jeudi 2 novembre 2017

Laurent Gerra "Carnets d'un sale gosse"

Editions du Cherche Midi
Collection « Beaux Livres »
128 pages / 430 photos
19,90 €

Ce 29 décembre, Laurent Gerra aura 50 ans. Un demi-siècle, ça se fête. Et ; lorsqu’on est un homme public, ça se célèbre. Alors, pour marquer l’événement et le partager avec ses nombreux admirateurs, Laurent a eu la judicieuse idée de rendre publics ses Carnets d’un sale gosse, un superbe ouvrage (et je pèse mes mots) dans lequel il se raconte et se dévoile avec une totale sincérité.


Ce livre est un pur délice tant il est complet. D’abord, il est illustré par plus de 430 photos. Et on sait combien les images sont importantes et révélatrices. Elles sont autant de petites bornes qui ont jalonné son existence, depuis sa plus tendre enfance (il nous ouvre son album de famille) jusqu’à aujourd’hui où il va présenter son tout nouveau spectacle, Sans modération. Ensuite, riche en anecdotes, cet ouvrage, cette « somme » devrait-on mêmedire, contient tout ce qu’on a envie de voir et de savoir sur lui. Il va même au-delà de nos espérances car il nous permet d’entrer dans son intimité : fac-similés de documents personnels, coupures de presse, nombreux témoignages (de ses parents ; de Franck Perrot, son ami d’enfance devenu son ingénieur du son : de David Mignot, autre ami d’enfance devenu son fidèle accompagnateur ; de Michel Drucker ; de Jean-Jacques Pironi, son co-auteur, de Christelle Bardet, sa compagne ; et bien d’autres…). On y trouve également une kyrielle de photos le montrant en compagnie de célébrités françaises et internationales, des sketches, les étapes importantes de sa vie professionnelle (la scène, la radio, la télévision, l’édition, le cinéma), sa sanctuarisation au Musée Grévin… Bref, difficile d’être plus exhaustif. Lorsqu’on referme ce livre, on sait tout de lui. Et pourtant, pour bien le connaître, c’est un garçon extrêmement pudique.


Laurent Gerra, je l’ai rencontré en 1991, alors qu’il venait à peine de débarquer à Paris. Le hasard nous avait dîner à la même table après un concert à l’Olympia de Gilbert Bécaud, à l’Intercontinental rue Scribe. En discutant, je me suis même aperçu que je l’avais déjà vu sur scène dans la station de sports d’hiver de La Clusaz. Suite à cette soirée, alors qu’il était un total inconnu, j’avais réussi à ce qu’il vienne présenter son spectacle en Tunisie à l’occasion d’une fête organisée par le magazine télé pour lequel je travaillais, fête à laquelle était convié tout le gratin de l’audiovisuel de l’époque… Je le connais donc bien et j’ai toujours suivi sa carrière de près.


Laurent Gerra est un « sale gosse » qui a paradoxalement consacré sa vie au propre. Au propre de l’homme : le rire. Les fées (en décembre, ce sont des fées d’hiver) qui se sont penchées sur son berceau avaient peut-être un petit coup dans le nez après un dîner bien arrosé chez Marc Veyrat, toujours est-il qu’elles étaient un tantinet portées sur la gaudriole. En effet, dès son plus jeune âge, le garçonnet, nourri de calembours en Bresse, a commencé à se livrer à ses toutes premières imitations : Polnareff, Distel, Carlos, Dutronc, Sardou… Comment dès lors ne pas croire à la prédestination ? Dans son cas, ne pas faire usage d’un tel don eût été criminel et aurait témoigné d’un manque de reconnaissance vis-à-vis des espiègles bonnes fées. Il avait donc le talent dans les gènes, certes, mais pour paraphraser Brassens, « Le talent sans travail n’est qu’une sale manie ». Laurent a bossé, beaucoup bossé. C’est un stakhanoviste de la voix. On ne parvient pas à un tel succès, à une telle reconnaissance générale, et à s’y maintenir surtout, sans remettre sans cesse son métier sur l’ouvrage, et se lancer en permanence de nouveaux défis.

Aujourd’hui, le petit Laurent de Mézériat a 50 ans. Ça fait 45 ans qu’il imite des vedettes et ça en fait 30 ans qu’il fait de la scène. Il est à son tour devenu une méga vedette, un saltimbankable, le numéro Ain dans sa discipline… Si vous voulez vraiment tout savoir de son formidable parcours, précipitez-vous sur ses Carnets d’un sale gosse. Vous allez vous en payer une sacrée tranche… de vie !


Note bene : Juste pour sourire un peu, j’ai relevé une savoureuse coquille page 115, dans une confidence que nous livre Christelle Bardet qui, pour moi, a des allures de lapsus révélateur. Il est écrit en effet que « La bonne « chair », c’est quelque chose d’important pour Laurent ». Bonne « chère » eût été plus adéquat. A moins qu’on y voie là un aveu bien plus intime…

mardi 31 octobre 2017

Mandibules

Théâtre du Marais
37, rue Volta
75003 Paris
Tel : 01 71 73 97 83
Métro : Arts et Métiers

Tous les lundis à 19 heures. Jusqu’au 18 décembre

Seule en scène écrit et mis en scène par Adrien Costello
Costumes d’Anne Valentine
Collaboration artistique : Isabelle Layer

Interprété par Alice Costello (Lucana)

Présentation : Alors qu’un grand cataclysme a détruit la planète, il semble que le dernier survivant soit… « une » scarabée.
Dans son abri, l’insecte se sent terriblement seule et lutte pour sa survie. Pour tromper la folie qui la guette, elle fait revivre des personnages qu’elle a connus avant la fin du monde. On parle du climat, de politique, de racisme, de drogue, du show business… et surtout on rêve, on rit, on est ému aussi.

Mon avis : Jamais je n’avais osé imaginer passer une heure et quart en tête-à-tête avec un insecte. Mais Lucana n’est pas une bestiole comme les autres. D’abord, elle semble être le dernier être vivant de notre planète anéantie par un cataclysme et, ensuite et surtout, elle est douée de la parole. Et pour être douée, elle est douée !
J’ai rencontré hier soir une véritable scarabête de scène !
Alice Costello est un phénomène (tiens, il n’y a pas de féminin à « phénomène » ?...) J’ai rarement vu quelqu’un posséder autant de qualités, une telle variété, une telle puissance et une telle subtilité de jeu. Quelle présence ! Elle est fascinante. Ses silences sont aussi éloquents que ses mots. Dans son regard incroyablement expressif, on peut saisir le moindre des sentiments qui l’habite. Son visage est un livre ouvert. Candeur, étonnement, révolte, mélancolie, enthousiasme… elle sait tout faire passer, tout traduire. Alice est un couteau suisse dans lequel il ne manque aucun élément, y compris celui qui pourrait sembler le plus futile. Sa créature, la Lucana, est tout autant folle que sage, truculente que délicate, trash que poétique.
Le pire est que je ne suis absolument pas excessif dans mes louanges. Alice Costello est dotée d’un potentiel énorme, son éventail de jeu est exceptionnel. Elle est véritablement touchée par la grâce.


Vous l’aurez, je pense, compris : ça vaut la peine d’aller voir Mandibules au Théâtre du Marais rien que pour assister à une remarquable performance de comédienne. Car, en plus de sa finesse de jeu, Alice Costello fait ce qu’elle veut avec son corps et avec sa (ses) voix. Aussi douée pour le hip-hop que pour la danse classique, elle possède toute une gamme d’accents et de timbres (son imitation de Fanny Ardant est bluffante, son aisance dans le langage des jeunes des cités est réjouissante…). J’ai apprécié aussi la dose de burlesque et la pincée d’humour noir dont elle a saupoudré certaines scènes.


Maintenant, il reste le texte. Dans ce domaine, mon foutu esprit par trop cartésien n’a cessé de me faire des croche-pieds pour que je ne puisse pas le prendre intégralement… mon pied. Voici, en gros, ce qu’il m’a insidieusement soufflé : Mandibules est un vaste fourre-tout, un patchwork un tantinet décousu. Son auteur, Adrien Costello, a voulu, par excès de gourmandise, trop mettre de choses dans ce spectacle. Résultat, on a l’impression d’assister à une succession de tableaux sans aucun lien entre eux. On comprend, bien sûr, tous les thèmes qu’il a voulu aborder. Mais cela donne un spectacle disparate, divisé en une demi-douzaine de saynètes. Sa cuisine est presque trop riche car il y a mis trop d’ingrédients qui ne se marient pas forcément les uns aux autres : la cérémonie des Césars, le stand-up façon 9-3, le slam social, les grèves, les revendications syndicales, la satire politique, le racisme, les quartiers sensibles, « Je suis Charlie », la drogue… Il a voulu dresser une sorte d’état des lieux de notre pays à un moment « T » ; depuis cet instant où le monde a été détruit un funeste mois de septembre 2016. C’était donc hier. Il a donc essayé de tout traiter, du léger au grave, avec la même intensité, avec le même esprit d’urgence.

Cette pièce contient des moments de grâce, des moments forts, des moments d’une drôlerie absolue, qui tous sublimés par l’interprétation et l’implication de la comédienne. Ce qui nous permet de ne jamais lâcher prise. Il y a dans Mandibules plusieurs spectacles en un. On ne va quand même pas bouder notre plaisir pour un excès de richesse !
Bref, je n’ai nulle envie de pulvériser de l’insecticide sur cette formidable et attachante Lucana, mais plutôt de vaporiser sur elle le parfum du succès que sa formidable présence scénique mérite.

Gilbert « Critikator » Jouin


vendredi 27 octobre 2017

Welcome to Woodstock "Road trip musical et psychédélique"

Comédia
4, boulevard de Strasbourg
75010 Paris
Tel : 01 42 38 22 22
Métro : Strasbourg Saint-Denis

Un spectacle de Jean-Marc Ghanassia
Mis en scène par Laurent Serrano
Direction musicale : Philippe Gouadin
Scénographie et décors de Jean Haas
Lumières de Jean-Luc Chanonat
Création vidéo d’Olivier Roset
Costumes de Cidalia da Silva
Chorégraphies de Cécile Bon

Avec Morgane Cabot (Florence), Xavier V. Combs (Jimmy), Magali Goblet (Corinne), Jules Grison (Francis), Pierre Huntzinger (Tom), Margaux Maillet (Martine), Geoffroy Peverelli (Paul), Cléo Bigontina (Basse), Benoît Chanez (Guitare), Yann Destal (Chanteur lead, guitare, harmonica), Hubert Motteau (Batterie)

Présentation : Inspiré d’une expérience vécue, ce spectacle musical est conçu comme une odyssée. Au lendemain de mai 68, des rêves de révolution encore plein la tête, une bande de copains décide de partir pour le concert « événement » de Woodstock. Sur la route américaine, portés par les chansons des Canned Heat, des Who, des Doors, de Janis Joplin, de Jimi Hendrix, ils découvrent ébahis l’univers sexe, rock et psychédélique des années hippies...

Mon avis : Un pur bonheur ! Et je ne m’emballe pas. Je traduis simplement mon ressenti objectif face à ce spectacle festif et particulièrement haut en couleurs. J’ai guetté en vain la moindre fausse note histoire de jouer au critique un peu pinailleur. Rien pour tremper ma plume dans un dé de vinaigre. Il ne reste donc qu’à dérouler un tapis de fleurs et à me répandre en louanges sincères sur ce spectacle ô combien musical.

La Musique, avec un grand « M » est en effet le personnage principal de Welcome to Woodstock. La bande-son de ce show est le fidèle témoignage d’une époque des plus prolifiques en la matière. Les années 65/70 ont été d’une richesse et d’une variété époustouflantes. Cinquante ans plus tard, elles n’ont rien perdu de leur créativité, de leur puissance, de leur éclat. Pour moi, ces années-là sont plus marquées du sceau du « Music Power » que de celui du Flower Power. Les fleurs ont fané, la musique est toujours aussi vivante et exaltante.
25 chansons. Que du lourd ! Que du gravé à jamais dans le disque dur de notre mémoire musicale. OK… En 1968, j’avais 25 ans. J’ai baigné dans ce climat de révolte, d’insouciance, de recherche d’un idéal et de désir de liberté. Je suis donc un tantinet partisan. Mais au vu du comportement dans la salle de jeunes spectateurs, j’ai pu constater l’effet produit sur eux par ces titres intemporels et par leur irrésistible force mélodique.


Ce qui est intelligent dans ce spectacle que l’auteur qualifie à juste titre de « road trip musical et psychédélique » c’est qu’il a su faire coller chacun des énormes tubes à son histoire. Tout est cohérent. Les chansons, judicieusement amenées, accompagnent et illustrent l’action.
Parlons-en de l’histoire. Légèrement fictionnée, c’est celle vécue par Jean-Marc Ghanassia, l’auteur. Il a réussi, en deux heures de temps, à nous livrer un digest, un condensé de ce qu’a été cette parenthèse effervescente. A travers des projections, des affiches, des slogans, des dialogues, des situations, des effets spéciaux, il balaie tous les grands thèmes fondateurs de cette époque : l’esprit révolutionnaire, la beat génération, la non-violence, la guerre au Vietnam, la liberté sexuelle, le Black Power, la recherche de la spiritualité orientale, les paradis artificiels, la déstructuration de la société… Tout y est, il va à l’essentiel sans jamais tomber dans le cliché.


La mise en scène, la scénographie, les décors et les effets sont également épatants. Il y a quelques tableaux qui sont d’un esthétisme enchanteur. La clairière est magnifique. Les créations vidéo nous embarquent complètement dans ce que vivent les protagonistes de l’histoire. Comme sous l’emprise des joints de marijuana qu’ils font tourner et des pilules de LSD qu’ils avalent avidement, on part littéralement en « voyage » avec eux. On partage leurs hallucinations. On voit des poissons voler dans les arbres, les cimes des arbres se mettre à danser… C’est remarquablement réalisé. Sur le plan strictement visuel, ce spectacle est d’une grande qualité. Je ne veux citer – entre autres superbes images – la formidable beauté et l’extrême sensualité de la scène d’amour entre Angelina et Paul, coloriée façon Crazy Horse. Un ravissement ; un grand moment de poésie pure.


Et puis, il y a les comédiens-chanteurs… Quelles voix ! Ils sont tous excellents ; aussi bien dans le jeu que dans la performance vocale. Autre atout de ce spectacle : les interprétations de ces standards immortels sont très personnelles. Aucun d’eux ne joue à l’imitateur ou au clone. Grâce également à des arrangements originaux, exécutés par des musiciens hyper-talentueux et investis, on redécouvre ces pépites musicales et on les savoure avec intérêt, gourmandise et respect. Nous ne sommes pas devant un juke-box mais dans la vraie vie, dans un « Live » absolu.

Quelques mots pour résumer ce spectacle : esthétisme, humour, authenticité, générosité, énergie… Même si on n’est jamais dans la nostalgie, au contraire, on ne peut s’empêcher de penser que c’était vraiment sympa de vivre cette époque-là.

Gilbert « Critikator » Jouin

mardi 24 octobre 2017

Fraissinet en concert

L’Auguste Théâtre
6, impasse Lamier
75011 Paris
Tel : 01 43 67 20 47
Métro : Philippe-Auguste
Les 24 et 25 octobre à 20 h 30


J’ai assisté hier soir au premier des trois concerts que donne Fraissinet à L’Auguste Théâtre. C’était, après L’Européen, la deuxième fois que je le voyais sur scène. Et, pour la deuxième fois, je suis sorti totalement emballé.

Emballé d’abord par son look. Tout de noir vêtu, le cheveu de jais, mitaine noire à sa main de gaucher, chaussures noires et blanches originales histoire de glisser une note de fantaisie dans le sombre de sa tenue… C’est important l’image que l’on projette.

Emballé ensuite par sa formule intimiste. Il est au piano (une fois à la guitare) et il n’est accompagné que d’un guitariste. Leur complicité amicale fait plaisir à voir.

Emballé par sa voix. Il fait vraiment ce qu’il veut avec. Dès le premier titre – et il en sera de même tout au long de ce récital – il module à l’envi. Il passe du grave à la voix de tête avec une facilité saisissante. C’est assez vertigineux. Toutes ses nuances lui permettent de traduire tous les sentiments qu’il veut exprimer, de la mélancolie à la révolte tout en passant par la tendresse et l’allégresse.

Emballé par sa virtuosité pianistique. Il fait littéralement corps avec son instrument, le caresse ou le violente selon le rythme qu’il veut en tirer.

Emballé par la construction de son tour de chant. Les quatre premiers titres sont volontairement mezza voce, puis ses interprétations ne cessent d’aller crescendo pour finir dans une espèce de frénésie jubilatoire qui nous transportent littéralement.

Emballé par ses textes. Fraissinet s’écoute. Ses mots sont précis, ciselés, rares, poétiques. Les thèmes qu’il aborde sont forts, ils nous parlent tous, nous émeuvent et nous font sourire.

Emballé par son charisme. Visiblement heureux de se trouver sur scène, il nous communique son plaisir à travers son large sourire et son regard pétillant. Il n’abuse jamais de son physique de beau ténébreux, préférant de loin le naturel à l’artifice. Et puis, il sait nous parler. Il nous accueille dans son « salon » et s’adresse à nous avec la bienveillance et le respect que l’on doit à ses hôtes.

Emballé enfin par son univers. Dans Fraissinet, il y a « ciné ». Un décor léché, chaleureux, joliment éclairé, des chansons imagées, des confidences tendres et amusantes. Il sait parfaitement se mettre en scène.

Si vous ne pouvez pas aller l’applaudir à L’Auguste Théâtre, il vous restera une séance de rattrapage le mardi 28 novembre au Flow (4, Port des Invalides 75011 Paris)

samedi 21 octobre 2017

Patrick de Valette "Hobobo"

Ciné 13 Théâtre
1, avenue Junot
75018 Paris
Tel : 01 42 54 15 12
Métro : Lamarck / Abbesses

Ecrit et interprété par Patrick de Valette
Mis en scène par Isabelle Nanty

Présentation : Dans un spectacle loufoque à l’humour décalé et ravageur, Hubert O’ Taquet, professeur dans un CHU mais pas sûr, se pose avec vous ses questions sur notre existence, et bien d’autres encore…

Mon avis : Oh bobo ! Bobo au ventre ! Bobo au ventre de rire… La première moitié du spectacle de Patrick de Valette est carrément désopilante. Son arrivée sur scène depuis le fond de la salle est un moment d’anthologie. Accoutrement insolite, l’air emprunté, sourire niais de ravi de la crèche, regards furtifs et évaporés, rasant le mur il progresse au ralenti. Toujours sans prononcer un seul mot, il arrive sur la scène et regarde le public en se livrant à une kyrielle de mimiques et grimaces toutes plus saugrenues les unes que les autres. Dans la salle, ça pouffe, ça glousse, ça éructe… On ne sait trop quelle attitude adopter face à cet énergumène bizarre et mutique. Enfin, après nous avoir laisser mariner un bon moment, il se décide à parler : « La vie, c’est quoi la vie ? ». Et enchaîne avec la fameuse interrogation rendue célèbre par Pierre Dac : « Qui sommes-nous ? D’où venons-nous ? Où allons-nous ? »…


Dès lors, devant nos yeux effarés et nos esprits déboussolés, le professeur O’ Taquet va nous donner une sorte de conférence animée et imagée sur l’évolution de l’humanité. Partant des tout débuts de la vie sur terre, il se met à mimer avec autant de talent aussi bien les animaux que les végétaux avant d’en venir à l’homme. Mais, nonobstant son accent chantant et sa gestuelle grotesque et farfelue, on s’aperçoit bientôt qu’il est bien loin de raconter des bêtises. Son discours, très étayé, est celui d’un érudit remarquablement documenté. Si la forme est délirante, le fond est sérieux, solide. Ce qui rend le contraste d’autant plus saisissant et la portée réellement efficace.


Patrick de Valette est-il un fou ? A moins qu’il ne soit un sage… C’est bien connu, les extrêmes finissent par se rejoindre. Disons donc qu’il nous livre un message empreint de vérité(s) par le truchement d’une folie douce. Double effet « Kiss Cool » garanti.
Il utilise sa science aiguë du mime, du burlesque et son très large éventail de jeu pour parler darwinisme, philosophie existentielle, métaphysique, psychanalyse même (avec Freud). Il va jusqu’à inventer un langage fait de borborygmes et d’onomatopées et, surtout, il se livre à une débauche physique insensée. C’est un véritable athlète. Pas une once de graisse (j’ai rarement vu des jambes aussi musclées), il s’en donne à corps joie. Il saute, il court, il danse (avec un côté Nijinski atteint du syndrome de la vache folle), il rampe, fait le poirier. Il est complètement déjanté… Et puis, soudain, sans qu’on n’y soit préparé, il pique une crise. Il hurle, invective, investit la salle, atteint un pic d’exaspération… et se calme aussi soudainement qu’il s’est énervé. Tout penaud, il s’excuse, conscient d’avoir « dérapé ».


Et là, les lumières se font psychédéliques, il se dépouille au propre comme au figuré, et se fait l’apôtre du Peace and Love et du Hare Krishna avec travail sur les chakras. C’est là que j’ai un peu décroché. La chute de rythme et de tension a provoqué chez moi une chute d’attention. C’est dommage car jusqu’à cette séquence, je n’ai cessé d’être ébahi par les trouvailles extravagantes qu’il va puiser dans son esprit labyrinthique et par sa gestuelle insensée.
Reste que Hobobo est un spectacle inénarrable et atypique, interprété par un hurluberlu hyperdoué. Il est évidemment très visuel, mais il sait aussi être didactique sans en avoir l’ère. Patrick de Valette mérite amplement son titre de « Maître du gag et de l’absurde ».

Gilbert « Critikator » Jouin

vendredi 20 octobre 2017

Vincent C "Magie non censurée"

Apollo Théâtre
18, rue du Faubourg du Temple
75011 Paris
Tel : 01 43 38 23 26
Métro : République

Spectacle de magie conçu et interprété par Vincent C

Présentation : Arrivant du Québec, doté d’un style bien à lui, Vincent C nous propose une magie nouvelle. Ses diableries maltraitent les ficelles traditionnelles du genre et proposent des numéros aussi farfelus que dérangés ?
Colombes, couteaux, vaudou, fumée… tous les ingrédients sont réunis. Mais la recette concoctée par Vincent C renferme un ingrédient secret qui pousse le public à l’hilarité et à la stupeur. Alliant prouesse, enchantement et stand-up, il dépoussière la magie et nous offre un spectacle non conventionnel qui reflète ses multiples personnalités : provocant, un peu tordu, souvent cynique, mais surtout, SURTOUT, drôle, irrévérencieux et audacieux.

Mon avis : Tout au long de ce show étourdissant d’humour, d’inventivité et d’insolence, je me suis demandé ce qui pouvait bien se cacher derrière le « C » de Vincent C… Fasciné par sa pluridisciplinarité, me perdant en conjectures, je l’ai trouvé si multiple que ce sont plusieurs réponses qui se sont offertes à moi. Je vous les livre dans le désordre en espérant qu’elles vous donneront envie de découvrir par vous-même cet énergumène.


Canada : Natif du Québec, Vincent C pratique la magie depuis une bonne dizaine d’années. Bardé de récompenses et de prix, il est le seul magicien au monde à avoir remporté deux Mandrakes d’Or, récompense suprême dans cette discipline qui équivaut à un Oscar.

Comique : Pendant près d’une heure et demie, on n’arrête pas de rire devant ses facéties, ses blagues, ses gags. L’humour est visiblement dans ses gènes et, qualité suprême, il ne craint pas de se moquer de lui-même.

Cynique : Grand amateur d’humour noir, il adore choquer, effaroucher, scandaliser. Plus il entend de cris d’horreur et de Oh et de Ah de protestation, plus il jouit.

Charmeur : Avec son large sourire et son œil qui frise quand il prépare un mauvais coup, il dégage une telle sympathie qu’on lui pardonne tout.

Chambreur : C’est un serial vanneur. Il ne fait pas bon être ciblé par son regard laser. Il rebondit sur tout et se sert de tout : le physique, le prénom, les vêtements, la maladresse au frisbee… Bref, il tourne tout en dérision.

Créatif : Dire qu’il a plus d’un tour dans son sac est un euphémisme. Utilisant des accessoires inattendus (bazooka, tondeuse à gazon, courant haute tension…), il nous présente des numéros vraiment originaux. Au début du spectacle, lorsqu’il déclare « Marre de la magie traditionnelle », et bien il tient parole et nous le prouve.


Cruel : Ce mec a le sadisme jovial. C’est affreux de voir comment il se régale à zigouiller une demi-douzaine de volatiles par soir, à massacrer les portables de ses victimes, à malmener son assistante. Plus c’est trash, plus il exulte.

Captivant ; Il nous propose des tours absolument fascinants. Adepte du suspense et des effets gigogne, il adore nous embarquer dans une direction que l’on croit être une impasse et bifurquer soudain pour nous amener à une chute totalement imprévisible.

Camelot : Quel tchatcheur ! Vincent C est un baratineur hors pair. Avec sa faconde et son haut débit, il réussit sans mal à nous faire gober des couleuvres tout en en avalant une lui-même.

Coquin : Il aime bien les allusions un tantinet polissonnes. C’est un Québécois-Gaulois. Il est même capable d’aller très loin dans la sensualité. J’en veux pour preuve ce numéro que je qualifierai de « Strip-Houla » (vous comprendrez en le voyant).

Colombophobe : Brigitte Bardot ne pourrait pas supporter les (mauvais) traitements qu’il inflige à ses innocentes partenaires à plumes.

Caroline : Elle est son assistante et son souffre-douleur. A elle les tâches ingrates et les situations inconfortables de cobaye. Heureusement pour elle, à son air désabusé, on voit bien qu’elle se fout royalement de devoir subir toutes ses humiliations. Elle fait le job en traînant des pieds en attendant que ça se passe.

On pourrait allégrement ajouter : Charismatique, Clown, Choquant, Convivial, (dé)Culotté… et j’en passe.
Cet artiste déconcertant de talent peut décliner à l’envi vingt, cent « C », ce sera toujours fidèle au spectacle qu’il propose.

Gilbert « Critikator » Jouin

jeudi 19 octobre 2017

La Tribu de Pierre Perret "Au Café du canal"

Irfan (Le Label) / Editions Adèle

Sortie le 20 octobre 2017

Pierre Perret et les Ogres de Barback est une vieille histoire d’admiration métamorphosée en amitié. La jeunesse des quatre frères et sœurs Burguière a été bercée par ses chansons (à noter que Pierre Perret a écrit « Celui d’Alice », bien avant de faire la connaissance d’une des sœurs Burguière. Il n’y a donc aucun lien de cause à effet) et le destin ne pouvait que leur permettre de se rencontrer. Entre eux, la complicité a été immédiate. Alors, histoire de marquer les soixante de carrière de leur maître et ami, les Ogres ont eu l’idée la plus logique qui soit : lui offrir en cadeau un album de reprises de quelques unes de ses chansons. Mais l’événement étant d’ampleur, ils ont battu le rappel d’une flopée d’artistes partageant leur amour pour le Pierrot. Ils ont donc constitué une « Tribu ». Une tribu pour un tribute, quoi de plus naturel ?

Pas facile de ne devoir choisir que 15 titres dans un répertoire aussi riche qui s’apparente véritablement à une Œuvre. Pierre Perret a écrit et composé plusieurs centaines de chansons parmi lesquelles nombreuses sont celles qui font définitivement partie du patrimoine de la grande variété française. N’ayons pas peur d’un néologisme audacieux : « Pierre Perret est l’auteur de chansons que l’on peut qualifier d’« imperretsables ». Son amour de la langue, son vocabulaire léché et imagé, son immense tendresse, son goût tout aussi immense pour la gaudriole… Il est unique dans son genre.

C’est donc un réel bonheur que de retrouver sa verve et sa plume si personnelles dans ce CD qui n’est en fait qu’un vibrant hommage en quatorze chapitres. Les Ogres et leurs complices d’un album ont conservé bien respectueusement la substantifique moelle de Pierre Perret, mais ils l’ont accommodée à leur sauce. Ils y ont mêlé leur ADN, viscéralement festif, et leur esprit « Musique du voyage » et l’ont instillé à leurs partenaires pour faire de ce disque un grand moment de partage, de fraternité et de réjouissance.
Cet album-hommage devrait - s'il en était besoin - asseoir encore un peu plus le papa de Lily (une Lily qui a eu 40 ans cette année) dans la... "perretnité".


Les Ogres de Barback sont des carnassiers, des gloutons, des amateurs de bonne chère comme de bonne chanson française. Ils se jettent sur la nourriture mais ils la mastiquent lentement et longuement pour en savourer le goût et toute la subtilité des si nombreuses saveurs dont le chef Perret a saupoudré ses chansonnettes. Et qu’il a, évidemment, liées avec le fameux accompagnement qui a fait son succès : sa sauce aigre-douce au miel et au piment.

Chaque titre est intéressant. Aucun ne ressemble volontairement à un autre. Les seules choses qui soient homogènes dans cet opus sont : des arrangements sobres, colorés et variés, des voix très devant (indispensable pour bien goûter la qualité des textes, même si on les connaît par cœur), une réelle volonté de réappropriation (les interprétations sont très personnelles).

Tout à trac, je vous livre mes impressions :
-   Ma p’tite Julia. Un délice de douceur et de tendresse. Pierre Perret chante quasiment a cappella en alternance avec un slameur inattendu qui s’appelle François Morel sur les magnifiques envolées de l’accordéon de Lionel Suarez. Elle vient en deuxième position dans mon hit-parade.

-     Mimi la Douce. Superbe voix éraillée et accent quasi « parigot » du Toulousain Magyd Cherfi (Zebda). A souligner la beauté de la flûte et une musique allant crescendo, d’abord douce et discrète puis de plus en plus « fanfaresque ».

-    Estelle. Rythme trépidant sur une ambiance reggae remarquablement arrangée. Ça avance tout le temps. La joie de chanter de Tryo est évidente et perceptible. A noter la jolie délicatesse des chœurs.


-   Je suis de Castelsarrasin. C’est ma préférée. Les chanteurs Mouss (Zebda), Hakim et Lo Barrut et leur fort accent du Sud-Ouest se marient agréablement avec la suavité d’Olivia Ruiz. Ils chantent comme frères et sœur, avec un bel esprit de famille. La construction de ce titre est redoutablement efficace. Ça commence sur un ton plutôt nostalgique avec une grosse contrebasse ; puis les cuivres font leur apparition ; soudain, olivia élève le ton. Les chœurs (mélodieux) et les tambours s’en mêlent. Et tout cela finit dans une espèce de gospel mâtiné de cassoulet dans lequel tous les ingrédients précédents se mélangent. C’est ma-gni-fique !

-    Lily. En intro, les chœurs en dialecte africain (Eyo’nlé Brass Band) se répondent en écho. Puis l’accordéon somptueux de Lionel Suarez s’immisce pour accompagner subtilement l’interprétation véhémente et engagée d’un Féfé visiblement investi.

-     Ma nouvelle adresse. Encore une autre ambiance façon big band (The Very Big Experimental Toubifri Orchestra). La voix écorchée de Loïc Lantoine s’installe habilement entre les parenthèses tour à tour sobres et fêtardes. A noter un petit clin d’œil à la ritournelle enfantine de « Sonnez les matines ».

-    L’oiseau dans l’allée. Version créole traitée façon chorale (Danyèl Waro, Rosemary Stanley, Jidè Hoareau, René Lacaille). C’est audacieux, très agréable à entendre. Belles interventions des cuivres et des percussions. Mention spéciale à la superbe voix de Rosemary Stanley.

-   La Vivouza. La cornemuse donne d’emblée une connotation celtique. Deux belles voix chaudes et viriles (Christian Olivier et Benoît Morel) qui se succèdent et s’entrecroisent joliment. Peu à peu, l’ambiance devient de plus en plus martiale pour redescendre et finir en douceur.

-    La petite Kurde. Intro en Arabe. Idir nous fait cadeau d’une version pleine d’émotion et de sensibilité. Il s’investit tellement que sa voix en devient parfois tremblante. Trouvaille judicieuse que ces pincements de cordes qui ajoutent à la mélancolie. Superbe.

-     Mon p’tit loup. Cette fois, c’est l’accent africain de Flavia Coelho qui nous embarque dans un voyage exotique. Sur une ambiance reggae remarquablement concoctée et interprétée par le Eyo’nlé Brass band, on entend l’espoir dans sa voix. Vocalement et musicalement, c’est une vraie réussite.

-    Celui d’Alice. La voix très chantante et mise très avant d’Alexis HK, sa diction parfaite nous force à l’écoute. Il y a dans son interprétation une certaine majesté empreinte de respect qui sublime la beauté de l’écriture.

-    Tonton Cristobal. Cette fois, nous faisons escale en Amérique du Sud. L’arrangement, d’une réelle densité, est vraiment fignolé. L’accent marseillais ajoute une saveur d’aïoli sans les tortillas. Ça dépote et c’est plein de fantaisie.


-    Le zizi. Quel duo ! Le couple composé de François Morel et Didier Wampas, pour inattendu qu’il soit, se révèle particulièrement croustillant. Là où le premier met du sourire et de la jovialité dans sa voix, le second apporte son énergie légendaire et sa truculence parigote. Résultat : on découvre deux zizis, deux versions, deux interprétations dans la même chanson ! Et la fin est complètement folle. Ce zizi-là est vraiment couillu.

-    Fillette, le bonheur c’est toujours pour demain. C’est la chanson qui synthétise la vocation de cet album car il réunit Pierre Perret et les Ogres de Barback. Qu’il est doux d’entendre Pierre Perret dans un registre où il excelle : la tendresse. On distingue une variété d’instruments originaux qui ajoute à la beauté intrinsèque de ce titre. C’est de la mélancolie positive. Une chanson « à s’en faire péter les cages à miel » !



-     Au Café du canal. Toute la « Tribu » s’est rassemblée pour terminer cet album en apothéose. C’est une sorte de résumé des 14 précédentes chansons. On retrouve sur ce tango ces voix si caractéristiques et ces accents si ensoleillés qui nous ont enchanté et qui donnent toute son originalité à ce concept. Ce titre en est la parfaite synthèse.

Gilbert "Critikator" Jouin