mardi 13 juillet 2010

Le Gang des Potiches


Théâtre du Petit Gymnase
38, boulevard Bonne Nouvelle
75010 Paris
Tel : 01 42 46 79 79
Métro : Bonne Nouvelle

Une comédie de Karine Dubernet
Mise en scène par Alain Cerrer
Avec Constance Carrelet (Edith), Karine Dubernet (Nina), Ingrid Mareski (Janis)

Ma note : 6/10

L’histoire : Janis et Nina, colocataires et amies depuis bientôt dix ans, voient leur duo de looseuses perturbé par l’irruption d’Edith, la sœur de Nina. Leurs petites vies minables auraient pu continuer longtemps ainsi, mais le sort va s’acharner sur nos trois anti-héroïnes et les entraîner dans un tourbillon de catastrophes. C’est ainsi que va naître, contraint et forcé, le Gang des Potiches…

Mon avis : Si vous voulez voir deux pièces pour le prix d’une, il n’y a pas à hésiter, allez au Petit Gymnase découvrir Le Gang des Potiches. Je m’explique…
D’abord le titre est excellent et les deux tiers des comédiennes sont en tout point remarquables. Les premières images sont très agréables en ce sens où nous assistons à une chorégraphie des plus lascives exécutée par une apprentie effeuilleuse sous le regard critique de sa copine. Ce spectacle met évidemment la gent masculine dans les meilleures dispositions d’esprit… Et puis on rentre dans le vif du sujet histoire de faire connaissance avec les deux demoiselles, Janis, la go-go danseuse, et sa colocataire Nina. Nina est un personnage pittoresque, l’antithèse de sa copine. Elle est beaucoup moins sexy, mal dans sa peau parce que lucide, elle nourrit des doutes sérieux quant à la fidélité de la jeune femme dont elle est amoureuse, elle est criblée de dettes… Devant tant d’éléments négatifs dont certains sont irréversibles, elle plonge dans une mini-déprime et se réfugie dans une boulimie autodestructrice. Elle a cependant de bons côtés : elle est redoutablement intelligente, elle a bon fond et elle possède un sens de l’humour ravageur… Janis, ah Janis !... Elle est aussi naïve et gaffeuse qu’elle est jolie à regarder ; c’est dire. Elle assume totalement son cœur d’artichaut, elle est très sympa, d’humeur égale, elle ne se pose pas de problèmes, bref, c’est une vraie brave fille. Nos deux copines sont tellement différentes qu’elles s’entendent à merveille. Seulement, cette belle harmonie va être bouleversée par l’irruption dans leur petite existence médiocre de la sœur de Nina, Edith, irresponsable, capricieuse et égocentrique et dont la culture se résume à connaître par cœur l’œuvre de Jean-Jacques Goldman et de le citer à tout bout de champ (ce qui est une bonne trouvaille de comédie).
Voilà donc le tableau. La première partie de la pièce va se dérouler en fonction des humeurs de chacune et de la manière avec laquelle Edith va réussir à trouver sa place au sein du duo en dépit de l’animosité marquée de Nina. Cette première partie est réellement très agréable parce que bien écrite, bien jouée, avec des caractères parfaitement dessinés. Les réparties fusent, il y a du rythme, du jeu. On passe un bon moment. Sauf peut-être la scène du fast-food réellement surjouée par une Edith un peu trop survoltée. Mais bon, les deux autres sont tellement épatantes que ça passe.

Et puis soudain, tout bascule. Janis commet LA grosse bévue et voici la vie de nos trois donzelles menacée par un impitoyable truand. La pièce jusque là bien maîtrisée et cohérente part alors dans tous les sens. Ça se met à hurler pour le moindre prétexte, à s’agiter, à courir dans tous les sens… On passe dans un autre monde, celui de la farce et de l’outrance. Même si les accoutrements (dont je vous laisse la surprise) sont plutôt réussis et apportent une touche réjouissante de burlesque, on se désintéresse peu à peu de leurs mésaventures. J’ai même totalement décroché lors des répétitions du braquage. Il n’y a plus cette rigueur et ce contrôle qui donnaient à la première partie toute sa saveur. Ce n’est plus le Gang des Potiches, c’est le gang des Potaches. On a l’impression d’assister à un enterrement de vie de jeune fille. Edith, et même Janis, frisent l’hystérie. Ça part vraiment en sucette… Et pourtant, dans la salle, les rires continuent de fuser. Comme quoi. Difficile de comprendre, quand on est un minimum cartésien, la soudaine métamorphose de Janis. Même si elle est toujours aussi sexy dans une panoplie qui lui sied à ravir, comment une gentille bécasse peut-elle se transformer aussi radicalement en une redoutable machine de guerre ? Ce n’est guère plausible. Nina fait son possible pour essayer de recoller les morceaux en apportant un peu de subtilité et d’auto-dérision mais, comme elle est aussi l’auteure de la pièce on peut lui reprocher de ne pas avoir su rester dans la ligne du début. Début auquel j’ai pris un réel plaisir, ai-je besoin de le rappeler en ayant l’air d’insister.

En résumé, il y a un vrai potentiel, une vraie écriture, de bons dialogues et de beaux personnages qui nous offrent une première mi-temps d’un excellent niveau grâce à un jeu inventif, varié et plaisant. Et puis il y a cette seconde mi-temps qui est, à mon goût, un grand n’importe quoi. Mais, je le répète, beaucoup de spectateurs riaient de bon cœur devant cette avalanche de pitreries à la fois puériles et outrancières. Après tout, c’est peut-être moi qui suis trop difficile… A vous de juger.

samedi 3 juillet 2010

Sacha le Magnifique


Théâtre de la Gaîté Montparnasse
26, rue de la Gaîté
75014 Paris
Tel : 01 43 22 16 18
Métro : Gaîté / Edgar Quinet

Une comédie causerie de Francis Huster
Mise en scène par Francis Huster
Avec Francis Huster, Lisa Masker, Elio Di Tania (piano)

Ma note : 8/10

Le propos : La vie de Sacha Guitry racontée par Francis Huster. Une rencontre prestigieuse ! Il le fait sous l’angle inattendu d’une conférence, comme celles qu’adorait donner Sacha Guitry. Il raconte sa vie irrésistible, ses passions, ses coups de gueule, son ascension foudroyante, ses triomphes inouïs, la gloire de Paris à New York d’un cancre devenu Maître.
Il évoque ses coups de sang, ses canulars, ses délires. Puis la guerre, l’ignominie, la prison, la chute, la déchéance et, pour finir, son incroyable revanche et son apothéose…

Mon avis : Lorsqu’on parle de Francis Huster et, a fortiori, quand on assiste à un de ses spectacles, il y a un néologisme qui s’impose : « hustérique ». En tout cas, c’est le mot idoine pour qualifier à la fois la prestation et le contenu de Sacha le Magnifique, causerie totalement débridée que nous offre ce démiurge. « Hustérique »… Mot hybride formé à partie de « hystérique » et de « historique ». Bien sur le premier est un tantinet excessif, mais il illustre assez bien la frénésie avec laquelle Huster s’empare et défend son héros. Quant à « historique », il définit parfaitement le contenu du propos en entremêlant continuellement la grande et la petite histoire sur lesquelles vient se greffer une histoire du théâtre sur près d’un siècle. Donc, en résumé, « hystérique » pour la forme, et « historique » pour le fond.

Dès le lever du rideau, la surprise est de taille car on découvre Francis Huster en train de se faire Maître. Un casque de cheveux argentés, de grosses lunettes rondes, très élégamment vêtu, l’auteur-acteur nous sort Guitry de la naphtaline. C’est le clone du spectacle. Enfin, un clone blanc qui ne se gênerait pas pour faire l’Auguste. Et voici notre Francis parti à fond dans la genèse de cette illustre famille qui a tant donné au théâtre. Tour à tour emphatique, véhément, anecdotique, truculent, docte, saupoudrant son récit de réflexions souvent piquantes sur l’actualité, Francis est branché sur le haut débit.
Huster est un cas vraiment à part dans notre panorama culturel. Il est tellement enthousiaste et volubile qu’il en agace beaucoup. Or, ce sont ces mêmes comportements qu’on lui reproche qui fascinent et emballent les autres. Pourtant, il y a un trait de caractère qu’on ne saurait lui contester, c’est « passionné ». Encore une fois – car ce n’est jamais simple avec ce diable d’homme – il faut accorder deux niveaux de lecture au mot « passion ». Il s’approprie en effet les deux significations du mot. Première définition : « Mouvement violent, impétueux, de l’être vers ce qu’il désire ; émotion puissante et continue qui domine la raison » (Petit Larousse)… Violent, impétueux, émouvant, déraisonnable, tous ces adjectifs conviennent à ce que Francis Huster nous jette en pâture… Et puis il y a le mot « passion » dans son sens christique. Le comédien apporte une dimension sacrificielle à son sujet. Il monte vers son Golgotha avec un plaisir exacerbé par un impérieux sentiment de justice. Huster sait qu’il va au supplice (souvent celui que lui inflige la critique) mais avec l’intime conviction que sa croisade pour sanctifier Sacha Guitry est noble et juste. Cœur croisé, il se fait l’avocat du Maître.

Après ça, on peut ratiociner à l’infini. On nage en plein dans le subjectif… A la sortie de Gaîté Montparnasse, les commentaires allaient évidemment bon train. Entre les pro et les anti. Certains ont franchement détesté et d’autres, dont je fais partie, ont été plutôt séduits par ce qu’ils venaient de voir et d’entendre. La vie de Sacha Guitry est passionnante. Comme celle de ces personnes que l’on peut qualifier de génies, elle est à la fois magistrale et tout simplement humaine. La différence, c’est que ce champion de la saillie savait d’un mot enjoliver et magnifier une situation à laquelle chacun de nous est régulièrement confronté, relation amicale, professionnelle ou amoureuse. Non seulement, ses fulgurances spirituelles sont de véritables perles, mais il avait en plus cette capacité d’y mettre un écrin autour. Chapeau, Maître ! Dans sa façon de traiter les rapports homme-femme, Guitry ne sera jamais démodé. Il restera même unique. Son sens de la formule ne peut être conservé dans le formol du temps. La preuve, on ne l’a jamais autant joué…

Mais revenons à notre mouton, notre mouton noir et blanc, Francis Huster. Outre la qualité incontestable de la relation historique qu’il nous livre de l’auteur de Mon père avait raison, de l’abondance d’anecdotes souvent savoureuses qu’il a lui-même recueillies auprès de personnes qui l’ont côtoyé, il y mêle habilement beaucoup d’autodérision. Il sait bien qu’il compte ses détracteurs. Alors il préfère tuer la médisance dans l’œuf en prenant les devants avec cette appréciation qu’il cite comme si on la lui avait adressée : « Vous occupez la scène comme des toilettes : pour vous soulager… » Et bien oui, il se soulage, Francis. Il élimine le trop-plein de ses colères, de ses révoltes, de ses indignations, mais aussi de ses excès, de ses partis-pris, de sa mauvaise foi, de ses adorations… Il n’est dupe de rien. Il s’en amuse, se fait narquois, s’auto-flagelle en ronronnant de plaisir et en nous prenant à témoin de sa félicité.
Il faut le prendre comme il est. Ou le laisser. Il n’est pas homme de compromis, de son robinet à paroles ne coule jamais d’eau tiède. Huster est un conteur extraordinaire, un flamboyant diseur. Et tant pis si parfois, il cabotine à l’envi. On est aussi venu un peu pour le voir dans ce numéro-là. C’est un torero, un numéro 10 qui préfère souvent sacrifier à la beauté du geste gratuit, plutôt qu’à la simple technique épurée. Entre El Cordobès et Zidane, il met du spectacle en tout, oubliant parfois qu’il incarne aussi le taureau lâché dans l’arène et voué aux piques et aux pires sévices. C’est vice et versa. Si versa m’était conté…

En conclusion, j’ai aimé ce spectacle. J’y ai appris beaucoup de choses, j’ai fait un joli voyage dans le passé, dans les pas d’un des plus brillants esprits du 20è siècle, Sacha Guitry. C’est riche, c’est foisonnant, très documenté, souvent drôle, parfois dramatique. Et Francis Huster y fait preuve d’une incommensurable générosité. C’est critiquable, ça ?

jeudi 1 juillet 2010

Une heure trois-quarts avant les huissiers !


Théâtre des Mathurins
36, rue des Mathurins
75008 Paris
Tel : 01 42 65 62 46
Métro : Havre-Caumartin / Auber

Une comédie de Serge Serout
Mise en scène par Daniel Colas
Avec : Daniel Colas, Jacques Marchand, Patrick Raynal, Eliza Maillot, Yvan Varco, Sara Mortensen, Bernard Tixier, Virginie Ledieu, Pascal Vinet

Ma note : 6,5/10

L’histoire : Une heure trois-quarts, pas une minute de plus ! C’est le temps qui reste à un directeur de théâtre pour sauver son entreprise. Une heure trois-quarts et les huissiers sont là…

Mon avis : Honnêtement, la rumeur courait que cette pièce était loin d’être l’événement théâtral de l’année et, entre critiques, il se murmurait des choses peu positives. C’est donc avec une certaine appréhension que je me suis rendu au théâtre des Mathurins assister à Une heure trois-quarts avant les huissiers.
Déjà, j’aime bien ce titre. Il fait un peu penser à du Jean Yanne. Mais la comparaison s’arrête là car la pièce est bien plus bon enfant que persifleuse ou insolente… Nous sommes dans l’envers du décor ; dans l’enfer du décor plutôt. C’est qu’il est drôlement dans la panade Max, le directeur du théâtre Trompette du Pavillon Royal. Comme l’instrument à vent, son horizon est singulièrement bouché. Il est au bord de la faillite, les huissiers sont annoncés, il a moins de deux heures pour signer le contrat de la pièce qui lui permettra de sauver les meubles. Au propre comme au figuré.
Disons-le tout net, cette comédie, c’est du grand n’importe quoi. Ce ne sont plus des rebondissements qu’il y a, c’est une avalanche ininterrompue de situations à attraper au vol pour les relâcher aussi vite et passer à autre chose. L’auteur a puisé dans toutes les ressources possibles, y compris les plus improbables. Ça part dans tous les sens avec une débauche d’énergie impressionnante ; particulièrement de la part de Max, qui tient la pièce de bout en bout avec une dépense physique insensée. Nous, dans notre fauteuil, on en est épuisé pour lui.
Or donc, en dépit du désastre annoncé, cette comédie trépidante et pas sérieuse nous offre quand même un sympathique moment de folie. Il ne faut pas chercher la petite bête, on ne pourrait pas la voir car elle est cachée par les très grosses ficelles et l’énormité des situations. Aucun cliché ne nous est épargné et c’est peut-être aussi pour ça qu’on en rit. Quitte à aller dans la farce, allons-y à fond.

Si les rôles de femmes ne sont pas des plus raffinés – elles sont toutes trois au-delà de la caricature – ce sont les comédiens qui tirent leur épingle du jeu. Le directeur du théâtre en tête. Mais j’ai également été séduit pas la prestation du comédien qui joue à l’acteur médiocre, narcissique. Il ne recule pas devant le ridicule, il le côtoie en permanence et chacune de ses apparitions est réjouissante tant il frise le second degré. Et puis celui qui joue Tintignac, l’auteur de la pièce nous livre lui aussi une prestation tout-à-fait croquignolesque.
Comme je l’ai dit plus haut, ce n’est pas là la pièce de l’année mais, même si elle s’essouffle un peu à la fin et tourne en rond, elle peut offrir un divertissement léger pour l’été. Il ne faut pas exagérer, on a vu pire.

vendredi 25 juin 2010

Shirley Souagnon "Sketch Up"


Théâtre de Dix Heures
36, boulevard de Clichy
75018. Paris
Tel : 01 46 06 10 17
Métro : Pigalle

Textes de Shirley Souagnon
Mise en scène de Marine Baousson

Ma note : 5/10

Mon avis : Gagnante de La Route du Rire 2009, Prix Jeunes talents 2010, Shirley Souagnon est pleine de promesses. Elle possède indéniablement un très gros potentiel. Sympathique, pétillante, expressive, elle s’empare de la scène avec un dynamisme communicatif. Elle bouge bien (son entrée en scène le prouve), chante bien, fait ce qu’elle veut de sa voix, elle a un petit côté cartoonesque très réjouissant… Elle possède donc tous les ingrédients pour que son Sketch-up nous excite les papilles gustatives. Mais la sauce ne prend pas comme elle le devrait. Si la chanson de gestes est parfaite, les paroles ne sont pas assez relevées.
Passé le préambule du sempiternel couplet communautaire que l’on a déjà entendu mille fois du côté de la bande à Jamel (quand on est marrant, on est marrant. Point. Ce n’est pas une question de couleur de peau. L’humour n’a pas de couleur, y compris l’humour « noir »), et une petite parenthèse d’autodérision où elle joue de son aspect androgyne, elle nous livre le fruit de quelques observations plutôt bien trouvées. Or, et c’est là que le bât blesse, s’il y a plein de bonnes idées, elle se contente de les ébaucher et ne va pas jusqu’au bout. Elle allume des mèches, et elle les laisse se consumer avant qu’elles ne s’embrasent. Et nous avec. Pourtant son spectacle regorge de jolies trouvailles mais maladroitement exploitées. Bonnes idées en effet que ces sketches sur les produits discount, sur son écartèlement entre les magazines culturels et les magazines people, sur la gamine qui s’offre des sensations fortes en tirant des sonnettes inconnues, sur son personnage de Jiminy Cricket à mauvaise conscience, sur la naissance du blues, sur le comparatif entre les comportements français et américains… C’est judicieux, c’est malin, c’est bien trouvé, mais ce n’est pas assez fouillé, et ça manque singulièrement de matière. Ça pêche uniquement au niveau de l’écriture. Reste une présence incontestable qui devrait attirer les producteurs de cinéma et de télévision car Shirley Souagnon est naturellement drôle. Pour le one-woman show, il suffit qu’elle se trouve des auteurs et son Sketch-up sera alors véritablement épicé. Elle a la forme, c’est le moins qu’on puisse dire, mais il lui manque le fond. Après tout, elle n’a que 22 ans…

mardi 15 juin 2010

Alpenstock


Théâtre Le Lucernaire
53, rue Notre-Dame des Champs
75006 Paris
Tel : 01 45 44 57 34
Métro : Vavin /Notre-Dame des Champs

Une comédie de Rémi De Vos
Mise en scène par David Lejard-Ruffet
Avec Charlotte Petitat (Grete), Antoine Rosenfeld (Fritz), Pierer-Etienne Royer (Yosip)

Ma note : 7,5/10

L’histoire
: Grete est seule ; elle nettoie. Fritz, son fonctionnaire de mari, entre. Tous deux forment un couple solide et heureux vivant dans un chalet immaculé. Alors qu’elle était à court, Grete est allée chercher du détergent au marché cosmopolite. Chose que Fritz ne comprend absolument pas. Il en est tout perturbé…

Mon avis : Moi qui adore venir vierge de toute information et me laisser surprendre, j’ai été vraiment gâté par Alpenstock. Je me suis bien laissé embarquer.
Sur fond de valse de Strauss, Grete, blondinette (évidemment) à macarons et tenue tyrolienne fait le ménage de façon mécanique dans son chalet. Tout en frottant compulsivement sa table en formica, elle égrène une litanie bizarre dans laquelle il est vaguement question de Curd Jürgens et de Romy Schneider. On commence à se sentir à la limite du malaise quand surgit Fritz, le mari. Le « Lapin » et la « Poulette » entament un dialogue un dialogue d’une extrême platitude, qui plus est émis sur un ton affreusement récitatif. Mais remarquablement écrit. Sous la banalité s’énoncent déjà quelques vérités qui dessinent peu à peu les caractères. Surtout celui de Fritz dont la mèche n’est pas sans rappeler un autre célèbre Autrichien. Le Lapin n’a qu’une hâte, revêtir à son tour son joli costume folklorique. Tout en se changeant, il s’enquiert de l’état de propreté du domicile conjugal. Et puisqu’on se retrouve en slip autant en profiter : il s’ensuit un coït machinal et cocasse au cours duquel il apprend que la Poulette est allée acheter le détergent au… Marché cosmopolite. « Cosmopolite » ! Rien que le mot met notre Tyrolien en transes. Alors que cette pauvre ingénue de Grete, femme soumise et satisfaite de son sort, n’entrave que pouic aux reproches de son époux. Un époux dont l’intégrisme et les idées franchement xénophobes sentent à plein nez la propagande du monsieur à la mèche cité plus haut.
Dès lors plus rien ne va aller comme avant dans ce couple jusque là tranquille, gentiment installé dans sa routine inodore et sans saveur (puisque aseptisée à grand renfort de détergent)… Pendant que Fritz, le mari marri et contrarié, s’absente pour aller rejoindre son groupe folklorique, Grete reçoit la visite inopinée (ce n’est peut-être pas le mot le plus idoine compte-tenu de ce qui va suivre) d’un certain Yosip, un personnage brun de poil et génétiquement exotique. Yosip traînait au Marché cosmopolite et il a eu le coup de foudre pour cette accorte Teutonne en train d’y faire ses emplettes. Et, ni une ni deux, tout en devisant et en s’excusant, et sans même lui faire la (basse) cour, il embroche la Poulette. Un petit coup dans l’aile qui la déconcerte certes, mais ne la laisse pas indifférente. Evidemment, c’est le moment que choisit Fritz à la culotte de peau pour rentrer at home. Immédiatement, il comprend son infortune. Et devant la table en formica où il forniqua, il trucide le coq balkanique.

Il faut arrêter de raconter car je vais vous enlever tout le sel et le suc de cette histoire. Alpenstock est un OVNI descendu des contreforts tyroliens. On commence dans une sorte de Hansel et Gretel à la mode baroque, avec chalet, costumes folkloriques et harmonie conjugale légèrement compassée. Insidieusement, on évolue vers un climat délétère distillé par Fritz, sorte d’Autrichien de garde gravement endoctriné. Puis on dérape dans une histoire d’adultère aggravée par le racisme, avant de déboucher sur un spectacle de grand guignol que l’on pourrait baptiser « Les mille et une façons de supprimer un rival ». Et on termine avec une conclusion que n’aurait pas reniée un autre éminent Autrichien, ce cher Sigmund Freud. De là à décréter qu’il faut zigouiller tout le monde autour de vous pour trouver l’harmonie dans votre couple, il n’y a qu’un pas (de l’oie) à franchir dont je laisse l’entière responsabilité à l’auteur, Rémi De Vos.
Un auteur dont il faut précisément souligner la qualité textuelle. Le ton volontairement sentencieux et verbeux employé par les comédiens, ne saurait en gommer la finesse de l’écriture. Sous l’apparente simplicité des mots et le détachement affecté de la diction, il s’en glisse des vérités qui s’introduisent sournoisement dans notre cortex. Attention : second degré ! Rémi De Vos a coupé le lénifiant vin chaud avec du schnaps. Si bien que, parfois, ça nous racle la gorge et l’esprit.
Et puis il y a les comédiens. Tous trois excellents. Et vachement gonflés car il y a quelques scènes particulièrement gratinées à jouer tout en sachant y mettre une distance salutaire. Grete (de coq ?), la Poulette, joue les nunuches à la perfection. Humble, simple et modeste, elle ne se complique pas la vie. Il faut dire qu’elle a toujours un temps de latence avant de réaliser les choses. C’est ainsi qu’elle parvient à déceler chez son mari de fâcheux relents d’extrémisme. Elle joue un peu comme une comédienne de cinéma muet, en outrant ses mimiques et ses réactions. Ce qui ajoute encore de la drôlerie à son personnage. Elle nous est immédiatement sympathique et elle le restera tout au long de la pièce. Une jolie performance en tout cas, aussi audacieuse que maîtrisée.
Frits-le-Lapin possède une rigidité toute teutonne. Ce n’est pas un sentimental. Il est pédant, sentencieux, autoritaire et sectaire. Bref, il est le portrait craché du nazillon. L’exploit d’Antoine Rosenfeld est de ne pas nous le rendre complètement antipathique. Ce qui n’est pas évident. Il n’hésite pas à exacerber la caricature, allant même jusqu’au cartoon quand il se met à jouer à l’Autrichien-chien à sa mémère. Lui aussi domine magistralement son registre.
Quant à Yosip (aux Yosip, même, devrait-on dire) par son jeu robotisé en mouvement perpétuel, il apporte, si besoin en était, un supplément de folie à notre conte.
La mise en scène est inventive, très visuelle et truffée de trouvailles. Même les scènes qui, a priori, pourraient aisément déraper dans le grivois ou le vulgaire, sont tellement bien interprétées qu’elles n’en paraissent que truculentes.
Alpenstock, le chalet de la mort et de l’amour, est un pur régal de drôlerie décalée et déjantée. Il est toujours très agréable de prendre de son plein gré des edelweiss pour des lanternes. Si, si…

lundi 14 juin 2010

François Morel "Le soir, des lions...


Théâtre du Rond-Point
2bis, avenue Franklin-Roosevelt
75008 Paris
Tel : 01 44 95 98 21
Métro : Franklin-Roosevelt / Champs-Elysées Clémenceau

Tour de chant de François Morel
Textes de François Morel
Mise en scène de Juliette
Musiciens : Lisa Cat-Berro, Muriel Gastebois, Antoine Sahler

Ma note : 8,5/10

Mon avis : Du plaisir, un énorme plaisir… On espérait que de la copulation artistique François Morel-Juliette allait naître un rejeton original et non formaté. Et bien le résultat a été au-delà de mes espérances. Tout a été pensé dans le moindre détail, de l’entrée en scène jusqu’au(x) rappel(s). La scène est un joyeux foutoir mi bric-à-brac, mi-brocante, mi-guinguette (je sais, ça fait trois mi, mais je m’en fous comme du tiers. Trois mi, c’est aussi le début d’une mélodie et comme on est dans un spectacle musical… Et puis cessez de m’interrompre quand je raconte. Où en étais-je ? Ah oui…) un joyeux foutoir dans lequel se côtoient des objets hétéroclites ; objets qui serviront à un moment ou à un autre de décor voire de partenaire… Ce n’est pas François Morel qui apparaît mais une sorte d’Indiana Jones échappé du bocage normand. En fait, il n’en porte que le chapeau. Son torse recouvert d’un marcel ne lui donne pas une allure des plus glamour. Disons que le père François, c’est plutôt l’aventurier de la vache perdue… Pendant qu’il se rase (si, si, vous avez bien lu), il reçoit de la visite. Deux jeunes femmes et un homme très élégamment habillés façon années 30, les deux dames arborant de fort mimis bibis. Morel prend le temps de boire un petit coup de rouge pour se donner de l’allant et c’est parti… Nos trois touristes endimanchés (Les habits du dimanche, on le sait, sont chers à François Morel) sont en fait des musiciens. Chacun se glisse derrière son instrument ou s’en empare. Et c’est parti pour un tour de chant enchanteur.
Dans le « bazar » de Morel, on trouve de tout. Et ce qui n’est pas en vitrine, vous pouvez le demander à l’intérieur, du côté du cœur : humour, satire, tendresse, révolte, poésie (beaucoup de poésie), absurde, humanité, fraternité. Il joue de subtiles saynètes avec ses acolytes, faisant revivre parfois l’ébauche d’un sketch à la Deschiens. Il manie l’alexandrin avec une délectable maestria, il joue de la paupière tombante, sort tout son arsenal de mimiques-qui-n’appartiennent-qu’à-lui… François Morel n’est ni un comédien qui chante, ni un chanteur qui joue la comédie, c’est tout simplement un artiste complet évoluant dans un univers plein de fraîcheur et d’inventivité. Il est à l’aise dans tous les registres, passant de la farce la plus potache à la gravité la plus profonde sans jamais se départir d’une rare authenticité. Aucune de ses chansons ne laisse indifférent. D’abord, elles sont toutes sacrément bien écrites ; ensuite, elles abordent autant des sujets banals de notre quotidien (comme le GPS), des sujets intimes (le bain de pieds), que des sujets qui donnent à réfléchir (Le bon Dieu entre nous, C’était comment déjà ?) ou des faits de société inquiétants (Fatigué fatigué)…
Son spectacle est un grand moment de music-hall, c’est la quintessence du tour de chant. Il est en outre parfaitement secondé par des musiciens qui sont plus des complices que des accompagnateurs et qui font partie intégrante du show. Il faut d’ailleurs aussi souligner la qualité, la variété et l’originalité des arrangements faisant de chaque morceau une petite œuvre à lui tout seul.
Bref, vous l’aurez compris, les yeux comme les oreilles emplis de ravissement, je suis sorti EN-CHAN-TE de ce spectacle. Merci beaucoup m’sieu Morel. Vous êtes quelqu’un de rare, donc de précieux.

mardi 8 juin 2010

Les Misérables


Théâtre du Châtelet
Place du Châtelet
75001 Paris
Tel : 01 40 28 28 40
Métro : Châtelet

Spectacle musical d’Alain Boublil et Claude-Michel Schönberg
D’après le roman de Victor Hugo
Mise en scène de Laurence Connor et James Powell
Direction musicale : Peter White
Costumes d’Andreane Néofitou
Décors de Matt Kinley
Avec John Owen-Jones (Jean Valjean), Earl Carpenter (Javert), Gareth Gates (Marius), Madalena Alberto (Fantine), Katie Hall (Cosette), Ashley Artus (Thénardier), Lynne Wilmot (mme Thénardier), Rosalind James (Eponine), Jon Robyns (Enjolras)…

Ma note : 9/10

L’histoire : Digne, 1815. Après 19 ans de bagne, Jean Valjean retrouve la liberté. Mais son passé de forçat, matérialisé par un passeport jaune qu’il doit faire reconnaître à la mairie de chaque ville qu’il traverse, le poursuit impitoyablement. Rejeté par tous, il doit son salut à la rencontre de Monseigneur Myriel, évêque de Digne, qui lui offre la nourriture et le repos qu’il cherchait jusqu’alors en vain. Mais l’ancien bagnard, aigri par des années de privation, le « remercie » en lui dérobant son argenterie. Arrêté, il voit à son grand étonnement, que l’évêque ment à la police pour le sauver. Il décide alors de commencer une nouvelle vie…

Mon avis : Et bien, quand les Anglais se mettent à nous refaire Cosette, on peut dire qu’ils n’économisent pas leurs effets… Dès le premier tableau, on est scotché à son fauteuil de saisissement. Une galère surgit du fond de scène ; les rames font gicler des gerbes d’eau ; les forçats s’échinent sur leur banc de souffrance ; les soldats aboient leurs ordres et cognent sur ceux qui faiblissent… Le ton est donné d’emblée. On n’est pas au théâtre, on est dans un film en 3D ! Et le mot « tableau » va s’imposer à nous tout au long de ce spectacle incroyable car ils vont s’enchaîner tous plus fascinants et réalistes les uns que les autres. Il en est même qui s’apparentent à de véritables toiles inspirées de l’école flamande. On dirait du Rubens… Sur le plan strictement esthétique, je n’ai pas souvenir d’avoir vu quelque chose d’aussi éblouissant. Les bas-fonds de Montreuil-sur-Mer, la pension des Thénardier, un quartier de Paris, les barricades, l’hôtel particulier de Jean Valjean… autant de plans et de fresques qui nous laissent béat d’admiration. On reste bluffé devant des trouvailles de mise en scène d’une ingéniosité digne des effets spéciaux du cinéma ; la scène des égouts ou la mort de Javert, par exemple… Et puis il y a la troupe des acteurs-chanteurs. Quels comédiens, et quelles voix ! John Owen-Jones (Jean Valjean) possède un registre stupéfiant. Il est aussi capable de susurrer, de moduler, de nuancer, que de donner la puissance. Earl Carpenter (Javert) est un véritable chanteur d’opéra au volume grave. Rosalind James (Eponine), tour à tour exaltée et frémissante nous émeut aux larmes. Et que dire de la prestation d’Ashley Artus en Thénardier ? Il nous offre un impayable numéro de comédie pure. Chacune de ses apparitions fait frémir la salle de plaisir. Et il est remarquable ment secondé par va voluptueuse et vénale épouse interprétée par Lynne Wilmot… Un seul petit, tout petit bémol toutefois : on s’ennuie un peu lors de trois solos (Valjean, Javert, Eponine) que l’on trouve un peu longuets. Ils sont bien sûr indispensables pour la bonne compréhension de l’histoire car ils sont situés à des moments névralgiques, mais le problème, à mon goût, c’est qu’ils souffrent au niveau de la mélodie. On eût aimé des tubes. Ce qui n’enlève rien bien sûr à la performance vocale des interprètes…
Courez vite au Châtelet. Vous allez en prendre plein les mirettes. Mais attention, Les Mis ne s’y produisent que jusqu’au 4 juillet.