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jeudi 18 mars 2021

Christophe Dominici "Bleu à l'âme"

 


Editions Le Cherche Midi

 362 pages

Cahier photos

18,90 €

 Sortie le 25 février 2021

 

La biographie de Christophe Dominici, parue en 2007, vient d’être rééditée suite à son décès survenu le 24 novembre 2020… La lecture de cet ouvrage nous permet d’apporter quelques réponses quant aux circonstances dramatiques de sa disparition, qu’elle ait été volontaire ou accidentelle.

Christophe Dominici n’a jamais été adulte. Il est resté toute sa vie un ado de 14 ans meurtri à jamais par le décès tragique de sa sœur Pascale, disparue à l’âge de 24 ans dans un accident de la route.D’ailleurs, il le reconnaît lui-même avec une franchise désarmante : « Je suis un homme-enfant » (page 115)… Et, tout au long du livre, on comprend combien il était resté à jamais dévasté par la mort de Pascale : idées autodestructrices (page 41), crises d’angoisse (page 41), manque de confiance en lui (page 64), inquiétude permanente (page 96), autant de problèmes psychiques qui l’amènent à décréter page 175 : « Je ne suis pas un homme heureux ».

 En fait, tout est synthétisé en une dizaine de lignes page 222 : « Je suis un jusqu’au-boutiste. Quand je fais des erreurs, j’ai besoin d’aller droit dans le mur… J’ai besoin d’être comme un funambule, sur le fil du rasoir. J’ai besoin de frôler les ravins, de jouer au poker, pour sentir monter le danger, la peur de tout perdre en une seule fraction de seconde, et l’adrénaline circuler dans mes veines. J’ai besoin de vivre sur un mode dangereux… pour trouver mon équilibre, même si je ne me considère pas comme une tête brûlée ». Tout est dit !

Pourtant Christophe Dominici, heureusement, n’était pas que ce client idéal pour psy. Il pouvait aussi être drôle. C’était un sacré chambreur doublé d’un meneur d’hommes, d’un gagneur. Il n’aurait pas réussi sa prestigieuse carrière de sportif de haut niveau sans ce tempérament contrasté. Chez lui, le yin et le yang se nourrissaient l’un l’autre, se tiraient la bourre à savoir lequel prendrait le dessus. Hélas, c’est le yin qui a emporté ce bras de fer qui aura duré 34 ans ; de ses fatidiques 14 ans à ses funestes 48 ans.

Continuellement à la recherche de la « performance absolue », il était aussi exigeant, sinon plus, avec lui-même qu’avec les autres… Afin de contrebalancer son manque de confiance en lui, il était obsédé par le désir de plaire : « Séduire est chez moi une seconde nature » (page 112). Charmeur, « Homme à femmes » proclamé, certes, mais aussi « terriblement macho » (page 104). On peut affirmer qu’il s’est systématiquement ingénié à détruire son magnifique premier amour. Lucide et autocritique, il raconte sans concession ses excès, ses abus, ses injustices. Il a tout fait pour être désaimé alors que son cœur battait à contre sens.


 A plusieurs reprises, il déclare que « tout est dans la tête ». Quand ça va psychiquement, tout va bien, il renverse des montagnes, il est vaillant, généreux, entreprenant, indestructible. Quand ça ne va pas, il sombre dans la dépression. C’est pourquoi, il avait si souvent recours à des médecins, des psy, à un kinésiologue. Mais cela n’aura pas suffi. Une ultime trahison va avoir raison de lui, anéantissant tous ses espoirs de rebond dans le monde du rugby. Il n’a pas eu la force d’un dernier raffut. Le moulin du club de Béziers a terrassé Dom(inici) Quichotte…

Quand on peut s’enorgueillir d’un palmarès aussi prestigieux que le sien (67 capes, deux Grands Chelems, cinq titres de champion de France…) la gestion de l’après-rugby n’est pas évidente : « Post coïtum animal triste ». Sans l’adrénaline des matchs et des enjeux, sans la fièvre de la compétition, sans les odeurs de vestiaires, sans l’esprit d’équipe, sans la gaillarde camaraderie inhérente à ce noble sport de combat, sans l’amour du public, si l'on n'a pas de projets forts et immédiats, on a tôt fait de se laisser envahir par le spleen.


Bleu à l’âme contient aussi énormément de pages consacrées au rugby. On peut y suivre année après année les paliers d’une incomparable carrière. Christophe était un guerrier au grand cœur. Il était aussi irritant qu’attachant. Il suffit de lire les témoignages de ceux qui l’ont côtoyé et aimé, Bernard Laporte, Fabien Galthié, Max Gazzini et Yann Delaigue, pour comprendre combien il peut manquer aujourd’hui au monde si fraternel et solidaire de l’Ovalie.

Et puis il y a la lettre. La lettre si émouvante que lui adresse son père, dans laquelle une immense douleur se le dispute à une profonde fierté.

 

dimanche 28 avril 2019

Pierre Palmade "Dites à mon père que je suis célèbre"


Autobiographie écrite avec la collaboration d’Eric Libiot
Editions Harper Collins
202 pages + cahier photos
19,00 €

Sortie le 2 mai 2019

Présentation : C’est l’histoire d’un homme qui voulait être aimé par tout le monde.
Qui va être happé trop tôt par le show-business.
Qui va s’afficher tout sourire devant le public pour mieux se cacher dans les ombres de la nuit.
Qui va s’y brûler… pour suivre aujourd’hui un chemin plus serein…

Mon avis : Ce livre est à l’image de Pierre Palmade, il est d’une sincérité désarmante.
Sous-titrée « Ceci est mon histoire », cette autobiographie couvre cinquante ans de la vie de Pierre Palmade, de sa naissance, en 1968, à aujourd’hui. Il s’y livre avec une totale franchise. On sent, dès les premières lignes, que la rédaction de cet ouvrage était pour lui une nécessité impérieuse ; pour de multiples raisons. Même si l’on pouvait penser bien connaître l’artiste à travers une œuvre originale et foisonnante, et l’homme à travers ses confidences dans les médias et, surtout, à travers des agissements qui ont souvent défrayé la chronique.


Pierre Palmade coupe court à toute supputation. Tout au long de ces 200 pages, il balance. Il SE balance. Le moment était venu pour lui de se retrouver face à lui-même et de révéler au grand jour tout ce qui était « planqué sous la couverture ». Alors, il dit tout avec une honnêteté absolue. Il s’auto-analyse méticuleusement avec une volonté affirmée de « transparence » qui aurait pu s’avérer destructrice si elle n’avait pas été tempérée par la première de ses dispositions naturelles, « l’autodérision ». Il n’élude rien.

Pendant trente ans, en gros de 20 à 50 ans, Pierre Palmade, « mégalo de naissance », s’est construit un personnage paradoxal et ambigu. Mélange de candeur et d’orgueil, de force et de vulnérabilité, de partage et de suffisance, mais d’une lucidité impressionnante. Pour synthétiser, son accomplissement personnel a été en permanence altéré par trois problèmes essentiels de gestion : la gestion de la célébrité, la gestion de son homosexualité, et la gestion de la mort prématurée de son père. Rien que du lourd !

Précoce et hyperactif, doté d’un sens très aiguisé de l’observation, il a eu très tôt conscience de son talent hors norme et de sa capacité à faire rire. La plus imparable des armes de séduction. Il n’a jamais douté de lui et de sa réussite. Raison pour laquelle il a quitté Bordeaux, terrain de jeu trop étriqué pour lui, pour venir à la conquête de Paris, la ville aux 130 salles de théâtre et, surtout la ville où il pourra rencontrer ses deux idoles, Jacqueline Maillan et Sylvie Joly… Il n’aura guère le temps de douter car il rencontre coup sur coup Sylvie Joly, Muriel Robin et Chantal Ladesou et… le succès. C’est fulgurant.


Il s’étourdit, s’enivre de tout : de travail, de rencontres, d’alcool, de sexe et, enfin, de coke. Il côtoie les célébrités, il gagne de l’argent et il jouit d’une santé formidable. Il décrit tout cela à grands coups de révélations (« J’ai eu le melon entre 20 et 30 ans »), il n’a qu’une idée en tête, « faire la bringue ». Pendant 30 ans, il entretient une routine nocturne « lamentable » en se consacrant à ce qu’il appelle son « tiercé perdant : la baise, l’alcool, la drogue »... Dans ce livre où il se dévoile sans tabou, il pratique une sorte de naturisme confidentiel : ni cache-cœur, ni cache-sexe.

Dans ces confessions sans concessions, il aborde le meilleur et le pire. Le meilleur : « Je sais que j’ai du talent », « Je suis une entreprise de séduction », « Je suis un dandy », « Je suis très orgueilleux », « Je suis totalement midinette » (il dit par là qu’il a su garder sa capacité d’émerveillement), « Je n’ai pratiquement jamais connu l’échec »… Puis, sans complaisance aucune, il évoque ses addictions (qu’il résume à un laconique « quand je déconne » qui ouvre la porte à tous les excès) : « Ce poison (la coke) a gâché une grande partie de ma vie »… Aujourd’hui, à 50 ans, il est conscient d’avoir frôlé l’abîme : « Je suis un miraculé, un survivant ».

Et l’amour dans tout ça ? Il en parle. Il en parle énormément. Hélas, encore une fois, ce sentiment est phagocyté par le drame qui a conditionné son existence : la perte de son père quand il avait 8 ans. Depuis, il a peur en permanence de perdre l’être aimé. Il est incapable d’entretenir une relation durable et comme il craint d’être abandonné de nouveau, il préfère être celui qui quitte. Pas simple à gérer tout cela.


Je pense que la rédaction de ce livre était un passage obligé pour Pierre Palmade. En fait, il l’a écrit pour lui. Pour se mettre SA vérité en face. Ses ombres, ses lumières, ses muses, ses démons, ses succès, ses dérives, tout y est dûment consigné. Une chose est certaine : il se connaît parfaitement et il sait ce qu’il doit faire. Une phrase résume à elle seule où il en est psychologiquement aujourd’hui : « Je me sens mieux parce que j’assume de ne pas être normal »… 
Assurément, Pierre Palmade est Trop. Trop doué, trop différent, trop boulimique, trop excessif, trop en demande, trop sûr de lui, trop vulnérable, trop agaçant, trop attachant…

Délibérément hors mode, « plus spirituel que comique », il est l’enfant brillant et turbulent qu’auraient pu adopter Sacha Guitry et Oscar Wilde. Mais il est avant tout unique… Personnellement, lorsque j’ai refermé ce livre lu d’une seule traite, touché par autant de sincérité, j’ai eu envie de l’aimer encore plus…

jeudi 6 décembre 2018

Francis Renaud "La rage au coeur"


Hugo : Doc
340 pages. 18,50 €

Quel livre ! En fait, tout est annoncé dans le titre. De toute évidence, Francis Renaud est un affectif doublé d’un écorché vif. Son autobiographie est une autopsie à cœur ouvert et sans anesthésie. Lorsque le scalpel ouvre son organe, on y découvre qu’il contient, partagés à parts égales, deux sentiments forts et profonds : l’amour et la rage. Tout au long de cet ouvrage, son cœur palpite et saigne ; mais il continue à battre.

Dans « Francis » - même s’il porte un prénom qu’il déteste - il y a « franc ». Cette franchise est viscéralement intrinsèque au personnage. Olivier Marchal, son ami, son « frère », qui signe la préface du livre, souligne, en s’adressant directement à lui, cette façon d’être à plusieurs reprises : « Toi, tu ne sais ni ne peux faire semblant ». Et il résume le bonhomme avec une formule aussi lapidaire qu’imparable : « Trop de bruit, trop de gueule, trop de fureur, trop de talent »… Avec une telle introduction, on sait à quoi s’attendre lorsqu’on se plonge dans la lecture de La rage au cœur.


Eh bien, ce que l’on découvre tout au long de ces 340 pages va bien au-delà. Ce livre n’est pas un coup de poing, c’est un enchaînement éprouvant de crochets, de directs, d’uppercuts. Ça arrive de partout ! Les mots sont durs, les chapitres courts, les phrases brèves. Francis ne va qu’à l’essentiel, sans fioritures ni concessions… Le moins qu’on puisse dire, c’est que le destin ne s’est pas montré très tendre à son égard. Le 27 septembre 1967, il a pris un rendez-vous manqué avec la vie. Son « bonheur » aura duré quatre ans ! Passé cette parenthèse, son existence n’aura été jalonnée que de coups, de morts violentes, d’injustices. Quand il connaît une accalmie, quand il découvre que l’on peut recevoir aussi de l’amour (auprès de ses grands-parents), on lui arrache ce bien-être pour le plonger dans un monde de violence et d’indifférence. Du coup, il va grandir comme une mauvaise herbe. Pas le choix. Quand on n’a pas d’autre alternative que la survie, on s’accroche à tout et à n’importe quoi. Et, surtout, on devient tout naturellement un rebelle.
Emporté comme il l’était sur des eaux saumâtres et tumultueuses, il aurait pu se laisser couler à tout moment. Or, il a surnagé. Il s’est appuyé plus ou moins consciemment sur deux bouées salvatrices : le rêve et le cinéma. « Je n’ai fait que rêver pour m’empêcher de voir le pire », annonce-t-il en préambule… Quelle enfance, quelle adolescence !

J’ai été d’autant plus passionné par ce livre que je me suis senti concerné à plusieurs reprises.
D’abord, Francis a grandi dans la même région que moi. Je connais les bourgades vosgiennes dont il parle, Remiremont, Le Thillot, Le Val d’Ajol… Ensuite, il évoque son amitié pour Samy Naceri. Or, il s’avère que j’ai écrit l’autobiographie du héros de Taxi Normal qu’ils aient été attirés l’un vers l’autre. Ce sont deux êtres en recherche chronique d’un père, en quête permanente d’amour et d’un minimum de reconnaissance et qui nourrissent une même aversion pour l’injustice. En plus, ni l’un ni l’autre ne possédait « la carte » pour pénétrer dans ce milieu si particulier qu’est le cinéma. Pourtant, Samy a beaucoup moins de raisons légitimes d’avoir « la rage ». Il est très loin d’avoir connu une enfance aussi cruelle et douloureuse que celle de Francis.

Olivier Marchal, Francis Renaud, Gérard Lanvin
Enfin, j’ai eu l’opportunité de croiser Francis Renaud à plusieurs reprises, le plus souvent en compagnie d’Olivier Marchal. Je l’ai également interviewé en janvier 2002. Il venait de tourner dans La Mentale au côté, justement, de Samy Naceri. J’ai rencontré alors un garçon cordial, sensible, généreux, bref foncièrement attachant… J’ai sélectionné quelques déclarations qu’il m’a faites au cours de cet entretien, déclarations que j’ai retrouvées dans son autobiographie : « J’ai une violence en moi », « J’interprète toujours des personnages en bascule », « J’ai envie de vivre sans rentrer dans le système », « J’ai été un enfant mal aimé. Mon refuge, c’était les cimetières ; je trouvais ça apaisant. Je discutais avec les photos des morts », « J’avais dit à un copain que je voulais faire du cinéma. Il m’a offert une bio de James Dean. J’ai fait une fixation : James Dean est mort à 25 ans et mon père à 26 », « Le monde du cinéma m’a mis tricard pendant huit ans ; c’est un milieu un peu pourri », « J’ai un peu trop parlé. Je dérangeais en disant ce que je pensais », « je ne supporte pas les rumeurs, surtout quand elles sont fausses », « Olivier Marchal est quelqu’un qui me touche énormément. J’aime son mélange de candeur, de générosité et de violence. Il me transperce. Pour moi, c’est le Comte de Monte Cristo ! »…

En relisant ces lignes, en pensant à Francis Renaud, il m’est revenu du fond de ma mémoire une expression que j’avais entendue dans ma jeunesse : « Il n’a pas de porte de derrière ». Cela signifie que la personne dont on parle est directe, franche du collier. Dans l’absolu, c’est une qualité rare ; qui devrait être universelle. Or, il s’avère que c’est une pratique à haut risque. Encore plus dans un microcosme comme celui du cinéma où l’on cultive jalousement son entre-soi. Et c’est encore pire lorsque celui qui dit les choses ne fait pas partie du sérail. Guy Béart l’a très bien chanté : « Celui qui dit la vérité, il doit être exécuté »… Là, la sanction est professionnelle. Au sein des réseaux, le bouche-à-oreille fonctionne à la vitesse de la lumière. Du jour au lendemain, on n’existe plus, on ne travaille plus.


Tout acteur qu’il soit, pas question pour lui de se donner le beau rôle. De la première à la dernière page Francis Renaud est honnête. Il ne se lamente pas sur son sort, il ne se victimise pas. Il ne cache rien de ses forfaits, de ses turpitudes et de ses dérives. Rien non plus de ses emballements, de ses amours et de ses succès. Il aurait pu facilement basculer dans le pathos mais il est trop avide de justice et de justesse pour cela. Il raconte, c’est tout. Il livre des faits. A nous de nous faire notre opinion. Il n’élude rien et, pourtant, je suis quasiment convaincu qu’il n’a pas chargé la mule, qu’il a occulté pas mal de choses.

La rage au cœur est un livre fort, âpre, dérangeant. L’instinct de survie est d’une puissance incroyable. Le petit Francis aurait dû être écrasé, broyé par tout ce qui lui est tombé sur la gueule. Il aurait dû être haineux et revanchard avec son pauvre cœur en manque d’amour. Il a comblé les vides avec la rage. Et il a grandi et avancé comme ça, un coup de cœur, un coup de rage. Il a adapté tous ses handicaps en « fureur de vivre » (coucou James Dean). Malgré tous les obstacles qu’on a dressés sur sa route, à 51 ans, il a tourné dans une trentaine de films et dans une cinquantaine de téléfilms, et il a écrit et réalisé son propre long métrage, Marie, Nonna, la Vierge et moi. Imaginez la carrière qu’il aurait faite s’il avait tenu sa langue et s’était montré un tantinet hypocrite ! Mais il n’aurait sans doute pas été raccord avec ses principes et n’aurait pas apprécié son reflet dans la glace.
La rage au cœur est un livre fort, âpre, dérangeant… Quoi ? Je l’ai déjà dit ? Eh bien tant pis, je le redis !

Gilbert « Critikator » Jouin

mercredi 8 juin 2016

Renaud "Comme un enfant perdu"

XO Editions
312 pages
18,90 €



J’en ai lu des biographies de Renaud ! Y compris et surtout celles que lui a consacré son frère Thierry… Mais cette fois, c’est différent. Comme un enfant perdu est une AUTObiographie. Renaud s’y exprime à la première personne. Elle possède donc une toute autre valeur. Ici, rien n’est gommé, rien n’est éludé, rien n’est enjolivé. Renaud s’y exprime en toute sincérité. Cet ouvrage où, pendant qu’on le lit on a l’impression d’entendre sa voix, est sans concession, sans complaisance. Renaud s’ouvre à nous, dans le sens chirurgical du terme, et il gratte jusqu’à l’os…

Heureusement que, dans le titre du livre, il y a la conjonction « Comme ». Ce mot nous rassure. Renaud n’est donc pas totalement « perdu ». Même s’il lui arrive fréquemment de le ressentir, il reste toujours une lueur d’espoir.
Renaud est un être complexe. Parfois même complexé. A cela, il y a de multiples raisons. Il ne faut jamais oublier que Renaud est de culture protestante. Il possède dans ses gènes une forme d’austérité que lui a transmise son père qu’il décrit en outre comme « pudique, affectueux mais peu enclin à le manifester, même si nous le devinons d’une grande sensibilité ». Renaud est ainsi, il a hérité d’une espèce de mal-être ancestral.

Il me fait penser à cet écolier spartiate qui avait dissimulé un renardeau sous ses vêtements et qui, pour ne pas se faire prendre, s’était laissé déchirer le ventre par les griffes et les crocs de l’animal sans broncher. La différence, c’est que l’enfant en est mort… Renaud, lui, s’est laissé à plusieurs reprises dévorer les entrailles par un Renard particulièrement agressif, mais il a, à chaque fois, réussi à le chasser hors de lui et, petit à petit, à cicatriser. Il lui reste néanmoins une grande fragilité du côté de l’épigastre.
En fait, ce foutu renard qu’il ne parviendra sans doute jamais à domestiquer, possède un petit nom : il s’appelle « Culpabilité ». Son « éternelle culpabilité » (page 158). Ce mot revient une bonne dizaine de fois tout au long de l’ouvrage. C’est un fardeau qu’il se coltine depuis son plus jeune âge et qui va constituer un frein à tout épanouissement, à toute sérénité. Mais ce qui vient encore plus compliquer la chose c’est que, à cette culpabilité, il a trouvé le moyen d’y ajouter d’autres sentiments complètement négatifs et inhibants : « ‘Je suis devenu étrangement grave au fil de l’adolescence, comme si une sourde inquiétude me plombait le cœur » (page 76). Mais ce n’est pas tout. Il évoque également « une peur obscure » qu’il porte en lui (page 141) qui va parfois le conduire jusqu’à la paranoïa.


Essayez de vous construire avec de tels handicaps aussi terriblement destructeurs. En dépit de tout l’amour qu’il a reçu, reçoit et recevra encore, tant de la part de ses parents, de ses femmes, de ses enfants et de son formidable public, il ne parvient pas à faire la part des choses et à être heureux… Chez lui, la Roche Tarpéienne est toujours proche du Capitole. Il a du succès, il gagne énormément d’argent… D’aucuns s’en sentiraient satisfaits ; pas lui. Le succès lui plaît, certes, car il s’agit là d’une reconnaissance envers son travail, mais l’argent qu’il lui rapporte, bien qu’il en soit le corollaire, l’indispose considérablement. Il reconnaît volontiers manquer de « distance » vis-à-vis de la vie. Renaud est un pénitent qui se complaît à s’auto-flageller. Alors que, lorsqu’on lit son livre, les raisons d’être rasséréné par son parcours abondent.

Renaud a accompli une œuvre. Et quelle œuvre ! Il a été et est toujours adulé par par une multitude de fidèles. Tout rebelle qu’il était, il a toujours été aimé. Particulièrement par les femmes ; sa mère, ses sœurs, ses deux épouses. C’est une chance inouïe que d’être autant aimé. Pour les avoir croisées, Dominique et Romane, les mères de ses deux enfants, sont de belles personnes, de belles âmes. Mais elles se sont senties impuissantes face à l’autodestruction systématique que leur bonhomme leur proposait en échange. Et plus il s’en rendait compte, plus il en souffrait et plus il s’enfonçait.
Personnellement, je range Renaud dans une catégorie d’artistes très particulières : les malades de trop de lucidité. Il fit partie de ces écorchés vifs que furent et sont Serge Gainsbourg, Philippe Léotard, Richard Bohringer, Jacques Dutronc…

Comme un enfant perdu est un livre courageux, intime, sincère. Je suis convaincu que son écriture lui aura fait beaucoup de bien. Peut-être a-t-il enfin réalisé combien son mal-être était aussi injustifié que frelaté. C’est un livre utile aussi. Utile aux autres, utile aux siens. Son témoignage permettra à ses proches de mieux le cerner, de mieux le comprendre.
En fait Renaud est resté un adolescent qui a refusé confusément  de devenir un adulte. Il a et aura toujours besoin d’une main dans la sienne pour l’accompagner, celle de sa mère, celles de ses épouses, celles de ses enfants.
Et son autre main, la droite, elle sera ainsi totalement libérée pour faire ce qu’il fait de mieux et ce pour quoi on l’adore : écrire, écrire et écrire encore.


Gilbert « Critikator » Jouin