jeudi 23 février 2017

C'est Noël tant pis

Comédie des Champs Elysées
15, avenue Montaigne
75008 Paris
Tel : 01 53 23 99 19
Métro : Alma-Marceau / Franklin-Roosevelt

Texte, mise en scène et chansons de Pierre Notte
Costumes de Colombe Lauriot-Prévost
Lumières d’Aron Olah
Scénographie de Natacha Le Guen de Kerneizon

Avec Bernard Alane (le père), Romain Apelbaum (Nathan), Brice Hillairet (Tonio), Sylvie Laguna ou Marie-Christine Orry (la mère), Chloé Olivères ou Juliette Coulon (Geneviève)

L’histoire : Farce féroce autour de Noël : la famille explose en vol, le tout fait des étincelles. Pierre Notte s’empare de notre rite judéo-chrétien préféré. Et c’est un carnage.
Les guirlandes débloquent, les plombs sautent, la grand-mère disparaît. On attend Noël, on espère la paix sur la terre et l’accalmie en famille. Rien de vient. Le père installe les boules du sapin et refuse la faveur sexuelle que la mère lui offre. Ça commence mal ; ça ne finira pas mieux…

Mon avis : Ouille, ouille, ouille… Quelle pièce ! Quels dialogues ! Quelles prestations d’acteurs !
C’est Noël tant pis… Dans ce titre, tous les mots sont importants. « Noël », d’abord. C’est la fête familiale par excellence, le jour où les hommes de bonne volonté sont censés faire la paix (du moins selon saint Luc). Or, là, nous serions plutôt dans l’évangile d’André Gide : familles, je vous hais ! C’est dans cet esprit qu’intervient le fameux « tant pis ». En effet, là où les ressentiments devraient faire une pause au profit des beaux sentiments tels que l’amour filial et l’amour dans le couple, c’est tout le contraire qui se produit. On apporte les cadeaux et les victuailles, mais ils sont empoisonnés. On devrait se dire des mots doux, mais on choisit les invectives. Ce devrait être une belle fête de famille, mais ça prend le chemin d’une défaite de famille… Alors, tant pis. Ce sera mieux la prochaine fois.


Le ton est donné dès le début. Le père qui tente maladroitement de décorer le sapin se fait encore plus enguirlander que le conifère. Devant son refus de succomber à une petite gratification sexuelle, la mère, un tantinet humiliée, ouvre grand les vannes de la récrimination et des reproches. Le ton est acerbe, les mots sont trempés dans du vitriol… Ce sont donc un père indécis, bougon et lunaire et une mère acariâtre et querelleuse que découvrent à leur arrivée les deux garçons du couple, Nathan et Tonio ainsi que l’épouse de ce dernier, Geneviève, surnommée aimablement « la pièce rapportée ». La simple scène de ménage du début se métamorphose en empoignade collective. Rien ni personne n’est épargné. L’expression « laver son linge sale en famille » prend ici tous son sens et tout son sel. Ou plutôt son poivre tant les propos sont violents.

En plus, la mère de la mère est au plus mal. On est plus proche d’un trépas annoncé que de la fête de la Nativité. D’autant que qui dit décès pense héritage. L’appât du gain exacerbe encore plus les dissensions. Les règlements de compte se multiplient. Ça tourne au jeu de massacre. Il n’y a plus une once de tendresse. C’est le désamour en héritage. Les mots sont féroces, perfides, cyniques. Lorsqu’on a un reproche (souvent très futile) à faire à quelqu’un, on le lui assène une première fois, puis on y revient, on touille, on avive la plaie. C’est insupportable pour la personne visée. On en arrive tout logiquement à un paroxysme d’agressivité. Cris, insultes, courses-poursuites, jets de projectiles… Tout est bon pour se comporter méchamment.


Et pourtant… Peut-être faut-il réussir à vider d’abord sa bile, son fiel, son aigreur pour nettoyer son cœur. Et, une fois qu’on y a fait place nette, on redécouvre ce diamant pur qu’est l’affection. Et puis surtout, peut-être faut-il en venir à la pire extrémité, au point de non-retour du désespoir pour réaliser combien on tient à ses proches. Au sens propre comme au figuré on peut dire que ça dépend d’un électrochoc.

C’est Noël tant pis est une pièce où un humour noir et grinçant mais jubilatoire règne en maître. Son thème va bien au-delà du conflit des générations. Il traite des rapports humains en général, mais dans cette cellule la plus réduite et la plus synthétisée qu’est la famille… Les dialogues les plus vachards et les situations les plus cataclysmiques sont servis par un quintette de comédiens absolument remarquables. Second degré, hypersensibilité, exaltation, ils savent tout faire passer. Sur le plan de la composition, c’est du très haut niveau. On hurle de rire et, à la seconde suivante, on est étreint par l’émotion. Bien sûr, il faut être ouvert et disponible pour goûter à sa juste valeur cette fable truculente et passionnée. Car le plat principal de ce Noël-là, c’est une dinde fourrée à l’explosif…

Gilbert « Critikator » Jouin

vendredi 17 février 2017

Silence, on tourne !

Théâtre Fontaine
10, rue Pierre Fontaine
75009 Paris
Tel : 01 48 74 74 40
Métro : Blanche / Saint-Georges / Pigalle

Une comédie de Patrick Haudecoeur et Gérald Sybleiras
Mise en scène par Patrick Haudecoeur
Décors de Jean-Michel Adam
Costumes de Juliette Chanaud
Lumières de Marie-Hélène Pinon
Bande-son et bruitages de François Peyrony

Avec Isabelle Spade, Philippe Uchan, Patrick Haudecoeur, Nassima Benichou, Jean-Pierre Malignon, Stéphane Roux, Véronique Barrault, Adina Cartianu, Gino Lazzerini
Musiciens : Patricia Grégoire, Jean-Louis Diamant, Jean-Yves Dubanton

L’histoire : Une équipe de cinéma a investi un théâtre pour le tournage d’un film. Aujourd’hui, on tourne la séquence du mari trompé qui interrompt une représentation pour tuer l’amant de sa femme. Au cours du tournage, on va découvrir que le producteur est véreux, que le réalisateur, amoureux de la jeune actrice et dévoré par la jalousie, s’est promis de démasquer son rival pour lui faire la peau. L’éternel second rôle, quant à lui, est prêt à toutes les crapuleries pour faire décoller sa carrière et l’assistant-réalisateur doit ménager les uns et les autres d’autant qu’il rêve de réaliser son premier film avec la jeune actrice dans le rôle principal…

Mon avis : Succès garanti ! Une fois encore la mécanique théâtrale parfaitement huilée de ce bidouilleur fou qu’est Patrick Haudecoeur fonctionne à merveille.
Quand on connaît ses précédentes créations, et plus particulièrement Thé à la menthe ou t’es citron ?, on sait à peu près parfaitement à quoi s’attendre. Et malgré tout, tout en restant dans le même registre, il réussit encore à nous surprendre et à nous faire hurler de rire. Les ressorts sont simples : sous le prétexte de nous faire assister à l’enregistrement d’une scène de tournage, il réunit une bande de comédiens tous plus déjantés les un(e)s que les autres et il les lâche dans un scénario où rien de ce qui devrait logiquement arriver ne se passe.


Chacun de ses personnages est spécial. Chacun a quasiment une double personnalité car il doit essayer de composer à la fois avec la tâche professionnelle qu’il doit accomplir et les aléas de sa vie personnelle. Tous deux étant en permanence totalement imbriqués. En ce sens, alors qu’ils nous paraissent complètement loufoques, ces personnages possèdent un profil psychologique très finement dessiné. Ils sont tout le temps dans le double « Je » et dans le double jeu.
Cette réunion de bras cassés, tour à tour exaltés, déprimés, agressifs, sournois, menteurs, mytho, jaloux, arrivistes, et j’en passe, est on ne peut plus réjouissante. Tous les comédiens sont excellents car ils ont laissé dans leur loge tout amour-propre. Ils se foutent royalement de leur quant-à-soi. Ils jouent de leur médiocrité avec un tel naturel qu’ils ne sont jamais ridicules. Ils sont tellement vrais qu’ils en deviennent touchants et que l’on ressent pour eux plus d’attachement que de moquerie.


Le casting de ce tournage lamentable est parfait. Autour ce génial hurluberlu qu’est Patrick Haudecoeur, il se dégage un réel esprit de troupe. Ça a l’air de partir dans tous les sens, or c’est formidablement maîtrisé. Les gags sont millimétrés. Ils nous surprennent sans cesse. La salle hoquète littéralement de rire. Comique de répétition, cascades, effets spéciaux, objets incontrôlables, bagarres, numéro de claquettes, poème improbable, répliques incisives… Pris au cœur d’un véritable cartoon interprété en live, nous sommes en décalage et en jubilation permanents.


Difficile de mettre un comédien en exergue tant chaque personnage est essentiel à la dramaturgie. Ils sont vraiment tous épatants. Petites mentions spéciales néanmoins à Patrick Haudecoeur, à la fois maître de cérémonie et premier assistant empêtré avec ses ambitions d’auteur et ses sentiments ; à Stéphane Roux, impayable en rayonnant invisible ; à Véronique Barrault, tornade autoritaire et seul élément solide de l’équipe de tournage ; à Philippe Uchan absolument irrésistible dans le rôle du producteur odieux, veule et totalement égocentré…

Lorsqu’on voit l’ambiance qui règne dans la salle, lorsqu’on assiste à la folle interaction existant entre la scène et le public, on ne peut que prédire à Silence, on tourne ! le même succès qu’à Thé à la menthe ou t’es citron ?...

Gilbert « Critikator » Jouin

samedi 11 février 2017

Saturday Night Fever (La Fièvre du samedi soir)

Palais des Sports
34, boulevard Victor
75015 Paris
Tel : 01 48 28 40 10
Métro : Porte de Versailles

Metteur en scène et directeur artistique : Stéphane Jarny
Scénographe : Stéphane Roy
Chorégraphe : Malik Le Nost

Avec Nicolas Archambault (Tony), Fauve Hautot (Stéphanie), Gwendal Marimoutou (Le DJ), Fanny Fourquez (Annette), Vinicius Timmerman (Bobby), Stephan Rizon (trio), Nevedya (trio), Flo Malley (trio), Lionnel Astier (le père)…

Au Palais des Sports à partir du 9 février 2017
En tournée à partir du 13 mai 2917

L’histoire : Tony Manero, écrasé par l’ombre d’un frère aîné promis à la prêtrise, habite dans le quartier de Brooklyn et travaille dans un magasin de peinture. Mais le samedi soir, tout change. Accompagné de ses amis, il brille sur la piste de danse de l’Odyssée 2001, une boîte disco. Adulé par les femmes et envié par les hommes, il découvre que ce n’est pas si simple d’être un jeune Newyorkais dans les années 70 car son succès lui apporte aussi des ennuis auprès de sa famille, des bandes rivales, des femmes… Un soir, il tombe sous le charme de Stéphanie, à qui il propose de faire équipe pour le concours de danse organisé par leur boîte de nuit favorite. Est-ce le début d’une histoire d’amour ?

Mon avis : Etant un piètre danseur, je suis toujours épaté par ces artistes qui défient les lois de la gravité et exécutent avec une aisance époustouflante des figures qui me semblent irréalisables. Disons-le tout net, Saturday Night Fever est une formidable ode à la danse. J’ai aimé ce spectacle. Je craignais qu’il soir répétitif, or on ne s’y ennuie pas une seule seconde. On est transporté par le dynamisme, la générosité, l’investissement, la joie de vivre et la créativité de toute la troupe. Les arguments positifs sont nombreux.



-    Les décors sont très réussis (celui de la quincaillerie par exemple). Et, en plus, ils sont magnifiés par des projections vidéo de toute beauté. La scène tournante et les modules pivotants ou glissants sont utilisés à très bon escient.
-         Le rythme imposé par la mise en scène. Les tableaux s’enchaînent les uns avec les autres sans aucun temps mort. Si on possédait une zapette, on ne songerait même pas à l’utiliser.
-     L'idée de projeter sur écran les interventions des parents de Tony est très ingénieuse. Elle apporte non seulement une rupture efficace mais elle permet de profiter, grâce aux gros plans, de la grande qualité de jeu des deux comédiens ; Lionnel Astier se montrant particulièrement truculent.
-          La troupe des danseurs et danseuses. Le casting est irréprochable. Ils s’en donnent à corps et à cœur joie. Leur plaisir et leur énergie sont communicatifs. Les chorégraphies n’étant pas stéréotypées, on ne sait parfois plus où donner de la tête pour suivre leurs évolutions.
-       Le fait de mêler une touche de hip-hop à l’ambiance obligatoirement disco ajoute à la diversité des performances.
-    La plastique de Nicolas Archambault. Ses deux apparitions en mini-slip noir provoquent ronronnements ravis, pâmoisons et râles de désir parmi la gent féminine, voire en partie masculine.
-      La prestation de Gwendal Marimoutou. Voici un garçon qui sait tout faire : il joue la comédie, il chante, il danse. A la fois narrateur et acteur, il est l’âme de ce spectacle.
-          Le personnage d’Annette (Fanny Fourquez). Elle est à fois si drôle et si touchante que l’on ne peut que tomber en empathie avec elle.


-      J’avais lu des critiques péjoratives quant au jeu de Nicolas Archambault. Je l’ai donc bien scruté et je l’ai trouvé plutôt convaincant.
-         Il y a deux tableaux qui m’ont encore plus transporté que les autres : la première scène avec la voiture américaine blanche et, plus encore, celle de la bagarre très originale et habilement stylisée.
-          Les dialogues ne sont pas mauvais du tout. Ils vont à l’essentiel et, surtout, ils sont servis par un humour quasi permanent.
-          Le beau message de tolérance, d’amitié et de partage qui y est intelligemment diffusé.
-      Enfin, il y LE trio vocal. Nevedya, Malley et Rizon réussissent à nous faire oublier les Bee Gees ! Ils jouent leur propre partition avec énormément de talent, d’inventivité et de complémentarité. Lorsqu’ils chantent en harmonie c’est tout bonnement superbe. Une sacrée performance…

Maintenant, j’avoue avoir quelques restrictions. Certes très peu, mais il y a une ou deux petites choses qui m’ont gêné ou interpellé :
-         Etonnamment, j’ai trouvé les tenues des danseuses un peu moches, pas du tout glamour. Alors que ces demoiselles sont particulièrement jolies et sexy, elles sont affublées d’accoutrements de tissu qui ne les mettent pas vraiment en valeur.
-         Quant à Fauve Hautot, on ne peut contester son immense talent de danseuse. Sa technique est proche de la perfection. Mais, à mon goût, pour le rôle de Stéphanie, j’ai trouvé que, très athlétique, elle manquait un tantinet de féminité et de sensualité.
Ce sera tout au rayon des (petits) reproches. Mais je me dois d’être honnête et d’exprimer objectivement mon ressenti.


 En résumé, Saturday Night Fever est un spectacle qui donne vraiment la pêche. Impossible de ne pas bouger des pieds au rythme de ces tubes imparables. Certains ne résistent pas à l’envie de se lever et de se mettre à se trémousser à l’unisson des danseurs. C’est la fête aussi dans la salle. On y vit un vrai grand moment de partage et de convivialité.
Au Palais des Sports, la fièvre ne grimpera d’ailleurs pas que le samedi soir, elle brûlera à chaque représentation.


Gilbert « Critikator » Jouin

jeudi 2 février 2017

Piège mortel

Théâtre La Bruyère
5, rue La Bruyère
75009 Paris
Tel : 01 48 74 76 99
Métro : Saint-Georges / Pigalle

Une pièce de Ira Levin
Adaptée par Gérald Sibleyras
Mise en scène par Eric Métayer
Lumières de Gaëlle de Malglaive
Décor d’Olivier Hébert
Son de Vincent Lustaud
Costumes de Cécile Adam

Avec Nicolas Briançon (Sidney), Cyril Garnier (Clifford), Virginie Lemoine (Myra), Marie Vincent (Helga), Damien Gadja (Pierre)

L’histoire : Sidney Brown est un auteur dramatique qui a connu son heure de gloire, mais son étoile est aujourd’hui ternie. Il est en panne d’inspiration. Il a reçu la pièce d’un de ses admirateurs, Piège mortel. Le jeune auteur voudrait avoir l’avis du « maître » qui est le premier à lire la pièce. Sidney, rongé par l’aigreur et le cynisme, tient par-dessus tout à relancer sa carrière. Il envisage même de tuer le jeune homme pour lui voler son œuvre. Le jeune auteur est convoqué pour travailler sur la pièce. Myra, la femme de Sidney, a peur. Son mari serait-il vraiment capable de commettre un meurtre ? La réponse est oui… Mais qui choisira-t-il comme victimes ?

Mon avis : Grand amateur de polars, j’ai pris énormément de plaisir avec l’intrigue démoniaque de ce Piège mortel. Cette pièce est digne du grand maître du suspense, Alfred Hitchcock. Par moment j’y ai retrouvé l’ambiance de ce remarquable film qu’est La corde. Son traitement, d’ailleurs, est très cinématographique.

La scène du théâtre La Bruyère n’étant cette fois pas dissimulée par un rideau, on a tout loisir d’observer le décor. Un décor qui, on s’en apercevra, a un rôle à jouer. Notre attention est tout de suite attirée par le mur en briques de ce cottage cossu car il est tapissé d’une quantité d’armes pour la plupart anciennes. On y distingue entre autres une hallebarde, un chat à neuf queues, un fléau d’armes, une arbalète, une hache, une dague, une masse, un fusil, différents révolvers, un garrot, un poing américain… Tout un arsenal symbolisant la violence, le combat. Bref, cette collection d’objets uniquement destinés à estourbir et, surtout, à trucider son prochain ne manque pas de nous fasciner et de nous inquiéter.


Le propriétaire de ces charmants bibelots est Sidney Brown, un célèbre dramaturge spécialisé dans le polar. Quand débute la pièce, il n’est pas dans son meilleur état. Ça fait dix-huit ans qu’il n’a plus connu le succès, niveau inspiration, il est en panne sèche, et niveau finances, il est grave dans la dèche… Ce n’est donc pas le garçon le plus jovial du monde. Il a pourtant la chance d’avoir à ses côté Myra, une femme aimante et accommodante. En dépit de ce soutien affectif inaltérable, Sidney est grognon. Il se montre aigri, odieux, cynique, et se vante même d’être quelqu’un de particulièrement « vicieux ». Or, il a peut-être une opportunité de se sortir de ce marasme : il vient de recevoir par la poste le manuscrit d’une pièce intitulée « Piège mortel » dont il est convaincu qu’elle ferait un tabac. Et, comme il est totalement dénué de scrupules, il commence à fomenter un plan machiavélique pour s’approprier cette œuvre. Il a même l’impudence de faire partager son funeste projet à son épouse…

Voilà, la décision est prise. Sidney va s’installer dans le wagonnet du train fantôme qu’il a lui-même construit et se lancer sans aucune retenue sur les rails du crime. Va-t-il réussir à contrôler sa trajectoire ? Le train va-t-il s’emballer ? Des embûches vont-elles se dresser sur son parcours infernal ?
Vous ne le saurez qu’en restant jusqu’au bout scotché dans votre fauteuil à vous demander comment cette sombre histoire va se terminer.


On ne peut rien raconter de cette pièce totalement amorale et délicieusement angoissante tant les rebondissements, les surprises et les nombreuses péripéties viennent en permanence brouiller le scénario que l’on essaie d’imaginer. Piège mortel pourrait s’écrire au pluriel. On est embarqué dans un thriller haletant dans lequel tout nous échappe. Alors on laisse tomber toute tentative d’élucidation pour ne s’abandonner qu’au plaisir de se laisser mener par le bout du nez. Tant de machiavélisme, ça en devient jouissif, jubilatoire.

Les comédiens sont formidables car ils jouent leurs personnages avec un réalisme impressionnant. Nicolas Briançon est absolument brillant dans ce rôle où il jongle avec toutes les facettes de la turpitude humaine. Il est tour à tour arrogant, charmeur, trivial, sournois, simulateur. Il faut le voir affecter le chagrin, c’est un grand moment de comédie, tout en nuances et en subtilités… Cyril Garnier, que l’on découvre dans un registre plus dramatique, lui donne une réplique parfaite. Lui aussi excelle dans le double, voire le triple jeu. L’opposition de leurs registres apporte énormément de relief à la pièce… Virginie Lemoine est touchante de fragilité. Elle est la seule personne d’« aimable » dans cette distribution… Quant à Marie Vincent, elle apporte au rôle d’Helga une forme de folie propice à nous libérer un peu de la tension qui nous étreint.


Pourtant, son personnage est mon seul petit bémol. J’estime – mais cela n’engage que moi – qu’Helga devrait parfois se comporter avec un peu moins extravagante, surtout vers la fin. Si elle était moins délirante, elle se montrerait encore plus menaçante, plus inquiétante… C’est là mon seul hiatus par rapport à une mise en scène réellement réussie car, comme je l’ai signalé plus haut, nous sommes dans un film ; un film avec cascades, effets spéciaux, bande son, ruptures de rythme… Le montage est impeccable.
Sincèrement, Piège mortel mérite un grand succès populaire. J’ose le néologisme de « bi-polar » tant on est happé par cet étourdissant jeu de dupes dont nous sommes nous aussi les victimes. Des victimes consentantes, certes, car on aime frissonner, avoir peur, être angoissé et surpris. Allez-y vite, vous aussi vous serez mortellement piégés par cette histoire conçue par un cerveau particulièrement tordu…

Gilbert « Critikator » Jouin

lundi 30 janvier 2017

Alma Mahler, éternelle amoureuse

Petit Montparnasse
31, rue de la Gaîté
75014 Paris
Tel : 01 43 22 77 74
Métro : Gaîté / Edgar Quinet

Une pièce de Marc Delaruelle
Mise en scène par Georges Werler
Décor d’Agostino Pace
Costumes de Sonia Bosc
Lumières de Jacques Puisais
Son de Jean-Pierre Prévost

Avec Geneviève Casile (Alma Mahler), Julie Judd (Alma Mahler jeune), Stéphane Valensi (tous les rôles masculins)

L’histoire : Alma Mahler attend son éditeur pour corriger les épreuves de ses mémoires.
Ainsi sont évoqués ses exceptionnels maris (Mahler, Gropius, Werfel), certains de ses turbulents amants (Klimt, Kokoschka ou le père Hollnsteiner)…
A la fin de la soirée, c’est la célèbre Vienne toute entière qui aura défilé devant nos yeux.

Mon avis : L’idée de l’auteur est imparable : quel meilleur prétexte pour Alma Mahler que de relire l’épreuve de son autobiographie en présence de son éditeur américain pour nous raconter sa vie ?
Dès le début de la pièce, on est dedans. Alma Mahler est tellement incarnée par Geneviève Casile qu’on a plus la sensation de se trouver au cœur d’un reportage télévisé genre « Un jour, un destin » qu’au théâtre. Tout de suite, la forte personnalité d’Alma envahit « l’écran ». Quelle bonne femme !


Comme la pièce est sous-titrée « éternelle amoureuse », on va bien sûr se focaliser sur les nombreuses liaisons de la dame. Dans la réalité de la fiction, Alma est octogénaire. Elle s’est installée à New York après le décès de son troisième mari, Franz Werfel. Elle y vit depuis près de vingt ans et elle a décidé de rédiger ses mémoires… Alma Mahler est l’archétype de la vieille dame indigne. A son âge, on ne s’embarrasse plus de conventions. Anticonformiste, autoritaire, tonitruante, malicieuse, un tantinet parano, elle utilise un langage cru et imagé ; bref, elle a la dent dure et appelle un chat un chat et ça l’amuse. Au grand dam de son éditeur qu’elle malmène sans vergogne. Visiblement, elle tient scrupuleusement à la vérité. A « sa » vérité. On sent qu’elle n’invente rien, n’enjolive rien. Son extravagante franchise nous permet de croire en son histoire et de nous y plonger avec délectation… Quelle composition de Geneviève Casile !


Or, il n’y a pas que la présence incomparable de l’actrice pour nous emporter et faire de cette pièce un joli moment de théâtre. Il y a également sa construction, sa mise en scène et l’apport indispensable de ses deux partenaires, Stéphane Valensi, qui endosse tous les rôles masculins, et Julie Judd qui donne sa fraîcheur et sa fougue à la jeune Alma.
Comme je le stipule plus haut, cette pièce est traitée à la manière d’un téléfilm. On remonte la vie d’Alma Mahler dans son ordre chronologique en utilisant brillamment le procédé du flashback. En cela la mise en scène est d’une totale limpidité. Nous ne sommes jamais décontenancés, nous sommes en permanence de plain-pied dans l’action. Le passé apparaît derrière des rideaux transparents. Les dialogues s’entrecroisent, on vit hier tout en restant aujourd’hui, les époques se mêlent habilement, toujours sous le regard acéré, rigoureux et impitoyable de la vieille dame. C’est d’une fluidité parfaite.


L’octogénaire prend un malin plaisir à passer en revue les hommes, maris et amants, qui ont jalonné son existence. Elle dresse en quelque sorte sa "liste de Schindler" (son nom de jeune fille). Son analyse est aussi crue que son langage. Elle ne leur fait de cadeaux, elle ne s’en fait pas non plus. Se définissant comme une « guerrière », elle donne à ses rencontres qu’elle nomme ses « fadaises amoureuses » une certaine relativité. Pionnière du féminisme, elle s’est toujours voulue libre et conquérante. Un amant entrait dans sa vie alors qu’un mari n’en n’était pas encore sorti. C’était une adepte gourmande et enjouée du double foyer. A la seule condition que le grillon de ces foyers soit un artiste…


Les tableaux se succèdent ; les fripons de l’Alma défilent. Sans scrupules, elle passe de l'un à l'autre. A Vienne que pourra !... Alma-la-vieille est heureuse de ranimer Alma-la-jeune. Non seulement, elle se plaît à lui voir revivre ses premiers émois, ses premières folies, ses premières mésententes, mais elle se permet même de les commenter, voire de les télécommander. Ainsi peut-on voir dans une même scène l’octogénaire assister aux ébats passionnés de celle qu’elle était soixante ou cinquante plus tôt.
Pivot haut en couleurs de cette pièce, Geneviève Casile est admirablement secondée par ses deux partenaires. Julie Judd est épatante. Sa partition est uniquement d’interpréter une jeune femme ardente et passionnée. Elle s’en acquitte avec une impressionnante générosité. Cette impétuosité de la jeunesse est nécessaire pour concrétiser l’image de la femme qu’était Alma Mahler de 20 à 40 ans. Julie Judd est une flamme qui irradie la scène.
Quant à Stéphane Valensi, il lui suffit d’une pièce de vêtement pour entrer dans la peau d’un des hommes qui se sont brûlés à l’incandescente et frivole Alma. Il nous traduit le caractère de chacun avec une aisance confondante. Le fait qu’il campe tous les personnages masculins ajoute encore au rythme de la pièce. L’action ne souffre ainsi d’aucune déperdition. Et nous, on comprend tout…

Alma Mahler, éternelle amoureuse est une superbe pièce de théâtre, joyeuse, moderne, vivante. Elle m’a donné l’envie de relire l’histoire de cette femme hors normes qui aura eu cette spécificité que d’entretenir des relations tumultueuses et passionnées qu’avec des célébrités du monde des arts de la première moitié du 20è siècle.

Gilbert « Critikator » Jouin


vendredi 27 janvier 2017

Mademoiselle

Théâtre du Marais
37, rue Volta
75003 Paris
Tel : 01 71 73 97 83

Tous les jeudis à 20 h jusqu’au 30 mars

Spectacle musical écrit par Isabelle Layer et Philippe d’Avilla
Adaptations d’Isabelle Layer
Arrangements de Vincent Gaillard
Mise en scène de Philippe d’Avilla

Avec Isabelle Layer, accompagnée au piano par Vincent Gaillard

Présentation : Quand le chic parisien rencontre Cabaret, Chorus Line ou Chicago. Quand le glamour à la française embrasse l’univers de Liza Minnelli, Frank Sinatra, Marilyn Monroe ou Peggy Lee…
« Mademoiselle » est une célèbre meneuse de revue. Elle enflamme depuis des années les plus grandes scènes parisiennes. Le soir de ses adieux, dans l’intimité chaleureuse de sa loge, elle nous livre l’histoire de la petite fille aux grands rêves… son histoire ! Entre rires, larmes, émotions et situations cocasses, nous réaliserons avec elle que, dans la vie, l’essentiel n’est pas l’argent ni la gloire mais bien l’amour et le respect des autres… et surtout de soi…

Mon avis : On commence par la fin. « Mademoiselle », au faîte de sa gloire, vient de donner une ultime représentation. Quand les vivats et les projecteurs se sont éteints, elle réintègre la solitude de sa loge. Pour ne pas sombrer dans la mélancolie du « post coitum artistus triste », elle décide de refaire en notre compagnie le chemin qui l’a amenée du bas au sommet de l’affiche.


Le bonus de ce spectacle musical, c’est qu’il nous raconte une histoire. L’histoire d’une vie au service d’une passion. Même si le parcours artistique de « Mademoiselle » reste somme toute conventionnel et sans surprise, c’est la sincérité avec laquelle il est décrit qui en fait la force et la profondeur. Pour résumer de manière quelque peu elliptique : la vie de meneuse de revue de « Mademoiselle » est aussi standard que les titres qu’elle interprète. Son rêve de petite fille encouragé par son père et sa grand-mère, mais contrecarré par sa mère, elle « monte » à Paris en cachette pour y vivre de ce qu’elle a travaillé durant toute son enfance, le chant et la danse. Mais pour une toute jeune provinciale, la vie montmartroise n’est pas si rose que dans ses rêves. Night-clubs glauques, rencontres interlopes, auditions humiliantes, compromissions, faux sentiments, trahisons… « Mademoiselle » perdra vite ses illusions. Mais elle y gagnera une force : on a profité et abusé de sa naïveté, elle y a laissé des plumes, alors désormais ; ce sera elle la prédatrice. C’est elle qui va les plumer ces foutus oiseaux de nuit. Métamorphosée en femme fatale, désirée, adulée, elle devient « fatalement » une star. L’artiste y gagne une carrière, la femme y perd son cœur… Un grand classique.



Et puis, et puis… Mais je ne vais pas tout vous raconter. Surtout pas la suite et la fin. Isabelle Layer, alias « Mademoiselle », le fait bien mieux que moi. Elle a tant d’autres arguments : une voix modulable à souhait, capable de puissance mais sans trop en abuser, un talent prononcé pour la danse, la comédie et même le mime, une silhouette très agréable… Bref, elle est convaincante. Elle vit ce qu’elle chante avec une générosité, une intensité et une sensualité qui nous happent et nous séduisent. Elle est une vraie « interprète ». Ses sentiments se lisent sur son visage expressif. Elle est l’actrice de sa vie. Elle nous amuse, elle nous émeut, elle nous touche (au propre – si on est au premier rang- comme au figuré), elle nous fait rire et elle nous enchante avec le choix de ses titres, d’énormes tubes mis entièrement au service de son scénario. Les adaptations en français sont très réussies (J’ai adoré sa version de My Heart Belongs To Daddy et de Mister Cellophane qui, devenant la complainte d’une femme qui se sent transparente, prend ici tout son sens).


La mise en scène de Philippe d’Avilla est élégante et soignée, les jeux de lumières sont tout simplement stupéfiants dans un aussi petit théâtre, les costumes sont ravissants, les décors efficaces. Quant aux arrangements de chansons dont les airs sont gravés dans le rayon « Musique » de notre mémoire, ils sont riches, inventifs, parfois drôles. Il faut saluer le travail et la présence au clavier de leur auteur, Vincent Gaillard, qui accompagne sa « Mademoiselle » de tout son chœur.


Enfin (at last but non the least), ce qui m’a peut-être le plus touché dans ce spectacle musical, c’est le message distillé par Isabelle Layer. Il faut croire en ses rêves, ne pas se prendre la tête, ne jamais abdiquer. La foi en soi est le plus puissant des moteurs. On sait que l’on peut prendre des coups, tomber, mais qu’on se relèvera à chaque fois plus fort…
« Mademoiselle » est une belle leçon de vie racontée et chantée avec une authentique sincérité.

Gilbert « Critikator » Jouin

jeudi 26 janvier 2017

Hôtel des deux mondes


Rive Gauche
6, rue de la Gaîté
75014 Paris
Tel : 01 43 35 32 31
Métro : Edgard Quinet / Gaîté

Une pièce d’Eric-Emmanuel Schmitt
Mise en scène par Anne Bourgeois
Décor de Stéphanie Jarre
Lumières de Jacques Rouveyrollis
Costumes de Nathalie Chevalier
Musique de Jacques Cassard

Avec (par ordre d’apparition en scène) : Davy Sardou (Julien Portal), Jean-Paul Farré (Le mage Radjapour), Jean-Jacques Moreau (Le président Delbec), Odile Cohen (Le docteur S), Michèle Garcia (Marie), Noémie Elbaz (Laura), Günther Vanseveren (Raphaël, Gabriel, Emmanuel), Roxane Le Texier (un ange ?)

L’histoire : Aucun client ne sait comment il est arrivé à l’Hôtel des Deux Mondes. Ni quand il en repartira. Dans ce lieu étrange, tout devient possible, même les miracles.
Huit personnes s’interrogent, se disputent, se moquent, s’attendrissent, voire s’aiment. Certains changeront, d’autres pas, chacun restant le maître de son chemin.
Un suspense métaphysique entre rêve et réalité, une comédie philosophique où Eric-Emmanuel Schmitt, l’auteur du « Visiteur », poursuit sa recherche éperdue du sens et pose le mystère comme raison même d’espérer…

Mon avis : Déjà, le talent d’Eric-Emmanuel Schmitt est de nous emmener dans un endroit indéfinissable, un endroit dont on se dit : et pourquoi n’existerait-il pas ? C’est une sorte de no man’s land, une station spéciale à mi-chemin entre ici-bas et l’au-delà, une antichambre située entre la vie et la mort. Inutile de dire que le dépaysement est pour nous total. Le décor immaculé, ultramoderne et aseptisé concocté par Stéphanie Jarre contribue à renforcer cette sensation. Nous avons l’impression d’avoir le privilège d’être admis dans un lieu mystérieux et hors du temps afin d’être les témoins d’une situation paradoxale dont nous pensons quasiment tous qu’elle puisse se produire…
Sujet on ne peut plus métaphysique. Vous avez dit « métaphysique »?... En fait, il suffit de lire une des définitions de ce mot dans le Larousse pour résumer la pièce « Spéculations intellectuelles sur des choses abstraites qui n’aboutissent pas à une solution des problèmes réels »… On y est en plein.

L’Hôtel des deux mondes est un hôtel de passe-passe. C’est un lieu de transit. Je ne dévoile rien en écrivant cela, car on est rapidement amené à le comprendre. Tous les « clients » de cet établissement sont des gens de passage. Ils ne sont plus tout à fait vivants et ils ne sont pas encore morts. Ils sont tous dans un coma plus ou moins profond. Certains viennent d’y entrer, comme Julien Portal (Davy Sardou), un autre y séjourne déjà depuis six mois comme le « mage » Radjapour (Jean-Paul Farré). Par le truchement de la maîtresse des lieux, le docteur S (Odile Cohen), chacun – et nous avec – est informé de ce pourquoi il est là et de ce qui l’attend. Subissant alors un phénomène de décorporation, chacun devient le spectateur impuissant de son propre destin.

Dit comme ça, on donne l’impression d’un sujet à la fois rébarbatif et délicat. Le mot coma fait peur. C’est légitime. Mais l’art d’Eric-Emmanuel Schmitt est de nous faire réfléchir à ce qu’il peut y avoir juste avant et après la mort tout en nous distrayant et, même, en nous faisant souvent rire. Tout simplement parce que nous avons affaire à des personnages qui nous ressemblent, qui sont le reflet de notre société, et qui se comportent avec les qualités et les travers propres à l’être humain. On a effectivement un joli panel d’individus.


L’écriture de cette pièce, sa mise en scène alerte et sa distribution sont impeccables. Le sujet est profond, son traitement relève de la philosophie, mais il reste léger et accessible. Comme nous sommes tous concernés, il nous arrive de nous projeter dans telle ou telle situation, de partager les sentiments ou les réactions de l’un ou l’autre des protagonistes. Pour éviter tout pathos, l’auteur a fignolé des dialogues le plus souvent pleins d’humour. En cela, trois des personnages brillent particulièrement. Le mage Radjapour est un sage. Il est pragmatique, bienveillant, suffisamment détaché de tout pour accepter les choses avec un fatalisme réjouissant. Marie (Michèle Garcia) est humble, réaliste et, surtout, formidablement truculente. Son premier monologue est à mourir… de rire ! Le président Delbec (Jean-Jacques Moreau) est l’archétype du politicien expert ès compromissions en tous genres. Il nous fait irrésistiblement penser à quelques (tristes) figures actuelles. Il est sentencieux, cynique, égoïste, impitoyable. Tellement vrai !

Tout doucement, après nous avoir fait comprendre la mécanique et la présence ô combien impressionnante de l’ascenseur qui trône au milieu de la scène, Eric-Emmanuel fait monter l’intrigue d’un cran en y ajoutant une note de suspense. Qui va avoir le droit de retourner sur terre ou pas ? C’est terrifiant car il faut se résoudre à accepter l’arbitraire et même l’injustice… Un peu plus tard, il nous fait encore franchir un ultime pallier en introduisant dans son récit le plus noble des sentiments, l’amour. Il est incarné par la vibrante et pétillante Laura (Noémie Elbaz). Son arrivée apporte soudain de la vie, de la fantaisie, de l'intensité et de la sensualité. Evidemment, le premier à être séduit est Julien. Lui, le jouisseur désabusé, le bobo qui a bobo à l’âme, va se trouver régénéré. Sa « vie » va reprendre un autre sens. Sa métamorphose est spectaculaire.

Tous les acteurs ont un ou plusieurs morceaux de bravoure. Le mage, le président et Marie nous offrent des numéros absolument jubilatoires. On les voit évoluer tout au long de la pièce. Y compris l’énigmatique docteur S. Son rôle l’oblige à une réelle froideur, à une distance toute professionnelle vis-à-vis de ses clients de passage. Pourtant, elle va peu à peu – et contre son gré - fendre l’armure et se montrer profondément humaine.
Quant à Julien Portal, le nouvel entrant dans l’hôtel des deux mondes, on s’attache à lui parce qu’il est en quelque sorte notre guide. On découvre ce lieu ésotérique et les personnages qui y gravitent en même temps que lui. Comme lui, on est dans l’incompréhension, puis dans la révolte, puis dans l’angoisse et, enfin, dans l’acceptation et l’exaltation. Comme d’habitude Davy Sardou joue simple et juste.

Grâce au rythme apporté par la mise en scène, on traverse ces deux heures de spectacle avec autant d’intérêt que d’amusement. Il faut aussi souligner l’importance de la bande-son et des lumières. Jacques Rouveyrollis a su trouver des effets spéciaux dignes du cinéma. Il su plus particulièrement mettre en valeur le décor immaculé de Stéphanie Jarre, nous faisant ainsi immanquablement penser à la fameuse lumière blanche décrite par les personnes ayant vécu une expérience de mort imminente.
Enfin, les dialogues de cette pièce sont saupoudrés de déclarations, de sentences, de maximes, de mots d’auteur qui sont un pur régal et autant de sujets de réflexions. Quand on sort du théâtre Rive Gauche devenu un instant une curieuse salle des trépas perdus, on n’est pas plus avancé sur nos questionnements. Mais on a reçu une belle leçon de vie et on sait que l’on va continuer à cogiter et à en débattre dès que l’on en aura l’occasion. Y a-t-il une vie après la mort ? Et Dieu dans tout ça ?
Mystère…

Gilbert « Critikator » Jouin