samedi 22 octobre 2016

Ivo Livi, ou le destin d'Yves Montand

Gaîté Montparnasse
26, rue de la Gaîté
75014 Paris
Tel : 01 43 22 16 18
Métro : Gaîté / Edgar Quinet

Du jeudi au samedi à 19 h / le dimanche à 17 h

Ecrit par Ali Bougheraba et Cristos Mitropoulos
Mis en scène par Marc Pistolesi
Décors d’Annie Giral et Olivier Hébert
Costumes de Virginie Bréget
Chorégraphies de Camille Favre-Bulle
Lumières de David Darricarrère
Son de Matthieu Cacheur
Arrangements d’Olivier Selac

Avec Ali Bougheraba, Cristos Mitropoulos, Camille Favre-Bulle, Benjamin Falletto, Olivier Selac

L’histoire : Le 13 octobre 1921, un an avant l’arrivée de Benito Mussolini et les fascistes au pouvoir naît, à Monsummano Alto en Toscane, Ivo Livi. Des quartiers mal famés de Marseille aux studios hollywoodiens, des chantiers de la jeunesse aux théâtres de Broadway, ou bien encore de Kroutchev à Kennedy, comment un fils d’immigrés communistes italiens va devenir un artiste majeur et le témoin des grands moments de l’histoire du XXème siècle ? Alors que tout s’y oppose, comment le petit Ivo Livi, porté par le destin, deviendra-t-il le grand Yves Montand ?

Mon avis : J’avais découvert Ali Bougheraba il y a six ans dans son « Seul en scène », Ali au Pays des Merveilles, un petit bijou d’humour et de tendresse. Raison pour laquelle, alors qu’a priori je ne me sentais pas particulièrement attiré par un spectacle sur la vie d’Yves Montand que je connaissais plutôt bien, je me suis quand même rendu au théâtre de la Gaîté. Bien m’en a pris. Ali et ses quatre complices ont réalisé avec Ivo Livi une création emballante en tous points et je suis sorti de la salle complètement enthousiasmé.


J’ai assisté à un spectacle total. Toutes les formes théâtrales y sont réunies. Nous sommes en pleine commedia dell’arte. Chanson, danse, mime, pantomime, allégories, burlesque frisant le cartoon, tableaux figuratifs, réalisme, poésie, accents colorés, bruitages faits maison… et j’en passe. Ce spectacle est un ravissement. La mise en scène est inventive, hyper dynamique. Par moments on ne sait plus où donner de la tête tant il se passe de choses sur la scène et tant les comédiens sont impliqués et créatifs. Tous les cinq revêtus de la fameuse tenue de scène d’Yves Montand, pantalon et chemise noirs, ils endossent chacun, sans aucun temps mort, une multitude de personnages. C’est dense, c’est riche, c’est très, très drôle et, parfois, émouvant.
Très sincèrement, j’ai trouvé que la performance des comédiens était intrinsèquement plus forte que l’histoire elle-même. C’est leur jeu qui nous transporte, ainsi que leur façon d’incarner tour à tour Montand et toutes les personnes, célèbres ou pas, qui ont jalonné son existence : parents, frère et sœur, amis, managers, producteurs, auteurs-compositeurs, musiciens, et les femmes de sa vie bien sûr, Edith Piaf, Simone Signoret, Marilyn Monroe, Carole Amiel…


Le fonds historique tient une place tout aussi prépondérante que le relationnel. Le récit est truffé d’anecdotes illustrées à chaque fois par un tableau plus ou moins bref. Difficile de dégager ce qui m’a plu le plus dans ce spectacle entre la performance des acteurs, l’ingéniosité de la mise en scène et le formidable parcours d’un modeste migrant devenu star internationale. Le défi de raconter en près de deux heures la trajectoire d’Yves Montand est parfaitement relevé. Les auteurs ne sont allés qu’à l’essentiel. Ils n’ont conservé que ce qui avait été fondateur pour le petit Ivo Livi : le fascisme en Italie, la seconde guerre mondiale et l’occupation, Marseille, le communisme, la guerre froide et, évidemment, toutes ces rencontres qui ont permis à ce gamin issu du prolétariat de gravir une à une les marches de la célébrité et de la gloire.

Impossible de dissocier les quatre comédiens et leur accompagnateur accordéoniste. Quatre physiques et quatre talents différents mais tellement complémentaires. Habitués qu’ils sont à travailler ensemble, leur complicité, évidente, passe aisément la rampe. Ils sont naturellement joyeux et généreux. Quand l’un(e) d’entre eux est mis en avant en fonction du personnage qu’ils interprètent, les trois autres se mettent à son service, le soutiennent, amplifiant ainsi la compréhension de la situation. Leur éventail de jeu est si large qu’un simple accessoire leur permet de matérialiser un personnage, un lieu, une époque. Un banc et une table, déplacés et utilisés à d’autres fonctions, suffisent à planter un décor.


Benjamin Falletto, Cristos Mitropoulos et Ali Bougheraba, qui incarnent successivement Yves Montand en fonction de son âge, ont su éviter l’écueil de l’imitation vocale. Ils s’appliquent juste à restituer parfois quelques éléments de sa gestuelle si particulière… Quant à Camille Favre-Bulle, qui campe tous les personnages féminins (excusez du peu), elle est tout simplement époustouflante de présence, de joie de vivre et de sensibilité.
Bref, au risque de me répéter, Ivo Livi, ou le destin d’Yves Montand, est un spectacle vraiment complet, particulièrement créatif et jubilatoire. Il dame le pion à moult comédies musicales a priori plus huppées, plus ambitieuses. Non seulement en raison de la prestation de ses interprètes, mais aussi pour les valeurs humaines qu’elle dégage.
Lorsque ce qu’il y a de meilleur dans le théâtre et le music-hall est ainsi réuni en une seule œuvre, on touche à l’absolu. Ce spectacle m’a permis de vivre à la Gaîté Montparnasse un réel grand moment de grâce. Un moment rare qui fait chaud au cœur, qui exalte l’âme et vous emplit de bonheur.


Gilbert « Critikator » Jouin

jeudi 13 octobre 2016

Saturday Night Fever, La Fièvre du Samedi Soir

Show Case

Metteur en scène et directeur artistique : Stéphane Jarny
Scénographe : Stéphane Roy
Chorégraphe : Malik Le Nost

Au Palais des Sports à partir du 9 février 2017
En tournée à partir du 13 mai 2917

Saturday Night Fever, le spectacle musical, raconte l’histoire de Tony Manero qui, écrasé par l’ombre d’un frère aîné promis à la prêtrise, habite dans la quartier de Brooklyn et travaille dans un magasin de peinture. Mais le samedi soir, tout change. Accompagné de ses amis, il brille sur la piste de danse de l’Odyssée 2001, une boîte disco. Un soir, il tombe sous le charme de Stéphanie, à qui il propose de faire équipe pour le concours de danse organisé par leur boîte de nuit favorite. Est-ce le début d’une histoire d’amour ?


Sorti aux Etats-Unis le 15 décembre 1977 et en France le 5 avril 1978, ce film culte immortalisé par John Travolta, est adapté, près de quarante ans plus tard, en comédie musicale.
Une présentation de ce spectacle a été proposée à la presse le lundi 10 octobre dans une salle du Palais de Tokyo métamorphosée en night club.
Si l’on savait depuis quelque temps que Fauve Hautot (Danse avec les Stars) incarnerait Stéphanie, le secret avait été en revanche bien gardé pour celui qui endosserait la responsabilité du rôle de Tony Manero, si fortement marqué par la formidable performance chorégraphique de John Travolta.


C’est la troupe des danseurs et danseuses qui a ouvert le bal sur un des tubes des Bee Gees interprété en direct par un trio. Tout de suite, le ton était donné : harmonie des voix, arrangements efficaces, beauté des costumes, qualité époustouflante de danseurs et danseuses toniques et sensuels… On était dans l’ambiance, au cœur de Brooklyn, autour de la piste de danse de l’Odyssée 2001…
Puis a surgi Fauve Hautot. On ne la présente plus. Sa joie de danser et sa grande expérience lui permettent les plus parfaites évolutions. Il ne manquait plus que son partenaire pour que le couple mythique du film soit reformé.
On n’a pas été déçu ! Dès son apparition, Nicolas Archambault, viril à souhait, a fait l’unanimité. D’abord parmi la gent féminine bien sûr. Mais toutes les personnes des trois sexes sont tombées sous le charme.



Les extraits qui nous ont été donnés à voir et à entendre sont déjà plus qu’une promesse. Ils préfigurent un show d’une esthétique et d’une qualité rares. A l’issue de la représentation, il suffisait de voir les sourires de plaisir pour traduire la satisfaction. Ce spectacle est tellement généreux et stimulant qu’il va nous faire grand bien dans une époque où, plus que jamais, l’esprit de fête, doit être préservé. Cette comédie musicale va nous offrir, j’en suis convaincu, deux heures d’évasion, d’émerveillement, de partage et de bonheur.

vendredi 7 octobre 2016

Gaspard Proust "Nouveau spectacle"

Comédie des Champs Elysées
15, avenue Montaigne
75008 Paris
Tel : 01 53 23 99 19
Métro : Alma-Marceau / Franklin-Roosevelt

Ecrit et interprété par Gaspard Proust

Présentation : Il a conquis le public avec son spectacle Gaspard Proust tapine.
Après une absence de deux ans de la scène parisienne, il revient avec un nouveau spectacle à la Comédie des Champs-Elysées.

Mon avis : Vraiment un gars à part ce Gaspard ! Il ne respecte rien ni personne. Ni Dieu, ni maître, sans foi ni loi, il ne connaît ni pitié ni compassion, il n’exprime aucun affect. Tout le monde y passe et y trépasse… Bref, Gaspard Proust est de retour ; il est pire qu’avant et, êtres humains tordus et vicieux que nous sommes, nous prenons un réel plaisir à l’entendre débiter ses horreurs.
Gaspard Proust ne tapine plus. Il n’a plus besoin de se « proustituer » pour se faire connaître. Il a désormais sa clientèle, ses habitués, son public de sado-masos qui aime se faire violenter les trompes d’Eustache.

J’ai trouvé ce « Nouveau spectacle », même s’il ne s’est pas foulé pour le titre, encore plus fort, plus dévastateur que le précédent. C’est dire… Son entame de spectacle, c’est du jamais vu. Dans le sens propre, puisqu’on on ne le voit pas car la scène reste plongée dans le noir. Du coup, de spectateurs nous devenons de simples auditeurs devant leur poste de radio en train d’écouter un long monologue. Privée d’image, notre attention, toute entière absorbée par le son, en est d’autant plus décuplée. Ce prologue est prodigieux. Une vacherie toutes les dix secondes ! Jamais je n’ai entendu un concentré de vannes aussi dense, aussi percutant, aussi gonflé. Il va loin le bougre, très loin ; se réjouissant (ou plutôt jouissant) de percevoir quelques cris offusqués, quelques réactions choquées, divers grincements de dents ou éructations de surprise et brefs rires de ravissements…


A l’issue de cette entrée en matière étourdissante, il daigne apparaître enfin. Fidèle à sa façon d’être, il se demande ce qu’il est venu faire là. Ça l’ennuie visiblement de devoir jouer à l’histrion de service. Chevalier à la triste figure mais au regard sarcastico-goguenard, il affecte un détachement désabusé, voire hautain. C’est son image de marque. D’un ton détaché, presque uniforme, il continue à disséquer notre monde, notre société, notre Histoire, avec des commentaires d’une malveillance inégalable. Gaspard Proust est un vachard d’assaut, un bulldozer qui écrase tout sur son passage.
Il ne nous prend pas en traitre puisqu’il en fait lui-même imperceptiblement l’aveu : « Moi, je suis pas très sociable »… S’il le reconnaît, on ne peut guère critiquer sa misanthropie et/ou sa misogynie. Notre Slovène d’origine a quelque chose en lui d’Attila. Aucun brin d’herbe n’a grâce à ses yeux. Non seulement, il appelle un chat un chat, mais il lorsqu’il l’attrape c’est l’écorcher vif !

Son texte, brillant et ciselé, est une triviale poursuite qui se distingue par la richesse de son vocabulaire. Gaspard Proust est un artisan. On sent que chaque mot, chaque adjectif a été travaillé avec soin (même s’il n’est pas souvent très poli). Je dois admettre que dans ce registre de l’humour très noir, du brocard systématique et de l’iconoclastie désintégratrice, il n’a pas d’égal. Desproges, à qui d’aucuns se sont empressés de le comparer, laissait parfois paraître quelques soupçons d’humanité. Pas lui… Il n’y a guère que pour le Nazisme qu’il nourrit une certaine complaisance. Mais là, il faut savoir décrypter de dixième degré. En effet, des personnes de son ascendance en ont été des victimes directes. Cette sympathie qu’il affecte pour ce régime n’est qu’un procédé pour aller encore plus loin dans la provocation. C’est tellement bien dit et interprété !


Sincèrement, je n’ai jamais vu un artiste aller aussi loin dans l’irrévérence. Bien pensants de tous poils s’abstenir. Gaspard Proust ne se revendique d’aucune chapelle, il n’appartient à aucune communauté. Il est tout simplement un humoriste de l’extrême, un ours mal léché qui fait du cynisme son miel. Il l’étale bien épais sur une tartine et on se régale.
Le seul regret que j’ai formulé en quittant, enchanté, la Comédie des Champs-Elysées est d’être incapable de tout retenir, de me souvenir de toutes ses saillies, ses réflexions, ses images, ses aphorismes, son name dropping, tant ils jaillissaient à jets continus. J’aimerais tant maintenant pouvoir disposer du texte de ce Nouveau spectacle pour en goûter benoîtement toute la richesse, toute la finesse et toute la portée. C’est du grand (Gasp)art !

Gilbert « Critikator » Jouin

lundi 3 octobre 2016

A droite à gauche

Théâtre des Variétés
7, boulevard Montmartre
75002 Paris
Tel : 01 42 33 09 92
Métro : Grands Boulevards

Une comédie de Laurent Ruquier
Mise en scène par Steve Suissa
Décors de Bernard Fau
Costumes de Jean-Daniel Vuillermoz
Lumières de Jacques Rouveyrollis
Musique de Maxime Richelme

Avec Francis Huster (Franck Pierson), Régis Laspalès (Paul Caillard), Odile Cohen (Nicole), François Berland (David), Jessé Rémond Lacroix (Ugo), Olivier Dote Doévi (Germain)

L’histoire : Comment peut-on être un acteur riche, célèbre et être de gauche ? C’est ce que se demandent la plupart des gens de droite. Comment peut-on être ouvrier chauffagiste et voter à droite ? C’est ce que pensent la plupart des gens de gauche.
A quelques mois des élections, la confrontation inattendue entre ces deux personnages casse les codes, se joue des stéréotypes, fait vaciller nos opinions.

Mon avis : Avec A droite à gauche, Laurent Ruquier a incontestablement écrit là sa comédie la plus consistante au niveau du fond. Délibérément installé au centre des débats, il reproduit une conversation à bâtons rompus dont il aurait été le témoin entre un artiste de gauche et un ouvrier de droite.
L’animateur-auteur est, on le sait, un véritable passionné de politique. Cette pièce sort judicieusement à un moment où notre vie politique va s’exacerber à l’approche des Primaires des différents partis avec, en ligne de mire, les prochaines élections présidentielles. Laurent Ruquier s’est visiblement ingénié à réunir sur les plateaux d’une immense balance tous les éléments caractéristiques qui définissent les idées et les comportements des gens de gauche et des gens de droite. Sur ce plan, il est quasiment exhaustif. Avec son stylo-scalpel, on peut dire qu’il a gratté jusqu’à l’os. Tout au long de la pièce on a en effet droit à toutes les idées reçues, à tous les clichés, à tous les poncifs sur la gauche et la droite, et ce dans tous les domaines : le féminisme, la contraception, l’art, la culture, les 35 heures, la délinquance, le racisme, la religion, la dépénalisation du cannabis, l’homosexualité, le mariage pour tous, l’éducation, l’économie, l’écologie…). Il a ratissé large ! Réussir à réaliser une comédie avec tous ces éléments est une prouesse.

Photo : Christine Renaudie
Aucune fois, je ne l’ai pris en défaut. Bien qu’il n’ait jamais caché ses idées politiques, il a su tout au long de la pièce garder une neutralité parfaite. Jamais il ne s’est érigé en donneur de leçon (ce qui lui arrive parfois dans On n’est pas couché), jamais il a été de « parti » pris… Bien sûr, et heureusement pour nous, Ruquier a fait du Ruquier. Jeux de mots, formules percutantes, saillies hilarantes, quiproquos réjouissants, allusions pertinentes et drolatiques… C’est de la belle ouvrage. Et, au service de ce texte dense et alerte, il dispose avec Francis Huster et Régis Laspalès de deux comédiens absolument épatants.


C’est à un impitoyable match de boxe verbale auquel se livrent les deux hommes dans une cave métamorphosée en ring. A ma gauche, Franck, un artiste riche et célèbre. A ma droite, Paulo, un ouvrier chauffagiste. Deux manières de combattre très différentes. Franck, très exalté, pugnace, virevolte autour de son adversaire pour essayer de placer ses uppercuts du gauche. Paulo, placide, évite benoitement les coups et réplique par des crochets déstabilisants. Le combat est très spectaculaire, équilibré. Paulo contre très aisément les assauts nombreux mais désordonnés de Franck. Véhémence versus inertie, cette opposition de styles fait, avec ses dialogues, tout le piment de la pièce.
Francis Huster est parfait dans ce registre où les convictions sont parfois teintées de mauvaise foi. Quant à Régis Laspalès il est tout bonnement inénarrable. Ses mimiques, son phrasé si particulier, sa faculté à suspendre le temps en jouant avec les silences, son flegme, son œil rigolard, en font un partenaire idéal. D’ailleurs, Francis Huster, avec lequel j’ai fait un bout de chemin à l’issue de la représentation, m’a confié qu’il retrouvait en Laspallès un comédien du niveau de l’inoubliable Jacques Villeret.

Si l’on met de côté une ou deux longueurs et quelques facilités (j’ai été gêné par la scène autour du racisme entre le médecin et le patron noir de Paulo. Je l’ai trouvée trop premier degré, trop agressive ; trop vraie, peut-être ?), A droite à gauche m’a bien amusé. C’est rythmé, ça a du sens, c’est une bonne satire de l’état de nos partis politiques, c’est bien écrit, bien mis en scène et remarquablement interprété. Je pense que, en sortant du théâtre des Variétés, ceux qui sont de gauche resteront à gauche et ceux de droite à droite. Et les autres aussi… C’est sans doute ça la loi du milieu !


Gilbert « Critikator » Jouin

vendredi 30 septembre 2016

Les 3 Mousquetaires

Palais des Sports
34, boulevard Victor
75015 Paris
Tel : 01 48 28 40 10
Métro : Porte de Versailles

Livret écrit par Lionel Florence, Patrice Guirao, Dominic Champagne et René Richard Cyr
Mis en scène par Dominic Champagne et René Richard Cyr
Chansons écrites par Lionel Florence et Patrice Guirao
Chorégraphies de Yaman Okur
Scénographie de Stéphane Roy
Costumes de Meredith Caron
Lumières de Nicolas Maisonneuve
Vidéo de Philippe Belhumeur

Avec Olivier Dion (d’Artagnan), Brahim Zaïbat (Athos), Damien Sargue (Aramis), David Bàn (Porthos), Emji (Milady), Megan Lanquar (Constance), Victoria (Anne d’Autriche), Christophe Héraut (Richelieu), Golan Yosef (Buckingham), David-Alexandre Després (Planchet)…

L’histoire : Avril 1625. Le jeune d’Artagnan, 18 ans, quitte ses parents et sa Gascogne natale pour Paris où il espère intégrer la prestigieuse compagnie des Mousquetaires du Roi dont son père a lui-même jadis fait partie.
Après un voyage mouvementé et riche en aventures, il arrive dans la capitale avec une formidable envie de réussir. Le hasard l’amène à prêter main forte à ceux-là même qui viennent tour à tour de le provoquer en duel contre des sbires du cardinal de Richelieu, Athos, Porthos et Aramis. De ce combat va naître une indéfectible amitié entre les quatre hommes.
Bientôt, un sombre complot ourdi par le Cardinal et son âme damnée, la belle et perfide Milady de Winter, contre la reine de France, Anne d’Autriche, va les amener à s’unir pour sauver l’honneur de l’épouse de Louis XIII. En effet, celle-ci est secrètement éprise du duc de Buckingham, le puissant favori du Roi d’Angleterre. En gage d’amour, elle lui a offert une parure composée de douze ferrets de diamants. Or, sur l’instigation du Cardinal, le Roi exige de la Reine qu’elle porte ce collier à l’occasion du Bal des Echevins. C’est la panique au palais !...

Mon avis : Impossible de prétendre que cette version des 3 Mousquetaires en comédie musicale soit un coup d’épée dans l’eau. Bien au contraire. Pourtant, ce ne sont pas les chansons qui m’ont le plus emballé. Mes yeux ont été bien plus comblés que mes oreilles. En effet, on en prend plein la vue. Quel spectacle !
Bon, l’histoire de d’Artagnan et de ses trois copains, on la connaît. Elle fait amplement partie de notre mémoire collective. Ce qui était intéressant dans ce projet c’était de découvrir comment deux metteurs en scène québécois allaient la traiter cette histoire. Déjà, ce qui est bien, c’est qu’elle est uniquement concentrée sur la fameuse affaire des ferrets de la Reine. Il y a ainsi un début et une fin et on ne se perd pas dans les nombreuses ramifications de l’œuvre intégrale de Dumas. Du coup, notre intérêt n’est pas dispersé.


Le fil rouge étant assuré par les chansons, les metteurs en scène ont choisi de découper le spectacle en une succession de tableaux dont certains sont de pures merveilles. On sent vraiment la patte « Cirque du Soleil » pour l’esthétique, avec moult clins d’œil du côté de Game of Thrones pour l’aspect héroïc fantasy. Athos, Porthos, Aramis et d’Artagnan évoluent dans des décors résolument modernes, voire futuristes. On est loin du XVIIème siècle et peu nous chaut. Le thème est intemporel et ses protagonistes itou. C’est l’éternal combat entre les bons et les méchants, entre le Bien, représentés par nos mousquetaires, et le Mal, personnifié par Richelieu et surtout Milady.

Je ne vais pas déflorer le contenu des tableaux, je vais juste me contenter d’en énumérer quelques uns qui m’ont plus particulièrement transporté. Par ordre d’entrée en scène :

-          Dès sa première apparition, dans Je suis cash, Emji/Milady nous entraîne en boîte de nui avec déferlement de lasers, effets stroboscopiques et autres hologrammes super flashy.

-          Le combat entre les mousquetaires et les gardes du Cardinal. Je n’avais pas assez de mes deux yeux pour saisir toutes les actions qui se déroulaient sur scène. Duels, cascades, acrobaties, battles de hip-hop, la bluffante performance athlétique d’Olivier Dion, Porthos et son maniement du bâton, engagement, humour… On est dans un film de cape et d’épée en cinémascope et en 3D. J’aurais aimé pouvoir appuyer sur la touche « replay » pour m’en repaître encore.

-         

La fin de la première partie avec la prestation d’Emji sur Rendez-vous en enfer, est peut-être le tableau le plus abouti sur le plan esthétique. C’est une métaphore du feu éternel avec bolas incandescentes, geysers enflammés, tons rouge vifs et rousseur flamboyante de l’artiste…

-      Le jeu d’échecs géant superbement scénographié avec déplacements des pions (roi, reine, tours, cavaliers…). C’est tout juste magnifique.

     
-
     La mise en scène de Ho Hé, le solo de Porthos, qu’on pourrait écrire « Hot hée ! », avec ses évolutions de pole dance, ses arabesques provocantes ou lascives…


-    Le corps à corps sensuel et envoûtant entre une amazone et Athos/Brahim Zaïbat ; une performance artistique à couper le souffle tant elle est à fois inventive et remarquablement maîtrisée.

-      La traversée de la Manche en coque de noix (au propre comme au figuré) de d’Artagnan et Planchet, avec retour sous une pluie battante…

-     L’ambiance night club londonien de la chanson On My Mind (pour moi le meilleur titre du spectacle) interprétée par Buckingham/Golan.


Toutes ces scènes hissent le spectacle des 3 Mousquetaires à un très niveau technique et visuel. Les cris et les applaudissements jaillis spontanément dans la salle en témoignent.
Sinon, j’ai aussi beaucoup apprécié la complicité évidente entre les quatre comédiens qui incarnent les mousquetaires, la voix de Victoria, le jeu chaplinesque de Planchet/David-Alexandre Desprès, les costumes, toutes les chorégraphies, les lumières, les projections en vidéo…
Bref, on y a mis les moyens, et ça se voit !

Gilbert « Critikator » Jouin

lundi 26 septembre 2016

MOI, moi & François B.

Théâtre Montparnasse
31, rue de la Gaîté
75014 Paris
Tel : 01 43 22 77 74
Métro : Gaîté / Edgar Quinet

Une pièce de Clément Gayet
Mise en scène par Stéphane Hillel
Décor d’Edouard Laug
Costumes de Brigitte Faur-Pérdigou
Lumières de Laurent Béal

Avec François Berléand (François), Sébastien Castro (Vincent), Constance Dollé (Cécile), Inès Valarcher (Cézanne), Clément Gayet (Clément)

L’histoire : François Berléand attend un taxi dans la rue. En retard pour le théâtre, il est de mauvaise humeur. Ce soir, il joue Dom Juan de Molière. Inexplicablement, il se réveille dans une agence de voyage, sans porte ni fenêtre. Il est emmuré aux côtés de Vincent, un jeune auteur farfelu et inculte, qui est otage lui aussi et qui va rendre François complètement fou.
Pour se sortir de cet enfer, François B. va devoir tout à tout menacer, mentir, supplier, séduire. Alors qu’il pense avoir trouvé un moyen de s’échapper, il va découvrir qu’il n’est pas un prisonnier comme les autres…

Mon avis : MOI, moi & François B. est un OTNI (œuvre théâtrale non identifiable). Il n’y a qu’en lorgnant du côté des pièces de Sébastien Thiéry qu’on peut lui trouver une parentèle. Cette comédie, qui repose sur un postulat totalement irréaliste, est redoutablement efficace. C’est du décousu main. Si, pour en découvrir les arcanes, on pouvait effectuer une coupe du cerveau de son auteur, Clément Gayet, je pense qu’on serait halluciné par des méandres d’une complexité labyrinthique tant son esprit est tordu, distordu, hélicoïdal (un Gayet à spirales, quoi !).
Comment peut-on imaginer une histoire aussi surréaliste et réussir à en passionner le public ? A cela, les raisons sont multiples.
On se glisse dans ce théâtre absurde comme on enfile ses vieilles charentaises ; avec délectation. C’est confortablement installé dans son fauteuil que l’on s’embarque pour un voyage surprise en territoire inconnu. Et, très vite, on se met à ronronner d’aise. Inutile de jouer les cartésiens et de chercher une quelconque logique (quoi que…), il suffit de se laisser emporter comme dans un scenic railway dans lequel tout peut arriver, même l’impossible.


Tout de suite, on est en empathie avec François Berléand. On devient nous même ce François B.. On essaie de comprendre ce qui lui/nous arrive. Son angoisse, son affolement, son désarroi, on les partage. Cette pièce est kafkaïenne à souhait. Lui et nous sommes des mouches prises dans une toile d’araignée machiavélique. Une araignée qui aurait le visage débonnaire et lunaire de Sébastien Castro. C’est lui qui tisse, lui qui tire les ficelles. Heureusement, c’est une araignée novice, donc encore maladroite et, surtout, sensible et vulnérable. Mais déterminée.


Petit à petit, à travers certaines confidences extorquées de diverses façons par François B., on commence à acquérir quelques clés. En fait, tout se passe dans la tête de Vincent (l’araignée). Vincent est un « aspirauteur ». A la fois un aspirant auteur et un… aspirateur. Il réussit à convoquer dans son cerveau les personnes qu’il désire pour les y emprisonner. C’est diabolique. Et ses victimes, otages involontaires, ne peuvent qu’être impuissantes. Il n’y a pas d’échappatoire. De même que, au propre comme au figuré, il n’y a pas d’issue. Vincent peut, selon son gré, attirer qui il veut dans sa toile. Y compris un personnage aussi incongru qu’une jolie contorsionniste à qui il va affecter des tâches complètement extravagantes. En tant que deus ex machina, il peut tout se permettre. Voire même mêler au cauchemar de François B. sa propre épouse, Cécile. Lorsqu’elle est à son tour victime de ce kidnapping mental, la pièce gagne encore en rythme et en complications. Nous sommes dans un jeu de Légo démoniaque. Chaque élément qui s’ajoute construit un édifice, certes irrationnel, mais d’une solidité à toute épreuve. Tout s’imbrique et s’élève de plus en plus haut dans un monde où l’imaginaire est roi mais où, paradoxalement, réside une forme de logique implacable.


Une situation aussi déroutante, lorsqu’elle est jouée avec la plus sincère authenticité, ne peut qu’engendrer de grands numéros d’acteurs. Dans ce domaine, on est servi. Quand l’absurde est ainsi élevé au rang de religion, François Berléand en est le grand prêtre absolu. Dans ce registre où il est en permanence dominé par les éléments, il est comme un poisson dans l’eau. Son jeu est d’une acuité impressionnante. Il n’interprète pas un rôle puisqu’il EST François Berléand. Il fait son miel de la schizophrénie. Pour cela, il faut posséder à la fois une sacrée dose d’autodérision et beaucoup de recul. Il joue avec lui-même, se gausse de son image, introduit dans le scénario des éléments de sa propre vie, et le saupoudre de réflexions cocasses ou acérées sur le milieu des acteurs.

Cette pièce est un gigantesque quiproquo, une mise en abîme. Comme dans un rêve, on a la sensation de tomber dans un puits sans fond. Sauf qu’à y regarder de près, il y en a néanmoins, du fond. On est dans le pirandellien. Ici, ce n’est pas «Six personnages en quête d’auteur », mais plutôt « Un auteur en quête de personnage(s) ». On se sent bien dans ce grand n’importe quoi parfaitement agencé et maîtrisé… Lorsque j’évoquais les multiples raisons qui vont permettre à cette comédie loufoque de réaliser le succès qu’elle mérite, il y a, outre son écriture, sa mise en scène et ses acteurs. La mise en scène est vive, inventive, émaillée de trouvailles originales (Ah, ce combat au ralenti !...). Elle en cultive le non-sens tout en en rendant les actions et les réactions plausibles. Il y a une telle rigueur que l’illogisme nous devient naturel.


Et puis, évidemment, il y a les acteurs. François Berléand, je l’ai déjà souligné, est impeccable de bout en bout. Il s’amuse visiblement à interpréter un personnage, qui est lui-même, confronté à une situation incontrôlable. On ne peut, pour une fois, parler de « rôle de composition » puisqu’il se met lui-même en scène, mais plutôt de rôle de « décomposition ». Il se délecte à se vautrer dans le deuxième et le troisième degré. Cet homme possède un grain de folie très personnel parfaitement en adéquation avec ce type d’écriture. Sa prestation est formidablement accomplie.
Bien sûr, François Berléand ne pourrait pas s’exprimer avec autant de liberté et de créativité qu’il ne disposait pas de partenaires capables de le transcender.
Quelle idée magistrale que de lui avoir adjoint Sébastien Castro pour le rôle du pseudo démiurge. Leur association fonctionne admirablement. Autant Berléand est dans le mouvement, dans l’énergie, dans la volubilité, autant Castro est calme, flegmatique, mystérieux. Dans ce duo, avec son timbre de voix grave et traînant si personnel, il assure un contrepoint idéal. Vincent nous apparaît aussi irritant et énervant qu’attachant. Il est même particulièrement émouvant lorsqu’il évoque son enfance. En résumé, pour rester dans la métaphore musicale, Berléand est un violon frénétique et Castro une contrebasse paisible. En tout cas, quel tandem !

Dans ce mini-orchestre, Constance Dollé joue une partition à part. En joli décalage, elle apporte à l’intrigue une note « boulevardienne ». Elle a l’étonnement, le ravissement puis l’enthousiasme naturels et spontanés. Elle réussit quasiment à s’accommoder des bizarreries qui viennent interférer dans son quotidien. En même temps, c’est peut-être aussi que ça l’arrange en lui évitant de fournir trop d’explications embarrassantes… Constance est une valeur sûre. Elle peut et sait tout jouer. Mais c’est sans doute dans la comédie qu’elle peut le mieux déployer son immense éventail.
Et puis, il y a Inès Valarcher, l’avatar créé par le cerveau foisonnant de Vincent. Je ne veux rien dévoiler de sa prestation pour en préserver tous les effets de surprise. Dans ce mini-orchestre, elle est l’instrument qu’on n’attend pas qui joue une ligne mélodique hors de portée du commun des mortels. Vous verrez bien…

Bref, même si vous ne prisez pas particulièrement l’absurde, vous ne pouvez que prendre un immense plaisir à suivre les péripéties de cette pièce où la jubilation va sans cesse grandissant. On est tenu en haleine jusqu’au bout en se demandant comment tout cela va se terminer. Au risque, jouissif, de rester sur notre fin !!!

Gilbert « Critikator » Jouin

lundi 19 septembre 2016

Renata

Comédie Bastille
5, rue Nicolas Appert
75011 paris
Tel : 01 48 07 52 07
Métro : Richard Lenoir / Chemin Vert

D’après la pièce argentine « Renée » de Javier Ulises Maestro
Adaptation de Stéphan Druet et Sebastian Galeota
Mise en scène de Stéphan Druet
Décor d’Olivier Prost
Lumières de Christelle Toussine
Costumes de Denis Evrard
Musique de Maxime Richelme
Chorégraphies de Christophe Ségura

Avec Sophie Mounicot (Monique, la gouvernante), Sebastian Galeota (Jean, le fils / Renata, la veuve), Philippe Saïd (Philippe, le jardinier), Emma Fallet (Blanche, la bonne), Antoine Berry Roger (Alexandre, le notaire)

L’histoire : Un richissime patron juif argentin demeurant à Paris dans une maison bourgeoise, vient de mourir. Un couple de domestiques, la belle-sœur et le fils s’y retrouvent seuls. Renata, la veuve de ce patron, disparue des années auparavant, n’a jamais été retrouvée.
Ce terrible quatuor va faire tout ce qui est en son pouvoir pour toucher l’héritage. Mais quand le jeune notaire arrive pour régler leurs affaires, leurs plans vont basculer…

Mon avis : La chanson de Nana Mouskouri, L’amour en héritage, ne pourrait absolument pas servir de générique à cette pièce. En effet, s’il y est question d’héritage, d’amour il n’y en a point. Ou très peu. Ou il est malheureux.
Renata est une pièce terrible. Sa construction est implacable. Dès le lever du rideau, on est dans le ton. Il y a deux méchants, une gentille et un mal-aimé. Les deux méchants, Monique (« Momo ») et Philippe forment un couple à filer des complexes aux Thénardier. Elle, c’est la gouvernante. Ça, pour gouverner, elle gouverne ! Autoritaire, acariâtre, vindicative, elle dirige la maisonnée avec un gant de fer dans une main du même métal et un cœur en acier trempé. Son mari, Philippe, est moins carré, plus ambigu. Une chose est sûre, c’est un sale type. Il est sournois, atrabilaire, intolérant, homophobe et pervers. C’est beaucoup pour un seul homme. Alors, quand on additionne les deux mentalités, on obtient un couple digne du film Affreux, sales et méchants, sauf que s’ils sont sales, c’est à l’intérieur.

Evidemment, face à deux tels prédateurs, il est préférable de courber l’échine et de filer doux. C’est ce que fait, d’ailleurs très habilement, Blanche, la sœur de « Momo ». C’est une vraie gentille qui est protégée par sa profonde bigoterie. Tout glisse sur elle. Je suis pratiquement sûr qu’elle aime sincèrement sa sœur et son beau-frère. Quant à son neveu, Jean, elle l’adore !
Jean ! Parlons-en de Jean. Au début, il m’a fait penser à l’enfant incompris et rudoyé des Deschiens qu’incarne Olivier Broche. Jean est un poète. Il rêve de s’élever, de s’instruire. Il est dans sa bulle et ses parents ne cessent de le critiquer et de l’invectiver.

Photo Bruno Perroud
Voici donc, en quelques lignes l’état des lieux que nous propose la pièce en son début. La décision machiavélique prise par Monique et Philippe de ressusciter Renata, la veuve disparue du richissime patron défunt, va tout faire basculer. Ce qui n’aurait pu rester somme toute qu’une farce sordide va peu en peu se muer en tragédie. En tragi-comédie plutôt, car avec des comportements aussi extrêmes, voire extrémistes, l’angle choisi est de nous en faire rire. C’est tout le talent de la mise en scène, remarquablement épaulée en cela par les lumières et la musique.
L’intrigue a ceci de très fort qu’elle va crescendo. A partir du moment où Jean va imposer sa métamorphose en Renata, tout va échapper au contrôle de Monique et Philippe. Ce ne sont plus eux qui tirent leurs ficelles pourries. Il leur faut d’adapter. Mais l’appât du gain est tellement fort, qu’ils vont bien devoir s’y résigner. Bien sûr, tout au long de l’année que va durer l’histoire, ils vont se laisser quand même aller à quelques turpitudes (n’est-ce pas Philippe ?).

On comprend a posteriori l’utilité de quelques scènes que, sur le moment, on a trouvées un peu superflues (quand Blanche revêt la robe de mariée, par exemple). En fait, ce que l’on considère comme du remplissage prépare des événements à venir. Un peu comme dans un polar, l’auteur livre quelques indices matériels ou psychologiques. A nous de les percevoir. C’est très habile, très intelligent. Résultat, on est de plus en plus happé par ce qui devient une sorte de feuilleton découpé en saynètes et tableaux successifs.
C’est qu’un nouveau personnage a fait son entrée dans le cercle familial : le notaire chargé de régler la succession.
Je n’en dirai pas plus. Notre intérêt pour le destin des cinq protagonistes va grandissant. Nous sommes les témoins à la fois réjouis par les péripéties qui se déroulent sous nos yeux, et inquiets par leur évolution, par la direction qu’elles prennent. C’est ce qui s’appelle être captivés.

Photo Bruno Perroud
Cette pièce mérite d’être un succès. Elle le mérite pour son histoire, pour sa construction, pour sa mise en scène inventive, son parti pris de nous faire rire avec les bassesses dont peut être capable l’être humain, mais aussi de nous montrer la force de l’amour… Et elle le mérite aussi pour les prestations des cinq comédiens. Ils sont tous impeccables. Sans une telle justesse de jeu, on tomberait ou dans le grand guignol, ou dans le pathos. Or, ils réussissent à nous rendre cette fable crédible.
J’ai été profondément séduit par le jeu d’Emma Fallet dans le rôle de Blanche. Elle campe à merveille une ravie de la crèche, empathique et conciliante. Elle est le seul élément positif, sinon normal, de cette famille… Dans le rôle austère et violent de Monique, Sophie Mounicot s’en donne à cœur joie. Elle nous livre un sans faute dans ces figures imposées. Mieux encore, alors que son personnage est la méchanceté incarnée, elle réussit parfois à nous dévoiler très subtilement quelques failles, quelque faiblesse. C’est une femme malheureuse, quoi !...

Philippe Saïd fait de Philippe une sorte de personnage issu dune bande dessinée de Reiser ou de Vuillemin. Un « gros dégueulasse » certes, mais qui avance masqué sous une apparence de monsieur tout le monde. Il en est d’autant plus redoutable et il ne nous inspire aucune sympathie. Il est donc parfait… Dans le rôle du notaire, Antoine Berry Roger apporte une note de fraîcheur, de fantaisie, de légèreté et de candeur. Chacune de ses interventions est de plus en plus attendue. Surtout que, psychologiquement, son personnage ne cesse d’évoluer. Il faut une grande finesse pour rendre réaliste cette progression. Il est un des rouages indispensables à la bonne architecture de la pièce.
Enfin, il y a la magistrale composition toute en sensibilité de Sebastian Galeota. Ce qu’il réalise tient de la performance d’acteur. Jamais il ne tombe dans la caricature ou dans la démonstration. Notre proximité avec la scène dans ce théâtre de la Comédie Bastille nous permet de scruter à la loupe le jeu des comédiens. Le sien est époustouflant. Il EST Renata. On est subjugué, séduit même. Sa fascinante prestation hisse à des niveaux égaux le rire et l’émotion.

Renata est une pièce originale, cynique à ravir (parce qu’elle est profondément humaine), une pièce qui ne peut laisser insensible.


Gilbert « Critikator » Jouin