vendredi 24 avril 2015

Alban Ivanov "Elément perturbateur"

Comedy Club
42, boulevard Bonne Nouvelle
75010 Paris
Tel : 0 811 940 940
Métro : Bonne Nouvelle

Ecrit, mis en scène et interprété par Alban Ivanov

Présentation : Après avoir goûté au cinéma, à la télévision et à la radio, Alban Ivanov débarque sur scène.
A travers un one man show sincère et déjanté, avec une énergie incroyable et un franc-parler propre à lui, il nous fait découvrir son parcours atypique et sa vision du monde… Il nous invite à nous détendre et à rire des difficultés de notre quotidien et ça fait beaucoup de bien. Timides s’abstenir car vous faites partie du spectacle…

Mon avis : Alban Ivanov est un puncheur de la catégorie mi-lourds. Plus cogneur que styliste, son seul en ring s’apparente à un stand-uppercut. Avec le public pour sparring partner, il nous offre un match exhibition tonique et trépidant. Attention, l’artiste est imprévisible. Il n’esquive pas, il affronte. Et, assez souvent, il n’hésite pas à frapper sous la ceinture. Seul le résultat compte. Il nous accule dans les cordes et, sans coup férir, mais en nous faisant rire à (presque) tous les coups, il nous cueille en plein dans les zygomatiques. J’en ai même vu, parmi les plus jeunes – et ils étaient nombreux ce jeudi soir – qui en avaient mal au ventre.


Alban Ivanov joue de la proximité. Il ne nous lâche pas une seconde. Avec une énergie folle et un débit digne de la 4G, il nous raconte son histoire, de sa petite enfance chaotique jusqu’à ses débuts dans la comédie et l’improvisation. D’une franchise désarmante, il ne prend pas de gants pour se porter des coups à lui-même. Lorsque l’on sait rire de soi, il n’y a plus aucun problème ensuite à ironiser sur les autres.
Il évoque sans fards sa scolarité désastreuse, sa famille éclatée et éclatante, sa vie de couple, sa paternité… En parallèle, alternant entre pur stand-up, création de personnages et improvisation avec le public, il aborde des sujets plus généraux, plus sociétaux comme les religions, les couleurs de peau, le foot, le rap… Yeux écarquillés, regard halluciné, il excelle particulièrement dans les rôles de psychopathes. Son Gitan nous fout carrément la trouille. En revanche, on se sent plein d’empathie pour la conseillère d’orientation et son désarroi teinté d’impuissance face à ce cancre-étalon.
Son dernier sketch est un grand moment de comédie pure. Je n’en dirai pas plus sinon que, chez moi, il a fait « Bip ». Les plus anciens comprendront…


Vraiment, en parodiant quelque peu Julien Clerc, Ivanovitch est là, et bien là. Cash et trash à la fois. Pour lui, les prudes comptent véritablement pour des prunes. Il assume sans problème le mélange dans ses gènes de cosaque et de gaulois. Résultat : chez lui rien n’est tiède, tout est cru.


Gilbert « Critikator » Jouin

jeudi 16 avril 2015

La Légende du Roi Arthur


TF1 Musique / Artimuse / Warner Music France


L’album du spectacle musical La Légende du Roi Arthur s’inscrit dans la continuité de l’esprit des précédentes œuvres estampillées « Dove Attia » tout en présentant une couleur musicale et des arrangements qui lui sont propres. En effet, lorsqu’on évoque les Chevaliers de la Table Ronde, il est impossible de faire abstraction de la « celtitude » du sujet. De même que les aventures de Robin des Bois avaient la forêt de Sherwood pour cadre, le Roi Arthur et ses vassaux ont Brocéliande pour décor. Il était donc tout à fait logique que le climat du spectacle soit fortement imprégné de musique celtique. On y retrouve ainsi la cornemuse, la flûte, la harpe, autant d’instruments typiques qui fleurent bon le folklore breton.

Après avoir écouté attentivement et à plusieurs reprises cet album, j’avoue que je n’ai guère été dépaysé. J’y ai retrouvé tous les ingrédients qui ont fait le succès de l’épopée dovattiesque des Dix Commandements à 1789, Les Amants de la Bastille, en passant par Le Roi Soleil et Mozart l’Opéra rock.
Parmi les mets servis sur cette Table Ronde, il y a évidemment à boire (du chouchen) et à manger (du kouign aman). Mais, très sincèrement, la carte est plus qu’honnête et certains plats sont réellement goûtus.
Il y a six titres que j’ai plus particulièrement appréciés. Dans l’ordre d’apparition sur le menu :
-          Advienne que pourra. Tout d’abord, j’en ai aimé le texte, y reconnaissant la patte incomparable du sieur Baguian, avec son écriture subtile et si riche en allitérations et en sonorités. La mélodie, martiale et entraînante, est fort bien servie par la voix plutôt (excali)burnée de Fabien Incardona qui incarne le maléfique Méléagant.
-          Quelque chose de magique. Ce titre, lui aussi bien écrit, est redoutablement efficace et fédérateur. Le mélange des voix est aussi parfait que paradoxal en ce sens où la voix de Florent Mothe est imprégnée de douceur alors que celle de Camille Lou est presque plus musclée. L’alchimie est réussie. Cette chanson métaphysique qui tourne toute seule est un tube en puissance.
-          Auprès d’un autre. Joli texte, jolie mélodie, bel arrangement mélodieux et planant. Cette chanson interprétée par une âme torturée est vraiment réussie. Remarquablement ressentie par Florent Mothe, elle s’inscrit dans la tradition des grandes chansons de comédies musicales à l’instar de L’Assasymphonie.
-          Il est temps. J’ai trouvé cette chanson bien meilleure dans sa version « Troupe ». Elle s’y avère bien plus tonique, plus exaltante, plus hymnique aussi.
-          Si je te promets. Titre très agréable à écouter. Le refrain et son arrangement est percutant à souhait. Sa construction est également très habile (quelles cordes !), alternant la douceur et la puissance. Du beau travail.
-          Mon combat (Tir nam béo). Cette chanson nous rentre directement dans la tête. Elle est envoûtante, gentiment sautillante et entraînante. Elle donne envie d’entrer dans la ronde pour se joindre à la troupe. Là aussi, il faut souligner la qualité de l’écriture et sa répétition de sons en « o » et « é ».



Quant au reste, ils assez inégal. Ce que la vie a fait de moi se laisse écouter au début, puis on décroche progressivement... Au diable, manque à mon goût un tantinet de relief... Dans Tu vas le payer, le refrain sauve un peu la chanson car les couplets sont vraiment fades… J’ai trouvé le texte de Le monde est parfait assez puéril et simpliste. Mais, en même temps, son premier degré la rend facilement accessible. Il n’est reste toutefois pas grand-chose… L’ambiance résolument celtique de Tant de haine et un refrain bien scandé nous font échapper à l’ennui. Si Promis c’est juré est très agréable à entendre, si son texte est joliment ciselé, elle manque un poil de percussion. J’eus aimé entendre dans cet hymne final quelque chose de plus héroïque.

samedi 11 avril 2015

Constance "Partouze sentimentale"

Comédie de Paris
42, rue Pierre Fontaine
75009 Paris
Tel : 01 42 81 32 22
Métro : Blanche / Pigalle

Ecrit et interprété par Constance
Mis en scène par Patrick Chanfray
Costumes de Julia Allègre
Musique originale de Marie Reno

Présentation : « Si tu viens tu te feras violer les oreilles et les yeux, mais ne t’inquiète pas, je mettrai de la poésie et de l’humour dans mes mots pour que tu n’aies pas mal.
Pendant ce spectacle, tu verras mes sentiments coucher les uns avec les autres et tu verras qu’ils sont très souples. Tu pourras me pénétrer pendant une heure quinze et je te promets de me donner toute entière à toi. Ce sera cérébralement bucolique et cochon ! Viens si tu es ouvert aux expériences. Viens aussi si ton esprit est étroit car j’essaierai de l’élargir…"

Mon avis : Constance aime les oxymores. Elle nous en sert quelques uns forts croustillants durant son spectacle, mais c’est surtout le titre du dit-spectacle qui en est le meilleur exemple. « Partouze sentimentale » ? Accoler ces deux mots contient déjà quelque chose qui interpelle. A priori, on laisse ses sentiments au vestiaire lorsqu’on se déloque pour procéder à quelques ébats échangistes de bon aloi. Mais c’est là un des nombreux paradoxes ce cette artiste. C’est ce qui en fait la particularité et le charme. Constance est une provocatrice patentée.

Son spectacle est construit avec une impressionnante rigueur. Peut-être s’est-elle inspirée de la chanson de Renaud, « Dans mon HLM », en tout cas son idée est imparable. Elle a érigé un immeuble de huit étages avec, pour chacun d’eux un sentiment approprié. Pour accéder à chacun d’eux, elle n’utilise pas la censure sociale, loin de là. Elle emprunte l’escalier de sévices avec une jubilation sadique.
Huit étages : huit personnages. Et quels personnages ! Aucune de ces femmes n’est une loque à terre, au contraire, ce sont des déjantées qui s’assument parfaitement. Chacune a droit à son accoutrement, à ses tics, voire à ses tocs, à sa voix propre, à sa folie… Formidable comédienne, Constance leur donne à chacune une véritable identité. Elles existent devant nous, nous inquiètent, nous font rire, nous font peur… Elles ne nous laissent jamais indifférents. Constance sait tout jouer avec une appétence gourmande pour le jusqu’au-boutisme. Elle saute à pieds joints par-dessus le borderline et nous entraîne dans une contrée digne des pires mécomptes de fées.


Tout autant que l’étourdissante créativité de ses interprétations et son jeu spectaculaire, il faut saluer chez Constance la qualité de l’écriture. Dans chacun de ses sketchs, il y a du sens et du fond. Dans celui sur l’ambition, elle utilise à merveille l’art du contre-pied… Dans celui sur la joie, elle incarne l’exubérance niaise… Dans celui sur la culpabilité, elle se vautre dans l’humour noir comme une cochonne dans sa fange. Celui qui a pour titre « la dévotion » est, de loin, le plus osé (Notre Père qui êtes aux (da)cieux). Elle n’aura droit à aucune sœur Constance atténuante. Même à confesse, on n’accepterait pas qu’elle fasse pénistence. Là, vraiment, Sister acte… Elle profite ensuite de l’étage où loge l’amour pour nous livrer en quelque sorte une leçon de séduction agrémentée d’un fascicule « L’Homme, mode d’emploi » qu’il n’est pas recommandé de mettre entre toutes les mains… Lorsqu’elle traite de la passion, elle se métamorphose en une grande bourgeoise précieuse et obsédée textuelle… Pour ce qui est du sketch sur la patience, j’attends encore… Et elle termine en nous offrant un gros bouquet de pleurs qui sied parfaitement à la tristesse en incarnant une bécasse qu’on croirait sortie tout droit des oiseaux qui se cachent pour sourire…


En fin de spectacle, en fine renarde, elle nous démontre que son ramage est nettement supérieur à son plumage. Mais l’un associé à l’autre cela donne un vrai moment de music-hall à deux pas du Moulin Rouge.
En ce vendredi soir, la salle de la Comédie de Paris était bourrée comme un œuf. Preuve par l’œuf, s’il en est besoin, que Constance a su gagner son public en dehors de toute complicité médiatique. Les deux spectacles qu’elle a concoctés sont de très haute volée. Elle est unique dans ce registre. Elle chante, elle danse, elle jongle avec les voix, s’affuble de tenues improbables, fait des grimaces de gamine de CP, bref, elle s’amuse autant que nous. Elle est vachement gonflée, la donzelle !
C’est une adorable sale gosse qui prend un plaisir malin à tirer les sornettes pour réveiller en nous certains troubles enfouis dans notre cortex. C’est vrai qu’elle nous donne envie de monter la rejoindre dans cette « partouze sentimentale » et de faire joyeusement l’humour avec elle.


Gilbert « Critikator » Jouin

lundi 23 mars 2015

Les Grandes Filles

Théâtre Montparnasse
31, rue de la Gaîté
75014 Paris
Tel : 01 43 22 77 74
Métro : Gaîté / Edgar Quinet

Une pièce de Stéphane Guérin
Mise en scène pr Jean-Paul Muel
Décor d’Edouard Laug
Lumières de Laurent Béal
Son d’André Serré
Costumes de Brigitte Faur-Perdigou
Vidéos de Mathias Delfau
Avec Geneviève Fontanel (Madame Khader), Judith Magre (Madame Xénia), Claire Nadeau (Madame Yvonne), Edith Scob (Madame Zakko)

L’histoire : Tiens, voilà quatre femmes que l’on va suivre pendant toute une année, chez les unes, chez les autres, au bal des Pompiers, dans la rue, dans un square. Elles ont un âge certain, elles se rendent visite, elles râlent, elles attendent, elles reproches, elles chavirent, elles tombent, elles soupirent, elles rigolent, elles se plaignent, elles s’en veulent, elles se détestent, elles s’aiment, elles s’envoient des mots à la figure comme des boxeurs, s’’envoient des uppercuts… Elles sont vivantes !
Quatre femmes d’origine et de culture différentes – aux regards pas tendres, mais pas froids non plus – dessinant une humanité singulière.

Mon avis : Quatre « grandes filles », quatre vies, quatre caractères, quatre solitudes, quatre saisons et quatre couleurs…
Madame Xénia (Judith Magre) est en rouge. Elle est juive, lucide et féroce… Madame Zakko (Edith Scob) est en rose. Elle est témoin de Jéhovah, fragile et évaporée… Madame Yvonne (Claire Nadeau) est en mauve. Elle est catholique, communiste, lesbienne et épicurienne… Madame Khader (Geneviève Fontanel) est en vert. Elle est musulmane, kabyle, sensible, humaine et fataliste…
Comme les Mousquetaires, elles sont quatre. Athos pourrait être Edith Scob, Porthos Judith Magre, Aramis Geneviève Fontanel et D’Artagnan Claire Nadeau… Mais la comparaison s’arrête là, hormis peut-être une aptitude à se quereller à fleurets pas toujours mouchetés.


Nous suivons leurs rencontres fortuites ou provoquées tout au long d’une année. Les mois défilent, illustrés par des projections (on voit la nature qui change), agrémentés par les sons du dehors (chants d’oiseaux par exemple), et ponctués par des dates symboliques (Saint-Valentin, Fête des Mères, 14 juillet…). C’est sans doute leurs différences qui les a fait ainsi se rechercher et s’unir. Ce sont quatre femmes seules qui ont besoin de la présence et du réconfort des autres. Mais ce n’est pas une raison pour ne pas s’envoyer parfois ses quatre vérités (« quatre » là aussi). Comme ce sont de « grandes » filles, elles ont beaucoup vécu. Elles ont donc beaucoup de souvenirs, d’expériences et quelques regrets. Plus personne, ou presque, autour d’eux pour les écouter, alors il y a les oreilles des copines pour recueillir les confidences, les petites joies et les grandes peines. Ce n’est pas les religions qui les rassemblent. Aucune n’a la même. Ce serait même plutôt un sujet de taquinerie.
Elles ne l’avoueraient jamais, mais leur solitude est une liberté contrainte. Elles ne sont pas méchantes, mais il leur arrive régulièrement de se montrer crues et cruelles. Quand on se sait au bout du chemin, l’humour noir devient un refuge spontané. En fait, elles sont banalement humaines. Elles se critiquent, s’envoient des vacheries et, en même temps, se montrent pleines de sollicitude dès que l’une d’entre elles présente des signes de faiblesse.


Une pièce comme celle-ci pourrait durer des heures car, tant que leur cœur battra, ces quatre femmes auront quelque chose à dire. Elles ont des conversations à l’emporte-pièce teintées d’idées reçues et d’a priori. Elles ne se font plus de cadeaux parce qu’elles se sont déjà fait le plus beau d’entre eux : leur amitié. Plus de fausse pudeur, plus de faux semblants, on se présente telle qu’on est. A quoi servirait de tricher, personne ne serait dupe.

Les Grandes Filles est une jolie comédie de la vie plus douce qu’amère. Si elles nous font parfois nous offusquer sous la verdeur de leurs propos, elles provoquent surtout en nous un sourire ou un rire pleins de tendresse. C’est qu’elles sont terriblement attachantes et touchantes ces vieilles dames qui ne sont même pas indignes.
Les quatre comédiennes sont parfaites tant dans leurs différences de physiques, de jeu, d(attitudes, de voix. Quel bonheur pour nous que de les avoir réunies. Que de sensibilité, que de malice, voire de rouerie, que de finesse, que de métier ! On en reprendrait bien une année de plus en leur charmante compagnie…


Gilbert « Critikator » Jouin

mercredi 11 mars 2015

Virginie Hocq "Sur le fil"

Théâtre de Paris
Salle Réjane
15, rue Blanche
75009 Paris
Tel : 01 42 80 01 81
Métro : Trinité / Blanche

Ecrit par Virginie Hocq et Benjamin Gomez
Mis en scène par Isabelle Nanty

Présentation : Virginie Hocq, toujours aussi pétillante et surprenante, nous entraîne dans son univers décalé.
L’humoriste belge y évoque la croisée des chemins à sa manière. Elle se retrouve plus que jamais « sur le fil » de la vie et des choix qu’elle aurait pu faire : si elle avait décidé d’être hôtesse de l’air, aurait-elle été comme Claire, touchante navigante qui noie sa solitude dans le champagne ?... Virginie aurait pu également choisir le fil de vie de Viviane, mannequin pour paquet de cigarettes dont le positivisme et la joie de vivre nous feront oublier un sujet souvent très sensible… Elle aurait pu également tirer sur le fil de cette bourgeoise prête à tout, et même au pire, pour récupérer son mari lors d’une soirée pas comme les autres… Et que dire de cette femme, épouse naïve et inconsciente d’un serial killer, ou encore de cette Marie-Antoinette plus vraie que nature ?...

Mon avis : Virginie Hocq est un sacré personnage. Plus cash qu’elle, je crois que ça n’existe pas. Outre son extrême capacité à faire rire, on ne peut lui dénier son incroyable générosité et son effarante énergie.
Elle a baptisé son nouveau spectacle « Sur le fil ». Elle va défaire sa pelote de drôlerie de façon « ad Hocq » en dévidant et en emberlificotant ce fil rouge pendant plus d’une heure et demie. Cette fille est complètement cinoque. Loufoque, baroque, barrée, elle se moque des autres autant que d’elle-même. Son spectacle a l’air de brique et de broc, mais il n’y a aucune équivoque quant à son résultat : on rit sans discontinuer.
L’œil en permanence rieur et pétillant de malice, le sourire espiègle, elle nous embarque à mille à l’heure dans son univers. Son spectacle est fort bien ficelé car elle y alterne une forme de stand-up riche en digressions avec cinq savoureux portraits de femmes parfaitement structurés. Et, en plus de ce double jeu, elle ajoute une troisième dimension qui est l’interaction. Elle a en effet un fil branché en courant continu avec le public. Personne n’est à l’abri d’une réflexion, d’une intervention ou d’une invitation.


Après nous avoir imposé en première partie l’exécution d’un ballet par un danseur classique russe dont la prédominance des attributs est inversement proportionnelle au talent et dont la prestation est littéralement emmerdante, elle arrive à point nommé pour tirer le fil de son histoire. Ou plutôt, de ses histoires. Je suis allé chercher dans le dictionnaire un adjectif qui pouvait au mieux la qualifier. J’y ai trouvé le mot « pétulante » : Qui manifeste un dynamisme extrême… Il n’y a rien à ajouter. Tout est dans ce mot.
Le premier quart du spectacle est un mélange bizarre. Gesticulante et grimacière (mais c’est pour la bonne cause) elle nous offre un cocktail composé d’humour potache, d’une bonne dose de scatologie, d’un zeste de gore et d’une grosse rasade de folie pure. Rien ne la rebute, elle y va à fond… Derrière moi une femme suffoque, à ma droite un spectateur « hocquète » de rire.


Et puis arrive le sketch de Viviane, le mannequin pour paquets de cigarettes. Et là, tirant sur un fil invisible Virginie Hocq hisse soudain son show à un niveau nettement supérieur. Niveau d’excellence dont elle ne se départira plus jusqu’à la fin. Cette fois, on entre de plain pied dans la performance en tous genres. Performances vocales (au pluriel), prouesses physiques, gestuelle extravagante, débit étourdissant, postures saugrenues, tableaux farfelus… Sur le fil est un spectacle éminemment visuel. Mime accomplie, elle fait ce qu’elle veut avec son corps et son visage. Elle est en permanence sur le fil du rasoir, frôlant sans cesse avec les limites de la bienséance sans jamais tomber dedans. C’est osé, gonflé, explicite, grivois, mais jamais graveleux, et encore moins vulgaire. Elle nous embarque même très agréablement dans une parenthèse pleine de poésie sur le pouvoir de l’imagination.… Sa diction est parfaite, ses saillies irrésistibles. Elle est très imagée la langue d’Hocq !

Sincèrement, si vous voulez rire de bon cœur et sans arrière-pensée allez vite au Théâtre de Paris. Virginie Hocq va vous y donner du fil à (re)tordre de rire.
Je me suis vraiment beaucoup amusé. C’est mon sentiment sincère et honnête. Peut me chaut d’être de ces critiques dont l’avis ne tient qu’à un fil…
Hâtez-vous d’aller attraper celui que vous tend Virginie Hocq, mais je vous préviens : accrochez-vous, ça va secouer. Mais elle est tellement attachante…


Gilbert « Critikator » Jouin

samedi 7 mars 2015

Une chance inestimable

Théâtre des Bêliers Parisiens
14, rue Sainte-Isaure
75018 Paris
Tel : 01 42 62 35 00
Métro : Jules Joffrin / Simplon

Une comédie de Fabrice Donnio
Mise en scène par Arthur Jugnot et David Roussel
Décor de Sarah Bazennerye
Costumes de Cécile Magnan
Lumières de Denis Koransky
Musique originale de Romain Trouillet
Avec Guillaume Bouchède (Gérard de Nerval), Alain Bouzigues (Hitler), Fabrice Donnio (Kerian), Marie Montoya (Cléopâtre)

L’histoire : Imaginez ! Vous êtes sur le point de faire le choix de votre vie… Subitement, le temps s’arrête.
Arrivent Adolf Hitler, Cléopâtre et Gérard de Nerval, les vrais, pour vous aider dans votre réflexion.
Pourquoi eux ? Pourquoi vous ? Et pourquoi cette moustache ridicule ?

Mon avis : Ovni soit qui mal y panse… qui panse les plaies de l’âme et de l’esprit.
Oui, cette pièce est un véritable ovni. De quel esprit tortueux est sortie cette fable-farce prodigieusement farfelue et, en même temps, sujette à réflexion ? Le postulat de départ est on ne peut plus hard : Kerian est sur le point de mettre fin à ses jours quand le temps se suspend à sa place et qu’une force surnaturelle lui envoie trois célèbres suicidés pour essayer de dissuader de passer à l’acte…
Dit comme ça, dans l’absolu, on a vu thème plus réjouissant. Or, en dépit de cette base de départ pour le moins morbide, on rit du début à la fin. Et de bon cœur !

D’abord cette salle des Bêliers Parisiens est très agréable. On y voit bien de partout, la scène est large, la salle est comble d’un public plutôt jeune et l’ambiance bon enfant… L’action se déroule dans un décor en camaïeu de bleu, ce qui est apaisant.
Mettez-vous à la place d’un pauvre bougre désespéré sur le point d’en finir qui voit soudain surgir dans son salon… Adolf Hitler en personne ! Ça fout un coup. Médusé, il apprend de la bouche même du Führer, qu’il est missionné, au même titre que deux autres ex-suicidés qu’il ne connaît pas, pour prêter assistance à personne en danger. Si ces missi dominici d’autre monde réussissent dans leur entreprise de sauvetage, ils gagnent un point. Au bout de cinq, ils auront droit à être réincarnés… Je n’en dirai pas plus pour préserver la suite et les multiples rebondissements qui vont survenir. Car, notre pauvre Kerian, pas au bout de ses surprises, voit débouler tour à tour Cléopâtre puis Gérard de Nerval. Contrairement à Adolf qui est fondamentalement pour le suicide et se fout royalement de la réincarnation, ces deux là sont décidés à jouer le jeu. D’autant que ce n’est pas leur première mission.


On n’a aucun mal à accepter ce rassemblement incongru. Surtout en raison de l’implication des quatre comédiens. Kerian, Adolf, Cléo et Gégé présentent évidemment, pour notre plus grand plaisir, des personnalités radicalement différentes.
Kerian, dans un premier temps complètement dépassé par les événements, craintif et interloqué, commence peu à peu à se rebiffer… Adolf Hitler ? C’est Hitler dans toute sa quintessence ; à peine caricatural. Il est colérique, s’emporte pour un rien, droit dans ses bottes et toujours fidèle à des idées que l’on croit gommées… Cléopâtre, la reine d’Egypte est un tantinet survoltée, franchement obsédée et gentiment nympho. Aussi autoritaire qu’écervelée, on sent quand même que c’est une bonne fille… Gérard de Nerval, c’est le poète. Il aime déclamer, il est sentencieux, légèrement précieux, mais c’est un brave homme soumis hélas à de brèves et violentes hallucinations… Bref, nos trois suicidés historiques, voire hystériques, sont surtout trois grands fêlés. Et leurs affrontements donnent lieu à des scènes et à des échanges vraiment croustillants.

La mise en scène, signée Arthur Jugnot et David Roussel, est alerte et enlevée. Elle est le reflet parfait de l’esprit fantasmagorique et excentrique de la pièce (Ah, cette passe à dix avec Mein Kampf !). Là, il faut souligner la qualité du texte et la folle inventivité de son auteur, Fabrice Donnio (qui interprète Kerian). Non seulement il a su respecter les vérités historiques, mais il a surtout évité de tomber dans la facilité en nous abreuvant d’anachronismes. J’ai été très attentif, il n’y en a aucun. C’est tout à son honneur. Hormis un ou deux passages que j’ai trouvés quelque peu excessifs, comme cette histoire de Blanche Neige totalement loufoque revisitée par Kerian (ça, c’était un peu facile et bien en dessous du reste), le livret est d’une haute tenue et son trio infernal est intelligemment dessiné.


Parlons-en de ce trio… Je les ai aimés tous les trois, chacun(e) dans son registre. Marie Montoya, fait du Marie Montoya. C’est ce qu’on attend d’elle. Ses intonations et ses mimiques sont irrésistibles. Elle a une présence comique pharaonique, avec un art très personnel à allier à la fois une énergie trépidante, quasi cartoonesque, et une finesse de jeu très subtile… Guillaume Bouchède, que j’avais déjà fortement apprécié dans trois pièces (Vive Bouchon, Amour et chipolatas et surtout Mission Florimont) est très à l’aise dans ce registre mi-sérieux, mi-burlesque. Il n’a aucune crainte du ridicule tout en gardant son quant-à-soi (Ah, cette parodie d’une célèbre chanteuse suicidée !). Il est vraiment épatant dans cette composition et révèle une fois de plus un éventail de jeu très large et très juste… Et puis il y a Alain Bouzigues. Sa prestation dans le rôle d’Hitler est époustouflante. C’est une création qui compte dans une carrière. Il est crédible de bout en bout, impeccable dans sa gestuelle comme dans son ton, formidable dans ses colères, précis dans ses apartés. Même quand il ne dit rien, qu’il ne participe pas à l’action, il faut le regarder tant il incarne le personnage. Pour moi, il est au niveau de Charlot dans Le Dictateur ou de Francis Blanche en Papa Schulz dans Babette s’en va-t-en guerre : fou, inquiétant, pathétique et désopilant.

Il y aurait encore beaucoup de choses à mettre en avant dans cette pièce dont le thème paraît, a priori, suicidaire. L’humour noir, quand il est aussi bien servi, nous fait voir la vie en rose.
Et, n’oublions pas : dans « mourir », il y a « rire »...


Gilbert « Critikator » Jouin

jeudi 5 mars 2015

Jean-Luc Lemoine "Si vous avez manqué le début..."

Le Grand Point Virgule
8bis, rue de l’Arrivée
75015 Paris
Tel : 01 42 78 67 03
Métro : Montparnasse

Seul en scène écrit et interprété par Jean-Luc Lemoine
Mise en scène d’Etienne de Balasy

Présentation : Enfin, il revient !
Pour ceux qui le suivent depuis ses premiers one man shows et lui réclamaient un nouveau spectacle, , mais aussi pour tous les autres, ceux qui l’ont découvert dans Touche pas à mon poste et rêvaient de le voir sur scène. Mais comment faire pour contenter tout le monde sans tomber dans le best of paresseux, ni priver son nouveau public des sketches qui ont fait sa renommée ?
Jean-Luc Lemoine a tranché : il va vous concocter un patchwork de morceaux choisis réactualisés, et d’inédits dont lui seul a le secret. Avec des personnages parfois inquiétants, souvent décalés mais toujours justes.

Mon avis : Pour sans grand retour sur scène après trois ans d’absence, Jean-Luc Lemoine n’a pas lésiné sur les moyens : il s’offre – et nous offre – une entrée digne d’une rock star avec grands renforts d’effets stroboscopiques et de guitares saturées. Pourtant, il n’a pas vraiment le look d’un hard-métalleux. Mais le ton est donné. Le spectacle va être rock’n’roll.
Jean-Luc Lemoine a son public, plutôt jeune ; des gens qui, visiblement, le suivent et l’apprécient à la télévision et à la radio.

Jean-Luc Lemoine est un impertinent, un fin observateur du petit monde qui l’entoure. On voit bien qu’il n’est pas encore presbyte parce qu’il y voir très, très bien de près. Il  n’aime rien tant que de mettre sa loupe déformante sur les dysfonctionnements de notre environnement immédiat. Ce n’est pas lui qui va parler du Cac 40 ou du recyclage des bouses de yack en Mongolie occidentale. Son truc à lui, c’est de repérer les incohérences, les aberrations, les cocasseries qui ponctuent notre quotidien. Il stigmatise avec malice la connerie ambiante et les comportements insolites ou moutonniers. Il remarque des choses que nous ne voyons pas toujours, mais dès qu’il les énonce, elles nous sautent aux yeux comme des évidences. En gros, il se complaît à nous mettre le nez dans notre caca mental.


Le début de son spectacle est un peu disparate, voire chaotique. Il a le ton tâtonnant comme s’il quittait un chenal avant de prendre son rythme de croisière. Il nous la joue d’abord donneur de leçons, tendance mégalo. En clair, il s’instaure carrément en « sauveur du monde ». A ce moment-là, dans sa tête, il porte le slip rouge vif de Super(Le)moine. Mais tout ceci n’est en réalité qu’un clin d’œil, histoire de nous chauffer un peu. Est-il facétieux, le bougre !
Très vite, en effet, il retrouve son naturel et sa formidable faculté à décortiquer la bêtise humaine de proximité. Il dégomme avec le sourire et la voix douce (ce sont les plus dangereux). Son flingue n’est chargé que de balles en caoutchouc. Non seulement, à l’instar du ridicule, elles ne tuent pas, même si elles peuvent faire un peu mal à ceux qui sont visés, mais elles rebondissent efficacement dans notre esprit. Pan sur les réseaux sociaux, pan sur la mode narcissique et affligeante des selfies, pan sur Internet grand propagateur de connerie(s), pan sur Twitter, pan sur les tatouages. Dans ce registre, il se contente d’être taquin.


Et puis, progressivement, il commence à monter en puissance. La satire prend de la hauteur et de l’épaisseur. Il ne fait que monter en puissance. L’impertinence se teinte de cynisme. Il oppose les losers et les winners avec, entre les deux, les manipulateurs. Et il se lance, avec Leader Price en tête de gondole, dans l’apologie du « presque ». Ce qui lui permet de placer habilement un couplet misogyne qui fait méchamment miauler les spectatrices. Après s’en être benoîtement gargarisé, il se fait pardonner en déglinguant l’homme « presque bien ». Match nul.
Pa rapport à ses spectacles précédents, celui-ci est construit d’environ deux-tiers de stand-up pour un tiers de sketches. Pour moi, c’est dans ce dernier registre qu’il est le meilleur (même si le reste est d’un très bon niveau). La force du sketch, c’est qu’il installe un personnage et que ce personnage, on peut le garder en mémoire. Comme, par exemple, ce comédien raté converti en animateur de centre commercial, son agressive veste rouge flashy, et ses annonces improbables. Tous ses sketches sont vraiment bien écrits et bien joués.
Il y a encore des tas de choses dont on pourrait parler. Des choses vraiment réjouissantes. Mais mieux vaut en laisser la surprise. Car c’est vers la fin qu’il va le plus loin et ose enfin aborder des thèmes plus généralistes comme la religion ou le racisme. Dans ce dernier domaine, il sait de quoi il parle, puisqu’il évoque son hérédité vietmayenne.

Jean-Luc Lemoine a réussi son retour sur scène. Il est toujours aussi grinçant, aussi piquant. D’ailleurs, ce n’est pas un hasard si le sourire qu’il arbore sur son affiche est symboliquement accentué par un gros piment rouge. A travers ce filtre, ses propos ne sont jamais fades, mais toujours relevés et systématiquement épicés.


Gilbert « Critikator » Jouin