lundi 22 décembre 2008

Les Sea Girls "Chansons à pousse-pousse"


La Nouvelle Eve
25, rue Pierre Fontaine
75009 Paris
Tel : 01 48 65 97 90
Métro : Blanche / Pigalle

Avec Judith Rémy, Prunella Rivière, Elise Roche, Delphine Simon
Accompagnées par Benoît Simon (guitare) et Christophe Dorémus (contrebasse)

Ma note 8,5/10

Le spectacle : Les Sea Girls chantent, dansent, portent bien la moustache, sont grandes et petites, blondes, brunes ou un peu rousses, elles aiment le fromage, les personnes d'un certain âge et... faire pipi sur le gazon.

Mon avis : Quatre filles dans le vent ; dans un vent de folie. Avec ce carré de dames sans coeur, les mecs bêtes à bouffer du trèfle se tiennent à carreau devant leurs piques. Car ces péronnelles sont tout autant espiègles, taquines, vachardes, cruelles, coquines qu'égrillardes. Mais, quand il leur arrive, plus ou moins consciemment, de baisser la garde, elles peuvent se révéler sentimentales (si, si), adorables, émouvantes, voire fragiles (pas trop quand même !) Heureusement, elles se ressaisissent vite.

Les Sea Girls ? C'est vague comme nom. On entend "les Six Girls", mais elles ne sont que quatre, à moins que leurs deux accompagnateurs... Mais cela ne nous regarde pas. Ce sont donc quatre filles-mer ; un bouquet de crevettes envoûtantes comme des sirènes. Mais, contrairement à Ulysse, devant leurs chants, on a pas envie de se faire attacher. On veut jouir d'elles sans entraves. Même s'il est impossible de prendre un air détaché face à certaines de leurs abominations à l'encontre de la gent masculine. C'est qu'elles ont parfois la quenotte dure les murènes !

Vu le soin qu'elles ont apporté à leur esthétique, ce sont bien des filles. Ah ça, elles aiment les fanfreluches, les tissus satinés, les soieries, les rubans, les paillettes... Et pis elles en arborent des coiffures bien compliquées. A thématique bucolique car composées avec des plumes, des feuilles, des plantes, des étoiles... Voilà, le décor sera complètement planté quand on y aura ajouté un gramophone de caractère très instable et, surtout, histoire de justifier le titre de ce spectacle, un superbe pousse-pousse côté jardin (normal). Et des chinoiseries, il va y en avoir...

Les Sea Girls ne nous font pas mariner longtemps. Question existentielle (pour elles en tout cas) : Où sont passés les hommes ? C'est leur problème après tout, si elles en croisent peu. Elles n'ont qu'à être un peu plus aimables avec le sexe fort... Il serait incongru de trop en dévoiler sur ce spectacle à nul autre pareil. Ces filles sont folles ! Elles ne reculent devant aucune audace. Pour elles, il eût fallu inventer le terme de comiques-troupières. Cascades, chorégraphies improbables, rivalités sournoises, recherche de la femelle dominante, sensualité débridée (paradoxal près d'un pousse-pousse). Elles ne sont solidaires que dans un seul domaine : vilipender et ridiculiser les hommes. Littéralement exécrabes, elles nous étrillent !

Même si ça écorche un peu les babines de le dire, il faut reconnaître que dans leurs huitres, on trouve des perles. Elles ne se noient jamais dans la facilité, leurs chansons ne sont jamais mièvres... Je suis une crevette est une variation de bon thon sur la faune aquatique. On ne peut aussi que saluer leur honnêteté quand elles claironnent Je cherche un riche, ainsi que leur grandeur d'âme quand elles font l'apologie des bars à putes... A travers différents arrangements, elles nous invitent également au voyage sur des musiques orientales, polynésiennes ou acadiennes. Elles se risquent même vers la chanson réaliste pour nous présenter leurs meilleurs vieux. En revanche, elles ne devraient peut-être pas s'aventurer dans la magie tant leur numéro est grotesque et lamentable (à moins que ce ne soit voulu). Et pour nous faire encore plus poiler, elles n'hésitent pas à s'affubler de grosses moustaches...

Il y a beaucoup à dire sur ce show vraiment épatant, riche et foisonnant de trouvailles et d'une belle énergie. Merveilleusement complices (sur la gazon comme sur la scène), elles s'entendent comme larronnes en foire. Elles se moquent comme de leur première brassière de prendre des poses ridicules, de fouler du pied leur féminité, de s'enlaidir avec des grimaces outrées..
Bref, Les Sea Girls, c'est vache, c'est vachement bien. C'est un spectacle garanti iodé ; fou, inventif, déjanté et vraiment généreux (pas que dans les formes). Laissez-vous embarquer par elles pour cette désopilante croisière au fil de la scène. Pour moi, c'est foutu. Je ne serai jamais un mâle de mer, j'ai adhéré à leur fan-club masculin : je suis devenu un Sea Sea Rider...
Au fait, j'allais oublier : elles ne font pas que chahuter sur scène, elles chantent vraiment très très très bien.

Orphéon Célesta "de la fuite dans les idées"


La Nouvelle Eve
25, rue Pierre Fontaine
75009 Paris
Tél : 08 92 70 75 07
Métro : Blanche / Pigalle

Mise en scène de Nicolas Lormeau et Emmanuel Hussenot
Avec Emmanuel Hussenot (sax alto, trompinette, flûte à bec, kazoo, ustensiles ménagers, vocals), Patrick Perrin (soubassophone, percussion, kazoo, vocals), Christian Ponard (guitare, banjo, cornet, kazoo, vocals)

Ma note : 7/10

Le spectacle : Trois jazzmen de talent, bricoleurs éclectiques, comédiens surdoués, enchaînent avec précision gags et parodies à la recherche d'effets musicaux orignaux pour la bande son d'un film. A la clef : un gros contrat avec Hollywood ! Le plus petit big band du monde renouvelle les grands standards du jazz, détourne objets et situations, revisite avec fougue le répertoire classique et populaire, dévoilant le "making off" de son univers musical insolite, loufoque et jubilatoire, à la fois brulesque et poétique.

Mon avis : Ils sont très élégants nos trois orphéonistes célestes dans leur tenue noire rehaussée d'un galon blanc parfaitement symétrique. Dès les premières notes, on sait qu'on va entendre de la bonne musique. Dès les premiers gestes, on sait que l'on va s'amuser. Sweet Georgia Brown nous insuffle immédiatement entrain et bonne humeur, alors que le Duelling Banjos qui lui succède nous tire aussitôt vers la performance. Accidents de scène, gags, clins d'oeil, détournements, utilisation de gadgets, bruitages, bande son hilarante... nos trois energumènes ont ouvert en grand le robinet de l'inventivité burlesque. Ils adaptent au gré de leur fantaisie débridée toutes sortes d'univers musicaux : jazz (surtout), classique, musique western, musique de dessin animé... Ce sont Tex Avery et Spike Jones qui auraient fait copain-copain avec Duke Ellington et Beethoven. Drôle de résultat !

Parfaitement impassibles, avec un humour très british, ils se livent à des tableaux totalement incongrus et surpenants que seule leur grande maîtrise de leurs différents instruments peut leur permettre d'accomplir. Banjo à quatre puis à six mains, numéro de dressage "éléphantesque", version parodique particulièrement "aiguisée" de Just A Gigolo, jouant comme des casseroles au sens propre du terme, adaptant savoureusement Ol' Man River en gospel, flûte de pan transposée avec des canettes de bière (et pas en play-bock, s'il vous plaît ! Qui a dit que souffler n'était pas jouer ? On se prend à rêver d'une adptation de l'Ave Maria de Goulot)... on est sans cesse bluffé par leur créativité et leur virtuosité. Et je ne vous parle pas de leur mini-revue nègre à faire pâlir de jalousie Al Johnson lui-même car je préfère que vous la goûtiez dans toute son originalité.

Il faut emmener les enfants à ce spectacle. Ils vont découvrir la musique sous son aspect le plus ludique tout en assistant à un véritable cartoon exécuté par trois messieurs d'apparence faussement sérieuse. Un mini-jazz band aux néons de la Nouvelle Eve à ne pas rater. Eden garanti !

vendredi 12 décembre 2008

Un monde fou


Petit Théâtre de Paris
15, rue Blanche
75009 Paris
Tel : 01 42 80 01 81
Métro : Trinité d'Estienne d'Orves

Une pièce de Becky Mode
Texte français d'Attica Guedj et Stephan Meldegg
Mise en scène de Stephan Meldegg
Avec Eric Métayer

Ma note : 8/10

L'histoire : Sam, acteur au chômage, arrondit ses fins de mois comme standardiste aux réservations d'un grand restaurant.
Eric Métayer joue Sam... et tous ses interlocuteurs au téléphone, ainsi que tout le personnel du lieu, qui intervient par interphone. cette trentaine de personnages nous montre un raccourci d'un monde saisissant. Sam s'approprie leurs voix, leurs corps, leur mental.
Froidement poli face aux caprices des VIP qui usent de sa patience, il prend le temps de répondre gentiment aux correspondants qui le méritent. Du haut de sa cuisine high-tech, le chef le harcèle, le manager le snobe, le cuistot oublie de lui garder son repas, on lui demande même d'exécuter les tâches les plus ingrates.
Et il y a son père, qui vit seul, et qui espère qu'il pourra se libérer pour passer Noël auprès de lui...


Mon avis : Amateurs de performance unique, précipitez-vous au Petit Théâtre de Paris voir un Grand artiste. On ne peut pas présenter cette pièce comme étant un one-man show puisqu'il y a en tout 32 personnages qui se succèdent sur scène. 32 personnage... et un seul acteur pour les interpréter ! Eric Métayer.
C'est tout simplement époustouflant. Comment fait-il pour enchaîner aussi rapidement les personnages, prendre leurs gestes, leurs accents (quand ils en ont un, ce qui est souvent le cas), leurs tics, leurs manies. Il mime les accessoires avec une précision incroyable. Son micro-téléphone, qu'il symbolise avec deux doigts, on le voit ! Et puis il y a cette multitude de bruitages, aussi précis que saugrenus car c'est tout un univers qui s'installe en quelques secondes à l'intrusion d'un nouveau personnage. Cet homme est un fou. mais un fou comme on les aime : loufoque, inventif, cartoonesque. Dans un rythme infernal, il se démène, gesticule... Il vit chaque situation avec une intensité telle qu'il fait passer ce que peut ressentir Sam, ses états d'âme, et il brosse en même temps les caractères de tous les intervenants. Quelle maîtrise !

Il n'y a pas que les clients qui viennent l'assaillir. Il y a son patron, sadique et tyrannique, ses collègues, plutôt timorés, sans relief et parfaitement égoïstes. Il y a aussi son père et son frère, un collègue apprenti comédien comme lui, l'assistant de son agent qui ne croit pas trop en ses talents...
Eric fait la pluie qui tombe, reproduit le bruit des voitures, les grincements d'un fauteuil roulant, il fait le chien, il fait même le homard qui vit ses derniers instants... Etc, etc... C'est carrément dingue, franchement hallucinant. Et c'est tellement plein d'humanité ! On se prend très vite d'affection pour ce pauvre Sam tellement exploité, tellement gentil, qui veut tellement rendre service à tout le monde et qui est au bord de l'implosion.
Eric Métayer fait preuve là d'une débauche d'énergie inouïe. Il nous fait bénéficier de tout le fruit des années passées à la ligue d'improvisation. Dans la salle, les gens, pris dans ce maelström insensé, hoquètent de rire. On est épuisé pour lui.
On comprend tout à fait pourquoi les gens de la profession lui ont décerné le Molière 2008 du "Spectacle seul en scène"...
Une performance qui fait date dans une carrière. On ne peut humainement aller plus loin dans le délire.

mercredi 26 novembre 2008

Patrick Fiori "Les choses de la vie"


Il y a belle lurette que l'on sait que Patrick Fiori possède une voix exceptionnelle. Il en donne régulièrement la preuve dans les émissions de télévision où il interprète de grands standards ou au sein de la joyeuse bande des Enfoirés. Ses prestations sont toujours impeccables.
Hélas, en dépit de cet incomparable atout, on ne peut pas dire que ses albums successifs se soient montrés à la hauteur de son talent et de ses possibilités. Il faudra bien qu'il y remédie un jour...
En attendant la naissance de cet opus très espéré, Patrick Fiori vient de nous concocter un album concept autour de ses musiques de films préférées. Et là, ON SE REGALE !!!
Le choix des titres s'avère réellement judicieux et éclectique. Patrick, on le sent, y a mis toute son âme. Il n'y recherche pas la performance vocale à tout prix - il n'a plus rien à prouver dans ce domaine - il s'exprime au contraire avec énormément de sensibilité et de nuances. Qu'il chante en français, en italien ou en anglais, c'est parfait. Evidemment, les mélodies sur lesquelles il a jeté son dévolu sont très porteuses et, pour la plupart, leurs ritournelles sont gravées dans notre mémoire cinématographique : Jeux interdits, Les parapluies de Cherbourg, Borsalino, Les choses de la vie, Manon des sources, Le Parrain, Fame... Que du lourd et du bien agréable à entendre, voire même à redécouvrir.
En prime, Patrick s'offre deux duos de grande qualité : le premier avec une des plus grandes dames de notre septième art hexagonal, Micheline Presles, et le second avec un autre phénomène vocal, Tina Arena (qui, soit dit en passant, se situe dans le même cas de figure que Patrick : elle n'a pas les albums que sa voix mérite).

Voici donc de la bien belle ouvrage. En se faisant ainsi plaisir, Patrick Fiori contribue amplement au nôtre. Son bonheur de chanter est palpable. Dans ce registre, il est vraiment sur la voix royale.

mardi 25 novembre 2008

Fin de partie


Théâtre de l'Atelier
1, place Charles Dullin
75018 Paris
Tel : 01 46 06 49 24
Métro : Abbesses / Anvers / Pigalle

Une pièce de Samuel Beckett
Mise en scène de Charles Berling
Avec Charles Berling (Clov), Dominique Pinon (Hamm), Gilles Segal, Dominique Marcas

Ma note : 7/10

L'histoire : Pour Hamm, cloué dans son fauteuil à roulettes, les yeux fatigués derrière d'épaisses lunettes noires, il ne reste plus qu'à tyranniser Clov. Alors qu'au fond de cet intérieur vide, les parents de Hamm finissent leurs vies dans des poubelles, les deux héros répètent devant nous une journée visiblement habituelle. Ils dévident et étirent ensemble le temps qui les conduit vers une fin qui n'en finit pas, mais avec jeu et répartie, comme le feraient deux partenaires d'une ultime partie d'échecs. Ainsi, les mots triomphent, alors que les corps, dévastés et vieillis, se perdent. Hamm et Clov usent du langage comme d'un somptueux divertissement en des échanges désespérés et tendres. Beckett a su avec jubilation écrire le langage de la fin, une langue au bord du silence, qui s'effiloche et halète, transparente et sereine, dernier refuge de l'imagination.

Mon avis : Samuel Beckett, c'est sûr, n'est pas le champion de la gaudriole. Et pourtant... Pourtant il réussit à nous faire rire avec ces deux paumés magnifiques, ces deux clowns tristes et pathétiques. Deux hommes qui n'ont plus que le luxe de la parole et des mots pour remplir leurs vies étriquées qui rampent inexorablement vers la fin.

Le décor est primordial. Il tient son rôle. C'est une sorte de cachot grisâtre, sordide, austère et ténébreux. Au premier plan, deux énormes poubelles. Cloué sur un fauteuil à roulettes antédiluvien, Dominique Pinon est saississant. En dépit de son immobilité, c'est lui qui dirige autoritairement les opérations.
Quant à la composition de de Charles Berling, elle est tout aussi fascinante. Le dos voûté, se déplaçant à petits pas hésitants, répétant à l'infini les mêmes gestes, apathique, résigné, c'est une sorte d'automate servile et maladroit qui subit sans broncher la tyrannie de son colocataire.

Mais peu à peu, on s'aperçoit dans ce huis-clos éprouvant que les deux hommes sont dépendants et ont terriblement besoin l'un de l'autre. En fait, toute la dramaturgie de la pièce repose sur leurs échanges. Les répliques fusent comme des exocets. Avec un sens du verbe étourdissant, Samuel Becket a cidelé des dialogues reposant sur une logique implacable dans... le non-sens. Il en faut du talent pour réussir à rendre l'absurde aussi concret, aussi compréhensible. Du coup, on se surprend à rire beaucoup, le plus souvent assez nerveusement car on se sent quelque peu gênés de faire ainsi intrusion dans le monde intime et feutré de ces deux personnages. La pièce dégage une sensation de fin du monde et de fin de race. C'est une fin de partie où il n'y aura que des perdants ; on le sent, on le sait, c'est inéluctable.

Qu'ajouter de plus sur Dominique Pinon et Charles Berling. Voici, à coup sûr, deux prétendants légitimes aux Molières. Le premier, avec sa voix rocailleuse et tonitruante et ses gestes compulsifs, exprime sa souffrance en se montrant agressif et injuste. Sa composition est proprement hallucinante. Quant au second, il se meut comme si toute vie était rentrée à l'intérieur de lui. Il est falot, effacé, terne. Et soudain, il s'emballe et expulse quelques fulgurances d'une extrême lucidité et qui touchent juste. Quel duo ! Que le théâtre est estimable quand il nous permet d'assister à de telles prestations avec des comédiens d'une telle trempe...

vendredi 21 novembre 2008

Les aventures de la Diva et du Toréador


Petit Montparnasse
31, rue de la Gaîté
75014 Paris
Tel : 01 43 22 83 04
Métro : Edgar Quinet / Gaîté

Un spectacle de Raphaëlle Farman et Jacques Gay
Piano : Fabrice Coccito
Costumes : Monika Eder

Ma note : 8/10

L'histoire : Au cours d'une réception, une diva célèbre, fraîchement veuve (mais pas très éplorée), fait la connaissance d'un toréador auréolé de gloire (et un tantinet arrogant).
Entre eux deux, le coup de foudre est immédiat... Et nous volià entraînés dans une histoire d'amour pleine de rebondissements, prétexte à un voyage musical à travers les plus belles pages de l'opéra, de l'opérette et de la comédie musicale (Carmen, La Vie parisienne, West Side Story, la Traviata, Night and Day, Véronique...)

Mon avis : Un délire total ! Mais un délire parfaitement maîtrisé. L'action se déroule dans un décor espagnol cossu très stylisé en rouge et noir. Un laquais emperruqué en livrée répondant au nom de Firmin commence à vaquer dans la pièce. A l'apparition de son maître, El toréador, il se glisse prestement au piano pour y interpréter l'ouverture du Barbier de Séville. La terreur des toros, gommeux et suffisant, se la pète un peu. Mais à l'entrée de la Diva, superbe créature élégante et féline, il a plutôt tendance à se métamorphoser en loup de Tex Avery et à vouloir lui faire une cour effrenée. Il ne perd d'ailleurs pas son temps pour commencer à planter des banderilles.
Le duel est lancé. Tant sur le plan vocal que dramaturgique. La mise en scène déborde d'inventivité. il faut rester tout le temps en éveil car l'action, comme le décor, sont truffés de détails saugrenus. Comme la présence symbolique de paires de cornes disséminées un peu partout... Nos deux protagonistes prennent des poses et des postures très théâtrales, gentiment outrées. Au fur et à mesure de leur joute par chansons interposées, des accessoires apparaissent judicieusement pour souligner et illustrer l'action. La Diva joue les allumeuses, le torédor les amoureux transis. On est dans un remake burlesque de la Femme et le Pantin.
Nos deux héros ne s'épargnent rien, ne se refusent rien. Avec des mimiques dignes du cinéma muet, ils n'ont pas peur du ridicule. C'est plein de petites astuces. Les (nombreuses) tenues de scène de la Diva sont magnifiques. Il faut bien reconnaître qu'elle porte admirablement la toilette. Y compris quand elle arbore une superbe panoplie de dominatrice SM !

Les aventures de la Diva et du Toréador sont un trépidant duel à fleurets pas toujours mouchetés. C'est un bras de fer dans un gant de velours. Le rythme est soutenu. On est plié de rire par des gags dignes de cartoons, par des clins d'oeil appuyés vers des film ô combien kitsch. On sent venir le quiproquo gros comme l'Opéra Bastille, et ils s'engouffrent dedans à fond les manettes pour notre plus grand bonheur. C'est complètement déjanté, farfelu à souhait, mais c'est également de la haute voltige théâtrale et vocale. Aidés en cela par Fabrice Coccito, un inénarrable pianiste facétieux et débordant de talent, Raphaëlle Farman, la Diva soprano, et Jacques Gay, le toréador baryton, comblent autant de plaisir les mélomanes avertis que les amateurs de comédie pure. Dans un domaine comme dans l'autre, il n'y a pas une seule fausse note. Cette fantaisie lyrique est une véritable prouesse à tout point de vue. De vue et d'ouie, d'ailleurs car ces deux sens sont réellement comblés. Il y a là un travail incroyable, fin et intelligent, qui fonctionne au millimètre. C'est le genre de spectacle qu'il faudrait voir une deuxième fois tant il est riche en péripéties.

jeudi 20 novembre 2008

Gérard Miller "Manipulations, mode d'emploi"


Petit Théâtre de Paris
15, rue Blanche
75009 Paris
Tel : 01 42 80 01 81
Métro : Trinité d'Estienne d'Orves

Ma note : 7/10

Le sujet : Mis en scène par Agnès Boury, Gérard Miller, pour la première fois, joue seul sur scène un spectacle qu'il a présenté pendant un mois au festival off d'Avignon. Il y dévoile avec humour et ironie les manigances des "grands hypnoptiseurs", de Frantz-Anton Mesner à Nicolas Sarkozy.
Pourquoi nous laissons-nous embobiner aussi souvent ? Pourquoi est-il aussi facile de nous séduire et de nous tromper ? De quelles façons, celles et ceux que notre coeur plébiscite nous capturent-ils dans leur filet ? Que nous disent-ils qui nous touche ? Que voyons-nous en eux qui nous attire ? Sommes-nous donc tous hypnotisables ? Et vous, ce soir, au Petit Théâtre de Paris, vous laisserez-vous piéger ?

Mon avis : Gérard Miller fait du Gérard Miller, et c'est ce que l'on attend de lui... Décontracté, en chemise et jeans, il arpente le salon qui jouxte la salle de théâtre à l'accueil des spectateurs. Il a envie de connaître au plus près les gens qui se déplacent ainsi pour le voir et l'entendre.
Pas de rideau. Un décor simplissime : une petite table-bureau nappée de tissu rouge sur laquelle trônent une demi-douzaine d'ouvrages. Et à l'angle, face au public, quelques portraits. A notre entrée, c'est celui de Sarkozy qui nous regarde. Ce qui semble cocasse, c'est de découvrir notre président dressé devant... un rideau de fer ! Une troublante impression sulbiminale.

On connaît les opinions de Gérard Miller, on connaît son engagement et sa passion pour la chose politique, on n'est donc pas surpris de le voir attaquer par quelques saillies bien venues sur le duo Sarko/Ségo. A partir de là, il nous invite à pénétrer avec lui dans le mystère de nos enthousiasmes, de nos passions. Voit-on vraiment l'Autre comme il est ? Prenant un couple pour témoins, il étaie ses explications avec des exemples concrets et des témoignages ; il nous impose même quelques exercices communs. Et puis, il aborde le thème des phénomènes hypnotiques. Mais en réalité, tout est lié.

Les différents sujets qu'il aborde et développe découlent souvent les uns des autres. Le pouvoir des mots, le pouvoir de la suggestion, la crédulité, l'émotion engendrée par le pouvoir, la force persuavive des déclarations vagues (quel titre !), la force des injonctions répétitives...
Gérard Miller est un médecin légiste des âmes. Son esprit, affûté comme un scalpel, démonte toutes ces mécaniques qui influencent nos comportements. Utilisant un langage simple et imagé, ses exposés sont limpides, ses analyses sont imparables, ses conclusions évidentes. Parce qu'on comprend tout ce qu'il nous dit et que l'on adhère le plus souvent, on se sent parfois bien plus intelligents qu'on ne l'est en réalité. Ce spectacle en forme de conférence interactive s'avère passionnant et même, parfois, étourdissant. Gérard Miller a l'art de décortiquer les cortex. Il est parfaitement à l'aise, très volubile. Le point fort de sa prestation c'est qu'il illustre tous ses sujets avec des exemples et des faits concrets. On n'est jamais largué. On sourit souvent devant les évidences. Le problème, c'est qu'on aurait été incapable de les expliquer. Sa formulation nous est donc très utile.

ce soir-là, parmi le public buvant les paroles du maître, se trouvaient Philippe Geluck et André Manoukian. Gérard Miller, qui a ses détracteurs, possède aussi ses disciples. Très honnêtement, on passe en sa compagnie un excellent moment au Petit Théâtre de Paris avec ce long exposé qui au moins le mérite d'être complètement original... et édifiant.