lundi 8 décembre 2014

Béatrice Costantini "Made in Paris"

Le Zèbre de Belleville
63, boulevard de Belleville
75011 Paris
Tel : 01 44 43 80 72
Métro : Belleville / Couronnes

Concert le 15 décembre 2014


Il n’y a pas que Zaz qui reprenne les plus belles chansons sur Paris, il y a belle lurette que Béatrice Costantini les a reprises à son compte. De récital en récital, elle a même extrêmement évolué.
Au début, trop respectueuse sans doute de ces chansons-culte, elle les livrait telles qu’elles avaient été créées. Or, depuis quelque temps, portée par un incroyable trio de musiciens, elle s’est amusée à les revisiter, à leur donner un sacré coup de jeune et, finalement, nous donner de tous ces grands standards une nouvelle lecture.
Comme elle est autant comédienne que chanteuse (elle a tout de même une trentaine de films et une vingtaine de téléfilms à son actif), elle apporte un jeu d’actrice à son interprétation. C’est vif, moderne, haut en couleurs.


Il faut vraiment insister sur l’originalité et la créativité des arrangements. Béatrice, littéralement enveloppée par des sons d’une rare qualité, peut s’appuyer dessus et s’offrir ainsi un espace de liberté total.
On passe vraiment un très bon moment avec ce spectacle baptisé Made in Paris.
Et puis, la salle du Zèbre de Belleville est un lieu unique, convivial, un écrin parfait pour ces perles de chansons parisiennes.


mardi 2 décembre 2014

Kiss & Love

Warner Music France





Hier, 1er décembre, c’était la journée mondiale de lutte contre le sida.
Ce fléau étant toujours aussi vivace et menaçant, vous pouvez contribuer à le combattre en vous procurant le double CD Kiss & Love.
Pascal Obispo a réussi l’exploit de rassembler 120 artistes pour enregistrer cet album qui, non seulement, DOIT figurer dans votre CDthèque en raison de la qualité et de l’originalité des duos y ont été formés, mais vous permet également de participer à une action caritative qui nous concerne tous.

Les vingt duos, uniquement composés pour ce disque, sont en tous points remarquables. Musicalement, ils sont accompagnés par un orchestre symphonique qui donne une ampleur inégalable aux chansons.
Difficile d’en ressortir quelques uns par rapport à d’autres tant le niveau qualitatif est élevé. D’autre part, Pascal Obispo s’est ingénié à marier des voix et des personnalités qui, au-delà d’une complémentarité qui, à l’écoute, nous paraît évidente, ne laisse pas également de nous surprendre parfois par sa singularité.

Toujours aussi subjectivement, j’ai plus particulièrement apprécié certains « attelages », sachant que la vérité d’un jour ne serait peut-être pas celle du lendemain. Question d’état d’esprit et de sensibilité au moment de l’écoute.
J’ai ainsi été fortement séduit par le duo Zaz-Christophe Willem sur Foule sentimentale…
Puis, dans un ordre arbitraire Lara Fabian et Michel Jonasz sur Parler d’amour, Joyce Jonathan et Emmanuel Moire sur Si seulement je pouvais lui manquer, Eddy Mitchell et Thomas Dutronc sur Ma petite entreprise
Ensuite viennent Nolwenn Leroy et Francis Cabrel sur Lucie, Florent Pagny et Patrick Bruel sur Un homme heureux, Claire Keim et Jean-Jacques Goldman sur Ça, Hélène Ségara, Liane Foly, Julie Zenatti et Chimène Badi sur L’envie d’aimer, et Cali et Pascal Obispo sur Hors saison.

Mais tous ces duos ainsi que le bouquet final collectif qu’est Kiss & Love, sont réellement d’une excellente facture. C’est un beau, très beau produit.

Total respect, Môssieur Obispo…

samedi 29 novembre 2014

Sur le bout de la langue

Ciné XIII Théâtre
1, avenue Junot
75018 Paris
Tel : 01 42 54 15 12
Métro : Lamarck-Caulaincourt / Abbesses

Une pièce de Kathleen Oliver
Traduite par Marie-Paule Ramo
Mise en scène par Marjolaine Aïzpiri et Hélène Labadie
Lumière d’André Diot
Musique de Frédéric Fresson
Avec Claire Bosse-Platrière (Catherine), Simon Dusigne (Thomas), Anne Plantey (professeur Cortex), Camille Valin (Sonja)

Présentation : Sur le bout de la langue, c’est l’histoire du Désir : celle d’un frère et d’une sœur dont le cœur chavire pour la même personne ; un cache-cache amoureux où chacun se cherche et où tous s’affrontent en un défi poétique permanent. On s’y travestit beaucoup. Au festival des apparences, le plus habile ou la plus délurée n’est pas celle (ni celui) qu’on croit. Une heure trente de chaises musicales et d’intrigues qui rappellent les comédies romantiques de Shakespeare et la poésie lyrique de Cyrano.

Mon avis :
Quand j’ai abandonné le doux coin de mon âtre
Pour me rendre hier au Ciné Treize Théâtre
Je ne savais du tout quel genre de moment
M’offrirait cette pièce et son titre intrigant
Que pouvait signifier Sur le bout de la langue ?
En arrivant c’est moi qui la tirais, la langue :
De Lamarck-Caulaincourt, il y a du métro
A l’avenue Junot, des escaliers en trop !

Mais on oublie tout ça à peine qu’on s’installe
Bien confortablement dans cette jolie salle
On n’ose pas parler ni trop faire de bruit
Car déjà les acteurs sur scène sont assis
Le décor quant à lui n’est pas très encombrant :
De quatre portes il n’est que leur encadrement
Cinq chaises et un bureau sur lequel est posé
Un amas conséquent de feuilles de papier

La seconde surprise est que les comédiens
Ne se parlent entre eux rien qu’en alexandrins
Mais on l’oublie souvent tant le ton qu’ils emploient
Nous sonne naturel et moderne à la fois
Le thème de la pièce est à double niveau
Il aborde à mes yeux deux sujets principaux
L’art de la poésie est le premier des deux
Et le deuxième c’est le désir amoureux


Nos quatre comédiens s’en donnent à cœur joie
Passionnés, intrigants, guidés par leurs émois
Ils fomentent enfiévrés d’habiles stratagèmes
Pour séduire à la fin celle ou celui qu’ils aiment
En une heure et demie de rebondissements
De mystifications, de travestissements
On se sent emporté dans un fou tourbillon
Dans lequel on ne sait qui est fille ou garçon

Le point fort de la pièce est entier dans le jeu
Tant ils sont épatants, tant ils sont généreux
Chacun des personnages a sa psychologie
Il joue son rôle à fond comme jouant sa vie
On se laisse emporter par leur intensité
Par leurs élans fougueux, leur désir survolté
Il y a la coincée, il y a la joueuse
Il y a l’exalté et puis la malicieuse

Cette pièce, je pense, et vous l’aurez compris
Est faite de rebonds et de marivaudages exquis
Il y a du Shakespeare et du Molière aussi
C’est vraiment bien construit et surtout bien écrit
L’action est maîtrisée, brillante est l’éloquence
Et l’intérêt ne fait que monter en puissance
C’est émouvant de voir à la fin, c’est si bon
Public et comédiens heureux à l’unisson


Gilbert « Critikator » Jouin

mardi 25 novembre 2014

Adamo chante Bécaud

Polydor / Universal Music



C’est profondément guidé par « un peu d’amour » et beaucoup « d’amitié » que Salvatore rend hommage à Gilbert Bécaud en reprenant une quinzaine de ses chansons.
Gilbert Bécaud a beaucoup compté pour le jeune Salvatore à ses débuts. Avec Brassens, Brel et Béart, il fait partie de ce qu’il appelle respectueusement ses « quatre B ». Chacun d’eux a été une de ses sources d’inspiration et contribué à le former artistiquement. Ils font partie, chacun avec son univers, de ses « guides ». Gilbert Bécaud l’aurait même influencé musicalement avec sa manière d’utiliser le piano.
Salvatore avait 22 ans quand il a assisté pour la première fois à un tour de chant de son aîné de seize ans. C’était à l’Olympia, en 1965 : « J’ai été fasciné par son numéro. J’ai compris que c’était un chemin à suivre ». Par la suite, étant dans la même maison de disques, les deux hommes, amenés à s’y croiser souvent, se sont fréquentés, entretenant « une jolie relation ».


Ce chemin, Salvatore Adamo a donc décidé de le faire sien près de cinquante ans plus tard. Considérant que la mémoire de cet immense interprète n’était pas entretenue à sa juste valeur dans les médias, il lui consacre un album entier.
Salvatore ne nous trompe pas sur la marchandise. Son CD s’intitule « Adamo chante Bécaud ». Et c’est du Adamo qu’il nous propose. Il aurait cherché à faire du contre nature qu’il se serait inévitablement électrocuté sur du 100.000 volts.
Adamo est un hypersensible. Il chante d’abord avec le cœur. Là où Bécaud était dans l’énergie, dans la fougue, dans la théâtralité, Adamo fait dans la douceur, dans le sentiment. Il aime les mots. Il a l’art de les distiller, de les mettre en exergue, de leur donner tout leur sens. Avec sa diction parfaite et une voix très en avant, son interprétation nous fait entendre les chansons différemment. Il nous les fait redécouvrir alors qu’on pensait leur interprétation originale gravée à jamais dans notre mémoire.

Photo ABACA
Bien sûr, c’est dans les chansons tendres et poétiques qu’Adamo excelle. Il recrée les situations, nous les fait revivre en leur apportant une autre vision. Je reviens te chercher, C’est en septembre, Un peu d’amour et d’amitié prennent ici une dimension pleine de délicatesse.
Ce qui est bien dans cet album, c’est que chaque titre a hérité d’une couleur musicale et de sons qui lui sont propres. Par exemple, ambiance country pour L’important c’est la rose et folk pour Nathalie. Grâces soient rendues à la réalisation léchée et inventive de Dominique Blanc-Francart.

Personnellement, j’ai hautement apprécié que Salvatore exhume Croquemitoufle, une chanson dont le texte, truffé de néologismes et empreint d’une grande poésie, m’intriguait et m’émerveillait à la fois quand j’avais une quinzaine d’années.
Mais il y en avait tellement des bonnes et grandes chansons parmi les quatre-cents qu’il a enregistrées. En sachant s’entourer de formidables paroliers comme Louis Amade et Pierre Delanoé entre autres, Gilbert Bécaud a vraiment marqué son temps. Il a été un artiste total, entièrement voué à sa passion.
C’est bien, vraiment bien, que Salvatore Adamo lui rende ainsi hommage.

Clin d’œil, volontaire ou pas, le dernier titre de l’album est Mes mains… De manière subliminale, à la fin, on a envie d’ajouter « sur tes hanches ». Elle n’est pas jolie la passerelle ?...

vendredi 21 novembre 2014

Comedy Contest 2014


J’ai assisté, à Bobino, à la finale française du Comedy Contest 2014, concours destiné aux humoristes en herbe dont les trois heureux élus participent ensuite à la grande finale francophone au Montreux Comedy Festival.
Présidée par son charismatique et passionné créateur, et Grégoire Furrer, et animée par un Jérémy Ferrari toujours aussi incisif et iconoclaste, cette édition présentait huit concurrents, par ordre d’apparition en scène, Jeanfi, Samy Amara, Mathieu Schalk, Drawer, Emmanuel & Jeanne, Lionel Lacroute, Laura Laune, Charly Nyobé.

Comme d’habitude, je me suis amusé à noter tous les participants. Et mon tiercé s’est avéré dans un ordre identique à celui qu’a retenu le jury. Je dois reconnaître que, au moins pour les deux premiers, c’était une évidence que de les choisir.


La gagnante 2014 a été Laura Laune. Son numéro de prof gauche et complexée est très au point. C’est bien écrit, bien joué, plein de bon sens, truffé de bonnes vannes avec une utilisation intelligente du second degré. Un seul petit reproche : quelques grivoiseries un peu lourdes et faciles.


Les deuxièmes ont été le couple Emmanuel & Jeanne. J’avais déjà apprécié leurs différents passage à l’émission On n’ demande qu’à en rire sur France 2. Il y a chez eux une grande qualité d’écriture et ce sont d’excellents comédiens qui s’investissent à fond dans leurs personnages. Avec un soupçon d’absurde, une pincée d’humour noir et un habile parallèle entre une réunion de travail en entreprise et la vie de couple, leur sketch était parfaitement maîtrisé. Un seul petit reproche : Jeanne n’a pas besoin de s’habiller aussi court. Ça détourne l’attention et ça n’ajoute rien au propos.


La troisième marche du podium a été conquise par Charly Nyobé. Très à l’aise dans le stand-up, il jongle parfaitement avec le quiproquo. Et les situations qu’il décrit avec pas mal de drôlerie nous amusent d’autant plus qu’elles font partie de notre quotidien.

Il existait un réel fossé entre les trois lauréats et les autres candidats. Pour moi, l’édition 2014 n’était pas un grand cru. J’ai noté un vrai potentiel chez Jeanfi. Il a une bonne bouille. On dirait un mini-Jean-Paul Gaultier. Et puis je crois que Samy Amara est passé à côté de son sketch car on le sent facile, il manie bien l’humour noir, mais la sauce n’a pas pris ce soir-là. Problème psychologique ?
Lionel Lacroute n’a pas été mauvais non plus. Il y a matière mais il lui faut beaucoup travailler et il est sympathique.
J’ai trouvé Drawer un tantinet poussif, sans trop de relief. Quant à Mathieu Schalk, vu le niveau que l’on a en France chez les imitateurs, je n’ai rien décelé de prometteur chez ce garçon aux voix très approximatives et aux textes très moyens.

Le show s’est terminé avec deux sketchs. Un du lauréat de l’an dernier, Vincent Dedienne, très bon comédien, et un de ce virtuose du powerpoint qu’est Pierre Croce. Je l’avais repéré dans On n’ demande qu’à en rire. Il a un univers qui lui est propre. C’est vif, original, surprenant et toujours intelligent. Je miserais beaucoup sur ce garçon.

Et puis j’ai beaucoup apprécié le dialogue instauré entre Jérémy Ferrari et Vincent Dedienne. Un bon moment d’humour fort bien écrit et interprété.

Stéphane Rousseau brise la glace

Palais Royal
38, rue de Montpensier
75001 Paris
Tel : 01 42 97 40 00
Métro : Palais-Royal

Spectacle écrit et interprété par Stéphane Rousseau.

Présentation : Après ses Confessions, Stéphane Rousseau brise la glace pour nous faire découvrir toutes les facettes de sa personnalité. Il nous accueille sur scène comme à la maison, pour nous offrir un spectacle plus personnel mêlant stand-up et musique live.
Accompagné de deux musiciens, Emmanuelle Caplette, à la batterie, et William Croft, aux claviers et guitares, il se livre en toute décontraction comme pour une jam session entre amis à laquelle le spectateur est convié.
C’est l’occasion pour lui d’aborder des thèmes comme la maturité, la paternité, l’amitié, l’égoïsme, l’amour… Il confie, avec franchise et une bonne dose d’autodérision, ses travers : son goût pour la paresse, son absence d’empathie, les qualités qui lui font défaut, ou encore les lendemains de fête qui déchantent et lui font promettre, à chaque fois, qu’il ne boira plus jamais.

Mon avis : De tous les spectacles que j’ai vus de Stéphane Rousseau, je pense que celui-ci est le plus abouti. Je n’irai pas jusqu’à prétendre que c’est celui de « la maturité » (terme si cher aux exégètes) car je crains que ce gamin de 48 ans ne parvienne jamais à être mûr… Mais, s’il n’est pas mûr, en revanche, il est lucide. C’est ce trait de caractère qui est finalement induit dans le titre de son nouveau show, car il « brise » vraiment « la glace ».


Il nous l’annonce d’ailleurs dès son entrée en scène : « je vais être moi-même » et il ajoute même avec autant de mauvaise foi qu’un Sarkozy sur le retour : « J’ai changé ! ». En fait, quand on l’écoute attentivement, c’est surtout le temps qui l’a changé ; qui a changé son corps et érodé son énergie. Et il s’amuse à décrire toutes les dégradations qu’il a constatées…
Dans ce spectacle, Stéphane Rousseau se livre sans pudeur, avec beaucoup d’humilité et énormément d’autodérision. Ce qui ne l’empêche pas – et c’est tant mieux pour nous – de jouer néanmoins les fanfarons. Alors qu’il a tout pour lui (ma voisine inconnue et ses deux copines, aussi enamourées qu’enthousiastes, ne me contrediront pas) : il est beau, bien habillé, il est aussi bon acteur, que danseur et que chanteur… Mais, malgré tout, il se complaît à se rendre minable avec, de temps à autre, un petit sursaut de narcissisme. C’est cette alternance entre les moments peu glorieux et les envolées emphatiques qui fait le charme de ce spectacle et qui lui donne son rythme. Car, du rythme, il y en a du début à la fin. Stéphane maîtrise l’art du stand-up à la perfection. Il ne se cache plus derrière des personnages. Il est le (presque) seul héros de son histoire.


Stéphane Rousseau est un show-man-né, il est l’archétype de ce que les anglo-saxons nomment un performer. Pour performer, il performe ! Il sait tout faire et le faire mieux que bien. Alors que toutes ces dames et demoiselles sont en pâmoison, nous, en tant que mecs, on ne ressent même pas une once de jalousie. On n’a qu’à constater l’étendue de tous ses dons, soulever son chapeau virtuel et dire : « respect ». Dame nature a trop gâté certains individus, c’est comme ça, il faut accepter cette injustice.
Or, Stéphane Rousseau, conscient de toutes ses qualités qui sont autant d’évidences, tient toutefois à nous rassurer : en dehors de la scène, dans son quotidien, il a plein de défauts. Il met la loupe dessus, s’y attarde, développe avec force exemples… Il ne se fait pas de cadeau. De toute façon, ce sont les défauts, les bassesses, les turpitudes, qui font rire. On ne fait pas rire avec les qualités. C’est comme le bonheur, il n’est pas drôle pour les autres.


Doté de ce sens de l’observation et de la formule qui n’appartient qu’aux humoristes, il décrit des situations qui sont banales pour nous avec des images absolument désopilantes. Je pense, entre autres, à ce jet de douche qui s’évertue obstinément à ne pas être solidaire des autres et qui vous arrose à un endroit dont on n’a pas envie. On l’a tous vécu !
Rousseau brise la glace est donc un spectacle total. Outre son immense talent d’entertainer, sa générosité n’a d’égale que la sympathie qu’il dégage. On est tout de suite en empathie avec lui, on a envie qu’il soit notre copain (voire plus quand on appartient au beau sexe).

Enfin, quand on parle de spectacle total, il faut également saluer la présence des deux musiciens-complices qui l’accompagnent. Ils jouent pour lui autant qu’il joue avec eux, souvent à leur détriment. Ce qui est amusant, c’est que ces deux instrumentistes hors pair ont échangé les rôles : William Croft, le bûcheron canadien chevelu et barbu est au clavier et à la guitare tandis que sa partenaire, la fragile Emmanuelle Caplette, clone de l’héroïne du film Millenium, en moins trash toutefois, est à la batterie.

Gilbert "Critikator" Jouin

jeudi 20 novembre 2014

Brigitte "A bouche que veux-tu"

B. Records / Columbia




Brigitte (Sylvie Hoarau et Aurélie Saada) est vraiment ce qui est arrivé de mieux à la chanson française ces dernières années avec Daphné, Zaz ou Christine and the Queens (je ne parle pas des installées comme Nolwenn Leroy, Olivia Ruiz, La Grande Sophie…).
Les Brigitte ont fait souffler un vent nouveau, une douce brise qui perd son « r » pour se métamorphoser en bise caressante. Brigitte, c’est un écrin avec deux perles, c’est une bonbonnière avec deux friandises… C’est en restant elles-mêmes qu’elles ont trouvé leur univers. Et c’est en étant elles-mêmes qu’elles nous y ont attiré.

Ah, l’univers des Brigitte ! Il est d’une exquise féminité… Femmes qui s’adressent aux femmes, elles ont particulièrement soigné leur image dans tous les domaines. Aurélie et Sylvie se débarrassent de leur identité propre pour se métamorphoser en Brigitte. Même tenue, même coiffure, même maquillage, elles ne veulent former qu’une. Elles nous offrent ainsi un troublant aspect gémellaire. Rien n’est laissé au hasard.

Leurs musiques et les textes de leurs chansons sont également élaborés dans un même souci de glamour. Disco chic et pop légère leur permettent de se mouvoir de façon langoureuse. Leurs voix, suffisamment éthérées, se mêlent harmonieusement. Et, pour accentuer encore ce fameux trouble qu’elles provoquent, elles ne s’expriment dans leurs chansons qu’à la première personne. Tour à tour lascives, enjôleuses, cajoleuses, elles détaillent leurs sensations, leurs sentiments, leurs états d’âme. Sensuelles certes, mais toujours avec la volonté de ne pas verser dans la caricature en appuyant par trop le trait. Elles ont l’art de saupoudrer juste ce qu’il faut d’humour et de distance…
Femmes qui parlent des femmes, qui s’adressent aux femmes, mais qui réussissent diablement à intriguer et à intéresser la gent masculine. On ne peut que tomber sous le charme. Féminines mais pas féministes, elles éludent toute forme d’agressivité.

A bouche que veux-tu, leur deuxième album est vraiment réussi. Il était très attendu. Elles ont pris leur temps et elles l’ont réellement fignolé.
Avec ma subjectivité habituelle, j’ai dressé mon ordre préférentiel :


1/ A bouche que veux-tu
10 sur 10 ! Tout me plaît… Cette chanson diffuse des sensations exquises. De la petite mélopée susurrée du début au refrain léger qui balance en passant par ce « viens… », invitation terriblement attirante murmurée dans le souffle. C’est un bonbon plein de douceur et de volupté, une ode au désir, à cette peur délicieuse qui précède l’abandon en provoquant des « papillons au creux du ventre »… Et puis l’entrée des cordes aux deux-tiers de la chanson est particulièrement superbe.

2/ L’échappée belle
L’écriture est très travaillée, toute entière consacrée à le recherche de mots qui sonnent… Véritable petit film, cette historiette raconte une rencontre éphémère, une escapade quasi fantasmée. Elle évoque l’excitation du lâcher-prise que l’on peut se permettre lorsqu’on se trouve en terre inconnue loin de ses attaches et de ses repères habituels. Quand tout peut arriver, quand tout est ouvert, quand tout est permis… A souligner la grosse rythmique qui tient le rôle des neurones qui s’agitent dans un cerveau qui ne sait pas s’il va donner le signal pour succomber au désir… Ou pas.

3/ Plurielle
Déjà, c’est un reggae et c’est chouette. Cette chanson rejoint un peu le thème esquissé dans L’échappée belle. Mais là, on franchit le pas. Il faut savoir « oser » pour « s’offrir l’infini des possibles » : « Et pourquoi pas ? ». C’est une ode à la « liberté choisie », au libre-arbitre. Il y a encore une toute petite hésitation, mais on sent bien que le « choix » est fait. Ce qui est en fait le plus jouissif, c’est ce moment où l’on va prendre sa décision et où tout va basculer… Dans ce titre, leurs voix se fondent merveilleusement. On a même parfois l’impression de les entendre miauler langoureusement.

4/ Oh Charlie chéri
Chanson drôle. Très descriptive. Portrait du mâle le plus convoité de la région. Un texte amusant, volontairement au premier degré. Ici pas d’hésitations, pas de fioritures, un seul leitmotiv : figurer au palmarès de ce fieffé séducteur « comme toutes les jupes du quartier ». Texte amusant, bien écrit, très imagé et explicite. L’interprétation, coquine, est complètement assumée. C’est Charlie et ses deux nénettes. On l’écoute avec un petit sourire entendu au coin des lèvres.

5/ Le déclin
Jolie chanson mélancolique sur la fin d’un amour. Musique discrète, voix très en avant. C’est un état des lieux, une recherche de tous les petits signes avant coureurs d’une rupture qui se dessine. On sent déjà une forme de résignation, d’acceptation, tout en se remémorant les bons moments du passé. Le ton est interrogatif, induisant une faible notion d’espoir. Mais la solitude est déjà là, bien présente. D’ailleurs la conjugaison passe au passé, ce qui n’est pas vraiment anodin…

6/ J’ sais pas
Celle-ci pourrait être la suite de A bouche que veux-tu puisqu’elle suggère l’imminence du passage à l’acte. Là aussi la rythmique occupe une place prépondérante. « J’ai chaud » en alternance avec un obsédant « J’ai peur » exprimés dans le murmure, donnent à cette chanson un climat envoûtant et débordant de sensualité qui se traduit par une ambiance de film à la Just Jaeckin.

7/ Le perchoir
Chanson mélodiquement très agréable à entendre. Le texte, bien écrit, fourmille de jolies sonorités et allitérations. Métaphore amusante sur le coq et le mâle dominant en général, un tantinet narcissique et sûr le lui.


Voici donc mes sept chansons préférées.
J’ai aussi apprécié la musique aux sonorités arabisantes de Hier encore. Mais je l’ai trouvée un peu trop forte, ce qui nuit à la compréhension de paroles qui ne sont finalement pas si importantes. Ce devrait être néanmoins une efficace chanson de scène… Sinon, je n’ai ressenti que peu d’intérêt pour Les filles ne pleurent pas en dépit de sa grosse rythmique et encore moins pour Embrassez vous, déclinaison incantatoire du baiser sous toutes ses formes.


En conclusion, A bouche que veux-tu est un album très réussi qui s’écoute à oreilles que veux-tu. Brigitte, qui se conjugue toujours au « plurielle », accomplit une fois encore une échappée belle dans la chanson française qui est loin, très loin d’annoncer un quelconque déclin… Au contraire, je suis convaincu qu’Aurélie et Sylvie ont signé un très long bail dans notre panorama musical. Et c’est tant mieux.