. Il a toute une nuit devant lui pour en découvrir les arcanes. Mais le Grévin n’est pas un endroit comme un autre. On peut y faire des rencontres inattendues, mais toujours bienveillantes. Bien sûr, il ne faut pas se faire surprendre par une ronde. Si vous dégagez des ondes positives, alors toutes les folies sont permises. D’aimables fantômes peuvent vous tenir compagnie un instant, le Palais des Mirages s’anime soudain rien que pour vous, l’Académie du Grévin vous invite à sa table pour vous faire participer à la sélection des prochaines personnalités, les différents ateliers vous livrent tous les secrets de fabrication des fameuses statues de cire, et vous aurez même le rare privilège d’assister aux séances de pose de quelques personnalités…


Cette « fiction documentarisante » a tous les ingrédients pour séduire le plus grand nombre. D’abord, on a tous un peu fantasmé sur l’interdit que brave le jeune Patrice/Thomas. Ce qu’il va vivre l’espace d’une nuit est à la fois une aventure et un apprentissage. On y répond à toutes les questions que l’on peut se poser sur le Grévin. On s’aperçoit que ce musée est une énorme machine aux nombreux rouages ; mais aussi que cette usine à rêves fait appel à un formidable investissement humain. Il y a ceux qui pensent et qui projettent et ceux qui réalisent. Tous ces maillons sont interdépendants les uns des autres.


Servi par des images particulièrement soignées, étayé par de rares documents d’archives, ce film est une superbe vitrine pour le Grévin. Lorsqu’il se termine, on n’a qu’une envie : courir sur les Grands Boulevards, au numéro 10 du boulevard Montmartre, pour s’offrir un petit voyage enchanteur avec un regard et une âme d’enfant.


Gilbert « Critikator » Jouin

mercredi 16 décembre 2015

Madiba, le Musical

Le Comédia
4, boulevard de Strasbourg
75010 Paris
Tel : 01 42 38 22 22
Métro : Strasbourg Saint-Denis

A partir du 21 janvier 2016

Spectacle musical de Jean-Pierre Hadida et Alicia Sébrien
Mis en scène par Pierre-Yves Duchesne
Chorégraphies de Johan Nus
Lumières et scénographie de Sébastien Lanque
Direction vocale de Stéphane Métro
Direction musicale de Kevin Jubert
Avec James Noah (Nelson Mandela), Juliette Behar (Helena Van Leden), Manu Vince (William Xulu), Jean-Luc Guizonne (Sam Onatou), Falone Tayoung (Sandy Xulu), Roland Karl (Peter Van Leden), Lunik (Le narrateur)…

Présentation : Jamais un homme n’a été aussi présent pendant son absence. Nelson Mandela est resté 27 ans prisonnier, isolé, loin des siens mais si proche de la cause qu’il défendait…
Pour lui rendre hommage, ce spectacle musical retrace l’histoire d’amour, au départ impossible, de deux êtres qui, dans la lumière de Mandela, vont combattre pour leurs idéaux…
Leur histoire va s’inscrire dans une des plus belles pages de l’humanité.

Mon avis : Le 14 décembre a été présenté sur la scène du Comédia un show case destiné à annoncer la prochaine programmation dans cette salle (21 janvier 2016) du spectacle musical Madiba.
A l’issue des speechs liminaires de ses auteurs, Jean-Pierre Hadida (Livret et musiques), Alicia Sébrien (Livret) et de son metteur en scène, le sémillant Pierre-Yves Duchesne, la troupe, présente en son entier, nous a dévoilé quelques chansons et tableaux extraits de ce spectacle.


On ne pouvait rêver meilleure entrée en matière que l’interprétation en zoulou de l’hymne national d’Afrique du Sud, Nkosi Sikelel’iAfrika. On est tout de suite dans l’ambiance. Une ambiance aussi recueillie que fervente et pleine de dignité… Puis Lunik, le narrateur de cette histoire divisée en trois époques principales, slameur et rappeur, est venu scander ses mots de révolte que des danseurs rythmaient en frappant des chaises sur le sol. Effets sonore et visuel garantis !

Ensuite, nous avons découvert Soweto, une superbe chanson magnifiée par une chorégraphie particulièrement athlétique. Et le show s’est clôturé avec un de ses titres majeurs, Freedom (Madiba), une chanson qui mélange très harmonieusement le gospel et le rap… Un sans faute !


En toute objectivité, je pressens que Madiba, le Musical, va être un grand et beau spectacle. Tous les ingrédients sont réunis pour que cette comédie musicale soit un succès : jolies mélodies, rythmes variés, chants tribaux et modernes, chorégraphies originales, costumes chatoyants, héros charismatiques. En fait, pour synthétiser, vous allez assister à une sorte de Roméo et Juliette à la sauce métissée. Mais un Roméo et Juliette qui, légitimé et adoubé par la figure tutélaire de Nelson « Madiba » Mandela, un des plus grands hommes du vingtième siècle, a toutes les chances de connaître une happy end.
Enfin, un petit mot pour souligner l’inventivité des décors : ce seront des dessins qui prendront naissance et couleurs au fur et à mesure de l’action. Ça, c’est du jamais vu… C’est une idée ingénieuse pour illustrer à la fois naïvement et artistiquement la beauté et la variété de cette « nation arc-en-ciel ».


Gilbert « Critikator » Jouin

lundi 7 décembre 2015

Je suis né le jour de mon anniversaire

A la Folie Théâtre
6, rue de la Folie Méricourt
75011 Paris
Tel : 01 43 55 14 80
Métro : Saint-Ambroise

Une pièce de Thierry Mourjan
Mise en scène par Thierry Mourjan et Christine Casile
Musique de Thierry Mourjan
Avec Maud Imbert

Vendredi et samedi à 19 h 30 (jusqu’au 5 mars 2016)

Note d’intention : « Je suis né le jour de mon anniversaire »… ou les interrogations humoristiques et candides d’un fœtus qui hésite à venir au monde.
Il bénéficie d’une position unique – elle ne se représentera plus – pour engager une réflexion sur la liberté, sa liberté de « naître ou ne pas naître… »
Mais dispose-t-il réellement des libertés ? Peut-il se permettre, comme il l’envisage, de ne pas « donner suite » ? Est-il seul en cause dans cette prise de décision ?
Il pressent, à juste titre, qu’il ne peut rester éternellement dans cette bulle qui le protège et son intuition lui laisse supposer que selon l’espèce à laquelle on appartient, son lieu de naissance, etc…, la vie peut prendre des tournures bien différentes.
Fort de son (in)expérience, le fond de sa pensée pourrait se résumer ainsi : « le jeu en vaut-il bien la chandelle ? »

Mon avis : Le décor est tout blanc. La tenue de scène de l’artiste est blanche elle aussi. Cette option n’est pas anodine ; elle fait sens : nous nous trouvons en fait face à la première page blanche et vierge du Grand Livre de la Vie. Après, cette fameuse vie va colorier notre décor et nous-mêmes de différentes teintes plus ou moins gaies, plus ou moins sombres. Mais ça, ce sera après…
Derrière le truisme, au demeurant plaisant, qu’est la phrase-titre, va se dérouler un texte d’à peine plus d’une heure sur les questions que se pose un fœtus (d’où le masculin du « né ») au moment de franchir le pas. En fait, tout est ici histoire de choix… Ce fœtus est un peu comme un mot que l’on a au bord des lèvres (aux sens buccal et obstétrique) et que l’on hésite à sortir. On ignore tout sur ce qui va s’enclencher derrière.


Ce qui est amusant, c’est que nous, dans le public, on sait. On sait que toutes les interrogations, les supputations, les tergiversations qui turlupinent notre fœtus, pour légitimes qu’elles soient, ne sont que tracasseries intellectuelles. Nous, on sait déjà qu’il n’y a aucune alternative. Il va falloir y aller, quoi qu’on craigne, quoi qu’on redoute. Et c’est notre connaissance de notre vécu qui va nous amener à nous intéresser, à nous amuser ou à nous émouvoir des différents soucis existentiels de cet embryon.
Bien que tout cela ne soit que pure fiction, on se plaît à suivre les élucubrations d’un fœtus qui fait l’œuf. Et qui le fait intelligemment, brillamment…

Naître ou le néant… Choisir la vie ou retourner au néant. Si on choisit la vie, ce qui est quand même l’option de loin la plus généralisée, qu’est-ce qu’elle nous réserve ? Qu’est-ce qui nous attend ? Il y na tellement de paramètres à intégrer. On ne peut que penser à la chanson de Maxime Le Forestier : « Etre né quelque part, pour celui qui est né, c’est toujours un hasard… Est-ce que les gens naissent égaux en droits à l’endroit où ils naissent ?... ». Ces questionnements un tantinet métaphysiques sont aussi légitimes que compréhensibles.


Ce monologue fœtal est remarquablement écrit. On ne s’ennuie pas une seconde. Tant grâce à la grande qualité du texte qu’au jeu remarquablement subtil de Maud Imbert. Avec son joli timbre de voix et sa frimousse angélique, elle a une façon à la fois douce, inquiète et malicieuse de nous faire partager sa procrastination. Ce futur bébé est un pinailleur-(presque)né. Il balaie large. Ses nombreux doutes et digressions sont autant d’évidences qui nous donnent à réfléchir… Même s’il n’égrène que des lieux communs, et il ne saurait en être autrement, sa façon de nous les livrer n’est pas commune.
Ce qui est également judicieux dans la structure de ce spectacle, c’est qu’elle se divise en plusieurs chapitres thématiques. Ainsi, ça ne part pas dans tous les sens et c’est très facile à suivre. Dans chacune de ces parenthèses, Maud Imbert nous offre toute une palette de jeu, de sentiments. Epatante de bout en bout, le spectacle qu’elle nous livre est de l’ordre de la performance d’acteur.

Ce débat originel est original. Nombre de fois certaines réflexions ou saillies candides provoquent un petit rire d’approbation (n’oublions pas que nous, on sait, et que nous ressentons une réelle compassion devant tant de naïveté). Et l’on sait aussi que la curiosité sera toujours plus forte que l’appréhension et la peur de l’inconnu. A peine l’enceinte franchie, on va éprouver un grand sentiment de liberté habité par une profonde avidité d’affronter les mystères de ce chemin qui s’ouvre devant nous.
Ici, la fin (de la pièce) est un début. La mise en scène est pertinente. Soudain, le rythme s’accélère, notre fœtus n’a plus le temps de penser, embarqué qu’il est dans un maelstrom incontrôlable… La métamorphose de Maud Imbert est spectaculaire. Elle s’anime. Elle a choisi… Mais l’avait-t-elle vraiment le choix ?


Gilbert « Critikator » Jouin

samedi 28 novembre 2015

Mathieu Madénian

Le Grand Point Virgule
8bis, rue de l’Arrivée
75015 Paris
Tel :
Métro : Montparnasse Bienvenue

Seul en scène écrit par Mathieu Madénian
Mis en scène par Kader Aoun

Présentation : Dans ce monologue aux accents pagnolesques, Mathieu Madénian se livre sans tricher, et nous raconte les péripéties de son quotidien avec une énergie comique qui n’appartient qu’à lui.
De ses déboires amoureux d’éternel adolescent presque marié à ses aventures médiatiques qui l’ont conduit du canapé de Michel Drucker aux colonnes de Charlie Hebdo, tout est prétexte à rire pour ce roi de l’autodérision qui sait saisir ce qu’il y a d’universel dans chacune de ses histoires personnelles, et réussit le tour de force de nous parler de nos vies à tous en racontant sa vie à lui.

Mon avis : Mathieu Madénian a retrouvé son élément ; la scène. C’est bien là l’endroit où il peut le mieux s’exprimer ; encore plus librement. Et, surtout, non enfermé dans des contraintes thématiques de chroniqueur, il peut développer et s’expliquer sur certaines thèses qui lui tiennent plus particulièrement à cœur. Paradoxalement, sur scène, il est moins en représentation. Il est lui-même, plus naturel, plus spontané, moins dans la posture.
Sur scène, Mathieu Madénian est une sorte de jeune fauve qui a envie de s’amuser et de se sentir cajolé par son public. Entre chacun de ses nombreux coups de griffes plus taquins que méchants, il utilise habilement le velours des coussinets pour adoucir l’éraflure qu’il vient de provoquer. Pas toujours quand même, et heureusement.


Après avoir prêté sa scène à son pote, l’excellent Thomas VDB, qui nous narre avec son phrasé et sa gestuelle si personnels ses tribulations de fumeur de joint ou ses errements d’acheteur de livres compulsif, Mathieu Madénian surgit, barbe de deux jours et demi, sourire aux lèvres et œil qui frise. Il est dans l’attitude d’un mec qui va livrer un combat d’un peu plus d’une heure et qui se réjouit à l’avance de l’impact de ses vannes sur son public. Un public qui se révèle bien éloigné en âge de celui qu’il aimait tant provoquer et choquer dans l’émission de Michel Drucker. Ses spectateurs appartiennent en effet quasiment à tous à ce que l’on peut appeler désormais « la Génération Bataclan ». C’est un public friand de vannes, prompt au rire, très à l’écoute, un public qui se conduit plus dans le respect que dans la familiarité. On y déplore ainsi pas la présence de ces vociférateurs idolâtres qui polluent souvent les spectacles d’autres humoristes. Et c’est bien agréable car on ressent une vraie atmosphère d’attention et de partage.

Mathieu Madénian fait du stand-up. Il est très à l’aise dans ce registre où la tchatche est le nerf de la guerre. N’oublions pas qu’il se destinait à une carrière d’avocat. Même s’il comptait se spécialiser dans la criminologie, il adopte sur sa scène (de crimes ?) une double attitude. Il s’érige aussi bien en procureur qui nous fait part de ce qui le révolte, de ses indignations et qui fustige certaines aberrations de notre société qu’il se comporte souvent en avocat de sa propre défense. Il ressent le besoin parfois de se justifier. De son goût pour les blagues racistes par exemple, ou de son appétence (Larousse : désir instinctif qui porte vers tout objet à satisfaire un penchant naturel…) pour l’humour noir et les images trash.

Comme tout Arménien qui se respecte (il vient de Perpinian, cette enclave des Pyrénées très Orientales), Mathieu Madénian est velu. Mais son système pileux est constitué essentiellement de poil à gratter. Sa toison, c’est de la toile émeri. Mais je suis certain que, plus on s’approche de son cœur, elle se mue en fourrure accueillante. Il a beau jouer les provocateurs en se plaisant par exemple à égratigner ses proches ou les personnes qui comptent pour lui, on sent poindre chez lui une authentique tendresse. Et peut-être encore plus aujourd’hui.


De toute façon, il est honnête. Il avoue ainsi que, pour ce qui le concerne, « le gros mot, c’est un outil de travail ». Et il est équipé le bougre ! Ayant déjà beaucoup apprécié son premier spectacle, je lui attribue désormais le qualificatif de « Cynique jovial ». Cet oxymore lui convient parfaitement.
Mathieu Madénian, qui semble adapter sa prestation en fonction de son public (ce qui apporte en plus petit côté improvisation réellement jubilatoire), se raconte. Il nous relate en fait les principaux événements qui ont succédé à ses aventures du premier one man show : ses démêlés avec le FN, les réfugiés, Michel Drucker, ses débuts au cinéma, son premier appartement, son shake up, ses relations avec ses parents, le porno sur Internet, le décès de sa tante, les attentats… On s’aperçoit bien vite que tout ce qui le concerne nous concerne tout autant. Il se veut témoin de son temps. Partant de son propre vécu, il va du personnel à l’universel. D’où l’atmosphère de proximité qu’il établit avec son public.

Et comme il se confirme ce que l’on avait déjà remarqué, à savoir qu’il est un très bon auteur sous plafond et qu’il fait preuve sur scène d’une « belle énergie » communicative, On passe dans cette salle du Grand Point Virgule un très bon moment empli d’un humour régénérateur si nécessaire pour nous aider à traverser une période aussi bouleversée.
Avec les traumatismes qu’il a subis, Mathieu Madénian, sans jamais s’en arroger le droit, nous donne le parfait exemple de ce qu’est un homme, un artiste debout.


Gilbert « Critikator » Jouin

vendredi 27 novembre 2015

Résiste !

Le Dôme de Paris - Palais des Sports
34, boulevard Victor
75015 Paris
Tel : 01 48 28 40 10
Métro / Tram : Porte de Versailles

Comédie musicale de France Gall et Bruck Dawit
Mise en scène par Ladislas Chollat
Adaptation et co-dialogues de Laëtitia Colombani
Chansons écrites et composées par Michel Berger
Chorégraphies de Marion Motin
Scénographie d’Emmanuelle Roy
Lumières de Jacques Rouveyrollis
Création vidéos de Nathalie Cabrol
Costumes de Jean-Daniel Vuillermoz
Avec Léa Deleau (Maggie Bouvier), Elodie Martelet (Mandoline Bouvier), Gwendal Marimoutou (Tennessee), Victor Le Douarec (Mathis), Corentine Collier (Angelina Dumas), Laurent Hennequin (monsieur Bouvier, le père), Benjamin Akl, Jocelyn Laurent, Louya Kounkou (Les Princes des villes), Stéphane Roux (monsieur Dumas)…

L’histoire : Tous les soirs, c’est au club Lola’s que les Papillons de Nuit se réunissent pour chanter, danser et rire jusqu’au bout de la nuit et les Princes des villes, ces flambeurs au cœur tendre, viennent y draguer sous les lumières électriques, tandis que le mystérieux Mathis soulève l’enthousiasme lorsqu’il s’installe à son piano… La célèbre boîte de nuit est tenue par Maggie, son père et sa sœur cadette Mandoline. Ce trio de choc travaille d’arrache-pied pour faire tourner l’entreprise familiale et la sauver de la faillite.
Avec la complicité de Tennessee, fils de cœur de la petite tribu, et d’Angelina, la meilleure amie de Maggie, ils tenteront de sauver ce lieu magique empli d’histoire et de souvenirs. Mais un soir, suite à un événement tragique, l’heure est à la remise en question. Ce drame pousse Maggie à prendre en main sa destinée, l’incite à réaliser ses rêves et à ouvrir son cœur.

Mon avis : Ce que j’ai trouvé bien dans Résiste !, c’est que cette comédie musicale repose une intrigue solide. C’est certes une histoire d’amours et d’amitiés, teintée de beaux sentiments, mais elle repose aussi sur une réalité sociale tout en entretenant un véritable suspense.
J’ai aimé plein de choses. Comme ça, en vrac, j’ai été émerveillé par le premier tableau qui est constitué d’une vue plongeante sur les toits de Paris. On dirait un dessin de Tardi. C’est vraiment superbe… Ensuite, tout au long du spectacle, j’ai apprécié l’esthétique des images et des vidéos projetées et l’utilisation ingénieuse des décors coulissants et pivotants… Les chorégraphies, particulièrement sur Débranche, sont vraiment originales, tout en ruptures, saccadées, même si, par la suite, elles se font quelque peu répétitives… La présence du trio des Princes des villes est une excellente trouvaille. Avec leurs dialogues décalés, leur prestance, leur façon de bouger et leurs costumes pour le moins pittoresques, ils apportent un vrai plus à la faune qui fréquente le Lola’s… D’ailleurs, toutes les tenues de scène, chatoyantes et bigarrées, sont vraiment soignées…


Toujours dans la partie positive de ce spectacle, tous ses principaux protagonistes démontrent qu’ils sont aussi bons comédiens que chanteurs et danseurs. Leur jeu à tous est juste, naturel et crédible. Résister, bien sûr… Mais on ne peut pas résister au charme de Léa Deleau, Elodie Martelet et Corentine Collier. Toutes trois fraîches et jolies, chacune avec sa propre personnalité joue impeccablement sa partition… J’ai également eu la confirmation de l’énorme potentiel de Gwendal Marimoutou. Ce garçon, que j’avais déjà remarqué, sait tout faire. Il se dégage de lui quelque chose d’évident. Je pense qu’il peut légitimement rêver à une jolie carrière…

Sinon, j’ai aimé l’idée de faire de France Gall la narratrice de l’histoire de Maggie, le groupe de cinq musiciens qui jouent en live, la voix grave et bien timbrée de Laurent Hennequin, l’élégance innée de Stéphane Roux, la chorégraphie au ralenti sur Quelques mots d’amour, l’ambiance festive autour de La groupie du pianiste, la façon habile dont sont amenées les chansons Comment lui dire, Ma déclaration et Résiste !, la douce mélancolie qui berce Si maman si et le clin d’œil à Michel Berger via un poste de radio... J’ai également trouvé épatante la gamine qui donne la réplique à France Gall sur les parties narratives de l’histoire.


Les quelques rares reproches que je peux adresser sont de plusieurs ordres :
La musique est vraiment trop forte sur deux titres (Papillon de nuit et La chanson de Maggie)… Enfin, j’ai trouvé que la séquence de fin qui nous montre Maggie dans sa course effrénée vers Le Havre était un peu trop longuette.

Le positif l’emporte donc largement. J’insiste vraiment sur la qualité du casting. Quant aux chansons de Michel Berger, il est inutile de préciser une fois de plus que se sont juste de pures merveilles à jamais gravées dans notre mémoire collective.


Gilbert « Critikator » Jouin

mardi 24 novembre 2015

Cousins comme cochons

Comédie de Paris
42, rue Pierre Fontaine
75009 Paris
Tel : 01 42 81 00 11
Métro : Blanche / Pigalle

Le dimanche (16 h) et le lundi (20 h)

Une pièce écrite et composée par Nicolas Lumbreras
Mise en scène par Nicolas Lumbreras
Directeur artistique : Pierre Palmade
Avec Emmanuelle Bougerol, Christophe Canard, Constance Carrelet, Johann Dionnet, Lionel Erdogan, Benjamin Gauthier, Nicolas Lumbreras, Rudy Milstein ou Yann Papin

Présentation : Cousins comme cochons, c’est une nouvelle recette de la Troupe à Palmade, une louche de comédie musicale dans une soupière de vaudeville.
Comme tous les mercredis, monsieur Félicien de Tartasse part à la chasse de 14 à 18 heures et, pendant ce temps-là, comme tous les mercredis, sa femme reçoit son amant. Seulement, ce jour-là, monsieur décide de rentrer deux heures plus tôt que prévu…

Mon avis : Bien que ce ne soit pas évident à prime abord, tout l’esprit de cette pièce est contenu dans son titre.
Ainsi qu’ils le chantent eux-mêmes, ils sont « cousins-sins » ; complètement zinzins ! Or, en plus d’être gravement affectées par cette zinzinerie chronique, il s’avère qu’ils quasiment tous, à des degrés divers, cochons. Si Félicien de Tartasse n’en fait pas partie, il se rattrape largement avec d’autres travers mais qui ne sont pas de porc (ou alors de port d’arme). Quant à Bertrand le jardinier, il est sourd, au propre comme au figuré à l’appel des sens…
Madame de Tartasse est une cochonne qui s’assume, son amant est un cochon romantique, Léontine, la servante, est une cochonne en devenir, le notaire est un cochon spasmodique, et le Préfet est un cochon rose… Et on a même droit à un moment à un cochon sauvage, un cousin (lui aussi) de la famille des sangliers.
Si on ajoute à cela quelques cochonneries et autres ébats et mots cochons, vous comprendrez le ton gentiment grivois de cette pièce. Or, si l’auteur, le metteur en scène et les comédiens qui permettent d’arriver à bon port, c’est parce que, dans le cochon, tout est bon. Comme dans cette parodie de vaudeville musical. Il y a certes des goûts et des saveurs différents, mais c’est ce qui en fait son charme.


Effectivement, l’esprit de Georges Feydeau plane sur Cousins comme cochons. Dès que monsieur de Tartasse apparaît et qu’il nous explique sa passion de la chasse, on ne peut que penser à Monsieur chasse. Et qui va à la chasse perd sa place, surtout dans le lit conjugal. On nous a fignolé là un spectacle particulièrement réjouissant, mélangeant avec gourmandise plusieurs genres et donnant la part belle au burlesque. Il faut par exemple prêter beaucoup attention aux "bêtises" qui se passent sur scène en arrière-plan.
Nicolas Lumbreras nous a concocté une mise en scène… de chasse ; de chasse à courre : à cours après moi que j’ t’attrape ; j’t’attrape, nigaud ; nigaud driole ; driole de guerre ; guerre en dentelles, etc… Le résultat est cocasse à souhait. C’est d’autant plus réussi que les comédiens jouent avec un sérieux imperturbable (bien que certains succombent parfois à un vrai fou-rire), des scènes qui ne le sont pas.
On s’amuse tout le temps. Dialogues décalés, allusions coquines, déplacements outrés, gestes appuyés et attitudes volontairement théâtrales, la pièce est truffée de clins d’œil, de clichés, de quiproquos. C’est complètement farfelu, complètement fidèle à l’univers déjanté de la Troupe à Palmade.

Pendant que sa patronne commet quelques écarts de conduite, Léontine, la servante, nous en offre un grand écart pour de vrai. Monsieur de Tartasse est une espèce de Tartarin benêt, infatué et sanguinaire (tout au moins à la chasse). Monsieur Colette est un préfet… miné, mais qui le proclame. L’amant possède tous les attributs physiques d’un prince charmant de dessin animé. Le notaire a visiblement quelques soucis pour gérer sa libido. Et le jardinier nous livre un grand numéro de diction approximative et de gestes
Ajoutez à cela des chansons improbables, des chorégraphies farfelues, un duo entre un lapin et une poule faisane, un étourdissant soliloque en franglais, un travelo militant(e) indigné, un arbre qui pousse la chansonnette, le tout accompagné par un pianiste en live, vous touillez le tout et vous obtenez un spectacle complètement loufoque et jubilatoire interprété à la perfection par une joyeuse bande de doux dingues bien barrés.


Gilbert « Critikator » Jouin