mercredi 18 avril 2018

Patrick et ses fantômes


Casino de Paris
16, rue de Clichy
75009 Paris
Tel : 08 92 69 89 26
Métro : Liège / Saint-Lazare / Trinité

Spectacle écrit par Normand Chaurette
Sur une idée originale de Jean-Claude Dumesnil
Mis en scène par Normand Chouinard
Direction musicale de Jean-Pascal Hamelin

Avec Patrick Poivre d’Arvor, Vincent Bilodeau (Bach), André Robitaille (Mozart / Papageno), Sylvain Massé (Beethoven), Gilbert Lachance (Erik Satie)

Présentation : Une histoire intemporelle où la musique classique prend vie sur scène grâce aux fantômes de grands compositeurs et qui se révèle ainsi en toute simplicité au travers de l’imagination fertile d’un mélomane passionné.
Patrick et ses Fantômes démystifie les grands classiques grâce à l’apport du théâtre. Les chefs-d’œuvre immortels de la musique revêtent une nouvelle signification ouvrant ainsi, à un tout nouveau public, les richesses du théâtre et de la musique classique.

Mon avis : Patrick Poivre d’Arvor, on le sait, est un esthète. Il aime les beaux esprits, les belles lettres, les belles mers, les belles femmes et… la belle musique. Aussi, lorsqu’il a assisté à Montréal à une représentation d’Edgar et ses fantômes, il a immédiatement compris la portée didactique de cette pièce toute entière vouée à la musique classique. En fait, ce spectacle est hybride car il fusionne avec beaucoup de finesse deux arts majeurs : le théâtre et la musique. Se retrouver ainsi entouré de deux muses, Thalie pour la comédie et Euterpe pour la musique, ne pouvait pas déplaire à PPDA. Séduit par cette bigamie artistique, il s’est donc projeté légitimement dans le personnage d’Edgar. Et il se l’est approprié pour offrir au public français cette expérience unique.


Je risque de manquer de superlatifs et de dithyrambes pour exprimer le plaisir que j’ai eu à découvrir et, surtout, à vivre Patrick et ses fantômes, un spectacle total, drôle et intelligent ; en un mot, enthousiasmant.
Patrick Poivre d’Arvor s’est glissé avec malice et élégance dans le costume de ce mélomane érudit et passionné qui, par le truchement d’une flûte enchantée (tiens, tiens) et d’une boule magique, va recevoir dans son salon trois « stars » absolues de la musique dite classique : Jean-Sébastien Bach, Wolfgang Amadeus Mozart et Ludwig van Beethoven. Quel pied !

Patrick est tellement investi et impliqué dans ce rôle qu’il a créé un nouvel emploi, celui de « narracteur ». Il est tout simplement, et sans aucune présomption, le chef d’orchestre de cette pièce. Il est le deus ex machina de cette « Nuit des Rois » car il réalise le prodige de réunir trois génies intemporels et de les faire se confronter.
C’est très confortable pour lui : il est chez lui, il est dans son époque et, énorme privilège, il sait tout de ces grands maîtres. Dans cette sorte de « Retour vers le futur » inversé, c’est lui qui les convoque parce que, à juste titre, ce sont les trois cadors de la « profession ». Ce scénario permet donc toutes les licences et autorise de savoureux anachronismes (la découverte du stylo par Mozart est particulièrement plaisante)…


On est immédiatement happé et captivé par les comportements des trois compositeurs. Les observer lorsqu’ils redécouvrent leur propre musique interprétée par un orchestre moderne de 25 musiciens est un pur délice. On est en totale empathie avec eux, on partage leur bonheur… L’auteur a pu tout se permettre tout en restant plausible car il connaît visiblement ses sujets sur le bout des doigts. Non seulement il sait tout de leur œuvre, mais il connaît aussi leur histoire et leurs caractères. Ainsi Bach est austère, rigide, profondément croyant, limite revêche… Mozart est exalté, facétieux, insolent, virevoltant… Beethoven est misanthrope, idéaliste, amer, brutal… Tous trois sont immensément orgueilleux, conscients de leur talent exceptionnel. Ces trois mâles dominants de la musique n’étant pas des tièdes, ils vont d’abord en toute logique se jalouser, se quereller puis, l’objectivité aidant, se respecter, s’estimer et, finalement, s’admirer.

Bach joue du Mozart, lequel, par l’intermédiaire du chef d’orchestre, Jean-Pascal Hamelin, s’auto-dirige au piano ou compose en direct devant nous l’ouverture de son Don Giovanni… Chacun d’entre eux évoque sa vie, son métier, ses difficultés en s'appuyant sur de nombreuses anecdotes personnelles. C’est tout autant pédagogique que divertissant.


En démiurge avisé, Patrick Poivre d’Arvor nous offre une version positive et enjouée du Petit joueur de flûte de Hamelin (eh oui, comme le chef d’orchestre). Au son de son flageolet magique, il extirpe de leurs limbes les trois illustres musiciens et les matérialise en d’aimables fantômes pour son propre plaisir autant que pour le nôtre… Taquin dans l’âme, histoire de leur titiller l’égo, il se permet même l’audace et le luxe de leur faire entendre des œuvres de leurs héritiers : Verdi, Strauss, Prokofiev, Rossini, Lehar, et même Schönberg et Satie…
Dans ce spectacle esthétique dans tous les domaines (on y revient !), Patrick joue sa partition sans aucune fausse note. Il nous invite à un « Vol de nuit » musico-théâtral de haute portée. S’il se montre tout à fait convaincant dans cet exercice, c’est dû à deux facteurs essentiels : premièrement, il est dans son élément, dans un des volets de son immense culture, et il est accompagné par quatre solistes hors pair, des comédiens québécois qui incarnent à la perfection leurs prestigieux personnages.

Il faut impérativement citer le sixième personnage ô combien indispensable de cette pièce : l’orchestre. Dirigé avec autant de fougue que d’humour par Jean-Pascal Hamelin, cet orchestre symphonique composé de 25 jeunes virtuoses exécute avec un talent exceptionnel plus d’une vingtaine de morceaux qui appartiennent à l’Histoire de la Musique. C’est simple : il n’y a que des tubes ! J’emploie ce mot à bon escient car, ici, le mystique s’accorde parfaitement avec le populaire, dans le sens noble du terme. Les mélodies de tous ces titres sont gravées à jamais dans la mémoire collective universelle.


Vous l’aurez compris, j’ai été emballé, enchanté (comme la flûte), transporté par ce spectacle d’une incomparable richesse. C’est bien écrit, les dialogues, ciselés, livrent une petite musique légère, c’est remarquablement interprété tant théâtralement que musicalement. C’est un bonheur absolu.

J’ai toutefois une seule (petite) réserve : je pense que convoquer le fantôme d’Erik Satie n’était pas indispensable. Même s’il n’y a rien à reprocher à son interprète, bien au contraire, il n’est pas au diapason des trois monstres que sont Bach, Mozart et Beethoven. Il n’a pas la même envergure, le même poids, la même influence, la même descendance. Je n’ai pas compris l’utilité de son intrusion dans le salon de Patrick. C’est comme un chapitre de trop en clôture d’un best-seller. L’auteur doit avoir ses raisons ; il faudrait le lui demander… Personnellement, j’estime que les Trois Fantastiques précités se suffisaient à eux-mêmes. 

Gilbert "Critikator" Jouin 




vendredi 13 avril 2018

Madame Marguerite


Théâtre de Poche Montparnasse
75, boulevard du Montparnasse
75006 Paris
Tel : 01 45 44 50 21
Métro : Montparnasse-Bienvenüe

Ecrit par Roberto Athayde
Mise en scène par Anne Bouvier
Lumières de Denis Koransky
Costumes d’Elisabeth Tavernier
Décors d’Emmanuel Charles

Avec Stéphanie Bataille

Présentation : Institutrice de CM2 atypique, Madame Marguerite se sent investie d’une mission vitale : vous apprendre l’essentiel de l’existence. Vous prenez place dans la salle de classe de cette femme généreuse, déterminée et parfois un peu folle. Son cours est complètement baroque, tour à tour absurde, tragique, cynique et comique. Vous n’avez pas le temps de vous remettre de vos émotions tant Madame Marguerite vous fait rebondir d’une pensée à l’autre.
Bienvenue dans le monde poétique, vertigineux et drôle de Madame Marguerite.

Mon avis : Pendant une heure, je vous l’assure, j’ai eu 10 ans ! A partir du moment où Madame Marguerite a posé son regard acéré sur moi, je me suis senti comme un petit garçon vivant son premier jour en CM2.
Quels enseignements, si jeune et si influençable, aurais-je tirés de cette heure de cours si intense, si riche et aussi si déstabilisante ? Je pense que c’est une question de caractère(s). Un gamin curieux et suffisamment pragmatique, donc apte à faire le tri, en eût tiré sans aucun doute énormément de connaissances. En revanche, la petite tête blonde un tantinet fragile et impressionnable, en serait ressortie avec un dangereux blocage.


C’est qu’elle est spéciale cette institutrice. C’est une missionnée, une intégriste du savoir. Elle est visiblement avide de transmettre, mais elle s’y prend de façon tellement imprévisible qu’elle fait en permanence souffler le chaud et le froid. Méticuleuse, maniaque, exigeante, tyrannique, elle estime que c’est en choquant et en provocant qu’elle pourra d’une part, faire mieux passer ses messages et, d’autre part, mieux aiguiser les esprits. Sa ligne de conduite est une ligne brisée. En un quart de seconde, en fonction de ses sautes d’humeur, elle passe de l’excellence à la mesquinerie, de l’amabilité à la brutalité, de la poésie à la trivialité. Cette femme est schizophrène. Son désir de bien faire est régulièrement contrebalancé par ses tocs. Elle a en effet quelques obsessions récurrentes comme le sexe ou la religion (Jésus, le Messie, le Saint-Esprit).


Madame Marguerite veut expliquer la vie et ses duretés à ses élèves, y compris en leur annonçant d’abord qu’ils sont mortels. C’est violent. Elle donne la priorité à la biologie, prône l’importance de l’éducation et la nécessité de la lecture. Elle abhorre l’injustice, dénonce les méfaits de la drogue. Tout cela est éminemment positif. Elle veut tout donner quitte à trop donner. Mais sa belle mécanique est en permanence perturbée par son grain de folie. Parfois Madame Marguerite perd les pétales, se détache d’elle-même, se regarde enseigner et se met à parler d’elle à la troisième personne. Cette cyclothymie est impressionnante.


Pour interpréter cette femme paradoxale, pour la rendre crédible, pour la faire exister, il faut une sacrée comédienne. Il faut être soi-même un peu barrée pour parler avec la même sincérité de culture que de cul. Stéphanie Bataille se livre pendant une heure à une prestation d’une rare intensité. Elle est habitée par son personnage. Dès le début, elle dégage une forme d’autorité qu’elle veut souriante mais que son regard inquisiteur contredit. Madame Marguerite n’est pas un personnage cohérent ou linéaire. C’est une rivière qui s’écoule parfois paisiblement et qui se transforme soudain en torrent. Face à elle, on n’est jamais tranquille, jamais longtemps détendu. On reste sur nos gardes. Il en faut du talent pour happer ainsi un public. Même s’il est ramené à son enfance.
Bref, on est au-delà de la performance d’acteur, on est carrément dans l’incarnation.

Gilbert « Critikator » Jouin


lundi 9 avril 2018

L'être ou ne pas l'être


Le Grand Point Virgule
8bis, rue de l’Arrivée
75015 Paris
Tel : 01 42 78 67 03
Métro : Montparnasse Bienvenüe

Du 14 au 22 avril

Une comédie de la Troupe Les Voyageurs Sans Bagage
Ecrite et mise en scène par Mohamed et Oussamah Allouchi
Chorégraphies de Valérie Cornelis et Shakty Malcause
Sons et lumières de Denis Longrée
Costumes d’Anaïs Tossings

Avec Rachid Hirchi (Richard III), Mohamed Ouachen (Catesby), Anaïs Tossings (Lady Anne), Barbara Borguet (Juliette), Nidhal Saadi (Hamlet), Martin Goossens (Shakespeare), Nihale Touati (Ophélie), Yassin El Achouchi (Mercutio), Fionn Pery (Roméo)

L’histoire : Richard III, dictateur avide de pouvoir est prêt à tout pour arriver à ses fins.
Personnage emblématique de Shakespeare, il en veut au dramaturge de l’avoir façonné sous ces traits de caractère. Soudainement assoiffé d’honorabilité littéraire, le tyran décide d’enfermer son créateur afin que celui-ci réécrive son histoire.
Heureusement, Shakespeare peut compter sur l’aide d’autres personnages dont Lady Anne, cheffe des révolutionnaires, ainsi qu’Hamlet et Mercutio qui mettent en place un plan pour faire libérer l’auteur. Au même moment, Juliette est recueillie et adoptée par Richard III qui n’est pas indifférent à ses charmes. Le beau Roméo, quant à lui, revient d’un long voyage au Japon sensé lui faire oublier son amour perdu, Rosaline.
Sur fond d’amour, de trahisons, de loyauté et de soif de pouvoir, la lutte acharnée entre la résistance et le machiavélique tyran peut dès lors prendre place…

Mon avis : On a parfois tendance à oublier que la Belgique est un pays où l’on cultive avec gourmandise le surréalisme et une certaine forme de non-sens. L’être ou ne pas l’être est un ovni particulièrement réjouissant et abouti issu de cette culture.

Photo KOV
 En gros, ce sont trois pièces essentielles de l’œuvre du génie de Stratford-upon-Avon qui sont ici synthétisées : Richard III, Hamlet, prince de Danemark et Roméo et Juliette. De Richard III, les (brillants) auteurs ont conservé Richard, Lady Anne et Catesby ; de Hamlet, ils ont extrait le héros, le spectre de son père et Ophélie ; et de Roméo et Juliette, ils ont gardé les deux tourtereaux et Mercutio… Ils ont donc retenu ces huit personnages emblématiques, ils les ont introduits dans le grand mixer de leur imaginaire fécond, ils ont bien touillé le tout, et il en est sorti un cocktail aussi surprenant que savoureux.

Photo KOV
 Et, hommage leur soit rendu, ils ont réussi le tour de force de respecter l’esprit shakespearien, sauf que, dans cette pièce, cet esprit est un tantinet dérangé. Et encore, c’est un doux euphémisme tant le délire est permanent et les extravagances foisonnent.
Pour qui aime le burlesque quand il est intelligemment traité, cette pièce est un pur bijou. L’idée de départ est subtile : Richard III, qui est fort marri du portrait que Sir William a brossé de lui, décide de l’emprisonner jusqu’à ce qu’il accepte de le rendre beau et sympathique pour la postérité. Voir une créature se rebeller contre son démiurge, c’est un procédé qui a déjà fait ses preuves. L’idée est imparable. On y retrouve tous les ingrédients qui constituent l’œuvre de Shakespeare : la passion, la jalousie (sublime Ophélie !), la trahison, la violence, le surnaturel, la truculence, l’amitié, la soif du pouvoir…

Photo KOV
 Cette pièce est remarquablement bien écrite, dialoguée, mise en scène et interprétée. L’esprit de troupe y règne en maître. La complicité entre les comédiens passe largement la rampe. Leur plaisir de jouer et de donner est communicatif. Tout est prétexte pour faire rire mais avec les apparences du plus grand sérieux. Dans ce registre spécifique qu’est le burlesque, c’est du très haut niveau. On va de surprise en surprise. Gags, jeux de mots, situations grotesques, mime, ralentis, chorégraphies, clins d’œil à l’actualité, parodies, attitudes grandiloquentes et lamentables, anachronismes, postures caricaturales, bouffonneries, excellente bande-son… on a droit à tout. C’est un spectacle total, parfaitement maîtrisé. Il y a une foultitude de moments, de tableaux, de saynètes que je me refuse d’évoquer pour ne pas en gâter la saveur de la découverte.

Photo KOV
 Et puis il y a cette formidable troupe. Ils sont tous épatants ; à fond dans leurs rôles respectifs. Malgré tout, et bien que ce soit un travail choral, il est impossible de ne pas mettre en exergue la performance irrésistible de Mohamed Ouachen dans le personnage de Catesby. Quel éventail de jeu, quelle finesse, quelle inventivité. De Funès sors de ce corps !
En tout cas, pour une troupe de Voyageurs Sans Bagage, on peut affirmer qu’ils en ont un sacré, de bagage, tant sur le plan culturel que dans le domaine de la comédie. Un pur régal !

Gilbert « Critikator » Jouin



vendredi 6 avril 2018

Alex Ramirès "Sensiblement viril"


Comédie des Boulevards
39, rue du Sentier
75002 Paris
Tel : 01 42 36 85 24
Métro : Bonne Nouvelle

Ecrit et interprété par Alex Ramirès
Mis en scène par Alexandra Bialy

Présentation : On entend souvent l’expression « le spectacle de la maturité »… Avec ce one man show, Alex Ramirès offre celui de la sincérité, à l’image de ce masque qu’il enlève dès les premières secondes du spectacle.
Dans Sensiblement viril, il se livre sans faux-fuyant et s’interroge sur la masculinité et sur ce entre-deux qu’il représente entre virilité et sensibilité.
Alex assume tout, à commencer par ses contradictions et s’offre une mise à nu à la fois drôle et attachante : on peut se la péter à la salle de sport et perdre tous ses moyens à un premier rendez-vous, faire ses courses comme un bad boy et pleurer sur du Adèle, bruncher en amoureux mais rêver de plan d’un soir ou adorer les enfants en ayant une furieuse envie de frapper ses potes qui viennent d’être parents.
Enfant de la pop culture, Alex Ramirès présente un spectacle construit comme un véritable show et s’offre un final qui fait la part belle à son sens du rythme et sa passion pour les clips.
Un spectacle décalé pour tous ceux qui n’entrent pas dans les cases.

Mon avis : « Une belle découverte ! Un garçon bien sympatoche ! »
Alex Ramirès tombe le masque, au propre comme au figuré, dès le début du spectacle. En quelques secondes, il nous brosse son portrait avec une désarmante sincérité que son œil bleu qui frise compense malicieusement. On sait tout de suite où on en est et qui il est. Après ce court préambule identitaire, il n’a plus qu’à ouvrir largement les vannes de son formidable humour.
Vif, souriant, chaleureux, très à l’aise sur scène, il enchaîne les situations avec un sens de l’observation très aigu. Son langage, imagé et éminemment descriptif, est servi par une science cartoonesque de la mimique et du geste. On a dû instiller une bonne dose de Tex Avery dans son bol de hip-hop-corn flakes dans son enfance. En effet, ce qui est immédiatement évident, c’est que sa drôlerie est naturelle, innée, spontanée. Jamais il ne surjoue. Tout est simple avec lui. Il a l’humour à fleur de peau.


Aussi moqueur avec les autres qu’avec lui-même, il nous décrit, quasi chronologiquement, quelques chapitres de sa vie. Son écriture, fine et évocatrice, son art du contre-pied, n’ont d’égal que son jeu parfaitement abouti. Alex Ramirès est un sacré comédien. Il est servi en cela par un visage on ne peut plus expressif et par un physique affûté qui lui permet de se livrer à une irrésistible débauche d’énergie. Aucun temps mort dans ce spectacle. Le rythme est étourdissant. Ses facultés pour le mimétisme (et dans « mimétisme », il y a « mime », une discipline dans laquelle il excelle) lui permettent d’incarner les personnages particulièrement hauts en couleurs qu’il est amené à croiser : l’instit’ qui tente de le formater, le patron de la salle de sport, l’agent immobilier, la vieille nounou…  et bien d’autres.


Attardons-nous un petit moment sur « Tatie », la vieille nounou. Elle lui permet de nous offrir une saisissante métaphore entre l’ivresse et l’amour. L’écriture est ciselée, précise, le texte et son interprétation sont aussi pleins de bon sens que de poésie. Ce passage, très émouvant, lui sert également de passerelle pour adresser un bref éloge à la mélancolie… Intelligemment, après cette parenthèse empreinte de sensibilité, il termine en trombe en nous faisant partager sa passion pour le clip. Ce qui nous permet de découvrir, en plus de ses nombreux autres dons, ses spectaculaires qualités de danseur. Il se démène tellement et si bien qu’il pourrait revendiquer la paternité d’un nouveau mode d’expression, le clip kangourou !


Alex Ramirès a l’art de saupoudrer du fond dans ses propos. 90% d’humour et 10% d’émotion. Equilibre parfait. Personnellement, j’ai été emballé par sa prestation du début à la fin de son spectacle. Il m’a joliment embarqué dans son petit monde. Tout m’a plu. On rit sans arrêt ; mais d’un bon rire, un rire fin, positif, un rire complice… Si ce jeune homme qui se définit lui-même comme étant « le chaînon manquant entre le beauf et la fiotte », ressent le besoin de parler beaucoup c’est parce qu’il a envie qu’on l’aime… Qu’il soit rassuré : on ne peut que l’aimer. Il est trop vrai, trop franc, trop sincère et, vraiment, trop, trop drôle.
Ah oui, j’oubliais. Je crois qu’Alex Ramirès est homo. Mais on s’en fout ! Il est d’abord, surtout et avant tout un formidable humoriste (homoriste ?)

Gilbert « Critikator » Jouin



vendredi 23 mars 2018

Emmanuelle Bodin "Au bord de la crise de mère"


Les Feux de la Rampe
34, rue Richer
75009 Paris
Tel : 01 42 46 26 19
Métro : Cadet / Grands Boulevards

Ecrit par Emmanuelle Bodin et Vincent Varinier
Mis en scène par Eric Delcourt
Voix off de Romy Mulot

Présentation : Le spectacle féminin et féministe qui ne maltraite pas les hommes ! (enfin… presque pas !)
Emmanuelle vous emmène dans sa quête folle et difficile : devenir une femme.
A travers la rencontre de personnages truculents : son psy misogyne, sa mère sexo-féministe castratrice, son ex gros macho au cœur d’artichaut, sa meilleure copine que l’amour rend non seulement aveugle mais aussi décérébrée, sa fille précoce et éco-responsable, sa coach de préparation à l’accouchement très… directe…
On suit les péripéties d’Emma, trentenaire, célibataire, un enfant, qui essaie d’être une femme moderne avec toutes ses contradictions… Peut-on être féministe, sexy, et aimer les hommes ? Comment gérer la charge mentale d’une maman et rester coquette, intéressante, amie et amante ?

Mon avis : Emmanuelle Bodin, alias « Emma », est une véritable tornade. Dès son entrée sur scène, elle nous empoigne et, pendant une heure, elle ne nous lâchera plus une seule seconde. Elle est impressionnante d’énergie et de bagout.

Au bord de la crise de mère est un spectacle bien conçu car il nous raconte une tranche de vie dans sa chronologie. Son héroïne, Emma, qui ressemble furieusement à Emmanuelle Bodin, nous confie ce laps de temps qui a entouré sa grossesse, de sa conception à la naissance de sa fille. Tout au long de ce parcours de la combattante (surtout battante), elle incarne les principaux protagonistes qui jalonnent son quotidien. Cela donne lieu à une galerie de portraits plutôt croustillants. Personnellement, je préfère les spectacles à sketchs au stand-up parce que je garde en mémoire certains personnages hauts en couleurs, bien dessinés et définis psychologiquement et physiquement.
Ici, difficile de ne pas quitter la salle en ayant en tête les délires hystérico-nunuches de la copine Audrey, la balourdise sympathique de Gérard, géniteur à son insu, la truculence autoritaire et castratrice de Marie-Jo la maman, ou la virilité digne d’un entraîneur de GI de la coach en accouchement…


Emmanuelle Bodin incarne tout ce petit monde avec une aisance fascinante. Elle prend des attitudes, change de voix, crée des dialogues, joue les situations, prend le public à témoin… Bref, elle n’arrête pas… Il faut admettre qu’elle possède pas mal d’atouts pour se lancer dans la discipline du seule en scène : elle possède un physique sur lequel je ne m’étendrai pas pour ne pas être taxé de « porcitude », c’est une excellente comédienne, elle est athlétique, danse à merveille… Les féées ont été sympa avec elle en se penchant sur son berceau. Tout ce que je viens de dire vaut pour la forme (et les formes).


Bonus à ce spectacle : il y a du fond. Les nombreuses vannes et les (bons) jeux de mots servent en fait à faire passer subtilement une poignée de messages sur la condition de la femme. A l’instar de Monsieur Jourdain, Emma fait du militantisme sans le savoir. Ou, du moins, en feignant la naïveté, alors qu’en réalité, elle n’est pas dupe. Et nous non plus. Son analyse des nombreux avantages que possède la gent masculine est imparable. Aussi, après cet exposé liminaire, telle Sisyphe, elle essaie de remonter la pente pour y hisser le lourd rocher de la féminité. C’est écrit très intelligemment (superbe parodie de la tirade du nez de Cyrano) car, alors que son langage est plutôt cash et cru, elle insinue et suggère plus qu’elle ne condamne. Sa lucidité sur les rapports hommes-femmes la pousse à l’indulgence, ce qui est assez rassurant pour l’avenir ; un avenir incarné par sa fille de fiction, Olympe, dont je suppose que le prénom n’est pas anodin. Suivez mon regard du côté d’une certaine de Gouges…

En conclusion, Emmanuelle Bodin jouit d’un énorme potentiel. Son éventail est très large. Elle ne devrait pas tarder à trouver sa place en tête du peloton de nos femmes humoristes, de plus en plus nombreuses et de plus en plus talentueuses.

Gilbert « Critikator » Jouin

mercredi 21 mars 2018

Tu vois ! (Patrice Guirao)


Editions Au vent des îles

19 €


Tu vois ! est le quatrième épisode des aventures d’Al Dorsey, le détective de Tahiti. C’est un bonheur que de retrouver ce personnage si sympathique dans son cadre naturel… Al, seul privé de l’île, se définit comme étant « le plus stressé, le moins fêtard, le plus sérieux de Tahiti ». C’est vrai qu’il est un tantinet désabusé, introverti, tout en affectant de jouer les détachés. Heureusement, ce n’est pas le cas de tous les gens qu’il fréquente ou de ceux qu’il croise au fil de ses enquêtes qui, eux, sont plutôt gratinés.

Patrice Guirao / Photo JP
Quand on s’immerge dans un livre de Patrice Guirao, on plonge littéralement dans le lagon. Le dépaysement est garanti. Patrice est un guide. Il nous prend par la main et nous fait partager son amour de Tahiti, de ses superbes paysages. Ses livres sont très imagés, très descriptifs. On voit les couleurs, on sent la chaleur, on est trempé par les orages. Bref, Patrice Guirao aime les mots, la nature et les gens. Il porte une véritable tendresse teintée de tolérance pour le genre humain. C’est pourquoi ses personnages sont aussi pittoresques qu’attachants : Mamie Gyani, Lyao-Ly, Sando, Toti et, dans ce volume, Marie-Thérèse ou les frères Toa, Téki et Kité… Et la 4L d’Al, Choupette, est en passe de devenir aussi célèbre que la 403 Peugeot de l’inspecteur Columbo !

Quant aux enquêtes que mène Al Dorsey, toujours au nombre de deux qui s’entrecroisent, elles ne sont que des prétextes pour nous faire rencontrer tous ces gens-là, cette faune et cette flore. Cette saga est d’ailleurs si atypique, si exotique, si pleine d’humour et si haute en couleurs que la télévision ne s’y est pas trompée en l’adaptant en six épisodes de 52 minutes diffusés sur France Ô.

lundi 19 mars 2018

Boys Band Forever


Apollo Théâtre
18, rue du Faubourg du Temple
75011 Paris
Tel : 01 43 38 23 26
Métro : République

Spectacle musical mis en scène par GBB et Hugo Rezeda

Avec Frank Delay, Chris Keller, Allan Theo

Le vendredi 23 mars à 20 heures

Présentation : C’est la répétition générale du spectacle de trois anciennes icônes pour adolescentes, réunies dans l’espoir de retrouver leur gloire passée. Mais vingt ans se sont écoulés… Et c’est dans le grenier d’une ex-fan que le boys band de quarantenaires, quelque peu rouillé, peaufine ses chorégraphies.
Au gré des tubes, des pas de danse et des objets retrouvés sur place, ils nous entraînent avec une autodérision désopilante dans leur univers hors norme. Entre esprit de compétition et concours de séduction, seront-ils à la hauteur pour représenter la quintessence des Boys Bands ?
On rit, on chante, on danse, on revit avec émotion cette époque d’insouciance, de bonne humeur et d’hystérie collective ; et on se dit avec bonheur : Les Boys Band ? C’était quand même un truc de dingues !

Mon avis : Vingt ans après… Ça fait penser à Alexandre Dumas et à la suite des 3 Mousquetaires à part que, dans le cas présent, nous avons affaire à trois D’Artagnan !... Quelle judicieuse idée qu’a eu là Frank Delay de ressusciter la magie des Boys Bands qui ont régné sur la variété française dans les années 90. Les chiffres sont suffisamment éloquents pour expliquer ce que fut ce phénomène musical : plus de 20 disques d’Or et de Platine, plus de 8 millions de disques vendus en cinq ans !


L’ex des 2Be3 a fait appel à deux copains issus de la même mouvance, Chris Keller, le leader des G-Squad et Allan Theo et, ensemble, ils créent Génération BoysBand. Démontrant qu’on peut sans se dévaluer faire du neuf avec du vieux, ils ont imaginé de créer un spectacle de toute pièce en se référant à leurs expériences communes. Ils ont donc écrit une sorte de comédie musicale dans laquelle, coupant l’herbe sous le pied des inévitables pisse-froid et rabat-joie de la presse ou des réseaux sociaux, ils se moquent d’abord d’eux-mêmes. Cette autodérision, qui est leur est spontanée, les a à la fois rapprochés, rendus plus complices, et protégés des critiques.


Le reste, c’est du boulot ; beaucoup de boulot. Ils ont bossé les chorégraphies, ils jouent la comédie, ils chantent (évidemment), bref, ils ont réussi à recréer l’atmosphère si joyeuse et fédératrice des groupes d’antan. On retrouve ainsi les plus grands tubes de l’époque et on s’aperçoit qu’ils ont gagné une espèce d’intemporalité. Allan, Chris et Frank ont peut-être une vingtaine d’années de plus, mais la fraîcheur, l’énergie, l’explosivité, la sympathie sont toujours là, avec l’humour en plus.

Gilbert « Critikator » Jouin