lundi 5 juin 2017

Le jardin d'Alphonse

Théâtre Michel
38, rue des Mathurins
75008 Paris
Tel : 01 42 65 35 02
Métro : Madeleine / Havre Caumartin / Auber

Une comédie de Didier Caron
Mise en scène par Didier Caron
Décor de Sébastien Barbaud
Costumes de Christine Chauvey
Lumières de Sébastien Lanoue
Avec Didier Caron (Daniel), Julia Dorval (Nadège), Michel Feder (Jean-Claude), Romain Fleury (Fabien), Sandrine Le Berre (Magali), Christiane Ludot (Michelle), Karina Marimon (Suzanne), Arnaud Pfeiffer (Serge), Véronique Viel (Zoé)

Présentation : Les Lemarchand se retrouvent pour un déjeuner dans le jardin de la maison d’Alphonse qui vient de décéder. C’est le moment de retrouvailles avec les amis proches, avec d’autres membres de la famille. Jean-Claude, le père, annonce qu’il va léguer la maison à ses trois enfants. Mais sa fille, Magali, n’en veut pas. Pourquoi ? C’est le moment qu’elle choisit pour l’interroger sur une question qui lui taraude l’esprit depuis des années. Malheureusement, la réponse est tout sauf celle attendue. Cette révélation va donner des ailes au reste de la famille et les petits secrets comme les plus grands vont éclater sous le pin parasol du jardin d’Alphonse…

Mon avis : Le jardin d’Alphonse n’a rien à voir avec le jardin d’Eden où Adam et Eve folâtraient, batifolaient et glandaient en toute insouciance. Mais tout cela, c’était avant le coup de la pomme, le pêché et la disgrâce... Ici, les Adam et les Eve sont confrontés aux dures réalités de la vie. Cette pièce, formidablement réussie, est banalement et terriblement humaine. Elle ne cesse de nous mettre face à nous-mêmes.
Au début, tout est réuni pour que cette réception post-obsèques soit des plus agréables : décor bucolique, pelouse parfaitement tondue, on sent l’océan tout proche ; nous sommes en Bretagne. Or, il n’aurait pas fallu que ce soit un pin parasol qui trône côté « jardin » (évidemment), mais plutôt un pépin parasol. En effet, en dépit du temps ensoleillé, les nuages et les embruns vont petit à petit s’accumuler et tout le monde va être mouillé. Alors que tout semble paisible, c’est Magali qui va ouvrir les hostilités et attaquer son père frontalement pour qu’il éclaircisse une bonne fois pour toutes une zone d’ombre se rapportant à la seconde guerre. Son entêtement et son agressivité vont faire boule de neige et ce sont tous les protagonistes de ce déjeuner qui vont soudain éprouver le besoin de régler leurs comptes.


Cette pièce est remarquable en ce sens où les neuf personnages sont affectés du même traitement par l’auteur. Chacun a la même importance. Chacun a son histoire, chacun a son tempérament, chacun a sa philosophie de vie ? Ce qui est bluffant, c’est que Didier Caron a réussi le tour de force de peindre de vrais caractères. Comme dans la réalité, rien n’est tout noir, rien n’est tout blanc. Beaucoup de gris, pour peu de rose.

Au début, chacun montre un trait général de sa personnalité. Magali a son franc-parler, elle est pugnace ; Zoé est complètement allumée ; Serge est cash, vindicatif et acariâtre ; Jean-Claude est conciliant ; Michelle est aimable et bienveillante ; Nadège est une bimbo capricieuse et manipulatrice ; Daniel est silencieux ; Fabien est ambitieux, il ne pense qu’à ses affaires ; et Suzanne est une pipelette intarissable, gaffeuse et haute en couleurs… Mais au fur et à mesure que l’intrigue avance, on s’aperçoit que chacun cache quelque chose de plus secret, de plus intime. Chacun porte en lui une blessure.
On découvre alors que Magali est très vulnérable, que Zoé a plus de profondeur que l’on croyait, que Serge est un estropié du cœur, que Michelle n’est pas tout à fait satisfaite de sa vie, que Nadège est en réalité très fûtée et en souffrance aussi, que Daniel subit une lourde épreuve, que Fabien n’est la success boy qu’il se complaît à camper, alors que Suzanne reste une pipelette intarissable, gaffeuse et haute en couleurs, mais…


On s’intéresse et l’on s’attache à chaque personnage. On a tous en nous quelque chose de l’un(e) d’entre eux, voire de plusieurs. Les Lemarchand et leurs amis forment une famille comme tant d’autres.
La construction de la pièce a ceci de très habile qu’en fonction des absences de l’un ou de l’autre, l’auteur a réussi à dégager des moments de tête-à-tête entre les personnes que nous, spectateurs, nous avons envie de voir confrontés. Les dialogues sont incisifs, mordants, parfois cruels. Les moments de tension alternent avec des séquences pleines d’humour. On est dans la vie.
Dans le testament d’Alphonse, il est bien sûr question d’héritage et de succession. Mais le brave défunt n’aurait pas pu imaginer que chacun allait hériter de vérités qui ne sont pas toujours bonnes à entendre et être le témoin d’une succession de règlements de comptes.


Tous les comédiens sont épatants. Comme ils sont traités à égalité par l’auteur, personne ne tire la couverture à soi. Impossible. Malgré tout, on ne peut occulter le rôle prépondérant que tient Suzanne. Elle est l’élément cent pour cent comique de la pièce. La prestation de Karina Marimon est inénarrable. Elle fait l’unanimité. Tout le monde parle de sa performance. Didier Caron lui a concocté un rôle sur mesure, celui de la soupape. Elle y est magistrale… Mais jamais au détriment de ses partenaires car ils ont tous leur importance et tiennent leur personnage avec une totale crédibilité et une profonde vérité.

Lorsque le portail se referme sur le jardin d’Alphonse, ce sont neuf jardins secrets qui ont été mis au jour. Pour notre plus grand plaisir…

Gilbert « Critikator » Jouin







lundi 1 mai 2017

De 7 à 77 ans

Le Funambule Montmartre
53, rue des Saules
75018 Paris
Tel : 01 42 23 88 83
Métro : Lamarck-Caulaincourt

Le lundi à 21 h 00 et le mardi à 19 h 30

Une pièce de Franck Buirod
Mise en scène par Vincent Demoury

Avec Franck Buirod (Franck, le petit-fils) et Denis Obitz (Denis, le grand-père)

L’histoire : Franck entretient depuis sa plus tendre enfance une relation épistolaire avec son grand-père Denis. Ce dernier aimerait bien que son unique petit-fils vienne lui rendre visite. C’est un jour chose faite, mais le choc des générations ne tarde pas à produire ses effets.
Franck est rivé à son téléphone portable et on s’imagine que le séjour va être un enfer pour les deux.
Le grand-père propose alors un deal à son petit-fils qu’il accepte :
Franck est privé de son téléphone une semaine… Ce séjour ne sera pas qu’une simple partie de pêche…

Mon avis : Voici une pièce qui nous rafraîchit l’âme tout en nous faisant chaud au cœur…
Son thème est des plus banals - les relations d’un grand-père avec son petit-fils – or, elle nous captive de bout en bout car, tout au long, nous sommes partie prenante. Ce que ces deux là vivent et nous font partager fait partie de l’histoire de chacun. Nous sommes tous concernés.


La pièce est habilement structurée. Elle commence par un échange de correspondances qui font tout doucement monter la pression ; nous avons de plus en plus hâte que ces deux personnages se rencontrent enfin. A travers leurs courriers, leurs personnalités, leurs caractères se dessinent et s’affirment. Si bien que l’on sait déjà que leur confrontation va inévitablement tourner à l’affrontement.
De 7 à 77 ans est une fable aussi initiatique que réaliste. En empruntant cette passerelle, qui enjambe volontairement une génération, celle des parents, le jeune Franck va entrer progressivement dans un autre monde : celui des adultes. Ce dont il n’a jamais parlé avec son père et son mère, il va se le permettre avec son grand-père. Tous les sujets, des plus badins aux plus graves sont abordés, le plus souvent avec humour car le papy se révèle être particulièrement truculent, épicurien et transgressif.
On assiste presque à un numéro de dressage. Franck est un jeune coq rebelle et rétif à toute forme d’autorité. Heureusement, il est doté d’une réelle curiosité et d’un vrai respect pour son aïeul. Si les échanges sont vifs, ils sont toujours emprunts de tendresse ; d’une tendresse qui n’apparaît qu’en filigrane car, comme c’est souvent le cas, elle est souvent tempérée par cette pudeur encombrante qu’ont la plupart des mecs.
Néanmoins, le vieux coq va tenter de faire l’éducation du jeune.


Auteur et acteur de cette pièce, Franck Buirod possède un sens de l’observation très aiguisé. Son écriture est moderne, vive, elle ne s’embarrasse pas de fioritures. Il va à l’essentiel. Ses dialogues son drôles, percutants et agrémentés de formules qui font mouche. Il réussit le tour de force de traiter en une heure et quart d’une kyrielle de sujets forts et légers : les réseaux sociaux, la femme (quel bel éloge !), l’amour, la sexualité, la vie de couple, l’alcool, la drogue, la dépendance…
Bref, le thème principal est la transmission. Denis va passer le témoin à Franck. Cela ne se fera pas sans heurts, mais la sagesse l’emportera. Il est ici question de l’héritage sous toutes ses formes. Les échanges sont cash, parfois crus, parfois émouvants avec quelques judicieuses digressions un tantinet métaphysiques (quel beau monologue du grand-père sur le temps qui passe !). On est véritablement happé.

Enfin, il faut insister sur la qualité de jeu des deux comédiens. C’est interprété avec tellement de spontanéité et de naturel qu’on ne se sent pas au théâtre. Nous sommes comme des petites souris témoins d’une longue discussion entre un grand-père et son petit-fils. Rien n’est gratuit, tout est sensé. Nous sommes dans la vraie vie.

Je n’ai que deux minuscules objections à formuler : il y a une petit longueur au début de la partie de pêche (on n’y mord pas tout de suite) et je trouve que le titre, De 7 à 77 ans, est un peu évasif. Il ne reflète pas vraiment la richesse et la profondeur de ce qui nous est donné à voir et à entendre.
En tout cas, aussi simple qu’efficace, elle mérite un franc(k) succès.

Gilbert « Critikator » Jouin

jeudi 13 avril 2017

Duels à Davidéjonatown

Les Feux de la Rampe
34, rue Richer
75009 Paris
Tel : 01 42 46 26 19
Métro : Cadet / Grands Boulevards

Une pièce de Artus et Romain Chevalier
Mise en scène par Artus
Décors de Sébastien Cachon
Costumes d’Agnès Sénéchaud
Lumières de Romain Chevalier

Avec Artus (Bobby Dick, Jacques, Maître Gims), Cartman (Gaz, le Croque-mort), Sébastien Chartier (Billy), Célia Diane (Jane), Julien Schmidt (Bruno, l’Indien)

L’histoire : Les habitants de Davidéjonatown, un patelin perdu du Far-West, doivent choisir leur nouveau shérif en opposant les candidats dans des duels à mort.
Billy, modeste éleveur de cochons pacifique et sensible, apprend qu’il a été inscrit à son insu à la mortelle compétition… alors qu’il ne sait même pas se servir d’un révolver ! Billy en sortira-t-il vivant ? Deviendra-t-il le shérif de Davidéjonatown et épousera-t-il enfin celle qu’il aime secrètement depuis sa tendre enfance, Jane, la pute du saloon ?...

Mon avis : Il faut vraiment faire diligence pour aller découvrir cette pièce. Alors qu’elle vient à peine de commencer, la grande salle des Feux de la Rampe est déjà comble.
Personnellement, c’est la présence d’Artus qui m’a motivé. J’avais réellement apprécié ses seuls en scène, son sketch sur le wagon restaurant dans On n’ demande qu’à en rire est un des plus drôles que j’aie jamais vu… J’aime ce qu’il est, j’aime son humour, j’aime son jeu et j’aime son écriture. Le retrouver dans une pièce qu’il a coécrite est mise en scène était déjà une promesse de qualité. Maintenant que je l’ai vue, je puis confirmer qu’Artus est un surdoué du rire. Et comme, en plus, il a su s’entourer de quatre comédiens largement aussi barrés et inventifs que lui, je peux prédire sans me tromper que Duels à Davidéjonatown sera un des grands succès de cette année 2017.

Je n’ai pas arrêté de rire et de sourire pendant une heure et demie ! Il y a tout dans cette parodie de western : beaux décors, superbes costumes, effets spéciaux (mais volontairement minimalistes pour ajouter au ridicule de certaines situations), avalanche de gags (dont certains ont le bon goût d’être running), déluge d’accents, suspense, dramaturgie, numéro de music-hall, Indien très « couillon » et, surtout, dialogues vifs, percutants, croustillants et personnages on ne peut plus hauts en couleurs.


L’action se déroule en 1895 dans un Far complètement à l’ouest, un ouest pas terne, un Far felu, quoi… Il y a du « shérififi » dans l’air car, à Davidéjonatan », le marshal élu est celui qui sort vainqueur d’une succession de duels à mort. C’est ce qui s’appelle une élection par éliminations. Or, ce qui donne du piment à l’intrigue, c’est que parmi tous les candidats figure un concurrent que l’on a inscrit à son insu : Billy, un éleveur de cochons gringalet, candide et un peu simplet, affublé de surcroît d’un cheveu sur la langue, qui ne sait même pas se servir d’un pistolet. Lui, il n’a pratiqué que les colts buissonnières. Alors, pour que le chétif devienne shérif, il va en falloir des péripéties… Ce pastiche de western aurait pu être sous-titré « Le con (Billy), la brute (Bobby Dick) et les truands (Gaz et Bruno).

Au diapason de la puissance comique d’Artus, tous les comédiens sont à mourir de rire. On ne peut les dissocier dans les louanges tant chacun est à sa place et apporte sa propre folie. Je n’ai pas envie de révéler plus de choses sur cette pièce. Elle est trop riche en dingueries en tous genres, en répliques percutantes, en anachronismes savoureux, en références à l’actualité, en name dropping (j’ai adoré cette vanne imparable pour décrire Artus : « on dirait Kendji Girac qui a bouffé Carlos !). Duels à Davidéjonatown, c’est du burlesque de qualité parce qu’intelligent. Bref, je me suis régalé du début à la fin. Et je n’étais pas tout seul.

En toute sincérité, j’accorde à cette excellente pièce où les rires fusent autant que les balles un gigantesque et enthousiaste OK choral…

Gilbert « Critikator » Jouin

vendredi 7 avril 2017

Grévin fait son Cinéma

Grévin
10, boulevard Montmartre
75009 Paris
Informations et réservations : 01 47 70 85 05 / grevin-paris.com
Métro : Grands Boulevards

Du 8 avril au 1er mai, Grévin rend hommage au cinéma.
Pour cela, le célèbre Musée propose plusieurs rendez-vous aussi spectaculaires et instructifs que réjouissants.
Sur le trajet qui vous mènera vers la salle de théâtre et de projection, vous aurez tout loisir à découvrir une exposition consacrée à deux des pionniers de l’animation et du Septième art, Georges Méliès et Emile Reynaud. Pour la petite histoire, il faut savoir que ce dernier, inventeur du théâtre optique, est le père du dessin animé. Il a ainsi présenté pour la toute première fois ses « Pantomimes lumineuses » au… Musée Grévin, en octobre 1892. Eh oui, déjà le Grévin se montrait à la pointe du progrès.

C’est donc dans cette fameuse salle que seront présentés les deux programmes célébrant le cinéma.


Soirée Méliès
Les 8 et 15 avril
Tarifs. Adultes : 27 € / Enfants de moins de 16 ans : 22 €

120 ans après qu’il ait effectué ses premières projections, le talent et la folle créativité de Georges Méliès sont mis à l’honneur à travers une dizaine de films. Complètement emballé par le cinématographe des frères Lumière qu’il a découvert en 1895, ce dessinateur, peintre, magicien, prestidigitateur, illusionniste et acteur s’est mis en tête de réaliser ses propres films… On peut dire de lui qu’il est l’inventeur du trucage et des effets spéciaux.
J’ai été complètement bluffé par les trouvailles et la modernité de ces films. En prime, ils offrent cette saveur particulière d’être commentés (« bonimentés ») par Marie-Hélène Méliès-Leherissey et accompagnés en direct au piano par Lawrence Leherissey, tous deux descendants de Georges Méliès. On ne s’ennuie pas une seconde. Au contraire, on est sans cesse ébahi par des images réellement étonnantes.
Cette Soirée Méliès est une formidable remontée à la source du cinéma. Un véritable régal pour petits et grands.


Soirée spectacle
Les 12, 13, 14 / 19, 20, 21 / 26, 27, 28 avril
Tarifs. Adultes : 27 € / Enfants de moins de 16 ans : 22 €


Quelle idée géniale que de reprendre les scènes les plus cultes du cinéma et de les interpréter sur scène ! Sous la houlette d’Eric Laugérias une brochette de comédiens savoureux nous restitue les plus fameuses répliques gravées à jamais dans notre cortex de films comme Le Dîner de cons, La Cage aux folles, Le Père Noël est une ordure, La vie est un long fleuve tranquille, Deux heures moins le quart avant Jésus-Christ… Que des tubes ! Une heure dix d’un spectacle jubilatoire qui vous comblera de plaisir.

mardi 4 avril 2017

Jeff Panacloc, l'extraordinaire aventure

TMC
Mercredi 5 avril
20 h 55.
Documentaire de Guillaume Simon et Thierry Colby

Ce documentaire de près de deux heures autour de Jeff Panacloc est un pur régal car il s’en dégage une profonde humanité.
Jeff Panacloc s’y livre certes avec une grande sincérité mais, ce qui nous touche le plus, c’est son extrême simplicité. Il montre beaucoup de recul vis-à-vis de l’extravagant succès qu’il connaît depuis quatre ans. Il est très loin des paillettes, de la suffisance et du star system. Il fait son boulot comme un artisan car il connaît les valeurs du travail. Cela fait partie de ses gènes, de son éducation. Pour le définir, j’ose un néologisme : Jeff Panacloc est un « startisan » !


Le reportage que nous ont concocté Guillaume Simon et Thierry Colby couvre justement les quatre années que vient de vivre le ventriloque. Les extraits de spectacles, les différentes salles, les étapes de sa tournée – y compris sa parenthèse américaine – alternent avec des retours sur son enfance, sur sa scolarité, sur ses relations parfois conflictuelles avec ses parents (c’était lorsqu’il cherchait sa voie et aussi sa voix), son éveil artistique avec l’influence importante de son père, la chanson, sa passion pour la magie jusqu’à la rencontre qui allait être déterminante, celle de David Michel et sa marionnette, Nestor le Pingouin… Tout cela est habilement mélangé, ce qui donne à la fois de la variété et du rythme à l’émission.


Avec la naissance de Jean-Marc, on suit la progression artistique et humaine de Jeff Panacloc, de ses débuts dans les cabarets parisiens à l’apothéose du 10 avril 2016 lors de sa dernière représentation au Palais des Sports en passant par l’Olympia et la tournée des Zéniths. On croise les personnes qui ont jalonné ce parcours, celles qui ont compté. Le soutien de Pascal Obispo, l’aide de Franck Dubosc, l’omniprésence professionnelle et affective de son père, l’investissement inconditionnel de son producteur, Philippe Delmas, et l’assistance chaleureuse et protectrice de son manager Michaël… Très régulièrement, son metteur en scène et ami Jarry, nous passionne par la pertinence de ses analyses. Jarry est l’incontournable pivot sur lequel Jeff peut articuler ses représentations, échanger ses idées créatrices… En fait, si tout a l’air d’aussi bien de passer dans la carrière de Jeff Panacloc c’est parce qu’il y a énormément d’amour autour de lui. Quelle force cela doit lui apporter !


Enfin, élément essentiel, pour une fois Jean-Marc passe au second plan. L’envahissant et insolent primate est carrément mis de côté au profit de son géniteur et manipulateur. C’est ce dont on avait besoin pour mieux connaître cet artiste discret. Car, ce qui m’a vraiment séduit chez Jeff Panacloc, c’est son authentique humilité. Les pieds sur terre, jamais il ne se la pète. Il constate et se réjouit légitimement de sa réussite, mais il n’en tire aucune vanité. Il a su garder intacte sa faculté d’émerveillement. Il est resté quelque part l’enfant marginalisé de Saint-Thibault des Vignes qui cherchait à se construire en dehors de l’école avec son copain Aymeric. Jeff est attachant car vrai. Il se raconte avec modestie, naturellement, sans artifice aucun. En fait, il était prédestiné. Il a tâtonné, il a travaillé (beaucoup), et puis il s’est trouvé. Pour notre plus grand plaisir. Et le sien aussi ; heureusement.
Je suis convaincu que Jeff Panacloc est là pour longtemps. Il n’a pas fini de nous étonner, de nous surprendre, de nous faire rire et de nous émouvoir aussi. Rendez-vous au prochain spectacle.

Gilbert « Critikator » Jouin

samedi 18 mars 2017

Le déni d'Anna

Lucernaire
53, rue Notre-Dame des Champs
75006 Paris
Tel : 01 45 44 57 34
Métro : Vavin / Notre-Dame des Champs

Ecrit et mis en scène par Isabelle Jeanbrau
Musique composée et interprétée par Daniel Jea (guitare) avec à la batterie France Cartigny ou Bertrand Noël ou Maxime Aubry

Avec Benjamin Egner (le père), Karine Huguenin ou Sandra Parra (la fille), Matthias Guallarano (le fils), Thibaut Wacksmann (l’oncle), Cécile Magnet (la grand-mère)

Présentation : Un noyau familial – le père, ses deux enfants, l’oncle, la grand-mère – subit brutalement la disparition de la mère. Pour ne pas en pleurer, les adultes s’engouffrent dans un tonitruant déni familial. La désespérance mise au service d’une joie fausse qui veut tuer la mort. Quand vingt années ont passé les enfants, devenus adultes, viennent réclamer l’urne de la défunte pour l’enterrer. Mais personne n’est fichu de savoir où elle est passée…

Mon avis : Quelle jolie pièce ! Nous sommes tous tellement concernés par son sujet : comment gérer le décès d’un proche ; à la fois personnellement et collectivement…
A la lecture de son résumé, on pourrait craindre un mélo morbide, mais il n’en est rien. Tout ici est traité simplement, naturellement. En fait, c’est une phrase du père qui pourrait en synthétiser l’esprit : face à la mort d’un proche, « Chacun réagit comme il peut ».

La pièce est divisée en deux parties. La première expose la maladie puis la disparition de la mère, Anna. Les enfants, Diane et Matthieu, sont encore jeunes. La mort est pour eux un sujet abstrait. Ils sont encore dans l’insouciance. Le père essaie de les protéger « comme il peut ». Avec une maladresse touchante, il fait de son mieux. En revanche, la grand-mère, la maman d’Anna est dans une souffrance absolue. Elle ne supporte pas que sa fille parte avant elle ; ce n’est pas « dans l’ordre des choses ».
La deuxième partie nous entraîne vingt ans plus tard. Les enfants sont devenus des adultes, le père a refait sa vie mais la mère et le frère d’Anna sont toujours aussi présents. Diane et Matthieu, désormais responsables, désirent apporter une sépulture à leur mère. Mais, pour cela, encore faut-il mettre la main sur l’urne qui contient ses cendres. Or, personne ne sait où elle est…


Le jeu et la mise en scène du Déni d’Anna sont d’une extrême finesse et d’une grande sensibilité. J’ai tout de suite été happé par la façon dont chacun gère le drame puis l’absence et comment il évolue. Construite avec une succession de saynètes plus ou moins longues, la pièce est très rythmée. On ne s’embarrasse pas de gros décors pour signifier où l’on se trouve. Une table, deux petits lits, un réfrigérateur, deux pierres tombales… suffisent amplement.
Ce qui est le plus captivant, c’est le jeu des cinq acteurs. Tout en subtilité. Tout autant que les mots, les comportements respectifs ont une grande importance. La gestuelle propre à chacun est dessinée au scalpel. Les détails son essentiels car ils nous apprennent beaucoup.

Le pivot, l’âme de la pièce, c’est le père. C’est son attitude qui exacerbe les réactions de son entourage. La prestation de Benjamin Egner est époustouflante. Il compose un homme qui ensevelit son chagrin sous l’hyperactivité. Il pousse à l’extrême une maniaquerie chronique qui lui permet, en se concentrant sur les banalités du quotidien, de décaler sa douleur. C’est un brave homme qui ne sait pas quoi faire pour faire plaisir. Du coup, il en fait des tonnes et ça irrite tout le monde. Il est fascinant. Fascinant et… drôle. Car on rit souvent dans cette pièce au sujet si délicat. Certes, ce sont des rires brefs, mais ils sont tellement sincères et spontanés.


Au côté de cette formidable locomotive qu’est Benjamin Egner, chaque comédien se fond dans son personnage avec une justesse impressionnante. Pour moi, Karine Huguenin et Matthias Guallarano sont indissociables. Enfants, puis adultes, ils font preuve d’une complicité sans faille. Ils passent d’un âge à l’autre sans aucun artifice. Il leur suffit de changer subrepticement de timbre de voix, de démarche, de contenance, et on oublie les enfants dociles et primesautiers qu’ils interprétaient quelques secondes auparavant.
La composition de Cécile Magnet dans le rôle de la grand-mère est également très aboutie. Submergée par sa souffrance, elle pleure, geint, s’insurge violemment contre l’apparente désinvolture de son gendre. Une seule chose lui apporte une parenthèse de répit dans son chagrin : savoir ce qu’il va y avoir à manger. Il lui suffit de courber un peu l’échine et de se déplacer plus lentement et, elle aussi, elle prend vingt ans de plus. Quant à Thibaut Wacksmann, il nous fait presque peur avec sa fureur rentrée. Sa façon de bouger nerveusement les jambes nous montre qu’il essaie de se contenir et puis, soudain, il explose, devient d’une agressivité insupportable avec sa mère. Sa voix forte et cassante, sa rudesse, son intolérance, constituent un formidable contrepoint avec l’attitude psychorigide et la bienveillance naturelle de François, le veuf de sa sœur…
Et puis, il y a un sixième personnage qui a son importance dans cette pièce, la musique. Une guitare et une batterie ponctuent et colorent les intermèdes. C’est mélodieux, discret, agréable à entendre. Bref, indispensable au climat du spectacle.

Finalement, cette pièce est une sorte d’hymne à la vie. Grâce au jeu des comédiens, à la mise en scène nerveuse et inventive, la mort est tenue à distance. L’émotion se le partage avec le rire. Le déni d’Anna emplit parfaitement sa mission car elle est profondément et simplement humaine. D'ailleurs, la meilleure conclusion est une déclaration que formule Diane à la fin de la représentation : "On meurt tous un jour ou l'autre, ce n'est pas une raison pour mal vivre"...

Gilbert "Critikator" Jouin



samedi 11 mars 2017

Sugar Sammy

L’Européen
5, rue Biot
75017 Paris
Tel : 08 92 68 36 22
Métro : Place de Clichy

Seul en scène écrit et interprété par Sugar Sammy

Présentation : Sugar Sammy a grandi dans les Comedy Clubs aux Etats-Unis. Vous découvrirez la vision d’un canadien anglophone d’origine indienne qui a fait le tour du monde et qui s’installe en France. Vous tomberez sous le charme de ce provocateur charismatique. Il est aussi un maître de l’improvisation créant un spectacle unique chaque soir.
Un show de Sugar Sammy, c’est expérimenter l’authentique stand-up de New York mais en France et en français. Vous vivrez une expérience unique/

Mon avis : Ne vous fiez surtout pas au prénom qu’il se donne, Sugar... Hormis le fait qu’il puisse être fondant pour la gent féminine, il est tout le contraire d’un morceau de sucre. Sa langue est une véritable gousse de piment. Et du plus fort ! Ça pique sacrément… Quant à Sammy, ça lui va comme un gant (mais pas de velours) car « Sammytraille » à tout-va.
La salle de l’Européen est pleine à craquer ; on distingue ça et là quelques délicieuses pointes d’accent québécois. Normal quand on sait que Sugar Sammy est une méga star dans la Belle Province. Pourtant, lorsqu’il surgit sur la scène, c’est d’abord de ses origines indiennes qu’il parle. Il avance à visage découvert. Impossible de le prendre en flagrant Delhi de cachotterie. Au contraire, le fait d’afficher tout de go son métissage lui permet de jouer à fond avec le multiculturalisme. Effectivement, il se moque de tout le monde. Aucune ethnie n’échappe à ses tirs en rafale.


Décidé à conquérir le public français, il ironise sur notre culture, sur nos travers, notre politique, notre médiocre sens de l’hospitalité, notre propension à la flemmardise, notre racisme… En moins d’un quart d’heure, il se met le public dans la poche. Le public, pour lui, c’est un partenaire de jeu. Il apostrophe les spectateurs, les interroge, les met sur le gril. Son regard laser détecte la plus vulnérable des proies. Malheur à celui ou celle qui tente de lui résister ou essaie de se la péter. C’est perdu d’avance. Sugar Sammy a le beau rôle. Il est tellement rompu à l’exercice. Personne ne peut lutter face à un tel tchatcheur.
Sugar Sammy, c’est l’archétype du stand-up à l’américaine. Nos stand-uppers à nous ne possèdent pas cette virtuosité, ce jusqu’au-boutisme sans limites, cette absence totale de tabous.

Parfaitement trilingue (français, anglais, indi), il jongle avec les langues. Avec lui, le mot « pussy » est tellement mignon ! Bien moins vulgaire en tout cas que son équivalent français. C’est très habile de sa part. Bien sûr, son discours est émaillé de nombreux « fuck » ou « fucking »Si une bonne moitié de son spectacle est constitué d’échanges trépidants avec le public, il s’autorise quelques digressions savoureuses sur des thèmes aussi passionnants que la religion, la vie parisienne, la télévision et, surtout – et c’est pour moi là où il se montre le meilleur – sur les relations hommes-femmes (dont celles, entre autres, avec les filles musulmanes). Il possède une misogynie malicieuse car insidieuse. On ne le voit pas venir et, soudain, il balance une horreur ; horreur dont il est le premier à en rire. Si bien que tout le monde enchaîne. Il bénéficie d’un  tel charisme qu’on lui pardonne tout.


Sugar Sammy, c’est du haut débit. Il est d’une vivacité d’esprit étourdissante. Il possède un sens de la répartie imparable et il est avec l’impro comme un piranha dans l’eau.
Le problème, avec le stand-up, c’est que quand le spectacle est fini, il ne nous reste pas grand-chose. On sait qu’on a beaucoup ri, qu’on s’est amusé ensemble, qu’on assisté à un grand moment d’interactivité mais, contrairement aux one man show à sketchs où il nous reste une galerie de personnages en mémoire, ici il ne nous reste en tête qu’une écume joyeuse. C’est de l’instantané. C’est une forme d’humour hyper moderne, consommable de suite. En fait, c’est générationnel. Plus on est jeune, mieux on se sent à l’aise avec ce type de prestation.
Pendant une heure et demie, j’ai vu une salle entière se tordre et hurler de rire. Même si, personnellement, je reconnais que ce genre de spectacle n’est pas trop ma came (question d’âge et de culture humoristique, mais j’ai néanmoins retenu quelques excellentes saillies et de très bonnes vannes), je suis convaincu que Sugar Sammy va faire un carton à l’Européen et un tabac dans les médias.

Gilbert « Critikator » Jouin