samedi 19 octobre 2019

Vous n'aurez pas le dernier mot


Théâtre Montparnasse
31, rue de la Gaîté
75014 Paris
Tel : 01 43 22 77 74
Métro : Gaîté / Edgar Quinet

Monologue écrit Par Diane Ducret
Mis en scène par Jérémie Lippmann
Scénographie de Jacques Gabel
Lumières de Jean-Pascal Pracht
Costumes de Colombe Lauriot-Prévost

Avec Stéphane Bern

Présentation : Dans un seul en scène drôle, littéraire et historique au ton décalé, Stéphane Berne nous fait découvrir les de grandes personnalités. Il nous entraîne dans l’intimité des illustres personnages qui ont écrit l’Histoire, livrant ainsi leur part la plus secrète : leur manière de quitter la scène et de saluer le monde par le mot de la fin.
Un monologue joyeux et profond qui propose une réflexion sur nos propres derniers mots, ou finalement ce que nous laissons derrière nous. Avec de la poésie, de la passion et un peu de mauvais esprit, il va à rebours de notre époque obsédée de jeunesse, de débuts et d’immédiateté.

Mon avis : L’idée de Diane Ducret de compiler les derniers mots prononcés par les grands de ce monde au moment de leur départ pour l’Au-delà est astucieuse. Et l’idée d’en confier le récit à Stéphane Bern était on ne peut plus adéquate. Féru d’Histoire et aimant en raconter l’animateur était vraiment la personne idoine pour nous présenter ce florilège des déclarations ultimes.

Photo : Laurent Menec
 Effectivement, dès son entrée (pittoresque) en scène, Stéphane Bern donne le ton. Ce monologue qui évoque quand même les derniers moments de nos célébrités n’est en aucun cas morbide. Au contraire, notre « pilote décès » louvoie avec humour et légèreté dans la relation de ces situations si particulières parce que définitives. Jamais il n’emploie un ton compassé pour citer de glorieux trépassés. Avec beaucoup de malice, il enchaîne les « clins deuil ». Il est sur scène comme sur un terrain de jeu. En homme de médias rompu à cet exercice, il adore échanger avec le public, partager, plaisanter avec lui et, surtout, il n’aime rien tant que lui apprendre des choses.

Très élégant dans son superbe costume bleu nuit, Stéphane Bern s’amuse visiblement comme un petit fou (du roi). Très à l’aise, avec une touche d’autodérision, il est tour à tour docte, malicieux, caustique sans être cynique. Il se livre même à une cascade ! On ne s’ennuie pas une seconde… Il est judicieusement assisté par des projections très soignées de portraits, de paysages ; autant de cartes postales destinées à illustrer tel ou tel personnage.

Photo : Eric Piermont/AFP
 Pour parler bien de la fin, il fallait un texte fin. Il ne faut pas se voiler la face, Diane Ducret a constaté que la plupart des grands hommes (ou femmes) n’ont pas forcément trouvé la plus brillante formule d’adieu au moment de rendre l’âme. Comme quoi l’oraison du plus fort n’est pas toujours la meilleure. Stéphane le souligne avec espièglerie. Pas facile d’avoir de la présence d’esprit au funeste moment de l’Absence… Pourtant certains ont réussi à soigner leur sortie. Leur fulgurance ultime, leur dernière saillie, n’en ont que plus de valeur. Et Stéphane prend un malin plaisir à les citer et à s'en délecter.

En résumé, Vous n’aurez pas le dernier mot est un spectacle très plaisant, léger, savoureux, destiné à la fois à instruire et à distraire. L’effet est contagieux car on cherche tous instinctivement, Stéphane le premier, à essayer de trouver quel pourrait être notre ultime déclaration avant de rendre le dernier soupir… Lorsque la salle se rallume, on ne voit que de larges sourires sur le visage des spectateurs. Et pourtant, Stéphane Bern n’a parlé que du pire : de la mort !

Gilbert « Critikator » Jouin

jeudi 17 octobre 2019

Tano "Idiot Sapiens"


En tournée

Seul en scène écrit et interprété par Tano

Le 15 octobre dernier, Tano a présenté sur la scène de l’Européen son tout nouveau spectacle, entièrement inédit, au titre évocateur : Idiot Sapiens.
Tano est en grande partie Corse. Et pourtant, il est drôle ! La seule arme qu’il possède est son débit-mitraillette et les seules exactions qu’il commette sont des attentats… à la pudeur.

Le Tano nouveau, estampillé 2019, est un grand millésime, un grand cru. Très cru même. La première demi-heure de son spectacle est tout bonnement étourdissante. A peine a-t-il surgi sur scène qu’il se met à balancer tous azimuts. Il attaque avec la politique, puis bénit les religions, fait un crochet par la chanson, s’excite sur les déviances sexuelles, etc… Enchaînant les punchlines (en français « phrases choc »), distillant ses vannes à jets (d’acide) continus, n’hésitant pas à utiliser des néologismes, pratiquant gaillardement la saillie, se vautrant joyeusement dans l’outrance, Tano nous cramponne les zygomatiques et ne nous lâche plus.
Délicieusement vachard, adepte jouissif du trash test, Tano adore pratiquer le name dropping. Il y a dans Idiot Sapiens tout un lot de célébrités qui prennent cher.


Dans la deuxième partie, tout en abordant des thèmes comme la vieillesse, la parité hommes-femmes, les Femen, les végan, l’automédication, le communautarisme, les minorités sexuelles, il nous offre en prime deux sketchs et deux chansons. Dans le premier sketch, il reconvoque pour notre plus grand bonheur le pittoresque Oncle Antoine à l’accent corse à couper au couteau Vendetta ; dans le second, il incarne une certaine Sophie, victime d’une épilation au e laser. Je ne vous en dis pas plus mais ce sketch, évidemment poilant, est à se tordre de rire… Quant aux deux chansons, elles méritent d’accéder au statut de « tubes ». L’une s’intitule « Le Rap de la BAC » ; quant à l’autre, qui clôt brillamment le show, je n’ai pas envie d’en déflorer le sujet pour vous en laisser la découverte. Elles sont toutes deux accompagnées d’une chorégraphie improbable, « spéciflic » pour le rap, et pour le moins désordonnée pour la deuxième.

Pour avoir vu Tano à ses tout débuts, puis à plusieurs reprises, j’ai pu mesurer son évolution. Il a fait de sacrés progrès tant sur le plan de la comédie pure que dans le domaine de l’aisance sur scène. Il n’a plus aucune retenue, plus aucune inhibition. Il se lâche complètement. Ce spectacle est bon du début à la fin. Tano est loin d’être « Idiot » et il n’est surtout pas « sapiens », c’est-à-dire ni sage, ni raisonnable. Heureusement pour nous.

Gilbert « Critikator » Jouin

jeudi 10 octobre 2019

Donnant donnant


Théâtre de Paris
15, rue Blanche
75009 Paris
Tel : 01 42 80 01 81
Métro : Trinité, Blanche, Saint-Lazare

Une comédie de Fred Proust
Mise en scène d’Anne Bouvier
Collaboration artistique d’Anne Poirier-Busson
Scénographie d’Edouard Laug
Lumières de Denis Koransky
Costumes de Julia Allègre
Musique originale de Raphaël Sanchez
Avec Marie Fugain (Lucie), Loïc Legendre (Romain), Arnaud Gidoin (Bastien), Juliette Meyniac (Isabelle)

Présentation : Tout juste parents d’un petit Léo, Romain et Lucie n’arrivent pas à joindre les deux bouts. Pour sortir la tête de l’eau, ils ont une idée : inviter à dîner Bastien, un vieil ami de Romain, un riche publicitaire, afin de le convaincre d’embaucher Romain dans sa boîte. C’est un ami, il ne pourra pas refuser ce service. Seulement voilà, Bastien et sa femme, Isabelle, ont également en tête une demande… très personnelle à formuler.
Romain et Lucie sont pris de court. Qu’est-ce qu’on fait ? On accepte ? On refuse ?
Donnant, donnant ?... Pas simple.

Mon avis : Donnant donnant est le type même de comédie douce amère que l’on aime aimer… A partir du moment où on a accepté le postulat de départ qui, si l’on y réfléchit bien, est un tantinet peu crédible, on n’a plus qu’à se laisser porter par l’enchaînement des situations et goûter le jeu, tout à fait emballant, des quatre comédiens.
Le décor déjà, nous aide à pénétrer dans l’univers de Lucie et Romain. C’est une grande pièce à vivre nichée sous les toits dans laquelle règne un gentil désordre ; du linge qui sèche, des jouets qui traînent, un canapé mal en point… On remarque également côté cour l’existence d’une petite chambre qui abrite un berceau. Celui de Léo, l’enfant du couple.
Dès leurs premiers échanges, on découvre les caractères respectifs de Lucie et Romain. Elle est volontaire, pragmatique, réaliste. C’est une battante. Lui, aspirant comédien sans emploi, est un doux rêveur. Il n’est visiblement pas armé pour un monde dur, impitoyable. Au contraire, il est fragile, naïf, pusillanime. C’est un velléitaire.

Photo Céline Nieszawer
 Une fois ces deux profils dessinés, on peut prévoir quel sera leur comportement respectif face à leurs invités, Isabelle et Bastien. C’est qu’ils attendent beaucoup de ce dîner : Romain est censé demander à son vieux copain Bastien, qui a remarquablement réussi, de l’engager dans la boîte qu’il dirige. Mais ce serait trop simple. Et il n’y aurait pas de pièce si, de leur côté, Bastien et son épouse Isabelle, n’avaient pas eux aussi, un service à demander… Ce service, particulièrement déconcertant, va phagocyter l’entreprise de Lucie et Romain.
  
Photo Céline Nieszawer
 Donnant donnant, c’est important de le signaler, repose sur des dialogues percutants, incisifs et sur les quatre personnalités très différentes qui vont s’affronter. En effet, celle de Bastien est aux antipodes de celle de Romain. Lui, c’est un winner. Il est sûr de lui, cassant et, surtout, c’est un vanneur invétéré. Face à lui, Romain ne fait pas le poids… Quant à Isabelle, elle est douce, conciliante, sympathique mais, on s’en apercevra par la suite, elle n’est néanmoins pas dupe.

Habileté du scénario, certains prétextes sont judicieusement créés pour laisser parfois les deux femmes seules, puis les deux hommes. Ce qui permet des discussions, toujours savoureuses dans lesquelles chacune et chacun peut donner libre cours à son tempérament ou, dans le cas précis de Bastien, montrer toute l’étendue de son immoralité.

Photo Céline Nieszawer
 Cette pièce, très bien ficelée, aborde plusieurs thèmes. Celui, très délicat, de la teneur du service que demandent Isabelle et Bastien ; les relations dans le couple ; et, enfin, la différence de classes, de milieu social… On est donc tous concernés. D’où notre attention à suivre leurs ébats et notre interrogation à savoir comment tout cela va se terminer… Grâce à de nombreuse répliques, cinglantes, délectables, efficaces, on rit souvent. Et de bon cœur. Or, valeur ajoutée qui apporte à cette comédie beaucoup de profondeur : il y a d’intenses moments d’émotion (particulièrement dans la deuxième partie) et parfois, une tension telle qu’on n’entend pas un souffle dans la salle. C’est impressionnant.

Photo Céline Nieszawer
 Si, comme je l’ai précisé, les dialogues sont excellents, il faut également saluer l’interprétation des quatre comédiens. Chacun est parfaitement à sa place. Ça joue juste. Les deux femmes sont épatantes, attachantes, touchantes ; humaines, quoi !
Arnaud Gidoin, éblouissant de cynisme, trouve en Bastien un rôle dans lequel on ne l’a jamais vu. Il joue un magnifique salopard. Il ne faiblit pas un seul instant. Tellement habitué à faire rire, viscéralement drôle, il doit jubiler intérieurement à incarner un personnage aussi déplaisant. Il est vraiment convaincant dans ce contre-emploi. Cela devrait pouvoir lui ouvrir de nouvelles perspectives.
Mais la palme va à Loïc Legendre. Quelle prestation ! Il est attendrissement de gaucherie et d’ingénuité. Il faut voir comme il s’emmêle magistralement les crayons. Sa palette de jeu, sa finesse, sa gestuelle, ses hésitations, sa perplexité, sa maladresse, son manque d’assurance et, parfois, sa malice, sont remarquablement transposés. C’est un grand moment de comédie pure qu’il nous offre.

Gilbert « Critikator » Jouin

mardi 24 septembre 2019

La Voix des Sans Voix


Grévin
10, boulevard Montmartre
75009 Paris
Tel : 01 47 70 85 05
Métro : Grands Boulevards

Tous les lundis, du 30 septembre au 28 octobre

Ecrit, mis en scène et interprété par Nicolas Vitiello

Présentation : Le 5 août 1912, à l’aube de la Première Guerre Mondiale, naît Henri Grouès dit L’Abbé Pierre.
Comment ce fils de bourgeois va, par sa foi, ses rencontres et ses révoltes contre la misère, devenir une des figures les plus marquantes du 20ème siècle ?
Comment cet homme a réussi à entraîner avec lui un pays, puis le monde entier dans son combat pour la justice ?
A travers une narration moderne et originale, portrait d’un homme au parcours hors du commun, engagé, visionnaire et plein d’humour, porté par le destin.
Un véritable message de paix et d’humanisme, un éveil des consciences !

Mon avis : Il était une Foi…
Pourtant ce n’est pas un conte – ou alors un conte à frémir debout – que retrace devant nous Nicolas Vitiello. C’est hélas le récit d’une accablante réalité. Réalité d’hier, réalité d’aujourd’hui. Il fallait à l’abbé Pierre une foi sacrément chevillée au corps pour consacrer toute sa vie à une inlassable croisade contre la misère sous toutes ses formes…
Dès les premières minutes, Nicolas Vitiello nous empoigne par le cœur. Et il ne nous le lâchera plus. Il ne l’étreint pas, il ne nous le malaxe pas ; au contraire, il nous le fait battre plus fort.
En cette année 2019, qui marque le soixante dizième anniversaire de la création d’Emmaüs, il apparaît ô combien nécessaire et urgent de rappeler que le combat qu’a mené l’abbé Pierre est toujours d’une dramatique actualité… Pendant plus d’une heure, c’est ce à quoi Nicolas Vitiello s’emploie.


Causes toujours…
On sent que le jeune homme, visiblement concerné, s’est totalement investi dans ce spectacle. Il l’a écrit, l’a mis en scène et il l’interprète. Il a effectué très intelligemment la synthèse du saint homme et de son action. Vibrant d’intensité, il ne tombe jamais dans le pathos. Aucune leçon de morale dans son discours ; et aucun prosélytisme non plus. L’abbé « Vitiello » Pierre fait systématiquement passer l’humain avant le religieux. Ce qui est sacré chez lui, c’est le droit de son prochain à vivre décemment.
Résistant pendant la guerre, l’abbé Pierre restera un résistant toute sa vie. Porte-drapeau d’une armée d’exclus, ayant toujours (hélas) une cause à défendre, il est inlassablement reparti au front. Le mot qui revient le plus souvent dans sa bouche, c’est « combat ». En perpétuelle révolte, il prône l’indignation à condition qu’elle soit « digne ». Conscient d’être une voix que l’on entend, que l’on écoute (pas toujours) et qui compte, il consacrera sa vie entière au service des autres.


Ce spectacle est une œuvre utile. Grâce au jeu simple et naturel de Nicolas Vitiello, on suit le parcours de l’abbé Pierre avec une attention qui ne faiblit jamais. S’il stigmatise et dénonce les dysfonctionnements de notre société, sa colère n’est jamais agressive. Malgré l’urgence de ses objectifs, il sait prendre du recul ; si bien qu’il se permet de glisser malicieusement ça et là quelques traits d’humour. Grâce à ce ton, à ces ruptures et à une mise en scène astucieuse on est tout le temps captivé. Le récit, habilement rythmé, est truffé d’anecdotes, de name dropping (Mitterrand, Kouchner, Eisenhower et, surtout, Chaplin…), illustré par des projections d’images d’époque et des enregistrements radiophoniques (comme le fameux appel du 1er février 1954).


Dès qu’il coiffe le béret et endosse la célèbre pélerine, Nicolas Vitiello est métamorphosé. Il devient l’abbé Pierre. Et sa parole prend alors toute sa résonnance. On assiste en direct à un véritable dédoublement de personnalité. On réalise alors combien le charisme, la conviction, la ténacité et la force de persuasion de l’abbé pouvaient séduire et émouvoir ses interlocuteurs, quel que soit leur rang.
Il faut saluer la performance de Nicolas Vitiello. Mais lorsqu’on le félicite pour son travail, il réagit en parfaite symbiose avec son modèle : avec une réelle humilité.

Gilbert « Critikator » Jouin

samedi 14 septembre 2019

L'un de nous deux


Petit Montparnasse
31, rue de la Gaîté
75014 Paris
Tel : 01 43 22 77 74
Métro : Gaîté / Edgar Quinet

Une pièce de Jean-Noël Jeanneney
Mise en scène par Jean-Claude Idée
Décor et lumières de Jean-Claude Idée
Costumes de Sonia Bosc
Son et vidéo d’Olivier Louis Camille

Avec Christophe Barbier (Georges Mandel), Emmanuel Dechartre (Léon Blum), Simon Willame (Hans)

Présentation : Juin 1944. Une prison en Allemagne. Derrière les barreaux, deux hommes côte-à-côte et face-à-face : Léon Blum, fidèle de Jaurès et chef du Font Populaire, et Georges Mandel, collaborateur de Clémenceau. La mort immédiate s’annonce pour l’un d’entre eux… L’intensité de leur dialogue se nourrit de cette angoisse, de leurs mémoires contrastées, de leurs tempéraments opposés, de leurs pudeurs bousculées, de leurs connivences révélées. Ils nous parlement de la République, au cœur de ses contradictions et au plus haut de sa dignité.
Lequel survivra ?

Mon avis : Quelle page d’Histoire ! Troublante, intense, émouvante…
La pièce s’ouvre avec des projections du Débarquement commentées en allemand. Nous savons donc tout de suite que nous nous trouvons en juin 1944 ; et en Allemagne.
Dans le salon d’un appartement-prison, deux hommes très élégants devisent. Par les fenêtres, on voit passer des avions, des véhicules militaires. Comme eux, on perçoit les sons du dehors, les bruits de moteurs, des cris, des coups de feu… Le décor est planté. Nous sommes à quelques encablures du camp de concentration de Buchenwald.

Photo : J. Stey
Très vite, au fil de leur conversation, on apprend qui est qui. Le plus âgé est Léon Blum, ancien président du Conseil et son interlocuteur est Georges Mandel, ancien ministre de l’intérieur. Pétain les a livrés à Hitler pour qu’ils servent éventuellement de monnaie d’échange… Blum, homme de gauche, admirateur de Jaurès, et Mandel, homme de droite, admirateur de Clémenceau, sont tous deux porteurs des grandes valeurs républicaines. Cela fait pratiquement un an qu’ils cohabitent. Alors qu’ils ont des sensibilités politiques opposées, ils ont appris à se connaître et à se respecter. Intelligents et érudits, ces deux témoins totalement impliqués, échangent sur plus d’un demi-siècle d’une vie politique française dont ils connaissent toutes les arcanes.

Photo : J. Stey
Si leurs idéologies respectives sont opposées, leurs tempéraments le sont également. Au départ, ils ont néanmoins en commun leur aversion pour le fascisme, le fait d’être détestés par Pétain, leur ralliement à De Gaulle et… leur judaïté. Ce qui n’est pas mal… Ces deux hommes, engagés, ont deux manières très différentes de voir et de pratiquer la politique. Autant Léon Blum, qui dégage une réelle bonhomie et une profonde humanité, se montre bienveillant, diplomate, autant Georges Mandel, se révèle intransigeant, réaliste, pessimiste. C’est un jusqu’au-boutiste qui ne tolère aucune compromission.

Photo : J. Stey
En raison de cette discordance, leurs échanges sont aussi riches que passionnants. Et parfois drôles aussi car Mandel adore titiller son grand aîné. Le texte de Jean-Noël Jeanneney est brillant. Très documenté, il fourmille de faits précis, d’anecdotes. Parfaitement incarnés par deux comédiens férus de politique, Blum et Mandel nous font revivre un pan déterminant de l’histoire de notre pays. On s’attache d’autant plus à eux qu’ils sont en train de vivre sous nos yeux un moment capital de leur propre existence. S’ils savent en effet que l’un d’entre eux va être sacrifié sur l’autel des représailles, ils ne perdent jamais une once de leur dignité… Unis par un destin qui les dépasse, Emmanuel « Blum » Dechartre et Christophe « Mandel » Barbier nous donnent une belle leçon de confiance en l’Homme. Leur jeu est tellement juste, simple et précis qu’on en oublie qu’ils jouent la comédie. Un beau moment de théâtre !

Gilbert « Critikator » Jouin

samedi 7 septembre 2019

Panayotis "Presque"


Le Point Virgule
7, rue Sainte-Croix de la Bretonnerie
75004 Paris
Tel : 01 42 78 67 03
Métro : Hôtel de Ville

Seul en scène écrit par Payanotis Pascot
Mis en scène par Fary

Présentation : « Avoue, je suis stylé sur l’affiche. Conquérant sur ma barque, sûr de moi, petite moue genre mec nonchalant et tout…
Alors qu’en vrai la barque était tellement petite que j’étais à deux doigts de tomber dans l’eau vaseuse, l’étiquette du costume me grattait et la photographe me criait dessus en allemand comme si j’étais un animal de cirque en fin de carrière…
On fait tout ça face aux autres, comme si on contrôlait ce qui se passe.
Alors que moi j’arrive pas à contrôler grand-chose. Les seuls trucs que je gère à peu près, c’est mon spectacle et les omelettes… »

Mon avis : En fait, dans sa déclaration liminaire émise ci-dessus, Panayotis nous livre déjà quelques éléments de sa personnalité comme la différence entre l’image et la réalité, la posture et le moi profond ou son incapacité à contrôler quoi que ce soit…

J’avais assisté à son tout premier show case en avril 2018… Hier soir, j’ai eu du mal à reconnaître le post ado hésitant, un peu emprunté avec son corps qui débitait son texte sur un ton parfois monocorde. C’étaient ses tout débuts. Près de dix-huit mois plus tard, j’ai découvert sur la scène du Point Virgule un jeune homme très à l’aise dans l’exercice du one man show. Les cheveux et la barbe ont poussé ; le regard, dans lequel on peut lire son plaisir d’être face au public, est assuré ; sa maîtrise du ton, du débit, des silences, est totale ; mais surtout, il se révèle être un excellent comédien.


En revanche, j’ai retrouvé tout ce que j’avais aimé lors de son show case. D’abord son sourire. Absolument craquant. Plus que du charisme, Panayotis possède un charme irrésistible. Son petit côté Johnny Depp ne devrait pas tarder à attirer les réalisateurs de cinéma. Et puis, si la forme est désormais acquise, c’est le fonds de ses propos qui m’a plu.
Son spectacle ne ressemble à aucun autre. S’il est original, c’est tout simplement parce que Panayotis ne fait que parler de lui. Il se livre à nous sans détours. Très vite, il casse son image en exprimant sa difficulté chronique à montrer l’être humain qu’il rêve de devenir. Tout est contenu dans le titre – explicite – de son spectacle : « Presque »…


Panayotis est presque un séducteur, il arrive presque à embrasser la fille qu’il aime, il parvient presque à dire ce qu’il pense, il a presque coupé le cordon ombilical avec sa mère, il a presque tué le père… Il essaie de grandir avec ou malgré sa grande vulnérabilité et son incapacité à montrer ses sentiments (merci papa). Pour se protéger, pour donner le change, il a trouvé un subterfuge : presque malgré lui, mais il en est conscient, il se complaît à sortir des blagues, de préférence trash, plutôt que de dévoiler ses inclinations et, plus encore, son amour.

Très lucide, il se connaît parfaitement. A 21 ans, il sent qu’à force d’introspection, il est parvenu à devenir « presque lui ». En tout cas, ce spectacle, indéniablement thérapeutique, va certainement contribuer à le gommer bientôt ce « presque » et à l’éradiquer. En attendant, il nous reste un seul en scène très personnel, atypique, joliment interprété par une jeune homme plus que prometteur que sa fragilité et ses doutes, complètement assumés, rendent terriblement attachant... et drôle.
Quand on voit la complicité qui le lie à son public, on peut affirmer que Panayotis est déjà presque une vedette. En tout cas, le plus dur du chemin est presque accompli...

Gilbert « Critikator » Jouin

jeudi 5 septembre 2019

Michel For Ever


Théâtre de Poche Montparnasse
75, boulevard du Montparnasse
75006 Paris
Tel : 01 45 44 50 21
Métro : Montparnasse-Bienvenüe

Spectacle conçu et mis en scène par Stéphan Druet et Daphné Tesson
Musiques de Michel Legrand
Direction musicale de Stéphane Corbin
Arrangements de Benoît de Mesmay
Costumes de Denis Evrard
Chorégraphies d’Alma Devillalobos
Lumières de Christelle Toussine

Avec Gaëtan Borg ou Vincent Escure, Sébastian Galeota ou Julien Alluguette, Emmanuelle Goizé ou Vanessa Cailhol, Mathilde Hennekinne ou Léovanie Raud.
Au piano, Benoît de Mesmay ou Joël Bouquet
A la contrebasse Jean-Luc Arramy ou Jean-Pierre Rebillard

Présentation : A l’occasion de la commande d’un reportage, un journaliste réunit trois passionnés de l’œuvre de Michel Legrand pour faire revivre son esprit et son univers. Et surtout ses mélodies enchantées et ses orchestrations élégantes. « Il n’y a pas une seule note que je regrette » disait-il. Nous non plus !
Michel Legrand n’est pas mort. Sa musique résonne en chacun de nous. Elle rassemble tous les genres. Elle brasse et rallie une multitude de styles et donne le ton de l’avenir. Elle inspirera encore de nombreuses générations.

Mon avis : Le spectacle se déroule dans une cave. Accueillis en musique par un pianiste et un contrebassiste, on a l’impression de se retrouver dans un club de jazz à la grande époque de Saint-Germain des Prés. Le climat est installé, il va être essentiellement jazzy…
Trois jeunes passionnés, incollables sur la vie et l’œuvre de Michel Legrand accordent un entretien à un journaliste débutant totalement profane. Grâce à leurs connaissances et à leur enthousiasme, nous allons revisiter pendant une heure et demie cette œuvre ô combien magistrale.


Michel « Le Grand »… Il porte vraiment bien son nom.
A entendre s’enchaîner sans aucun temps mort près d’une quarantaine de ses musiques, on réalise combien il est intemporel, donc indémodable et impérissable. Et combien la plupart de ces titres sont gravés d’une manière indélébile dans notre mémoire.
Ce qui est original dans ce spectacle, c’est la façon dynamique et joyeuse de traiter cette œuvre. Les quatre jeunes gens sont tous d’excellents comédiens-chanteurs-danseurs. Leurs voix s’harmonisent à ravir. Mais surtout, ils s’amusent. Ils racontent des anecdotes, rejouent des scènes de films, ils changent à vue de costumes et de décors, ils se taquinent, ils se séduisent, ils roucoulent… A l’image de Michel Legrand, ce sont la légèreté, l’humour et la joie de vivre qui prédominent.


Nous sommes entraînés par les rythmes et le swing. Les tableaux se succèdent. Certains sont de grands moments de comédie pure : un Oum le dauphin à mourir de rire, la très sensuelle partie d’échecs de L’Affaire Thomas Crown, le numéro de claquettes sur Quand on s’aime, la « mise en Cène » inventive et pittoresque de Peau d’Ane… Et j’en passe tant cet hommage est complet (même quand il fait les choses à Demy), varié, éclectique et, surtout, plein de fraîcheur et de fantaisie. Ce qui n’exclut pas de jolis moments de tendresse ou de mélancolie.


Bref, pendant une heure trente, ça mouline dans nos cœurs ; ça va, ça va… ça va très bien !… Il faut également souligner la qualité des textes des différents auteurs qui ont collaboré avec Michel Legrand. Ce ne devait pas être évident de faire coller les mots sur des mélodies aussi riches et aussi rythmées. Michel For Ever est un formidable spectacle en live. La petitesse de la salle autorise l’absence de micros, ce qui nous permet de goûter et d'apprécier au plus juste les notes des musiciens et la qualité vocale des artistes.

Personnellement, vendredi dernier j’étais au Rive-Gauche en compagnie de Chopin ; hier, j’étais au Poche Montparnasse en compagnie de Michel Legrand… Difficile d’être musicalement plus comblé.

Gilbert « Critikator » Jouin