samedi 14 octobre 2017

Thomas VDB "Bon chienchien"

Sentier des Halles
50, rue d’Aboukir
75002 Paris
Tel : 01 42 61 89 95
Métro : Sentier

Vendredi et samedi à 20 heures

Présentation : Pourquoi lire les livres en entier ? Que doit-on crier entre les morceaux pendant un concert ? Est-ce que c’est grave d’avoir un survêtement qui sent le tabac ? A-t-on vraiment besoin de mettre des DJ partout ? Attend-on une réponse quand on demande à son chienchien « Qui c’est le pépère ? » Est-ce qu’un bébé ça doit manger tous les jours ?
Le djihad pourrait-il s’organiser uniquement avec des jeux d’eau ?
A bientôt 40 ans, Thomas VDB ne lésine plus quand il s’agit de poser les questions essentielles…

Mon avis : Franchement, le spectacle de Thomas VDB est inracontable. Ça a l’air de partir dans tous les sens, il passe sans vergogne du coq à l’âne, et pourtant tout se tient. Il y a certes quelques thèmes principaux qui émergent comme la musique (le rock et le classique), Internet, la culture, la paternité… mais ils les traite d’une telle façon qu’aucun ne constitue un véritable sketch. Il effleure un sujet, passe à un autre, revient sur le premier, s’embarque dans une digression… En fait, il nous raconte sa vie, mais vue par le petit bout de la lorgnette. Jamais de plan large. Chez lui, tout est dans le détail, dans l’anecdote, dans le ressenti. Il adore mettre la loupe sur des futilités, des petites situations qui lui posent problème, qui l’agacent. Il est très sensible à des broutilles, à des petits riens qui l’interpellent et qu’il cherche à comprendre. Il de déclare d’ailleurs à plusieurs reprises : « J’ai besoin de savoir ».


VDB a la désinvolture véhémente. Il s’indigne pour des insignifiances. Avec son timbre de voix si particulier, ce phrasé qui n’appartient qu’à lui, ce débit haché et cette gestuelle impétueuse, il nous prend à témoins de ces petits faits qui lui encombrent le quotidien. N’attendez pas de lui de grandes envolées sur la politique ou la société, lui tout ce qui l’intéresse, c’est l’accessoire. Il n’y a chez lui aucune agressivité, aucune méchanceté, aucun cynisme. Il se complaît dans une forme de marginalité. Chez lui, le diable est dans le détail, dans le comportement et dans les allégations de ses potes. Il s’ingénie à tenter d’analyser le pourquoi de petites phrases banales du genre « J’ai préféré le bouquin » à propos de l’adaptation cinématographique qui en a été faite sans être pour autant capable de l’expliquer. C’est là tout son génie.


Capable de nous faire rire avec n’importe quoi – c’est un vrai talent - il joue avec les évidences, jongle avec les ellipses, excelle dans les formules à l’emporte-pièce, distille quelques notes d’absurde, pratique sournoisement la mauvaise foi. Avec son irrésistible faconde, il pratique sans cesse l’autodérision. Il se connaît bien, il ne se fait pas de cadeau tout en restant quand même assez complaisant avec lui-même. Il est comme un grand gamin qu’un rien révolte et qu’un rien amuse ; il a aussi une appétence très prononcée pour la farce, surtout si elle est de mauvais goût et pour les images un tantinet saugrenues. Il nous livre beaucoup de lui, de son intimité, ce qui le rend d’autant plus sympathique. Tout simplement parce qu’il est proche de nous.


Pendant une heure et quart, Thomas VDB nous offre un véritable feu d’artifice qui ne décolle pas plus haut que le ras des pâquerettes. Il est naturel, il est lui-même, il ne surjoue jamais et il nous met dans sa poche avec son flot de banalités réjouissantes. Son stand-up est unique. Il a une voix, une bouille, un physique, une énergie qui n’appartiennent qu’à lui et qui le rendent si singulier. Hier soir, la petite salle voûtée du Sentier des Halles était pleine à craquer. Le public ne s’y trompe pas : il fait bon partir et voyager dans l’univers volontairement étriqué de Thomas VDB. D’autant que, mine de rien, il nous donne pas mal à réfléchir sur la sottise, la puérilité, voire la vanité de l’existence. Finalement Bon chienchien nous laisse quelques os à ronger…

Gilbert « Critikator » Jouin

vendredi 13 octobre 2017

Pomme "A peu près"

Polydor / Universal

Une Pomme est tombée sur ma tête… Exactement comme cela est arrivé à Isaac Newton.
Quelle force d’attraction ! Après avoir savouré son album plusieurs fois, j’estime avec une relative « gravité » que Pomme est un des plus beaux fruits de la chanson française de ces dernières années.
Pomme, c’est d’abord et avant tout une voix. Mais quelle voix ! J’en ai encore les oreilles en compote. C’eût été un sacrilège qu’elle n’utilisât point cet organe exceptionnellement rare pour ne pas le mettre au service de la chanson. Sa voix est fruitée (bien sûr), pleine, voluptueuse, incroyablement mélodieuse… C’est une voix qui a du « sex apple ».


La première chanson m’a scotché. Et pas « A peu près ». Complètement. Passées les premières notes, passé l’effet de surprise, on tombe sous le charme de cette voix qui ne ressemble à aucune autre ; on est décontenancé et séduit par ce phrasé si particulier, cette façon unique de prononcer certains mots, de les découper, d’en faire traîner les syllabes ; on est troublé par ces décrochements, ces murmures, ces brisures, cette vaporosité éthérée, cette sensualité naturelle et primesautière, cet entrelacs de force et de fragilité… Sincèrement, la voix de Pomme est hors norme. C’est comme un instrument de musique qu’on vient d’inventer et que l’on a magnifié en lui donnant quelque chose d’humain.

J’ai bien lu et écouté les treize titres qui composent cet album. Une phrase découverte en exergue dans un coin du livret m’a donné une clé de lecture : « A peu de choses près, voici mon âme. J’ai tout dit plus ou moins »… « Plus ou moins » dans un album qui s’intitule A peu près sans pour autant tomber dans l’approximation est un tour de force. A sa décharge, on peut dire qu’elle est si jeune qu’elle manque encore un tantinet de vécu. Heureusement pour elle. Et pour nous. Elle en a encore des choses à vivre, donc à dire. Pourtant, en dépit de son jeune âge, elle chante des sentiments très matures. Dans La Lavande, son titre apparemment le plus personnel, elle se livre énormément. Une phrase en dit long : « Ma peau n’est pas si jeune, elle connaît les adieux »…
On a donc un joli panorama de sa personnalité. Bien qu’elle ait fait appel à des auteurs différents, son album dégage une réelle homogénéité. Il y a beaucoup d’audace dans les textes. L’amour et la mort (Eros et Thanatos) s’y côtoient aimablement. La jeune femme a visiblement soif d’absolu. Elle ne fait pas dans la demi-mesure.


J’ai remarqué – est-ce voulu on non – que certaines chansons pouvaient s’écouter comme des suites. Par exemple, Adieu mon homme pourrait être la suite de La Gare. De même que De là-haut pourrait être la suite de La Lavande.
Dans Comme si j’y croyais, faussement candide, on comprend qu’elle n’est dupe de rien… Dans Même robe qu’hier, elle évoque une aventure d’un soir. Ce n’est en tout cas pas ce partenaire éphémère qui mérite qu’on dise de lui Ce garçon est une ville… Il y a aussi des histoires de filles (Pauline, On brûlera), un aveu de complexes (De quoi te plaire), une analyse obsessionnelle et quasiment clinique de l’insomnie (Ceux qui rêvent)…

Il y a tant à raconter sur cet album ! Dire que ses arrangements sont fouillés est un doux euphémisme. Il y a plein de couleurs et de climats différents. C’est parfois hyper dépouillé et, parfois, ça frise le symphonique.
Bref, A peu près est une totale réussite. Un album qui trouble et qui fait plaisir. Mais, surtout, quelle voix !!!

Gilbert « Critikator » Jouin

mardi 10 octobre 2017

Francis Huster "N'abandonnez jamais, ne renoncez à rien"

Cherche Midi
206 pages
18 €

« L’accomplissement sera le privilège de ceux qui prendront leurs désirs pour la réalité »…
Vaste projet que nous propose Francis Huster dans cet ouvrage !
Francis est un combattant. Il est pour moi la synthèse entre Cyrano de Bergerac, un guerrier qui ne reculait devant rien ni personne, et Don Quichotte le chevalier idéaliste et généreux. Deux héros qui ont du panache.
Francis Huster est un homme engagé, un citoyen de ce monde dont il est un observateur sensible et avisé. Il est incapable de rester indifférent à quoi que ce soit et ses prises de position, parfois abruptes, sont le plus souvent frappées du sceau du bon sens… Si je fais référence à Cyrano et à Don Quichotte, ce n’est pas fortuit. Dans cet ouvrage dont, c’est à souligner, le titre est un alexandrin, Huster nous incite à « redevenir des combattants et à « réhabiliter l’esprit d’aventure ».
Déjà, à la base, il faut préciser une chose : il n’est dupe de rien. Il sait bien que « la vie n’est pas spécialement belle » et qu’« elle est même souvent moche ». Il ne tombe pas dans un angélisme béat. Car ce n’est pas parce qu’il est lucide sur la brutalité de ce monde qu’il ne faut pas renoncer à l’épanouissement personnel. Bien au contraire !

Tout au long de ces 200 pages, utilisant énormément l’impératif, il est dans l’exhortation. Francis ouvre grand les vannes de sa révolte et l’eau qui s’en écoule n’est pas tiède. En fait, il nous remonte carrément les bretelles. C’est un passionné et son écriture le démontre. Il a le sens de la formule, de la phrase qui frappe et se complaît à jouer avec les mots. Il les aime tellement les mots ! Il parvient même parfois à succomber à un petit travers : exagérer un tantinet rien que pour le plaisir d’un bon mot. Voir un comédien émettre des sentences à « l’emporte-pièce », c’est tout de même paradoxal !
Ce livre est un mode d’emploi. D’emploi de soi d’abord. Puis de soi par rapport aux autres et à la société. Tout en assumant son intention philosophico-pragmatique, il ne nous fait pas du Francis austère. Loin de là. Il est bien plus dans l’encouragement et le conseil que dans la critique ou le mépris. En nous secouant ainsi, en nous incitant à garder les yeux bien ouverts, et en nous recommandant d’être nous-même, il nous tire vers le haut.


Je me suis essayé à compiler quelques phrases-clé qui, d’après moi, résument la pensée de l’auteur :
Il faut commencer par s’aimer soi-même ; oser être soi ; donner libre cours à ses instincts ; avoir le goût de l’exploration, du risque, de la nouveauté ; ne pas avoir de regrets ; s’abandonner au plaisir de la transgression ; pour savoir vivre, il faut être joueur ; lutter contre la résignation ; savoir accueillir l’imprévu ; il incombe de laisser une trace ; les rieurs sont les enchanteurs du monde (en cela, il m’a fait penser à « Au nom de la rose »)…
J’ai juste relevé une petite contradiction, due sans doute à son enthousiasme chronique. Lorsqu’il déclare « N’attends rien des autres ; ils finiront par te suivre… ». Si ces fameux « autres » se fient à ses recommandations, s’ils recherchent leur épanouissement en osant être eux-mêmes, il est inconcevable qu’ils puissent devenir des suiveurs ! Dans l’absolu, si chacun suit les préceptes hustériens, il ne devrait plus exister de suiveurs…

Enfin, tout au long de ce livre, en fil rouge, il y a un personnage dont la vie vient en illustrer le titre « N’abandonnez jamais, ne renoncez à rien », c’est Molière. Inutile de préciser que Francis Huster est un fervent « Moliérolâtre »… Molière et Jean-Baptiste Poquelin, indissociables mais séparables, sont pour lui l’exemple parfait de l’accomplissement de soi à travers leur exigence du vérité et leur « désir illimité de liberté »… Il y a de superbes pages sur l’homme et sur le dramaturge.
En conclusion, je m’amuserai un petit pastiche qui, hélas, n’est pas emprunté à Molière mais à Corneille, mais qui pourrait synthétiser l’exhortation de Francis Huster à prendre son destin en main :
Et aux âmes burnées
La valeur n’attend pas
Le nombre des années

Gilbert « Critikator » Jouin

vendredi 6 octobre 2017

Les Jumeaux "On n'est pas là pour vendre des cravates"

L’Archipel
17, boulevard de Strasbourg
75010 Paris
Tel : 01 73 54 79 79
Métro : Strasbourg Saint-Denis

Spectacle écrit et interprété par Christopher et Steeven Demora
Mis en scène par Pascale Osterrieth

Présentation : Les Jumeaux ont une révélation à faire… En attendant, Dupont et Dupond infiltrent une mosquée, un lion devient végétarien, des mamies deviennent dealeuses, Steeven se lance dans le one man show et Christopher Nolan rencontre un Ch’ti à Dunkerque…
De son côté, Sarko se consacre entièrement à la carrière de Carla, ce qui lui laisse pas mal de temps libre…

Mon avis : Entre le délire complètement frappadingue du Gros Diamant du Prince Ludwig au Gymnase et le numéro de duettistes parfaitement abouti des Jumeaux hier soir à L’Archipel, mes zygomatiques, très sollicités, ont passé une excellente semaine.

Les Jumeaux, Steeven et Christopher, je les avais remarqués lors de leurs passages à l’émission On n’ demande qu’à en rire. Chacune de leurs apparitions – et elles avaient été légitimement nombreuses – m’avait séduit. Je n’avais pu hélas assister à leur premier spectacle. C’est donc avec beaucoup d’envie que je me suis rendu au théâtre de l’Archipel pour les découvrir enfin dans la longueur.
Très sincèrement, la réponse a largement répondu à mon entente. Leur prestation a été en tous points conforme à ce que j’attendais d’eux. Ils sont vraiment excellents. Dans tous les domaines. Leur écriture est précise, ciselée, efficace ; sans aucune scorie ou digression inutiles, elle va à l’essentiel. Avec un sens très aigu et un emploi judicieux de la (bonne) vanne, chaque phrase est conçue pour provoquer le rire… De plus, leurs sketches, déjà remarquablement troussés et construits, sont bonifiés par leur talent de comédiens. Très à l’aise avec leurs corps, rompus à l’exercice du mime, jouant à la perfection avec différents timbres de voix et avec les accents, ils peuvent se permettre de se lâcher sur la gestuelle et les mimiques. A l’instar de leurs textes, leur jeu est précis, alerte, et toujours infiniment drôle.

Photo : Kobayashi

Steeven et Christopher sont élégants, tant dans leurs costumes que dans leur attitude. Leur humour est fin, jamais vulgaire, jamais méchant. Gentiment iconoclastes, ils caricaturent, ils égratignent, ils balancent… Et puis, leur atout le plus important, celui qui fait paradoxalement leur singularité, c’est d’être deux. Et, qui plus est… jumeaux ! Ces deux-là font vraiment la paire. C’est fascinant de voir double sans avoir rien bu d’autres que leurs paroles. Dans « jumeau », il y a jeu de mots ; leur gémellité est propice au ping-pong verbal, aux effets miroirs, à une complicité sans faille. Et comme ce sont de vrais jumeaux, ils monogigotent en stéréo.

Leur spectacle, très visuel, contient une dizaine de sketches donnant lieu à autant de créations de personnages et de thématiques différentes. Distillés sans aucun temps mort, ils sont tous vraiment bons. Je serais bien en peine d’indiquer lequel m’a le plus plu. Ils sont tellement variés qu’on ne peut pas les comparer. Je citerai néanmoins la subtile dimension philosophique que contient le sketch sur les lions et le joli moment de poésie que nous offre Steeven faisant l’apologie de leur Nord natal.
Leur répartition des rôles est impeccable. Steeven est très à l’aise dans les personnages féminins, les incarnations animalières et les pitreries. Il est un peu l’Auguste, la fonction de clown blanc étant dévolue à Christopher qui, lui, est formidablement doué pour les imitations (tant vocales que physiques) ou pour endosser une personnalité (le metteur en scène de one man show, Christopher Nolan). Leur duo, parfaitement huilé, fonctionne admirablement.

Photo : Kobayashi

Tout au long de leur spectacle, sympathiques et bienveillants, Steeven et Christopher sont très proches des spectateurs. Ils les sollicitent, jettent leur dévolu sur le plus vieux et le plus jeune, les questionnent, les provoquent. Ces interventions, intelligemment menées, produisent quelques heureuses ruptures ; comme autant de joyeux petits moments récréatifs.

Si je ne veux rien révéler du contenu de leurs dix sketches, dont il faut souligner la qualité des chutes (ce qui est le plus difficile), pour vous en laisser découvrir tout le sel, je tiens quand même à mettre le dernier en exergue car il est leur plus personnel. C’est un sketch chanté dans lequel, s’accompagnant d’un ukulélé, ils évoquent avec plein d’humour et de tendresse le test de fraternité qu’ils ont passé sept mois auparavant. Ils ne pouvaient pas finir sur une meilleure note, confirmant en cela que pour bien faire l’humour, il faut être (au moins) deux.

Gilbert « Critikator » Jouin

mercredi 4 octobre 2017

Maître Gims au Grévin

Lequel est le vrai ?
Grévin
10, boulevard Montmartre
75009 Paris
Tel : 01 47 70 85 05
Métro : Grands Boulevards


Hier soir, Maître Gims a fait, à 31 ans, sa grande entrée au Grévin. Il est le premier rappeur à figurer parmi l’aéropage des célébrités admises dans le célèbre musée. Entouré de sa femme, de son père, de ses amis, d’artistes avec lesquels il a collaboré ou qu’il produit, comme Vitaa, il a découvert son double de cire sur la scène du théâtre Grévin. Le visage caché par ses habituelles lunettes noires, il s’est montré visiblement impressionné et ému par la qualité de la réalisation du sculpteur Claus Velte qui, il est vrai, est ahurissante de ressemblance (voir photo).Après la cérémonie, sa statue, pour laquelle il a fourni ses propres vêtements, est allée rejoindre la cohorte de « Ceux qui dorment les yeux ouverts » : Michaël Jackson, son idole, Madonna, Lady Gaga, Mick Jagger, Katy Perry… On peut donc l’y découvrir dès aujourd’hui, « Ciré comme jamais »…

Gilbert "Critikator" Jouin

Le Gros Diamant du Prince Ludwig

Gymnase Marie-Bell
38, boulevard de Bonne Nouvelle
75010 Paris
Tel : 01 42 46 79 79
Métro : Bonne Nouvelle

Une pièce de Henry Lewis, Jonathan Sayer et Henry Shields
Mise en scène par Gwen Aduh
Adaptation française de Miren Pradier et Gwen Aduh
Décors de Michel Mugnier
Costumes d’Aurélie de Cazanove
Lumières de Hugo Oudin
Musique de Gabriel Levasseur
Création sonore de Baptiste Chevalier Duflot

Avec Jean-Philippe Bêche (Chuck Davis, officier de police), Aurélie de Cazanove (Marilyn, guichetière à la City Bank), Pierre Dumur (Le stagiaire), Lionel Fernandez (Mitch Ruscitti, malfrat), Jean-Marie Lecoq (Valentin Troisgros, banquier), Miren Pradier (Caprice Troigros, arnaqueuse), Pascal Provost (Sam Monaghan (Pickpocket), Nicolas Reynaud (Bob Cooper, maton)
Les musiciens : Jean-Baptiste Artigas (Piano, chant), Julien Pouletaud (Contrebasse, basse, chant), Aidié Tafial (Batterie), Xavier Ferrand (Piano)

L’histoire : C’est l’Amérique des années 50, avec des musiciens en live, des matons pas futés, des taulards en cavale, un pickpocket trop honnête, une amoureuse peu fidèle, des amants pigeonnés, un voyou abruti, un banquier colérique, un policier frimeur, une mère poule qui couve autre chose que des œufs, et Warren Slack, le plus vieux stagiaire des USA.
Qui va arnaquer qui ?
Le Gros Diamant du Prince Ludwig, une pièce où on s’aime comme dans Chantons sous la pluie, où on frémit comme chez Tarantino, où on retient son souffle come dans Ocean’s Eleven et où on rit comme chez les Marx Brothers…


Mon avis : Ce « Diamant » est un pur bijou de comédie burlesque taillé pour provoquer une avalanche de rires, de fous rires et d’étonnements en tous genres…
Qu’est-ce que j’ai pouffé ! Mais, qu’est-ce que j’ai pu pouffer ! J’avais déjà été emballé par la dinguerie frénétique des Faux British, et bien, je me suis largement autant éclaté devant cette nouvelle création tout aussi inspirée, déjantée, surprenante, bourrée de gags et d’effets et tout aussi généreusement interprétée.
Comme je le signale en préambule, on ne peut pas voir Le Gros Diamant du Prince sans rire. Si, vraiment, vous voulez tout oublier pendant près de deux heures, courez vite au Gymnase, vous allez y passer un moment absolument décapant. Ce spectacle est, à tous les niveaux, d’une richesse et d’une inventivité incroyables.



Il y a d’abord les comédiens. Cette brochette d’hurluberlus prêts à tout y compris au pire est absolument époustouflante. Un théâtre qui s’appelle « Le Gymnase » est l’endroit idéal pour servir de cadre à quelques performances physiques dignes des plus grands athlètes. En effet, la débauche est ici autant verbale que physique. C’est de la haute voltige. Il y a plusieurs séquences où les dialogues appartiennent carrément au domaine de la virtuosité (entre Chuck Davis et Cooper, au début, dans la prison ; ou entre Caprice et Mitch dans leur échange au talkie-walkie…). Certains d’entre eux se livrent également à de véritables acrobaties défiant parfois même les lois de la gravité (mais de la gravité qui fait rire !).


Il y a dans Le Gros Diamant du Prince Ludwig d’authentiques moments d’anthologie qui nous font ouvrir tout grands les quinquets tout en sollicitant imparablement nos zygomatiques. Je pense entre autres à la séquence de la chambre à coucher de Caprice, au numéro « frégolinesque » étourdissant auquel se livre Sam quand il endosse la personnalité du père de la demoiselle, à la scène où Warren (comédien en caoutchouc) se fait rudoyer par monsieur Troigros et Mitch, au tableau de la chambre forte (qui m’a rappelé le film Topkapi, en beaucoup moins sérieux cependant), ou la scène de bureau avec totalement « vertigineux » impliquant monsieur Troigros et Warren (mais je vous en laisse la surprise car c’est du jamais vu au théâtre).


J’insiste sur l’accumulation volontaire de ma part d’adjectifs aussi forts que « surprenant », « généreux », « décapant », « incroyable », « époustouflant », « étourdissant », « ahurissant »… Ce spectacle, très visuel, les provoque. Car, en plus de la qualité des dialogues, du jeu débridé des acteurs à la fois clowns et acrobates, il faut souligner l’ingéniosité de la mise en scène et la créativité des effets spéciaux et des gags. Quel travail de répétitions a dû être fourni en amont pour obtenir une telle perfection et réussir à tenir un rythme aussi effréné tout en réalisant des prouesses physiques aussi millimétrées !

Je voudrais encore en dire plus, parler des portes qui claquent, des claques qui claquent, des coffres et des placards qui sont utilisés à d’autres fins, des volatiles providentiels, des changements de décors à vue opportunément accompagnés par des musiciens stylés (A ce propos, prévoir des lunettes de soleil pour pouvoir apprécier leurs vestes à paillettes scintillantes), des musiciens qui n’hésitent pas non plus à faire de la figuration…

Vous l’aurez compris, j’ai été réellement ébloui par ce spectacle burlesque. Ebloui, tout simplement parce que ce Gros Diamant est vraiment brillant !...

Gilbert « Critikator » Jouin

samedi 30 septembre 2017

Fausse note

Théâtre Michel
38, rue des Mathurins
75008 Paris
Tel : 01 42 65 35 02
Métro : Madeleine / Havre Caumartin / Auber

Une pièce de Didier Caron
Mise en scène par Didier Caron et Christophe Luthringer
Décor de Marius Strasser
Lumières de Florent Barnaud
Costumes de Christine Chauvey
Son de Franck Gervais

Avec Christophe Malavoy (Léon Dinkel) et Tom Novembre (Hans Peter Miller)

L’histoire : Nous sommes au Philarmonique de Genève dans la loge du chef d’orchestre de renommée internationale, Hans Peter Miller.
A la fin d’un de ses concerts, ce dernier est importuné à maintes reprises par un spectateur envahissant, Léon Dinkel, qui se présente comme un grand admirateur venu de Belgique pour l’applaudir.
Cependant, plus l’entrevue se prolonge, plus le comportement de ce visiteur devient étrange et oppressant. Jusqu’à ce qu’il dévoile un objet du passé…
Qui est donc cet inquiétant monsieur Dinkel ? Que veut-il réellement ?

Mon avis : Pour sa première pièce dramatique, Didier Caron a fait fort, très fort. Jusqu’à présent, il nous avait séduits avec des pièces de mœurs chorales dans lesquelles il glissait subtilement de sérieuses réflexions, cette fois il réduit considérablement la voilure en ne convoquant que deux acteurs sur scène. L’exercice était délicat car il ne pouvait pas se reposer sur le nombre et distraire notre attention avec un ou deux personnages plus amusants que les autres. Là, il s’agissait d’étayer, d’apurer, de gratter la chair au plus près de l’os… Que Didier Caron se coltine au drame n’a en fait rien de surprenant. C’est une suite et un désir logiques. Déjà, dans Le Jardin d’Alphonse il avait abordé quelques thèmes plus profonds comme la relation parents-enfants et les comportements passés inavoués… Il est donc en parfaite cohérence intellectuelle.


Fausse note est une réussite totale. Tant dans sa construction, dans la psychologie de ses personnages et dans ses dialogues. Il nous place dès le début dans un état d’esprit où la curiosité se le dispute au malaise. On sent tout de suite que la visite Léon Dinkel (Christophe Malavoy) n’est pas anodine. Il est trop patelin, trop poli, trop doucereux, trop flatteur pour être sincère. On voit bien qu’il a une idée derrière la tête, on sent venir le coup fourré. Et le moment qu’il a choisi est le plus opportun car Hans Peter Miller (Tom Novembre) est trop fatigué, trop pressé de rentrer chez lui et trop obnubilé par sa récente promotion pour être sur ses gardes. Il est donc très facile pour Dinkel de jouer avec ses nerfs et de le manipuler.

Progressivement, grâce à des informations livrées au compte-gouttes, Dinkel se fait à la fois de plus en plus précis et de plus en plus mystérieux. Si bien que le suspense ne cesse de grandir jusqu’à devenir oppressant tant pour nous que pour ce « pauvre » Miller. Pourtant, la suite est totalement prévisible. Nous ne sommes pas idiots : on devine que c’est le passé en la personne de Dinkel qui vient de frapper à la porte de sa loge. On pressent que la guerre et le nazisme ne sont pas encore très loin pour cette génération.


Au fur et à mesure que les éléments du puzzle se mettaient en place, on voyait poindre une tragédie ancienne, indélébile. Mais la force de Didier Caron est de ne pas nous emmener au dénouement en ligne droite. Il s’ingénie à brouiller les pistes ou, plutôt, à brouiller les sentiments de l’un et de l’autre. Il nous embarque dans une direction puis, soudainement, il en prend une autre, nous laissant décontenancés. On a à peine le temps de comprendre sa logique, qu’il nous sème de nouveau sur le chemin de la compréhension. Il est pervers le garçon ! En fait, il agit sur nous de la même façon, avec le même machiavélisme que Dinkel vis-à-vis de Miller. Il est comme un pêcheur ; il nous a ferrés, et profitant de ce que nous sommes accrochés bien solidement, il laisse parfois un peu de mou pour nous détendre et, sans prévenir, il nous redonne un grand coup de tension dans les branchies. Bonjour le confort intellectuel ! Car, jusqu’au bout, Dinkel et lui vont nous balader…


Fausse note est un formidable jeu de piste(s), un affrontement en huis-clos particulièrement stressant. Personnellement, j’ai songé plusieurs fois au thème de Il était une fois dans l’Ouest et à la confrontation entre Henry Fonda et Charles Bronson.
C’est là qu’il faut parler de la double prestation de Christophe Malavoy et Tom Novembre. Quelle performance d’acteurs !.Christophe Malavoy joue tout en nuances et sobriété. Il est sûr de son fait, totalement habité par la mission qu’il s’est fixée, il a préparé son plan on ne peut plus méthodiquement. Dans cette bataille, c’est lui qui possède tous les as. Alors, il peut se permettre de la jouer avec un certain flegme. Plus Miller s’énerve, plus il est calme. L’opposition de styles est frappante… En revanche, le jeu imposé à Tom Novembre est bien plus complexe. Il doit être sans cesse en réaction. Il passe par tous les états d’âmes : agacé, contrarié, impatient, en colère, désorienté, impuissant, résigné, vicieux, vaincu… Il est impressionnant dans tous les registres. A la fin, il nous livre une composition qui nous laisse complètement scotchés au fauteuil.
Ce binôme de comédiens est confondant d’authenticité.

Fausse note nous offre une partition parfaite, remarquablement écrite, composée et interprétée. Elle aborde des thématiques aussi fortes que la responsabilité, la relation père/fils, le rapport à la foi (superbe diatribe à ce propos dans la bouche de Dinkel), la vengeance, le pardon, la résilience… Il est interdit d’en dévoiler la fin, ou plutôt les fins, car Didier Caron nous trimballe jusqu’au bout.
Même le titre, Fausse note, donne lieu, vous le verrez, à plusieurs interprétations. En tout cas, elle mérite un10 sur 10.

Gilbert « Critikator » Jouin