vendredi 23 novembre 2018

Etude notariale

Séverine Autenzio
36, rue Etienne Dolet
94230 Cachan
Tel : 01 58 07 00 45
www.autenzio-cachan-94.notaires.fr

Une fois n'est pas coutume : Critikator ne conseille pas une pièce, un disque, un livre, un spectacle.
J'ai envie exceptionnellement de faire l'éloge... d'une étude notariale... Ayant besoin des services d'un notaire, la proximité géographique m'a amené à ouvrir la porte du bureau de Séverine Autenzio.
Je n'ai eu qu'à me louer de la qualité et de son accueil et de ses conseils. Humaine, pédagogue, compétente, elle allie avec naturel la rigueur professionnelle et le sens de l'écoute.
En sortant de son étude, parfaitement informé, j'avais la sensation confuse de quitter une amie...
C'est la raison pour laquelle, n'ayant aucun intérêt dans ses affaires, il m'est facile de recommander chaudement ses services.

Un Picasso


Studio Hébertot
78bis, boulevard des Batignolles
75017 Paris
Tel : 01 42 93 13 04
Métro : Villiers / Rome

Une pièce de Jeffrey Hatcher
Adaptée par Véronique Kientzy
Mise en scène par Anne Bouvier
Décor de Charlie Mangel
Lumières de Denis Koransky
Costumes de Mine Vergez
Musique de Raphaël Sanchez

Avec Sylvia Roux (Mademoiselle Fischer), Jean-Pierre Bouvier (Pablo Picasso)

Synopsis : 1941. Paris est occupé.
Pablo Picasso est convoqué par Mademoiselle Fischer, attachée culturelle allemande, dans un dépôt où sont entreposées des œuvres d’art volées aux Juifs par les Nazis… Il doit identifier parmi elles trois de ses propres tableaux pour permettre à la propagande allemande d’organiser une exposition d’« Art Dégénéré » dont le point d’orgue sera un autodafé. Telle est la terrible mission confiée à la jeune femme dans le face à face qui l’oppose à l’artiste.
Comment Picasso va-t-il empêcher la destruction de ses tableaux ? Quels arguments peut-il employer pour faire échec à cette entreprise honteuse ? Certes, Mademoiselle Fischer est acquise à la cause nazie, mais pour autant elle a du mal à cacher la fascination qu’exerce sur elle la beauté des œuvres du maître.
Débute alors un affrontement tout en séduction, ruse, violence et ambiguïté dans lequel le peintre sait, qu’au-delà de lui-même, se joue un combat essentiel : la défense de la liberté de l’artiste face à la barbarie totalitaire qui, toujours, cherche à la détruire…

Mon avis : Cette pièce est un superbe mano a mano entre deux grands fauves, Madame Fischer et Pablo Picasso. Elle, c’est un animal à sang froid ; lui, c’est un buffle bouillonnant… En clair, nous assistons à un affrontement entre le feu ibère et la glace teutonne. L’opposition va être âpre et tendue.

Tous les éléments sont réunis pour qu’il y ait conflit. Madame Fischer est allemande. N’oublions pas que nous sommes en 1941. Le pouvoir nazi est à son apogée. Madame Fischer est Allemande. Elle se sent investie des pleins pouvoirs. Elle a la force avec elle. D’ailleurs, la Gestapo monte la garde à l’entrée de l’entrepôt. Pour arriver à ses fins, elle peut ainsi se montrer cassante, abrupte, autoritaire. Le problème, c’est qu’on ne peut imposer quoi que ce soit à un individu comme Picasso.
Lui, la guerre, il s’en fout. D’abord, il n’est même pas Français. C’est un exilé espagnol. Il n’est donc pas directement impliqué. Il ne réagit qu’en artiste et… en homme qui ne veut pas se laisser dicter sa conduite par une femme. C’est un des ressorts de la pièce. Le Pablo est non seulement très imbu de sa personne et de son immense talent, mais c’est aussi un sacré misogyne. C’est un taureau. Il ne cherche pas à esquiver, il fonce droit vers la muleta que cette torera fasciste agite devant son mufle fumant. Il n’est pas question pour lui de se laisser dominer par une représentante du sexe faible, fût-elle protégée par son statut d’occupante.

Ce face-à-face est passionnant. Il repose essentiellement sur des dialogues mordants, incisifs, drôles parfois, et sur deux comportements et deux mentalités diamétralement opposés. Autant Madame Fischer est rigide, cassante, sûre d’elle et de ce qu’elle représente, autant Picasso est rebelle, bougon et fougueux. S’appuyant sur un fonds historique solide (le texte est émaillé de nombreuses anecdotes et informations passionnantes), cette pièce, intelligente, est vraiment prenante. La bagarre est aussi intense sur le plan physique que psychologique. La tension va croissant. Un Picasso est un véritable suspense, un savoureux poker menteur qui nous tient en haleine jusqu’à la fin.

Gilbert "Critikator" Jouin

mercredi 21 novembre 2018

Pierre Perret "Humour Liberté"


Disques Adèle. Distribution Irfan, Le Label

« Humour Liberté »

31ème album studio de Pierre Perret, Humour Liberté s’inscrit dans la lignée de ses opus généralistes, c’est-à-dire non thématiques.
Trousseur de mots, détrousseur d’idées, retrousseur de zygomatiques, l’ami Pierrot, revisite dans ce nouvel album toutes les formes, tous les styles de chansons qui font sa renommée depuis… 1957 (61 ans !).
Pierre Perret… Père éternel dont l’œuvre fait partie depuis belle lurette du patrimoine de la chanson française, nous propose douze titres au contenu éclectique. Cela fait déjà un bon moment qu’il s’applique à faire se côtoyer dans ses albums des chansons rigolotes et coquines avec des chansons engagées.

Dans Humour Liberté, on retrouve donc le Perret traditionnel, le Perret rabelaisien et égrillard (Le beau matelot), le Perret témoin de son temps (Humour Liberté, Les émigrés), le Perret à la nostalgique souriante (La communale, Mémé Anna, Django, Ils se gourent), le Perret contemplatif (Ma France à moi), le Perret moralisateur (Pédophile), le Perret stylistique (Héloïse) et l’ami Pierre (L’ami fidèle, La ouananiche)…
En même temps, certaines de ces chansons se sentent un peu à l’étroit quand on les place dans des cases ainsi étiquetées. Elles dégagent des sensations, des sentiments, voire des dénonciations plus complexes.


Prenons donc la « liberté » d’analyser le contenu de cet album :

1/ Comment réduire Humour Liberté à un simple fait divers ? Accompagnée par une musique martiale avec roulements de tambours en intro, cette chanson qui évoque la tragédie de Charlie est un hommage fraternel. Dans l’esprit de Pierre, juxtaposer ces deux mots est un pléonasme. Il est tellement évident que l’humour se doit d’être libre, sans tabous, sans interdits, fussent-ils religieux. Quant à la liberté d’expression, elle devrait faire partie des saints sacrements et être œcuménique… Que des « grands gosses » armés de leurs seuls « crayons », certes bien pointus, bien aiguisés, puissent perdre la vie pour le seul motif de blasphème, c’est ahurissant. Pierre rejoint ici deux des ses pairs, Brassens, qui supputait que l’on puisse « mourir pour des idées » - ici pour des dessins qui les colportent -, et Béart qui déplorait « Le poète a dit la vérité, il doit être exécuté »… Résultat : on tombe dans une funeste caricatuerie…
Qu’elle est belle et forte cette chanson écrite d’une « plume alerte » !

2/ La communale s’inscrit en pleins et en déliés dans la plus pure tradition perretienne. Sur un ton guilleret, il égrène les quatre piliers sur lesquels s’est érigée sa scolarité castelsarrasinoise : la castagne, l’entraide pour les leçons en fonction des points forts de chacun, le goûter, et l’éveil à la sexualité. Souvenirs savoureux d’une époque bénie où le portable et Internet n’existaient pas.

3/ Les émigrés est une chanson-message dans la lignée de Lili. Pierre se met carrément dans la peau d’un émigré lambda qui se fait le représentant de tous ceux qui, comme lui, fuient leur pays pour différentes raisons. Il nous narre son odyssée avec les nombreux dangers qui l’ont émaillée. Il termine toutefois avec cette note d’espoir : le projet de rentrer un jour au pays.

4/ Retour aux grands classiques avec cette chanson polissonne qu’est Le beau matelot. Avec ses expressions et son langage très imagés, le chevalier paillard nous raconte par le menu un dépucelage. On se gondole et on se marre quasiment tout du long. Et puis il y a la chute, une chute qui pourrait s’apparenter à une sorte de coït interrompu et qui laisse un goût saumâtre.

5/ Ma France à moi appartient à la catégorie des chansons-énumérations. Pierre y dresse un bilan très personnel en citant toutes les personnes qui ont contribué à lui apporter son « gai savoir » : les écrivains, les poètes, les peintres, les humoristes, les musiciens, les grandes figures féminines, les savants, les comédiens, des hommes ou femmes politiques… Bref, une sorte d’inventaire à la Perret, un best of de ces personnalités que « les écoliers devraient apprendre par cœur ». Tous ces grands personnages étant des apôtres de la liberté d’expression, cette chanson vient compléter le thème exposé dans Humour Liberté.

6/ Une sacrée luronne que cette Mémé Anna un peu « chtarbée ». Quelle gaillarde ! Elle aussi exprimait son humour et sa fringale de vie en toute liberté. Sentencieuse, convaincante, consciencieuse (n’est-ce pas monsieur le Vicomte ?), licencieuse, anticléricale… Avec un tel modèle, une telle hérédité, le petit Pierrot ne pouvait pas être un ange.


7/ L’ami fidèle est une chanson cérébrale à suspense. Pierre Perret se met à gamberger et à se poser un tas de questions pour tenter de deviner quelles peuvent être les raisons du silence d’un ami. On analyse avec lui toutes les suppositions qui appartiennent au champ du possible. Sauf que la réalité ne fait pas partie des idées qu’il s’est faites. Elle est en fait toute simple. Lorsqu’il découvre enfin le poteau rose, il n’a de cesse que de lui démontrer à son vieux complice l’intangibilité de son amitié.

8/ J’ai ressenti un certain malaise à l’écoute de Pédophilie. C’est une chanson à la fois explicite et ambiguë. Le désert sexuel que leur religion impose aux prêtres les amène à des pratiques que la morale réprouve. Il ne faut pas surtout pas laisser venir à eux les petits enfants. Il y a des ouailles adultes pour cela... C’est une chanson qui fait désordre car la fin des quatre couplets leur donnerait quasiment l’absolution puisque « les faits sont prescrits », alors « on n’en parle plus »… Au contraire, il faudrait l’abroger cette prescription et ne pas mettre ces turpitudes ecclésiastiques sous l’éteignoir.

9/ Django est le pendant de Ma France à moi, mais vis-à-vis du jazz. Pierre y liste tous ces musiciens qui lui ont enchanté les cages à miel, fait swinguer l’âme et « mis le soleil au cœur ». Quelle compilation !

10/ Grand amateur de figures de styles, le Pierre a dû se régaler avec l’imparfait du subjonctif qui agrémente le texte d’Héloïse. C’est un petit bijou d’écriture au charme désuet mis au service d’une histoire un tantinet coquine.

11/ J’ai beaucoup aimé Ils se gourent car c’est une chanson qui se termine sur belle note rassurante d’espoir. Quatre couplets pour démontrer à grand force d’images qu’en amour on ramasse plus de râteaux que de pelles ; donc qu’il est superfétatoire d’y croire… Et puis survient dans le cinquième couplet la « bandante » Raymonde qui met à bas toutes ces certitudes nées d’échecs sentimentaux répétés. Conclusion : il faut espérer en l’amour et remettre sans cesse son métier sur l’ouvrage.

12/ Dans le refrain, Pierre Perret, grand pêcheur devant l’Eternel, nous explique ce qu’est La ouananiche. Pas besoin donc d’ouvrir votre dico. C’est les copains d’abord en goguette sur les rives du Saint-Laurent ou des lacs canadiens pour une mémorable partie de « pêche miraculeuse ». C’est avant tout une superbe histoire qui tourne autour de ce pivot, essentiel pour lui, qu’est l’amitié… La ouananiche permet ainsi à cet album de finir en queue de poisson. On peut donc imaginer que le Pierre a déjà appâté pour un 32ème opus…

Gilbert "Critikator" Jouin



jeudi 27 septembre 2018

Un truc entre nous


Comédie Bastille
5, rue Nicolas Appert
75011 paris
Tel : 01 48 07 52 07
Métro : Richard Lenoir / Chemin Vert

Une pièce de Clément Naslin
Mise en scène par Agnès Boury
Mise en magie de Clément Naslin
Consultant magie : Fred Razon
Lumières de Sébastien Lanoue
Costumes de Sandra Grélier
Musique de Romain Trouillet

Avec Clément Naslin et Sabine Perraud

Présentation : Un truc entre nous est une pièce et un spectacle de magie, à moins que ce ne soit un spectacle de magie et une pièce.
Que se passe-t-il quand l’assistante du magicien décide de prendre le contrôle du spectacle ? Sous nos yeux amusés, Clément va devoir céder du terrain à sa partenaire. Entre le magicien et l’assistante, le torchon brûle, ça fuse, ça balance, et ça fait des étincelles…

Mon avis : Tout comme le PSG, Clément Naslin « est MAGIQUE » ! On connaissait le comédien, sa drôlerie, on connaissait aussi l’auteur (Jackpot), mais on ignorait qu’il était féru de magie depuis son plus jeune âge. C’est ce que l’on découvre dans son nouveau spectacle, Un truc entre nous.
Ce titre, très efficace, possède plusieurs niveaux de lecture. Il y a d’une part les « trucs » propres aux tours de magie, il y a en outre ce petit « truc » qui fait qu’il y a une attirance entre deux personnes, et il y a aussi ce « truc » complice qui s’établit entre des artistes et le public. D’où l’importance du « nous » qui peut autant s’appliquer au couple qui évolue sur scène qu’aux spectateurs. Car ce spectacle est très interactif. Sabine et Clément nous sollicitent, nous interpellent, nous prennent à témoin. Nous sommes aux premières loges pour assister à un spectacle qui, lui-même, est double puisqu’il mêle très intelligemment le théâtre et la magie. C’est aussi habile que fascinant car nous somme sans cesse partagés entre l’émerveillement et l’étonnement que nous procurent d’excellents tours et l’intérêt suscité par la relation entre le magicien et son assistante.


Au départ, Clément et Sabine ne se trouvent pas au même niveau. Lui, il est LE magicien, le maître, celui qui sait et celui qui fait… Elle, elle est son faire-valoir, sa caution charme, sa potiche quoi. Mais la belle a du caractère. Elle cherche à exister. Son ambition est d’abord d’être considérée comme une partenaire et non plus comme une assistante. Mais Clément n’a pas envie de se voir piquer la vedette. S’ensuit donc un affrontement, un ping-pong verbal à grand coups de vannes et de chamailleries. Or, tout en se houspillant et en se balançant des vacheries sous formes d’épithètes bien choisis, ils accomplissent comme si de rien n’était un grand nombre de tours de passe-passe qui nous laissent ébaubis. C’est qu’il y a du niveau dans le domaine. Escamotages, artifices, illusions, mentalisme, manipulations, bruitages, prestidigitation, tours filmés et projetés avec gros plans sur les mains… tout y est. Mais comme ces prouesses sont insérées au cœur de la comédie, elles en font finalement partie intégrante. Elles agrémentent la pièce, la rythment, la diversifient pour en faire un spectacle franchement original.


Les deux comédiens s’en donnent à cœur joie. Les dialogues sont vifs, drôles et percutants. Tout est construit de façon à nous troubler l’esprit. Pendant qu’on se focalise sur leur querelle, notre attention est un moment détournée. Si bien qu’ils en profitent pour nous surprendre avec un tour que l’on n’a pas vu venir. On a beau être sur nos gardes on se fait quand même avoir. C’est vraiment bluffant.
Un truc entre nous est un fort bon spectacle qui s’adresse à tous les publics. C’est plaisant, réjouissant, sympathique, immensément drôle, remarquablement interprété. On ne s’ennuie pas une seconde. On passe un très, très bon moment à la Comédie Bastille.

Gilbert « Critikator » Jouin

mardi 18 septembre 2018

Jimmy Lévy "Adoration"


Cherche Midi
176 pages
17 €

Un an après le déconcertant et très réussi Petites reines, Jimmy Lévy vient de sortir son deuxième roman, Adoration.
Avant même d’entrer dans le vif du sujet, une évidence s’impose : nous tenons avec Jimmy Lévy une sacrée plume, un grand écrivain. Son style, que l’on retrouve avec une gourmandise teintée de fascination, est riche, foisonnant, impétueux. C’est un véritable stakhanoviste du verbe, un amoureux de la langue, un orpailleur qui s’acharne à n’extraire que les pépites qui émergent dans le grand tamis du vocabulaire pour nous les restituer dans l’écrin de son roman. L’écriture de Jimmy Lévy est un coup de poing ; ou plutôt un enchaînement ininterrompu d’uppercuts et de petits crochets qui vous frappent le cœur et l’esprit jusqu’à vous étourdir et vous laisser exsangue. Lorsqu’on referme son ouvrage, saoulé de coups, on est proche du K.O..

Trêve de compliments, abordons donc ce deuxième opus, Adoration. D’abord, il est judicieux de vérifier la définition du mot adorer : « Rendre un culte à un dieu, à un objet divinisé »…
Les 176 pages de ce livre ne sont que cela. C’est la description d’une passion. Mais une passion si exacerbée, si jusqu’au-boutiste, si dévastatrice, qu’elle se confine en « adoration ».
La relation entre le narrateur et « L » (Elle ?), va bien au-delà de la simple histoire d’amour. Nous sommes dans un cas quasiment pathologique d’une dévotion qui frise l’asservissement. Mais, bien sûr, - sans cela il n’y aurait pas de roman - un asservissement totalement consenti et assumé. Il y a même un aspect masochiste.

Ce qui est flagrant, c’est la propension que possède le narrateur à se dédoubler. Il est tout autant la victime et le témoin. En tant que témoin, il analyse avec une froideur clinique sa propre descente aux enfers. Pour reprendre une métaphore qu’il utilise, il est à la fois le conducteur et la victime d’un camion fou qui va tout écraser sur son passage… Jimmy Lévy est un médecin légiste du cœur. Il n’écrit pas, il dissèque. Sa plume est un scalpel qui fouille et touille dans les tréfonds de l’âme.
Pratiquement avant de la vivre, il sait que cette passion va être toxique. Il va en déguster les fruits amers avec une avidité inquiétante. Il y a chez lui une irrépressible volonté sacrificielle, un don de lui qui, il le pressent, peut aller jusqu’à son anéantissement. Son « adoration » n’a rien de positif. Elle est pernicieuse, nocive, mortifère.
Il ne s’épargne et ne nous épargne rien. Ce livre est âpre. Il oscille entre le réel et l’irrationnel, entre le fantasme et la réalité. Jimmy Lévy utilise intelligemment la technique du flashback. Avec un sens inné de la rupture, il nous entraîne sur une balançoire qui passe mécaniquement de l’ombre à la lumière. C’est très habile car cela évite l’écueil de la linéarité et du redondant.

On sent qu’il FALLAIT qu’il se débarrasse une bonne fois pour toutes de cette sombre histoire, de cette parenthèse désenchantée de sa vie. Ce livre lui permet de refermer une plaie, chaque mot étant une aiguille qui lui a permis d’en suturer les lèvres. Il reste aujourd’hui une cicatrise rougeâtre qu’il trimballera inexorablement. Mais ce n’est plus qu’une cicatrice… Il va pouvoir enfin passer à autre chose et se consacrer plus sereinement au métier pour lequel il était programmé, celui d’écrivain… Ainsi libéré, je suis convaincu qu’il n’a pas fini de nous surprendre.

Gilbert « Critikator » Jouin

vendredi 29 juin 2018

Karim Duval "Y"



-          Le 30 juin, aux Tontons Flingueurs à Lyon.
-          Du 2 octobre au 31 décembre au Boui-Boui à Lyon.

Karim Duval est de retour ! Après avoir présenté avec succès (plus de 1000 représentations) son premier seul en scène, Melting Pot, il propose aujourd’hui son deuxième opus, tout simplement intitulé Y.

Karim Duval possède déjà sa marque de fabrique, son identité propre. Cet ex-diplômé de Centrale a choisi d’abandonner un emploi d’ingénieur pour se montrer ingénieux dans l’emploi de l’humour. Plus précisément dans une forme de stand-up dont le personnage « central » est la personne qu’il connaît le mieux, lui-même. Mais on constate très vite que tous les thèmes qu’il aborde nous concernent tous. Quand il parle de lui, il parle aussi de nous.

Comme son nom l’indique, dans Y, il se focalise sur cette génération – la sienne – qui regroupe les personnes nées entre 1980 et 2000. Son analyse est très percutante. Toutes ses observations sont marquées du double sceau de la pertinence et de l’intelligence. S’appuyant sur une solide base d’autodérision, il peut se permettre d’extrapoler sur les principaux traits de caractères de ses contemporains âgés aujourd’hui de 20 à 38 ans.

Gentiment vanneur, à grand renfort d’exemples éminemment drôles et imagés, il nous amuse tout en nous en faisant réfléchir. Car, chez Karim Duval, il y a toujours du fond. Mine de rien, il distille nombre de messages emplis de tolérance et d’humanité. Karim sait être comique sans user jamais de cynisme. Il est plus dans la satire. Son spectacle remarquablement écrit et construit, fourmille de réflexions avisées. Il nous tient en permanence en attention. Comme tous ses congénères estampillés « Y », il cherche à donner un sens à sa vie. Ce qui n’est pas si évident. Il raille, mais toujours avec une certaine tendresse, la génération B (celle des baby-boomers), les consultants, les traders, les adeptes du yoga, les partisans du lâcher-prise… Et il termine son exposé en nous prodiguant un conseil avisé : Yolo ! Yolo (« You Only Live Once ») qui est en quelque sorte aux « Y » ce que le « Carpe Diem » était aux « B ».

Personnellement, j’apprécie énormément le style et l’homme. Avec son parti-pris d’amuser sans casser et de ne pas nous considérer comme un public mais comme un auditoire complice, on ressent l’agréable sensation de rire intelligemment. 

Gilbert « Critikator » Jouin

mardi 19 juin 2018

Eddy Mitchell "La même tribu" (volume 2)


Polydor / Universal Music France

S’il est plutôt de coutume de respecter l’adage par lequel « on ne change pas une équipe qui gagne », Eddy Mitchell, lui, préfère conserver un concept qui gagne (1er opus certifié platine avec plus de 100.000 exemplaires vendus) en renouvelant quasi totalement l’équipe des artistes qui viennent s’associer à lui le temps d’un duo.

Elle est large la tribu mitchellienne ! On en connaissait certes le premier cercle, composé en priorité de ses deux « vieilles canailles », Johnny-le-frère et Jacques Dutronc, l’ami de longue date, mais aussi de sa fille aînée, Maryline, et de quelques collègues-potes historiques comme Alain Souchon, Renaud, Julien Clerc ou Christophe. Puis sont venus s’agréger en cercles concentriques des artistes qu’Eddy apprécie tout particulièrement à la fois pour leur voix et pour leur état d’esprit. Eddy n’est pas un nostalgique, il est aussi à l’affût des talents émergents. D’où ce brassage intelligent dans les deux volets de La Même tribu.

Un seul artiste a le privilège de figurer sur les deux albums : Arno. Il est la seule exception… Eddy affectionne tout particulièrement les personnages qui, comme Arno, ont un grain. Un grain de voix hors du commun et un grain de folie. Avec le « Tom Waits » belge, il est comblé !


Pour ce deuxième album, Eddy Mitchell a fait appel à quelques camarades de la vieille garde qui, par faute de place ou d’emplois du temps, n’avaient pas figuré dans le premier : Maxime Le Forestier, Laurent Voulzy, William Sheller, Michel Jonasz et, bien sûr, Véronique Sanson ; Véro qui, ne l’oublions pas, à fait partie de la toute première édition de la tournée des Enfoirés aux côtés d’Eddy, Johnny, Sardou et Godman. Les after-shows avaient été paraît-il mémorables !... Il a également « convoqué » quelques valeurs sûres de la génération intermédiaire, Calogero, Pascal Obispo, Féfé, Laurent Gerra, Thomas Dutronc, plus une des grandes révélations 2017-18, Juliette Armanet,
On retrouve également au générique de ce volume 2, Helena Noguerra et, plus étonnement, la comédienne Cécile de France. Enfin, comme dans le précédent où Eddy avait invité une Guest star américaine en la personne du regretté Charles Bradley, disparu en septembre 2017, il a convié cette fois Gregory Porter, un chanteur californien de soul et de jazz vocal.
Voici donc les quinze nouveaux membres du clan.

A l’instar du précédent album, la qualité est au rendez-vous. On en remarque d’abord une constante : le superbe travail sur les arrangements. Aucun titre ne possède la même couleur. Sur certains, c’est le piano qui est mis en évidence, sur d’autres c’est la guitare, ou bien les cuivres qui sortent du lot quand ce ne sont pas les cordes. Des trilles d’harmonica par ci (Charlie McCoy, s’il vous plaît), le son si spécifique d’une pedal steel guitar par là, de la flûte… Bref, ce sont plus de cinquante musiciens, parmi ce qui se fait de mieux en France et aux Etats-Unis, qui ont prêté leur concours à la réalisation musicale de cet album. Sur le plan acoustique, c’est une merveille absolue et je vous conseille vivement de l’écouter au casque pour en goûter toute la richesse et toutes les subtilités.


Avec un accompagnement de ce niveau, la tâche pour les chanteurs et chanteuses est tout de même bigrement simplifiée. Facile d’entrer dans un tel costume. Pour parodier le texte d’une chanson d’Eddy de 1971 qui figure sur ce CD, on peut proclamer qu’avec de telles chansons, « c’est facile d’être amoureux tout le temps » et, qu’avec de tels partenaires, « c’est facile avec eux de faire des enfants »… En plus, Eddy est très malin. Il n’a pas distribué ses duos par tirage au sort. Il a visiblement ciblé ses complices d’un tour de chant. Par exemple, pour cette chanson éminemment sociétale qu’est Il ne rentre pas ce soir, il a choisi un grand auteur à textes, Maxime Le Forestier. Pour raconter La dernière séance, qui mieux qu’une actrice, Cécile de France, pouvait l’interpréter en y apportant toute sa sensibilité parce que concernée par le sujet ? Et il ne pouvait trouver meilleur complice pour Je chante pour ceux qui ont le blues que le créateur de Du blues, du blues, du blues, Michel Jonasz. Enfin, quelle bonne idée que de confier à Laurent Gerra quelques imitations de son cru pour C’est la vie mon chéri… Ces choix ne sont pas anodins.

En revanche, il est bien plus difficile de déterminer un ordre préférentiel, de dire quels sont les duos que l’on place en haut de notre hit-parade personnel.
Voici néanmoins mes six tandems préférés :
-          That’s How I Got To Memphis, avec Gregory Porter
-          Couleur menthe à l’eau avec Juliette Armanet
-          Pas de boogie-woogie avec Calogero
-          Rio Grande avec Laurent Voulzy
-          Vieille Canaille avec Féfé
-          Le Cimetière des éléphants avec Véronique Sanson
Mais j’ai franchement presque tout aimé. Encore une fois, je me suis régalé. Quelle beau concept !


Je terminerai en mettant en exergue la formidable présence d’Eddy Mitchell. Il s’amuse comme jamais. Il se balade d’un titre à l’autre avec un plaisir non dissimulé. On le perçoit dans sa façon de chanter. Tout en maîtrise, il joue avec sa voix, intervient entre les lignes, se livre à quelques scats ou onomatopées. Libre, parfaitement détendu, paternel et fraternel, il est le grand manitou de cette joyeuse Tribu, son véritable patriarche… On n’a plus qu’à espérer un troisième volume. Il reste encore quelques pointures ou quelques jeunes pousses avec lesquelles il ferait bon revisiter le superbe répertoire (l’œuvre ?) d’Eddy Mitchell.