vendredi 23 mai 2008

Avec deux ailes


Petit Théâtre de Paris
15, rue Blanche
75009 Paris
Tel : 01 42 80 01 81
Métro : Trinité

Une pièce de Danielle Mathieu-Bouillon
Mise en scène par Anne Bourgeois
Décors d'Edouard Laug
Costumes de Jean-Daniel Vuillermoz
Avec Véronique Jannot (Valentine) et Marc Fayet (Laurent)

Ma note : 7/10

Synopsis : Sur une plage curieusement déserte, une femme au talon de chaussure cassé accoste un homme qui tricote sous un parasol... Valentine vient d'avoir un accident de voiture à quelques mètres de là. Pas grand chose, apparemment, dit-elle, que de la tôle froissée. Bougon, de mauvaise composition, Laurent supporte les babillages incessants de sa visiteuse avant de lui lâcher brutalement la vérité : Valentine a trouvé la mort dans l'accident. Elle est passée de l'autre côté du miroir, dans son après-vie. Et lui, son ange gardien, il a pour mission de l'amener à accepter ce passage dans l'au-delà...

Mon avis : Charmant le décor... Paisible et estival à souhait : un fauteuil de plage qu'abrite un parasol, un petit banc, le bruit des vagues, quelques cris de mouettes... En toile de fond, des panneaux savamment disposés dessinent un joli ciel bleu pastel légèrement troublé par de petits nuages blancs. Bel endroit pour une rencontre...
A part que cette rencontre, elle n'est programmée que par l'un des deux protagonistes, Laurent, jeune homme tout de blanc vêtu qui s'évertue maladroitement à tricoter une ceinture de laine. Valentine, elle, était loin de l'avoir prévue cette rencontre. Elle vient d'avoir un accident et elle attend que l'on vienne dépanner sa voiture endommagée. Tonique et enjouée, Valentine est une sacrée pipelette. Sans le savoir, elle complique bigrement la tâche du pauvre Laurent qui est en réalité un ange gardien "intérimaire" dont la mission est de la prendre en charge et de l'aider à accepter sa nouvelle "vie", sa vie après la mort. Car Valentine n'est plus un être de chair et de sang, elle a brutalement quitté à son insu le monde des vivants.
Le sujet pourrait être scabreux, voire dérangeant. La mort est un thème rarement abordé dans les comédies. Et pourtant, dès qu'on en a compris les tenants et les aboutissants, on prend un réel plaisir à suivre le ping-pong verbal auquel se livrent la défunte et son ange. Le moindre propos, la moindre réflexion nous interpellent. C'est que la mort fait terriblement partie de notre vie à tous. Elle est omniprésente. Et de la voir traitée ainsi, on en serait presque rassuré. Il est sûr que si le passage tant redouté se déroule ainsi, on appréhenderait beaucoup moins !

Les dialogues de ce conte métaphysique plein de sens sont particulièrement brillants. En dépit de la délicatesse du sujet, l'auteure a réalisé la prouesse de traiter son sujet avec beaucoup de légèreté. Et cette légèreté lui permet de faire passer quelques messages profonds. L'histoire a beau être totalement surréaliste, nous sommes en permanence confrontés au réel. Devenue ectoplasme, Valentine n'en a pas moins gardé ses réflexes de terrienne. Elle s'inquiète pour sa famille, regrette de ne plus être là quand sa fille aura à son tour un enfant ; elle a même la curiosité - bien légitime - de vouloir assister à ses propres obsèques. Qui ne le désirerait pas ? On en a tous rêvé... Et Laurent, ce brave ange gardien, doit s'efforcer d'appliquer le règlement interne. Il en va aussi de son avancement. S'il remplit parfaitement sa mission auprès de Valentine, il peut enfin décrocher un CDI.

Autant que sur les dialogues, vifs et pecutants, cette pièce repose sur le jeu totalement complémentaire des deux comédiens. Marc Fayet, avec sa bouille de Pierrot lunaire, son grand corps un peu gauche, campe un ange gardien bien sympathique. Il a certes tendance à se montrer plutôt permissif avec cette âme un peu trop pétulante et souvent rebelle, mais c'est un grand sentimental. Il a bien quelques petits mouvements d'humeur, de brefs gestes d'énervement, mais son immense tendresse reprend toujours le dessus.
Véronique Jannot... Ah, Véronique Jannot ! C'est bien simple, on dirait que ce rôle a été écrit pour elle. Elle EST Valentine. Elle lui apporte sa grâce, son élégance, sa légèreté, son espièglerie et, surtout, sa profonde humanité. Quand on la connaît bien, on sait que tout ce qu'elle prononce est parfaitement en phase avec sa propre philosophie de vie, basée sur l'amour et la tolérance. Ah, ce regard pétillant de joie de vivre (pour une défunte, il faut le faire !), cette spontanéité, cette fraîcheur. Notre monde serait bien beau si les humains avaient en permanence une telle attitude.

Avec deux ailes est donc une pièce emplie de poésie, d'humour, d'amour, de sagesse et d'humanité. Elle contient également une jolie leçon sur la vanité et la relativité des choses. Et on nous y rappelle à bon escient qu'il ne faut surtout pas confondre religion et spiritualité. Que l'on soit croyant ou pas, on se prend à rêver à l'existence d'un tel au-delà. Ce serait un bien aimable prolongement à notre existence...

mercredi 21 mai 2008

Dîner entre amis


Comédie des Champs-Elysées
15, avenue Montaigne
75008 Paris
Tel : 01 53 23 99 19
Métro : Alma-Marceau

Une pièce de Donald Margulies
Adaptée et mise en scène par Michel Fagadau
Scénographie et costumes de Florica Malureanu
Avec Elizabeth Bourgine (Karen), David Brécourt (Tom), Claire Keim (Lisa), Jean-Pierre Malo (Greg)

Ma note : 6,5/10

Synopsis : Problème de couple, mariage, choix d'une vie, amour, maitié, complicité, sexe...
Sur le ton de ma comédie, Donald Margulies raconte l'hitoire de deux couples, quatre amis, deux mariages. L'un est parfaitement réussi, celui de Karen et Greg. L'autre éclate quand Tom décide de quitter Lisa pour refaire sa vie... Quelle sera la répercussion de cet événement sur le couple parfait ?

Mon avis : Le décor, dans de jolis tons pastel, est un peu froid. Mais cela ne nous dérange pas car ce sont les personnages qui nous intéressent. La première scène se déroule dans le salon de l'appartement de Karen et Greg. Un canapé, des poufs cubiques ; des animaux en peluche éparpillés ici et là indiquent la présence d'enfants... Deux personnes parlent beaucoup, Karen et Greg, la troisième, Lisa, écoute avec plus ou moins d'attention. On sent qu'elle n'est guère passionnée par le long exposé ultra détaillé qu'ils font de leur récent voyage en Italie. ils prennent particulièrement plaisir à parler gastronomie, un sujet qui leur est cher. Visiblement, Lisa est ailleurs, cherchant le réconfort ou l'oubli dans son verre de blanc. Mais au moment du dessert, apparemment très savoureux, elle craque. Elle annonce à ses amis que Tom, son mari depuis douze ans, la quitte pour une autre femme. Karen et Greg sont effondrés. C'est toute une construction amicale qu'ils pensaient infrangible qui s'effondre...

La suite de la pièce est une habile succession de tableaux mettant en présence soit chacun des deux couples, soit Lisa ou Tom seuls chez Karen et Greg, soit les femmes ou les hommes en duos. Ces situations croisées provoquent des réflexions, des échanges et des analyses fort intéressantes. Tant sur le couple que sur l'amitié et, par extension, sur les simples relations hommes/femmes.
Quatre personnages, quatre caractères, quatre comportements... Inutuile de dire qu'il est inévitable à un moment ou à un autre de se sentir concerné.
Voyons d'abord notre couple idéal, Karen et Greg.
Il existe une profonde et réelle tendresse entre eux. L'amour s'est doucement estompé au profit d'une complicité de tous les instants et d'un total respect réciproque. C'est un couple qui se parle beaucoup, s'amuse à se titiller histoire de s'apporter un peu de piment (essentiellement de la part de Greg).
Karen est quelqu'un de carré, d'un peu lisse, elle est en permanence dans le premier degré, donc limite rigide. Méfiante, sourcilleuse, pointilleuse, elle gamberge vite. Elle ne peut absolument pas se faire à l'idée que leur ami Tom puisse tromper leur amie Lisa. Et elle choisit son camp : celui de la femme.
Greg est beaucoup plus badin. Il aime taquiner tout en se montrant excessivement conciliant. Il ne peut néanmoins s'empêcher d'être très curieux de la nouvelle vie de Tom et de sa glorieuse découverte d'une sexualité débridée. On sent bien que, quelque part, il envie son ami.
Lisa est peut-être le personnage le plus complexe. Au début, elle est touchante de vulnérabilité. C'est une artiste, elle est donc sensible. Mais, en dépit de sa fragilité, pas question pour elle de se poser en victime expiatoire. Et elle se révèle bien plus fine mouche que l'on aurait pu le supposer. Elle est maligne et fougueuse.
Tom, c'est le champion de la mauvaise foi. Il en est arrivé à un moment de sa vie où il veut séduire, il veut plaire, il veut exister. Lâche et d'un égoîsme rare - sans doute parce qu'il se sent tout de même un peu merdeux - il ne supporte même pas que son ami Greg lui donne son avis et, surtout, lui apporte la contradiction. Il est tellement égocentrique qu'il en devient finalement pas très sympathique. Ce personnage doit agacer bon nombre de femmes dans la salle, même s'il faut avouer qu'il est très séduisant.

Bref, tout au long de cette pièce remarquablement interprétée par quatre comédiens justes, précis, naturels, on assiste à une véritable autopsie des relations humaines. Nous avons la confirmation que l'amour et l'amitié sont des sentiments très voisins. Mais à l'arrivée, on constate que chacun des personnages reste de bout en bout sur sa ligne, accroché à ses propres certitudes, sans jamais se préoccuper foncièrement de l'autre ni même se soucier de ses états d'âme.
Chaque acteur est impeccable. Les deux femmes, toutes deux fort belles, sont très différentes. Leur jeu, tout en subtilités, n'est jamais outré. Claire Keim, pour sa troisième pièce, nous prouve là qu'elle est bien meilleure dans ce genre d'exercice que dans certaines de ses prestations télévisées du type Zodiaque. Quant à Elizabeth Bourgine, au sommet de son pouvoir de séduction, féminine à souhait, elle apporte au personnage de Karen énormément de finesse.
Les deux hommes, très différents eux aussi, sont épatants. Jean-Pierre Malo a une présence et un fluide très forts. Il excelle dans tous les registres. Denis Brécourt joue plus en force (son personnage le veut), il dégage un authentique charisme, il s'amuse beaucoup à camper Tom. On se dit qu'il a bien eu raison de choisir cette pièce plutôt que le suite non indispensable du Jeu de la vérité.
La seule petite critique que je formulerai, mais elle est inhérente à ce type de sujet, c'est que c'est très bavard. Bien sûr tout y passe par les mots, mais certaines scènes sont un peu longuettes, particulièrement celle du début avec la narration du voyage en Italie.

lundi 19 mai 2008

La maison du lac


Théâtre de Paris
15, rue Blanche
75009 Paris
Tel : 01 48 74 25 37
Métro : Trinité

Une pièce d'Ernest Thompson
Adaptée par Jean Piat, Dominique Piat et Pol Quentin
Mise en scène par Stéphane Hillel
Avec Maria Pacôme (Kate Murphy), Jean Piat (Tom Murphy), Béatrice Agenin (Claudia Murphy), Christian Pereira (Bill Ray), Damien Jouillerot (Billy Ray), Patrice Latronche (Charlie)

Ma note : 6/10

L'histoire : Comme chaque été, Kate et Tom Murphy, un couple d'octogénaires passionnément amoureux, viennent passer les vacances dans leur maison du Maine, située en bordure d'un lac. Leur fille Claudia, dont ils étaient sans nouvelles depuis de longs mois, leur rend visite accompagnée de Bill, son nouveau compagnon, et de Billy, le fils de ce dernier. Claudia Et Bill ayant projeté un voyage en Europe, ils demandent à Kate et à Tom s'ils veulent bien garder Billy le temps de leur escapade...

Mon avis : Tout d'abord, il faut adresser les plus vifs compliments au décorateur, Edouard Laug, qui nous a recréé là un bien joli chalet. Des cannes à pêche accrochées au mur, une sorte de véranda, des arbustes qui frissonnent sous la caresse du vent, tout nous indique clairement que nous nous trouvons en bordure d'un lac. Il ne manque guère que le chant des grenouilles ; mais ceci risquerait de nous distraire l'attention...
Dans ce chalet, deux occupants, Kate et Tom. Ce dernier, prof de grec à la retraite, joue plus à être bougon qu'il ne l'est réellement. C'est un peu un rituel dans ce couple d'octogénaires à l'esprit alerte. Plus il ronchonne, plus elle le couvre d'affection. Alors, il en rajoute un peu. La tendresse dont ils font preuve l'un pour l'autre est palpable. Au fil des ans, elle est même devenue chronique et ils se suffisent amplement à eux-mêmes... Jusqu'au jour où l'annonce de l'arrivée de leur grande fille va bouleverser leur quiétude égoïste. Surtout celle de Tom, d'ailleurs. Car Kate se montre tout-à-fait ravie de revoir Claudia. Tous ses efforts désormais vont consister à essayer de rabibocher le père et la fille entre lesquels règne un vieux contentieux. Une totale incommunicabilité, en fait. Et quand en plus, elle leur rend visite affublée d'un nouveau galant et de son fils, un adolescent agressif parce que mal dans sa peau, adieu la tranquillité...
Une réflexion de Kate adressée à sa fille, résume à elle seule une bonne partie de la pièce : "Ton père adore se rendre odieux, sinon il s'ennuie". Tout est dit. Et Tom n'en rate pas une. Il se montre distant, limite poli, il persifle, il cherche à rabaisser ses interlocuteurs. Pendant que l'adorable Kate s'évertue à éteindre prestement les flammèches qu'il allume. Mais là où les choses se compliquent singulièrement, c'est lorsqu'on leur impose quasiment la garde de Billy, le boutonneux à casquette au langage quelque peu abrupt. la cohabitation s'annonce sévère...
La maison du lac, on l'a compris, repose sur les relations humaines. Chacun joue sa partition en fonction de son tempérament. Tom pratique une perfidie jubilatoire ; Kate est la championne de la conciliation ; Claudia souffre des non-dits de son enfance ; Bill est plutôt du genre carré, sauf avec son fils ; Billy est un gamin balloté qui admet diffficilement la séparation de ses parents ; et Charlie est un gentil couillon enamouré qui vit dans le souvenir...
On se régale du jeu millimétré de Maria Pacôme et Jean Piat. 120 ans d'expérience théâtrale à eux deux, ce n'est pas de la gnognote !Ils sont magnifiques de présence, elle dans la légèreté, lui dans la solidité. Du moins au début, car aux deux-tiers de la pièce, les rôles ont tendance à s'inverser... Béatrice Agenin a énormément de charme et de fragilité. Christian Pereira, pour une fois dans le premier degré, joue très sérieusement un homme écartelé entre sa nouvelle passion amoureuse et ses responsabilités de père. Et Damien Jouillerot, le gamin découvert par Gérard Jugnot dans Monsieur Batignole et qui, depuis, accomplit une carrière sans fautes (et surtout pas d'orthographe), campe un ado comme on en connaît tant.
Tout est donc réuni pour que l'on passe un excellent moment au Théâtre de Paris, et pourtant... Et pourtant, ça a tendance à ronronner. Les personnages sont sans doute trop convenus, trop stéréotypés, et les situations, par manque de rebondissements, en deviennent prévisibles.
Mais la pièce a néanmoins beaucoup de charme. Toutes les générations peuvent s'y retrouver. Le jeu consommé d'un Piat et d'une Pacôme nous offre tout de même de grands et rares moments de comédie pure. C'est inégal, certes, mais plein de bonne volonté et de bons sentiments. Alors, si on ne quitte pas la salle avec dans les yeux des lumières de plaisir, on affiche tout de même un aimable petit sourire.
Je terminerai avec une mention spéciale à Maria Pacôme. L'actrice avait annoncé sa retraite et il a fallu l'accident au cours des répétitions de Danielle Darrieux pour que l'on puisse la convaincre de reprendre du service. Elle est vraiment excellente dans ce rôle. Elle n'en fait jamais trop, toute en nuances et en sobriété, elle déborde de finesse et d'amour. Une grande dame de 85 printemps.

vendredi 25 avril 2008

Deux jours à tuer


Un film de Jean Becker
D'après le roman de François d'Epenoux
Avec Albert Dupontel (Antoine), Marie-Josée Croze (Cécile), Pierre Vaneck (le père d'Antoine), Alessandra Martinez (Marion), Cristiana Reali (Virginie), Mathias Mlekuz (Eric), Claire Nebout (Clara), François Marthouret (Paul), Anne Loiret (Anne-Laure), José Paul (Thibault), Daphné Bürki (Bérengère), Samuel Labarthe (Etienne)...
Musique : Alain et Patrick Goraguer
Sortie le 30 avril 2008

Ma note : 8/10

Synopsis : Antoine, 42 ans, a une femme qu'il aime, cécile, deux enfants dont il est fou, une jolie maison dans les Yvelines, et une situation confortable dans une agence de pub parisienne. Tout laisse à penser qu'il a aussi une maîtresse, Marion.
Apparemment, rien n'explique donc pourquoi Antoine décide soudain de saboter sa vie. Après avoir fait un esclandre auprès d'un client important puis donné sa démission au grand dam de son associé, il rentre chez lui pour le week-end et se met à détruire méthodiquement tout ce qu'il a construit...

Mon avis : Admirable !... Jean Becker est un vrai magicien, un magnifique raconteur d'histoire. Nous sommes comme assis au coin d'un feu à l'écouter nous raconter avec un sens aigu du suspense, quarante-huit heures de la vie d'un homme. Il nous prend par la main, par le coeur aussi, et il nous emmène...
Au début, on n'y comprend rien. Quelle mouche a donc piqué Antoine ? Quel plaisir malsain prend-il à détruire consciencieusement un à un tous les éléments de sa vie amoureuse, familiale et professionnelle ? C'est impressionnant. Dupontel fait peur, vachement peur. Quand il s'en prend à un annonceur dans son agence de pub, ça nous amuse. Mais quand il se montre agressif, violent et parfaitement injuste avec son épouse, on a du mal à le trouver sympathique. C'est même insupportable. On en souffre.
Dans l'épique scène du dîner "entre amis", avec une tension qui monte en puissance, il est tellement odieux qu'on en rit, mais en coin, et très jaune.
Ce film est remarquable ; remarquablement humain. Dupontel est formidable, césarisable. Il porte le film sur ses solides épaules. Et Jean Becker a filmé avec la concision d'une dramatique à la télévision. C'est construit avec une succession de scènes toutes plus marquantes et plus émouvantes les unes que les autres : la longue scène de ménage entre Antoine et Cécile est interprétée avec une éprouvante authenticité. Quand Antoine se montre dur avec ses enfants, il se crée une vraie sensation de malaise. Le dîner est un moment d'anthologie qu'il ne faut surtout pas raconter. L'affrontement entre le père et le fils dans de superbes paysages irlandais...
Puis il y a aussi ces gros plans sur les regards chargés de souffrance d'Antoine, sur le chagrin et l'incompréhension de Cécile...

Deux jours à tuer est un beau film ; un des tout meilleurs de Jean Becker. Avec le recul, on s'aperçoit qu'il est débordant d'humanité. On en peut pas rester insensible devant ce qui est raconté là. Il est inévitable de se sentir concerné et de se projeter dans une telle situation. On suit ce film comme on découvre une histoire, au fur et à mesure qu'on en tourne les pages, sans savoir où l'auteur veut nous emmener et quelle va en être la chute. Et quand on la découvre, on la garde précieusement pour soi car il ne faut surtout la rapporter à ceux qui n'ont pas encore vu le film. Après, en revanche, on peut en parler. Et longuement. Car il y a à dire...Tous les comédiens sont épatants, y compris le moindre second rôle (que du lourd et du bon !). Bien sûr Dupontel trouve ici un rôle à sa (dé)mesure. Il peut la lâcher toute sa souffrance contenue, libérer sa violence, son refus de l'injustice. Il est véritablement impressionnant. Même si pendant un bon moment on se demande ce qui le conduit à de tels excès, on sent confusément qu'il y a quelque part une raison.
Marie-Josée Croze et Pierre Vaneck lui donnent une réplique pleine de sensibilité, toute en stupeur douloureuse pour l'une et en silences bourrus pour l'autre.
Bref, si vous avez deux heures à tuer, n'hésitez pas à les consacrer à la découverte de ce film fort et intimiste, un de ces films qui s'inscrivent en droite ligne dans la veine du meilleur cinéma français d'auteur.

vendredi 11 avril 2008

Passe passe


Une comédie de Tonie Marshall
Avec Nathalie Baye (Irène Montier-Duval), Edouard Baer (Darry Marzouki), Guy Marchand (Pierre Delage), Mélanie Bernier (Sonia Yacovlev), Joey Starr (Max), Maurice Bénichou (Serge), Bulle Ogier (Madeleine), Sandrine Le Berre (Carine), Michel Vuillermoz (Sacha Lombard)
Sortie le 16 avril 2008

Ma note : 4/10

L'histoire : Une sortie d'autoroute manquée et voilà comment Darry Marzouki, prestidigitateur au chômage, croise la route d'Irène Montier-Duval, une bourgeoise chic dont le sac Hermès se révèle rempli de billets de banque. Par amour, elle a servi d'intermédiaire dans une vente d'armes entre un ministre français et la Corée. L'affaire s'étant ébruitée, le ministre veut lui faire porter le chapeau. Dans sa fuite, elle propose à Darry de le payer pour qu'il la conduise à Genève dans sa belle BMW. Le hic, c'est que la voiture n'appartient pas à Darry. Il l'a volée sur un coup de tête à son beau-frère, un type borné qui promet de l'étriper s'il ne la rend pas...

Mon avis : Passe passe, impair et... manqué !
Par quel désastreux tour de magie Tonie Marshall a-t-elle pu rater ce film ? On a l'impression d'une cuisinière qui a à sa disposition les meilleurs produits et les ingrédients les plus délectables et qui sert pourtant un plat totalement indigeste. Quand même ! Nathalie Baye est, comme d'habitude, épatante ; Edouard Baer, excellent ; Joey Starr, la bonne surprise du film, est détestable à souhait ; Mélanie Bernier est terriblement séduisante... Mais hélas...
La faute à un scénario maladroit et fumeux dans lequel on ne rentre pas une seconde. Pour en revenir à la métaphore culinaire, on ne sait pas ce qu'on mange. Quelle sensation de gâchis !
Et pourtant les personnages - surtout les deux principaux - sont là. Ils sont magnifiques tous les deux. Nathalie Baye campe avec maestria une bourgeoise écervelée, fofolle, épicurienne, insouciante. Elle excelle dans ce genre de composition décalée... Edouard Baer est absolument touchant en looser magnifique, rêveur, idéaliste et désanchanté... Mélanie Bernier est lumineuse, elle dégage un charme incroyable, aérien ; et voilà qu'on l'affuble de ce redoutable syndrome dit de Gilles de la Tourette, ce toc qui voit la personne qui en est atteinte se mettre soudainement à déverser des tombereaux d'insanités, d'injures et autres grossièretés. On aurait pu trouver ça rigolo, mais ça tombe complètement à plat et on en est affligé pour elle.

Le début, déjà, est longuet. Une absence de rythme qui va s'étirer tout au long du film. Le scénario est truffé d'incohérences et il y a même des personnages qui s'avèrent totalement inutiles, sauf à disperser et retarder l'action. Le diplomate-crooner coréen par exemple. On se demande ce qu'il vient faire là-dedans. On aurait pu s'en passer... Et puis il y a l'histoire elle-même. A trop vouloir glisser des clins d'oeil appuyés vers l'affaire Elf, les ventes d'armes, Christine Devier-Joncours et Roland Dumas, on s'égare inévitablement.
Enfin, il y a toute cette débauche de luxe. Le film en est dégoulinant. C'est un défilé de marques et d'enseignes toutes plus prestigieuse les unes que les autres. Ce n'est plus un film, c'est un panneau publicitaire. Hermès, le Ritz, Gucci, etc... devraient figurer au générique au côté des acteurs.
C'est dommage, car elle a du talent madame Marshall. Comment, elle qui s'était révélèe si Tonie... truante dans Vénus Beauté, a-t-elle pu sombrer dans cette cata... Tonie ?
Je suis plutôt bon public et facilement porté à l'indulgence. Lorsqu'on voit en outre associés sur une affiche les noms de Nathalie Baye et d'Edouard Baer, on se délecte à l'avance du bon moment que l'on va passer. Quand on a sous la main deux comédiens de cet acabit, de cette folle inventivité, on leur concocte un scénario aux petits oignons, que diable ! Or, on attend le tour de passe-passe et le lapin qui sort du chapeau est famélique et atteint de myxomatose.
Spectateur, passe, passe ton chemin et attend tranquillement le 30 avril pour aller voir Deux jours à tuer, le nouveau film de Jean Becker...

mercredi 9 avril 2008

Gérald Dahan "Sarkoland"


Théâtre Déjazet
41, boulevard du Temple
75003 Paris
Tel : 01 48 87 52 55
Métro : République

Ma note : 7,5/10

Mon avis : On peut le dire : Gérald Dahan a franchi un palier. Non seulement il s'affirme comme un véritable showman, mais en plus il a su muscler ses textes, les a rendus plus satiriques, plus corrosifs. Quinze ans de métier sont passés par là. Il a désormais les épaules assez larges pour assumer des propos souvent saignants.
Sarkoland est, à mon avis, le meilleur spectacle qu'ait donné Gérald Dahan jusqu'à aujourd'hui. Sur le pur plan des textes, aucun des sketches n'est faible. Ils s'enchaînent à un rythme soutenu, avec une énergie communicative. Gérald n'hésite pas à faire allumer la salle de temps en temps histoire de discuter le bout de gras avec le public et, surtout, d'y choisir une ou deux "victimes" qu'il va harceler tout au long de la soirée, au grand bonheur des spectateurs épargnés.

Le show - car c'en est un - débute sur une parodie hyper dynamique de la chanson d'ouverture de la comédie musicale Cabaret, baptisée ici "Wilkommen à Sarkoland". Encadré par une troupe joyeuse et tonique de danseurs (deux garçons et quatre filles sensuellement vêtues de guêpières et de slips noirs), Gérald révèle des qualités de danseur qu'on ne lui soupçonnait pas. Cette débauche de rythme et de fantaisie donne le "la" au spectacle.
Comme son titre l'indique, ce spectacle est une visite guidée au sein de ce parc d'attractions qu'est Sarkoland. Luxe oblige, chaque endroit évoqué possède son guide propre, un guide qui se comporte en fait comme une sorte de chroniqueur dans une émission de télé. Et quand on a les moyens, on ne lésine pas sur la notoriété et nous autres, humbles visiteurs de ce pays mystérieux, nous sommes pris en charge par des cicérones aussi éminents que Jean-Pierre Foucault, Patrick Sébastien, Marc-Olivier Fogiel, Patrick Timsit, Fabrice Luchini, Régis Laspalès, Christian Clavier, Pascal Sevran, Jean-Luc Delarue, Johnny Hallyday, Jean-Marie Bigard, Charles Pasqua (si, si), Stéphane Bern, Bernard Kouchner... Excusez du peu !
Mais le clou de la visite, c'est tout de même quand le maître des lieux, Nicolas Sarkozy lui-même, condescend à nous présenter son domaine, ses résidents et son oeuvre. Un grand moment ; le morceau de bravoure d'un grand petit homme qui nous laisse sur les genoux ! Un petit bijou de truismes et de lapalissades en tous genres.

Les voix de la plupart des personnages sont imitées à la perfection (Timsit, Laspalès, Clavier, Sarko, Hallyday...). Parfois cependant, Gérald se laisse tellement emporter par ce qu'il dit qu'il en oublie quelque peu le personnage qu'il est en train de camper (Luchini, Bigard...), des petites faiblesses largement compensées par la qualité des textes. Car c'est là la plus importante costatation à adresser à ce spectacle, Gérald Dahan ne fait plus dans la facilité et la guimauve, il se montre incisif, percutant, mordant, vachard. Il balance grave ! Il est une sorte de chansonnier du troisième millénaire.

Voici en quelques mots mon opinion : tourbillon, dimension, passion, subversion, compositions, distraction, confirmation, création, imagination, indignation, interprétation, observation, prestation, récréation, dérision... Bref, consécration et félicitations. Conclusion : prolongations...

Le Banc


Théâtre Montparnasse
31, rue de la Gaîté
75014 Paris
Tel : 01 43 22 77 30
Métro : Edgar Quinet/Gaîté/Montparnasse

Une comédie en 7 tableaux de Gérald Sibleyras
Mise en scène par Christophe Lidon
Avec Philippe Chevallier et Régis Laspalès

Ma note : 7/10

L'histoire : Vladimor Zkorscny et Paul Letellier forment un duo de piano à quatre mains. Depuis vingt ans, ils sont assis l'un près de l'autre sur un petit banc d'à peine 1 mètre 10. Leur carrière vient de prendre une tournure heureuse : ils viennent de recevoir un prix important pour leur dernier disque. Une tournée au Japon est organisée. Soucieuse de les gâter, une fondation leur prête un magnifique chalet de montagne sur la frontière austro-italienne pour qu'ils puissent répéter en toute tranquillité. Rostropovitch, le célèbre viloncelliste, y avait lui-même séjourné voici quelques années. Au lieu de se mettre à travailler, les deux pianistes se parlent. Bientôt, certaines vérités commencent à être dites faisant peu à peu place aux reproches puis au règlement de compte...

Mon avis : Etonnant ! On a du mal à croire que cette pièce n'a pas été écrite sur mesure pour le duo Chevallier/Laspalès. Il y a tellement d'éléments qui pourraient se rapporter à leur "couple" que c'en est vraiment troublant. Ils s'approprient cette pièce avec une telle gourmandise et une telle jubilation qu'ils la font entièrement leur.

En toile de fond, des montagnes se dessinent. Sur une musiquette joliment jazzy, deux hommes viennent prendre possession d'un confortable chalet. Vladimir et Paul sont deux pianistes. Depuis une vingtaine d'années, ils sont comme deux frères siamois liés l'un à l'autre devant un piano sur lequel ils jouent à quatre mains. Si, jusque là, ils paraissaient supporter cette promiscuité, il semblerait que cette parenthèse autrichienne censée leur permettre de répéter leur prochaine tournée dans la plus grande sérénité leur serve soudain de révélateur. Les vertiges de l'altitude peut-être... Toujours est-il que nos deux partenaires commencent à se chamailler ; d'abord pour des futilités, puis peu à peu pour des sujets plus personnels. En fait, tout les sépare. Ils sont associés par la force des choses. Vladimir (Chevallier) est célibataire, Paul (Laspalès) est marié. Ils n'ont pas du tout le même caractère. Vladimir apparaît très vite particulièrement égoïste, prétentieux, acariâtre, voire même un peu tordu. Il se comporte un peu à la manière d'une femme jalouse. Paul semble plus cool, plus sympa, plus arrangeant. Mais il va à son tour exhaler les affres de la jalousie. Et, les problèmes d'ego prenant rapidement le dessus, les reproches ne tardent pas à fuser. C'est un vieux couple qui se déchire...

Ce "drame" se déroule en sept tableaux ponctués à chaque changement par quelques mesures de Rostrovitch. Quant au fameux Banc, troisième "personnage" important de la pièce, il s'agit bien sûr d'une métaphore. Il symbolise l'endroit où ils sont tenus de se tenir, de se frôler, de partager le succès. Moins ils se supportent, plus ils s'y sentent à l'étroit. C'est très subtil.
Chevallier et Laspalès réussissent le tour de force de rester fidèles à leurs personnages habituels tout en s'en éloignant. Chevallier ajoute simplement un peu plus de perfifie pendant que Laspalès gomme son côté caricatural. Il s'autorise toutefois fugitivement quelques attitudes qui nous rappellent l'hurluberlu qu'il campe dans leurs sketches (quand il tape du pied par exemple). Mais ce ne sont que des clins d'oeil fort réjouissants qui ne perturbent en rien le sens profond de la pièce.

Dans la réalité de leur duo, ils auraient très bien pu vivre ce type de relation déliquescente et ne devoir se supporter que pour de basses raisons professionnelles. Heureusement pour eux, il n'en est rien. Leur belle complicité est toujours là, ce qui leur permet justement de jouer jouissivement avec cette situation. Ils reconnaissent d'ailleurs bien volontiers que ce sujet agit sur eux comme une catharsis.
En tout cas, dans cette pièce, ils sont tout à fait "bancables"