mercredi 21 février 2018

Alex Lutz


L’Olympia
28, boulevard des Capucines
75009 Paris
Tel : 08 92 68 33 68
Métro : Madeleine / Opéra / Auber

Ecrit et interprété par Alex Lutz
Mis en scène par Tom Dingler

Présentation : Annie gère mieux le décès de sa mère que son régime sans gluten. Patrick privilégie les circuits courts même lorsqu’il va aux putes. Thierry est addict au crack et vit dehors, mais il reste persuadé d’avoir réunion à 14 heures tapantes. Alex a accepté un film à cheval, même si son père ennemi fut un poney en 1987…
Pedro, Séverine, Khaled, Babette, Arthur et tous les autres sont tombés parfois, mais ils se lèvent le matin, se couchent le soir et entre les deux… essaient de faire de leur mieux !
En véritable virtuose du rire, Alex Lutz vous a concocté un spectacle où poésie et humour s’entremêlent. Avec un regard bienveillant, il aborde avec justesse les joies, les peurs, les doutes de notre société.

Mon avis : Fiat Lutz ! J’utilise cette locution latino-alsacienne pour confirmer combien le talent d’Alex Lutz est aveuglant. Son étoile ne se contente pas d’illuminer le frontispice de l’Olympia, elle brille également, ô combien, à l’intérieur de la salle.

Après dix ans passés à jouer son premier spectacle, il a enfin décidé de sortir de sa zone de confort pour se lancer dans ce qui représente l’exercice le plus périlleux pour un artiste : le deuxième opus. C’est valable dans tous les domaines, la chanson, la littérature, le cinéma, le théâtre, le one-man show… Quand votre première production a connu un énorme succès, vous êtes sacrément attendu au tournant. Surtout au terme d’une décennie au cours de laquelle son aura n’a cessé de grandir…


On sent qu’il l’a travaillé longuement de nouveau spectacle. Et il s’est donné les moyens de nous étonner, tant dans le fond que dans la forme… Alex Lutz ouvre son spectacle, crinière au vent, avec une parade équestre. Monté sur Nilo, un splendide lusitanien à la robe immaculée, il joue au néophyte maladroit incapable de gérer son animal. D’ailleurs, à peine a-t-il remis les pieds sur terre qu’il s’excuse de sa piètre prestation. Mais nous ne sommes pas dupes. Il est évident qu’Alex est un cavalier émérite, à l’instar de son compagnon d’écurie, Nicolas Canteloup.

Mais le monde du spectacle est exigeant. Même, et surtout lorsqu’on a accompli une « foirade », il faut immédiatement se remettre en selle : le show must go on. Là, différence avec son premier seul en scène, il pratique le stand-up. Et il se lance dans la narration délirante d’un cauchemar totalement absurde. Cette sorte de préface préfigure tout ce à quoi nous allons avoir droit pendant plus d’une heure et demie : une gestuelle et un débit insensés, du mime, des néologismes, des digressions saugrenues, des raccourcis imprévisibles, une incroyable débauche d’énergie, de la poésie, du grivois, des mimiques hilarantes, des accents… Bref, il fait ce qu’il veut avec son corps dont les bras et les jambes semblent totalement indépendants, et avec sa voix, une voix avec laquelle il joue aussi bien du grave que des aigus. Alex Lutz est un artiste complet, original et désarçonnant.


Ceci, c’est pour la forme. Mais Alex Lutz a également énormément soigné le fond de son spectacle. Il a l’art d’aborder des sujets sérieux, voire grave, avec une forme de désinvolture qui rend, à la réflexion, ses propos encore plus percutants. Y compris s’ils sont cavaliers. Bien qu’il affirme, sans doute à raison, se sentir « comme un moucheron pris dans la lumière », il ne renâcle jamais devant l’obstacle. Au contraire, il fonce dessus tête baissée. Parce qu’il place lui-même la barre très haut, on croit qu’il va se dérober au dernier moment, mais ça passe. Il n’y a guère que sur Le Chasseur, la chanson de Michel Delpech qu’il n’est pas très à cheval sur les paroles. Pour le reste, c’est de la haute voltige. Avec son destrier, il joue à Monsieur 100.000 voltes.

Hier soir, Alex Lutz a connu une grosse frayeur et le public a retenu son souffle. Au cours d’un numéro de dressage, Nilo, sans doute impressionné par la présence de Michel Druker dans la salle, s’est offert un dérapage incontrôlé et s’est retrouvé les quatre fers en l’air. Heureusement, il s’est relevé aussi vite qu’il était tombé… Peu de temps auparavant, notre superbe mustang nous avait permis de vérifier qu’il était fort bien monté, et par son maître et par la grâce de Dame Nature. Si cet exhibitionnisme est voulu, chapeau au (re)dresseur !


Mené à bride abattue, le spectacle d’Alex Lutz est dense, danse, formidablement riche. J’ai vu en lui le fils (très) spirituel de Charlie Chaplin et de Jerry Lewis. Il est à ce niveau. En deux coups d’écuyère à pot, il caracole du stand-up au sketch, campant une galerie de personnages tous aussi croustillants (car gratinés) les uns que les autres. Avec son art consommé du mime et de la mimique, il peut aussi bien nous reproduire (c’est le mot) une séance de coït qu’interpréter un chef d’orchestre manchot qui ne peut compter que sur l’expressivité de son visage élastique. Il est capable d’interpréter avec autant de réalisme « T’en pètes dans le slip » que « Tempête sous un crâne » en incarnant, sans prononcer un seul mot, un neurone pris dans l’étau d’un faisceau lumineux qui se resserre inexorablement. Du grand art pour un grand écart… Il peut jouer les machos et les femmes presque soumises, les mamies bigotes, un petit garçon ou une ado, le parent ou l’enfant (quelle merveille que ces conseils inversés d’un père à sa fille qui préfère la fac à The Voice !)… Il est de tous les sexes et de tous les âges. Il donne à rire autant qu’à réfléchir avec une générosité et un charisme rares.

Ruez-vous à l’Olympia, galopez vers les salles où il va se produire en tournée…
Alex Lutz est un crack. Il est l’étalon-or actuel de l’humour hexagonal.

Gilbert « Critikator » Jouin



samedi 10 février 2018

Jeff Panacloc contre-attaque


Théâtre des Variétés
7, boulevard Montmartre
75002 Paris
Tel : 01 42 33 09 92
Métro : Grands Boulevards

Ecrit par Thomas Maurion, Jeff Panacloc, Tom Villa
Mis en scène par Nicolas Nebot
Interprété par Jeff Panacloc

Présentation : Jean-Marc a été arrêté ! Pas étonnant : il n’a pas pu s’empêcher d’aller vanner la Première Dame des Etats-Unis… Menotté, il est retenu au commissariat. Grâce à un moment d’égarement d’un policier trop gourmand, Jean-Marc va tout de même réussir à s’échapper et à rejoindre Jeff sur scène.
C’est lors de cette course-poursuite effrénée entre Jean-Marc et les forces de l’ordre que Jeff va nous présenter Jacky, le technicien, et Nabilouche, la petite amie de Jean-Marc.
Mais comme Jean-Marc restera toujours Jean-Marc, il va très vite bousculer tout ce que Jeff avait prévu.
Jean-Marc a-t-il dit toute la vérité ?
Jeff va-t-il réussir à le garder sur scène avec lui ?
Toutes les réponses, ou presque, dans ce nouveau spectacle : Jeff Panacloc contre-attaque…

Mon avis : Avec ce nouveau spectacle, Jeff Panacloc a encore franchi un palier. Jouer « Jeff Panacloc perd le contrôle » pendant deux ans et demi avec le succès que l’on sait, ça donne une sacrée expérience et beaucoup d’assurance. Fort de cet acquit, Jeff s’est permis de mettre la barre encore plus haut au niveau de la performance vocale et dans l’expressivité de ses marionnettes. Il ne nous faut pas longtemps pour ressentir l’impression qu’elles sont réellement vivantes tant leurs mimiques sont réalistes.
Le succès a apporté aussi plus de moyens techniques. Ça se voit avec le décor et avec l’utilisation d’effets spéciaux.


Après une introduction originale, Jeff se présente tout seul sur scène. Il en profite pour assouvir son pêché mignon : chanter. Ensuite, il se mue en une sorte de bateleur pour nous exposer le problème qu’il rencontre avec la garde à vue de Jean-Marc. C’est habile, car ce procédé accroît le désir de revoir ce sale gosse de singe. Jeff fait habilement monter la pression pendant un gros quart d’heure. Aussi, quand Jean-Marc surgit, c’est une explosion de joie.

Dès qu’il est là, on passe dans une autre dimension. Jean-Marc lui aussi a pris de l’envergure. Ça se traduit par encore plus d’insolence, de sans-gêne et de grossièreté. Déchaîné, complètement survolté le quadrumane dézingue tout ce qui bouge y compris quelques personnes, en priorité des femmes, malencontreusement installées au premier rang. Jean-Marc utilise sans vergogne le name dropping. Peu de personnes trouvent grâce à ses yeux (Hollande, Macron, les vieux…) ou à ses oreilles (Vianney, M. Pokora, Vincent Niclo, Keen V…)


Autre évolution dans ce spectacle : la présence de deux nouvelles marionnettes, Jacky le technicien, et Nabilouche la « fiancée » de Jean-Marc. Le premier est un personnage haut en couleurs, truculent à souhait, fans absolu de Johnny, qui s’exprime lui aussi sans filtre avec des considérations ponctuées d’un savoureux gimmick : « Plein l’ cul la CGT Mélenchon ! ». L’intrusion de ce nouveau personnage permet à Jeff de réaliser une époustouflante conversation à trois. Une véritable prouesse vocale !... Quant à Nabilouche, sa bêtise est aussi fascinante que sa plastique et son maquillage. Elle possède un art unique pour détourner les expressions. D’autres l’ont fait avant elle, mais le procédé est toujours aussi efficace et drôle.


Bref, Jeff Panacloc accomplit à un rythme fou une formidable prestation, un véritable numéro de haute voltige. Sa schizophrénie est ici multipliée par deux. Quelle maîtrise ! Une fois encore, il sait habilement changer de registre en distillant un joli moment d’émotion et de tendresse. C’est une évidence, il en a un besoin chronique. Il n’y a pas que le cul dans la vie, il y a aussi le cœur…

Puisque je parle de « cul », bien que je ne sois pas bégueule, je trouve que Jean-Marc en fait un petit trop dans ce registre. Quand ça devient systématique et passablement graveleux, ça peut déranger certains spectateurs et plus particulièrement les enfants. A priori, Jeff Panacloc, avec la présence de ses marionnettes, est censé nous proposer un spectacle familial. Il faudrait qu’il demande à Jean-Marc de se montrer moins trivial. La gauloiserie, c’est sympa, c’est dans notre ADN, mais la vulgarité excessive n’apporte pas grand-chose.
C’est mon seul et unique reproche.

Sinon, j’ai vraiment passé près de deux heures à apprécier ce spectacle à nul autre pareil interprété par un véritable phénomène. Chapeau Jeff !

(Avec mes plus vifs remerciements à Chloé)
Gilbert « Critikator » Jouin





Fabrice Eboué "Plus rien à perdre"


Théâtre de la Renaissance
20, boulevard Saint-Martin
75010 Paris
Tel : 01 42 08 18 50
Métro : Strasbourg Saint-Denis

Seul en scène écrit et interprété par Fabrice Eboué
Mis en scène par Thomas Gaudin

Présentation : Fabrice Eboué se lâche comme jamais dans ce nouveau spectacle. S’il s’en donne à cœur joie sur les véganes, les complotistes ou son couple mixte, c’est surtout de lui-même qu’il préfère rire…

Mon avis : Affirmer qu’il n’a « Plus rien à perdre » alors qu’il vient à peine de franchir la quarantaine me semble un tantinet prématuré. En même temps, c’est sans doute dicté à la fois par son côté kamikaze et jusqu’au-boutiste et aussi par l’irrépressible et visible… perte de ses cheveux. Plutôt que d’en pleurer, il a choisi d’en rire… un peu jaune.

Peut-être Fabrice Eboué joue-t-il chaque spectacle comme si c’était le dernier. Cet état d’esprit ne peut que se révéler productif dans son écriture et dans son jeu. En vidant son cœur et son encrier jusqu’à la dernière goutte, il ne peut que nous offrir le suc de sa pensée. C’est la reine des abeilles qui nous fait cadeau de son nectar. Puisque j’évoque une bestiole, j’en profite pour souligner combien il excelle dans le mimétisme animalier. Lorsqu’il incarne une huitre ou un moustique, il est criant de vérité ! Mais il sait également caricaturer quelques humains. Son Rom et sa caissière de magasin bio sont d’un réalisme étourdissant.


Puisqu’il arrive sur scène avec la conviction de n’avoir donc « Plus rien à perdre », il y va tout de suite à fond. Il a laissé le filtre dans sa loge (encore qu’il ne soit pas avéré qu’il en n’ait jamais eu un…). Pendant une heure et quart, c’est un jet continu de vannes, d’insolences, d’humour noir (qui est le degré supérieur de l’humour métis), d’iconoclastie, de mauvaise foi (beaucoup), d’autodérision (beaucoup), de formules-qui-tuent… Pour synthétiser son mode d’expression spontané, je ne peux qu’inventer un mot : la férossitude.

« Provocatueur » en série, il n’aime rien tant que de tordre le cou aux clichés. Il accomplit ses forfaits avec un sourire tour à tour bonhomme, ironique ou sadique. Il canarde tous azimuts. C’est facile pour lui, il joue sur du velours : il peut taper sur tout le monde sans qu’on puisse l’accuser d’une quelconque discrimination. Selon que ça l’arrange, il est Camerounais ou Normand. Il peut critiquer les religions sans scrupules : il est catholique, sa femme est musulmane… Il n’a vraiment rien à perdre.


Alors il arrose à 360 degrés. Il cible aussi bien les attentats que la grammaire intuitive, les véganes que les agressions sexuelles, la quarantaine que les thèses négationnistes, le Nutella que les réseaux sociaux… Seul, en fait, son fils trouve un semblant de grâce à ses yeux. Tout n’est donc pas perdu.
Bon signe : lorsqu’on trouve qu’un spectacle est passé trop vite, c’est qu’il est vraiment bon. Quand il se termine on a la frustrante sensation d’un coitus interruptus… Enchaînant les sujets, les thèmes et les réflexions sans aucun temps mort avec son sens de l’observation si aiguisé et si personnel, Fabrice Eboué n’épargne rien ni personne, même pas lui-même. Ce stand-up très abouti est une vraie performance…

Gilbert « Critikator » Jouin


jeudi 8 février 2018

Bodyguard, the Musical


Palais des Sports
34, boulevard Victor
75015 Paris
Tel : 01 48 28 40 10
Métro : Porte de Versailles

Scénario original de Lawrence Kasdan
Adaptation du livret de Nicolas Nebot et Ludovic-Alexandre Vidal
Mise en scène de David Eguren
Direction musicale de David Aubaile
Décors et costumes de Tim Hatley
Chorégraphies de Karen Bruce
Coachs : Angie Berthias-Cazaux, Damien Silvert, Pascal Seguin

Avec Valérie Daure (Rachel Marron), Benoît Maréchal (Frank Farmer), Cylia (Nikki Marron), François Pouron (Sy Spector), Alain Azérot (Bill Devaney), Enzo Ambrosini (Le « Harceleur »), Rémi Creissels (Tony Scibelli), Matyas Simon (Ray Court)…

L’histoire : Ancien agent de l’US Secret Service reconverti en garde du corps d’élite, Frank Farmer est engagé pour protéger contre son gré la superstar Rachel Marron d’un harceleur anonyme.
La diva n’est prête à aucun compromis, pas plus que le très professionnel « bodyguard » qui accepte la mission à contrecoeur.
Chacun pense qu’il va mener le jeu, jusqu’à ce que la belle et son protecteur se laissent surprendre par la naissance d’une histoire d’amour passionnée…

Mon avis : Comme je n’avais pas vu le film, je ne connaissais pas vraiment l’histoire de Bodyguard. Du coup, j’ai été plutôt bien happé par le suspense. La tension est bien rendue et le personnage du « Harceleur », en dépit de sa plastique irréprochable, est inquiétant à souhait. Ça, c’est pour le synopsis !


Sinon, que dire de ce spectacle…
Il ne faut pas manquer l’ouverture. Le tout premier tableau nous en met véritablement plein la vue : la chanson, la chorégraphie hyper tonique, les effets de lumière et de pyrotechnie. C’est un show chaud… Ensuite, le parti pris de la mise en scène est de faire se succéder de nombreuses scènes intimistes pour servir les dialogues. Quelques pièces de décor suffisent à nous faire comprendre dans quel endroit on se trouve. Elles sont entrecoupées de tableaux plus ambitieux (j’ai particulièrement apprécié la scène du karaoké, la soirée dans la maison de campagne de Frank Farmer et le formidable final)…


Bodyguard, on le sait, c’est avant tout une kyrielle de chansons dont certaines sont devenues d’incontournables standards. De ce côté, pas de souci, Valérie Daure assure vraiment. Mais pour moi, la divine confirmation, c’est la prestation de Cylia. Quand je pense que je l’avais interviewée en 2001, elle avait 14 ans. Déjà, elle reprenait du Whitney Houston ! Je l’avais recroisée dix ans plus tard, en 2011, dans le rôle d’Eve de la comédie musicale de Pascal Obispo, Adam et Eve. Mais là, elle a vraiment franchi un palier. La trentaine épanouie, elle est devenue une magnifique jeune femme capable d’assurer autant sur le plan de la comédie que du chant. Vocalement, elle est au sommet de son art. Ses duos avec Valérie Daure sont de grands moments, surtout lorsqu’elles se permettent une « battle ». Rien que pour ces grands moments de grâce et de talent que ces deux « sœurs de chant » nous font passer, on ne vient pas pour rien au Palais des Sports.


J’ai aussi beaucoup aimé le jeu du gamin qui joue Fletcher, le fils de Rachel Marron. Il promet le garçon ! Il sait déjà tout faire : jouer la comédie, chanter, danser, avec un naturel et un métier confondants.


Le seul petit reproche que j'ai à adresser n’est que technique : sur deux tableaux, on se prend des spots vraiment violents en pleine figure. Si bien que, passablement éblouis, on ne parvient plus à distinguer ce qui se passe sur scène. C’est assez désagréable. J’ai vu nombre de spectateurs se mettre la main devant les yeux tant c’est agressif.
Sinon, les lumières tout au long du spectacle sont tout juste superbes. Elles habillent remarquablement la scène.
Enfin, mention particulière aux musiciens qui jouent tous ces tubes en live.

Gilbert « Critikator » Jouin


mercredi 31 janvier 2018

Zigzag

Petit Montparnasse
31, rue de la Gaîté
75014 Paris
Tel : 01 43 22 77 74
Métro : Gaîté / Edgar Quinet

Ecrite et mise en scène par Xavier Lemaire
Décor de Caroline Mexme
Lumières de Stéphane Baquet
Costumes de Marie-Thérèse Roy

Avec Isabelle Andréani, Franck Jouglas, Xavier Lemaire ou Alain Sachs

Présentation : Et si la première scène du Médecin malgré lui de Molière vous était présentée dans trois versions différentes ?
Zigzag ou le pourquoi du comment de l’art de la mise en scène dans un spectacle ludique et surprenant…

Mon avis : Si vous êtes amateur d’ovnis, cette pièce est pour vous.
D’abord, il ne faut pas arriver en retard au Petit Montparnasse car le spectacle commence avant le spectacle. Ce préambule nous conditionne sur ce qui nous attend : ça sent le burlesque !

Zigzag est une sorte de master class. Un metteur en scène quelque peu grandiloquent (Xavier Lemaire) nous invite à une conférence au cours de laquelle il va nous démontrer à travers différentes interprétations le rôle et l’influence que ses pairs peuvent avoir sur la lecture d’une pièce et, partant, sur le jeu des acteurs. Pour cela, il va s’appuyer sur trois versions différentes – personnellement, j’en ai vu quatre – de la première scène ô combien trépidante du Médecin malgré lui de Molière.

Photo J.B. Vincens

Voilà, le postulat est posé… Après avoir attiré notre attention sur le pouvoir prépondérant de l’imaginaire, il va faire appel aux deux seules personnes dont il dispose, le régisseur de plateau en chef et son assistante débutante. Ça part d’un bon sentiment. Lui, il est tout entier tourné vers sa démonstration, il prend sa mission didactique très au sérieux ; le problème, c’est qu’il va avoir affaire à deux véritables branquignols… Son bel académisme va singulièrement se déliter pour partir carrément en sucette.

Ce qui est bien, c’est que le déroulement de la pièce va crescendo. Ça démarre comme un diésel et ça se termine comme une Formule 1. Mais essayez de faire des zigzags avec une Ferrari… Vous êtes bon pour une sortie de route. En clair, on part d’une version classique du Médecin malgré lui pour finir sur une transcription post-moderne totalement déjantée.

Photo J.B. Vincens

Ce spectacle insensé ne pourrait exister sans la présence étourdissante des deux branquignols en question : Franck Jouglas et Isabelle Andréani. Quelle prestation ils nous offrent ! Quel éventail de jeu ! Quelle présence ! Ils sont l’un et l’autre véritablement époustouflants. Il n’y a pas d’autre mot. Ils osent tout. S’ils peuvent se le permettre, c’est parce qu’ils savent tout faire. Leur inventivité est vraiment jubilatoire. On se demande en permanence jusqu’où ils vont aller. Et puis on abandonne car ils vont encore plus loin que ce que l’on avait osé imaginer. C’est de la folie pure. Mais une folie totalement maîtrisée car servie par un jeu parfaitement abouti.

Photo J.B. Vincens

Le pauvre metteur en scène a le talent de savoir s’effacer devant eux. Il fait celui qui a tout imaginé et qui, quand tout lui échappe, feint d’en être l’organisateur. Procédé connu qui s’appelle de la récupération. Le jeu de ce personnage qui se veut être deux ex machina et qui, de toute façon, restera droit dans ses convictions se doit d’être tout en nuances et en déséquilibre permanent. Xavier Lemaire s’en tire à merveille. Tout en gardant sa superbe, il sait que, quoi qu’il fasse, il va se faire voler la vedette par ces deux hurluberlus géniaux, ces deux clowns modernes. Il faut une certaine dose d’humilité.

Photo J.B. Vincens

Zigzag est une pièce qui fait l’apologie du théâtre, qui rend un vibrant hommage aux acteurs et qui tente de définir la fonction de metteur en scène.
En tout cas, hier soir, avec Franck Jouglas et Isabelle Andréani, j’ai vu sur scène deux véritables phénomènes (définition de phénomène : Personne qui se fait remarquer par son caractère extraordinaire, singulier, exceptionnel ; qui surprend par son originalité, son caractère excentrique).

Gilbert « Critikator » Jouin



mardi 30 janvier 2018

Les sphères ennemies

Théâtre Montmarte-Galabru
4, rue de l’Armée d’Orient
75018 Paris
Réservations : email : tmg75018@gmail.com
Métro : Abbesses / Blanche / Lamarck-Caulaincourt

Prochaine représentation : 11 février 2018

Une pièce de J.B. Thomas-Sertillanges et Olivier Teillac
Sur un texte de J.B. Thomas-Sertillanges
Mise en scène par Alexis Berecz
Avec J.B. Thomas-Sertillanges (Jo Latrick / hémisphère gauche), Olivier Teillac (Nathan Lafleur / hémisphère droit)

Présentation : Jo Latrick, hémisphère gauche, primaire, impulsif et cynique, aime chasser la gazelle.
Nathan Lafleur, hémisphère droit, idéaliste, protecteur et romantique, aime cueillir les coquelicots.
A première vue, ils n’ont rien en commun… si ce n’est qu’ils vivent depuis 33 ans dans le même cerveau, celui de Jonathan. Et quand Jonathan rencontre Mary-Jane, la seule, l’unique… le duo chasseur-cueilleur va devoir trouver un terrain d’entente pour la conquérir, pour le meilleur et pour le pire.
Les Sphères ennemies raconte en neuf chapitres les instants-clés d’une histoire d’amour intemporelle et ordinaire… mais à travers le prisme du dialogue intérieur entre deux facettes d’une même personne, chacune incarnée par un personnage : l’un basique et rock’n’roll, l’autre sains de corps et d’esprit.
Une pensée subjective dans la pensée d’un homme qui tombe amoureux… à la croisée de Vice-Versa (Pixar) et Fight-Club (David Fincher).

Mon avis : Ce spectacle aurait pu s’appeler « Tempête sous un crâne » si Victor Hugo n’en avait pas déjà déposé le titre. Mais, en même temps, « Les sphères ennemies », c’est parfait. En effet, phonétiquement, on pourrait entendre « les frères ennemis » ou, en pseudo verlan, « Les hémisphères »… De toute façon, chacune de ces propositions est apte à définir le spectacle qu’il nous est donné de voir.

Je n’irai pas par quatre chemins : cette pièce est un véritable coup de cœur ! Et aussi un coup de tête car elle est particulièrement intelligente. C’est normal, pourrez-vous objecter, puisque le principal personnage en est un cerveau ; un cerveau masculin pour être plus précis et ça a son importance.
L’idée est magistrale : nous faire pénétrer dans le cortex d’un certain Jonathan et assister à l’affrontement des deux hémisphères de son cerveau, le gauche et le droit. A gauche, il y a Jo (première syllabe de Jonathan), et à droite Nathan (la deuxième syllabe), ce qui est fort malin. Ces deux là cohabitent, mais pas en très bonne intelligence. En effet, n’ayant pas du tout la même psychologie de vie, ils sont en conflit quasi permanent.


Le crâne dans lequel ils résident est très esthétiquement représenté. Le décor est aussi superbe qu’ingénieux (je vous en laisse les nombreuses surprises). Dans la partie spécifiquement réservée à Jo, trônent des litres d’alcool alors que dans celle de Nathan, ce sont les livres qui sont mis en avant. Entre « litres » et « livres », il n’y a qu’une lettre de différence, mais elle est édifiante. Cette illustration est tout à fait symbolique de leur mentalité respective. Jo est un hédoniste, un jouisseur, un impulsif ; il ne rechigne pas à se montrer cynique lorsqu’il le faut… Quant à Nathan, c’est un raisonneur, un placide, un pragmatique ; il est plutôt diplomate. En résumé, Nathan est avide de culture : Jo aussi, mais sans le « ture ».

Ils se supportent tant bien que mal, se chamaillent gentiment. Ils se connaissent tellement bien ! Jusqu’au jour où leur quotidien va être bouleversé par l’irruption de l’amour. Aussi belle qu’intelligente, Mary-Jane a tout pour plaire à l’un comme à l’autre (« Ce n’est pas une fille, c’est un parc d’attraction ! »). Le problème, c’est qu’ils tentent chacun d’imposer leur propre stratégie. Ils se métamorphosent soudain en deux crâneurs que leurs cellules grisent…


Dialogues ping-pong, leurs joutes verbales sont savoureuses. Leur antagonisme est autant psychologique que physique. Jo, survolté, tourbillonne telle la mouche du coche autour d’un Nathan que la découverte soudaine de l’amour décontenance un tantinet. Il est limite de perdre son flegme et sa faculté d’analyse… Il faut absolument que ces deux-là, tournés vers un même objectif - séduire la belle – trouvent un terrain d’entente. Ils y parviendront tant bien que mal en se réfugiant hypocritement derrière cette sublime définition du compromis : « On ferme notre gueule, on fait ce qu’elle dit… »

On se régale devant ce comportement schizophrénique. Tout ce qui peut traverser et envahir le cortex d’un Jonathan submergé par la passion amoureuse y est exprimé. Cette remarquable étude de l’intellect masculin dans ses pulsions et ses fantasmes est si précisément décrite – et sans complaisance - qu’elle peut permettre à toutes les femmes de mieux nous comprendre. Cette pièce possède donc une valeur pédagogique indiscutable pour une meilleure relation homme-femme.


Excellents dialogues, mise en scène vive et inventive, bande-son originale, cette pièce est truffée de trouvailles. Il y a de la bagarre, des chorégraphies, les interventions délectables de certains autres organes… C’est un spectacle total qui vaut autant pour ses mots que pour sa gestuelle. Quant aux deux comédiens, physiquement dissemblables, ils apportent à ce spectacle plein de fantaisie de la fraîcheur et une formidable générosité.

Finalement, lorsqu’il a confectionné notre cerveau, le Créateur aurait dû inventer un hémisphère à cheval, une sorte de passerelle qui aurait pu permettre d’instiller plus de tact dans les relations inévitablement conflictuelles entre la gauche et la droite. Et puis, un hémisphère à cheval, ça porte bonheur…

Gilbert « Critikator » Jouin

vendredi 12 janvier 2018

Enooormes !

Théâtre Trévise
14, rue de Trévise
75009 Paris
Tel : 01 45 25 35 45
Métro : Cadet / Bonne Nouvelle / Grands Boulevards

Spectacle musical écrit par Alyssa Landry et Emmanuel Lenormand
Musique de Thierry Boulanger
Mis en scène par Emmanuel Lenormand
Costumes de Benjamin Lefèvre
Décors de Christophe Auzolles

Avec Anaïs Delva (Mia), Cécilia Cara (Capucine), Marion Posta (Barbara) ou, en alternance, Claire Pérot (Mia), Dalia Constantin (Capucine), Magali Bonfils (Barbara)

Présentation : C’est l’histoire de trois femmes. En cloque. Trop glauque. Avec un polichinelle dans l’ tiroir. Trop « vieille histoire ». Avec une brioche au four. Trop chaud. Elles ne sont pas pour. Enceintes et, bientôt… énooormes !
Aidées de seize chansons, elles vont nous confier leurs angoisses, leur impatience, leurs joies. Choisir un prénom pour le bébé, apprendre à changer une couche, supplier pour des fraises, vanter la péridurale… Tout cela avec humour, charme et séduction.
A partir du moment où elles apprennent leur grossesse jusqu’à l’accouchement, bien des choses vont se passer. Un compte à rebours est lancé. Plus que six mois ; quatre mois ; trois jours ; deux heures avant l’arrivée de Monsieur Bébé. Seront-elles prêtes ? Bébé sera-t-il là à l’heure ?
Vivons ces neuf mois en leur compagnie afin de tout savoir…

Mon avis : Alphonse Allais avait affirmé sous forme de calembour que « La mère rit de son arrondissement ». C’est certainement le cas pour certaines femmes, et c’est tant mieux, mais il ne faut surtout pas en faire une généralité. On ne réagit pas toujours de la même façon lorsque l’on apprend que l’on a réussi avec succès un test de grossesse… C’est le cas de Barbara (Marion Posta), Capucine (Cécilia Cara) et Mia (Anaïs Delva), trois très bonnes copines, qui apprennent simultanément qu’elles ont « un polichinelle dans le tiroir ».

Enooormes !, avec trois « o » (« Occupé, comme leur ventre ; « Organique », pour tout ce qui s’y passe à l’intérieur ; « Osée », car on y appelle un chat un chat) est une pièce intéressante parce que, sous le couvert de la légèreté, elle frise parfois le documentaire. Les auteurs sont parvenus à nous amuser et à nous émouvoir en enfantant une comédie – à forte connotation musicale - sur un thème aussi vieux que le monde : la grossesse. Je crois que c’est la toute première pièce résolument obstétricale à laquelle j’assiste. En effet, on suit nos trois héroïnes depuis le jour où elles sont informées qu’une petite graine a germé en leur sein jusqu’à leur accouchement. Pendant neuf mois, donc, nous sommes les témoins de leurs états d’âme, nous assistons à leur évolution physique, nous vivons avec elles les conséquences à la fois physiologiques et psychologiques que leur état entraîne ; elles évoquent également des problèmes plus pratiques comme le choix du prénom, la pose des couches, les préparatifs de l’accouchement et l’option ou non de la péridurale… Tout y est !
Mais tout cela elles le racontent en fonction de leur mentalité, de leur vécu et, bien sûr, de l’implication du géniteur.


La pièce est drôle parce que les caractères des jeunes femmes sont totalement différents. Barbara, c’est la working girl doublée, en raison de son métier, d’une fashion victime. Dotée d’un sacré tempérament, elle est cash, exubérante, sceptique et pragmatique… Mia est plus discrète, plus en retenue. C’est une femme libre et indépendante qui cache sa fragilité en jouant les fatalistes et en se montrant un peu trop sûre d’elle… Et puis il y a Capucine. C’est quelque chose. Elle est romantique, catholique pratiquante (sa patronne doit être Sainte Nitouche) bref, c’est une ravie de la crèche. Conventionnelle et naïve, elle positive systématiquement.
Liées par une complicité et une amitié sans faille, elles peuvent tout se dire, tout se confier, y compris leurs désagréments les plus intimes (n’est-ce pas Mia ?). Et elles s’échangent en toute franchise leurs appréhensions, leurs peurs, leurs doutes, mais aussi leurs espoirs et leurs exaltations. Si le fond se veut sérieux parce que réaliste, les dialogues sont toujours drôles, excellement servis par trois comédiennes pleines d’énergie, de talent et de justesse et à la personnalité bien tranchée.


La construction de la pièce est simple car elle se compose d’une succession de saynètes ou de tableaux présentés dans l’ordre chronologique. En revanche, sa mise en scène est extrêmement bien travaillée. Utilisation de projections, d’accessoires, rôle important des voix off, scènes et chansons plus ou moins longues. Car, dans Enooormes ! il y a des chansons !
En effet de ces trois enceintes, naturellement, il sort du son… Un son tour à tour mélodieux, bluesy, rock’n’roll, jazzy, mélancolique. Lorsqu’elles chantent ensemble, leurs voix s’harmonisent parfaitement. C’est du miel pour nos trompes d’Eustache. Par moment, j’avais l’agréable sensation de retrouver l’ambiance vocale des meilleures comédies musicales américaines des années 50.
Chacune a son moment de bravoure. Capucine avec sa démonstration burlesque de l’utilisation des couches ; Barbara lorsqu’elle danse et joue avec un manteau vide d’occupant ; l’interprétation particulièrement émouvante de Mia dans une chanson intitulée « Seule ». Elles sont vraiment épatantes toutes les trois, chacune maîtrisant à merveille son registre. Mention particulière toutefois à Cécila Cara, dont le personnage est quand même un peu plus étoffé et fouillé que les autres. Elle nous révèle une fantaisie et un sens de l’humour qui, pour ceux qui ne la connaissent pas, est inattendu. Sa palette de jeu s’est encore élargie. Il y a en elle un petit côté Audrey Hepburn pas encore assez exploité. Alfred Hitchcock l’aurait adorée.

Comme son nom l’indique, Enooormes ! est une pièce gonflée, parfois crue, toujours distrayante, interprétée finement et malicieusement par trois pas très sages femmes aussi douées en comédie qu’en chant. Osons le néologisme : Barbara, Capucine te Mia sont rois exquises « partu-riantes »…

Gilbert « Critikator » Jouin