lundi 11 novembre 2019

Pascal Légitimus & Gilbert Jouin "L'Alphabêtisier"


Editions Michel Lafon
284 pages
15, 95 €
Paru le 7 novembre 2019


Comme on n’est jamais si bien servi que par soi-même, je m’autorise un peu d’onanisme littéraire. Qu’importe le flacon pourvu qu’on l’ait livresque !
Il faut bien que genèse se passe…
Du plus loin que je me souvienne, j’ai toujours joué avec les mots. Dès que j’entendais un titre de chanson, je le déformais. Je fais donc partie de ces individus que le calembour saoule à vie…
Un jour, dans mon bureau, alors que je sévissais encore dans le journalisme, en lisant le mot « aristocrate », j’ai vu « aristocrade ». Et je me suis amusé à y associer une définition : « Personne issue de la noblesse présentant une hygiène douteuse (surtout de la partie cul…) ». Dans la foulée, je me suis ingénié à construire quelques néologismes simplement en ôtant ou en ajoutant une lettre à un mot… Et puis, je n’y ai plus pensé.

Cette idée a resurgi bien longtemps après. En 2018. Je m’y suis remis. J’ai emparé un dictionnaire et, comme je suis très scolaire, j’ai commencé à dresser une liste d’une cinquantaine de ces mots nouveaux. Cette liste, je l’ai soumise à un important éditeur de mes amis. Par retour de courriel, après quelques mots flatteurs dans lesquels il me qualifiait « de croisement entre Alphonse Allais et Pierre Dac », il concluait son message d’un judicieux conseil : étant donné que j’étais un parfait inconnu, aucun éditeur ne pouvait prendre le risque de me publier ; il serait donc pertinent de m’associer avec un humoriste célèbre.
Le hasard a fait que, quelques jours plus tard, je déjeunais en tête à tête avec Pascal Légitimus. Je lui ai fait part de mon projet. Il a reposé sa fourchette et, sans hésiter une seconde, il m’a déclaré ; « Je te suis »… Le tandem du futur « Alphabêtisier » était né.

Paradoxalement, le premier éditeur approché, ne s’est pas déclaré intéressé par cette association. Heureusement, Pascal connaissait Elsa, la fille de l’éditeur Michel Lafon. Rendez-vous fut pris en présence d’Elsa et de deux directeurs littéraires, Laurent Boudin et Denis Bouchain. Ils se sont immédiatement montrés emballés par ce projet. Mais, très vite, nous avons estimé que la lecture d’un seul abécédaire pourrait avoir un caractère lénifiant. Aussi, pour rendre cet ouvrage plus attractif, nous avons décidé d’un commun accord, de le ponctuer de ruptures en y insérant d’autres « bêtises ».

Pascal et moi nous sommes aussitôt mis au travail. Nous avons d’abord commencé par la partie exclusivement dictionnaire. Lettre après lettre, nos mails ont fait la navette… Puis – et c’est là que le métier et l’expertise de Pascal ont été prépondérants – il a proposé quelques ajouts avisés. Notre jeu de ping-pong cérébral s’est avéré très productif. Et notre livre s’est progressivement enrichi de Parodies de chansons, d’aphorismes, de délires verbaux, de poèmes farfelus, de détournements d’expressions populaires et de dictons, d’épitaphes putatives, de féminins potentiels, de « j’aime pas », de maximes, de mots d’enfant, de « on ne dit pas, mais… », des Pensées de Pascal, d’une rubrique « La Pub fait son Cinéma », et même d’une lettre ouverte à Monsieur Monsanto…

Véritable patchwork, cet ouvrage est ainsi devenu bien plus qu’un élémentaire dico-mique. Nous avons voulu que le lecteur soit sans cesse surpris et amusé en en tournant les pages. Et aussi parfois, qu’il soit amené à réfléchir…
« L’Alphabêtisier » est désormais entre vos mains. Il ne nous appartient plus. C’est à vous de jouer.

mardi 5 novembre 2019

Aymeric Lompret "Tant pis"


Le Point Virgule
7, rue Sainte-Croix de la Bretonnerie
75004 Paris
Tel : 01 42 78 67 03
Métro : Hôtel de Ville

Seul en scène écrit par Aymeric Lompret et Pierre-Emmanuel Barré
Mis en scène par Loïc Castiau

Présentation : Après avoir redoublé sa première, passé le permis en quatre fois, se l’être fait retirer pour usage de stupéfiants, Aymeric décide d’intégrer HEC mais abandonne au cours de la classe préparatoire, « trop dur », selon lui.
Il décide alors de devenir une star et joue le tout pour le tout en s’inscrivant à « On n’demande qu’à en rire ». Dans un éclair de lucidité, il abandonne avant d’être quand même éliminé par le jury.
Libéré des contraintes du showbiz, il se lance dans l’écriture de son premier spectacle, « L’incompris ». Suite à un accueil mitigé du public, il en écrit un deuxième et tente aujourd’hui de conjurer le sort avec son troisième spectacle, « Tant pis ».
« La pire erreur n’est pas dans l’échec, mais dans l’incapacité de dominer l’échec » (Aymeric Lompret et François Mitterrand).

Mon avis : Lorsque j’ai découvert l’affiche de « Tant pis », le nouveau seul en scène d’Aymeric Lompret, je me suis dit que c’était le premier artiste que je voyais prendre un bide avant même de jouer son spectacle !
Ce profil peu avantageux peut être interprété de plusieurs façons. Soit il est prémonitoire ; soit c’est pour conjurer le mauvais sort ; soit, plus simplement, pour nous annoncer qu’il n’a rien à cacher et que son one man show va être une mise à nu tant physiquement que psychologiquement… Maintenant que j’ai vu « Tant pis », j’estime que c’est un cocktail de ces trois hypothèses et qu’une des grandes qualités d’Aymeric Lompret est l’autodérision.


Aymeric rime avec « porc-épic ». Or, s’il a choisi cette bestiole pour totem, ce n’est pas anodin car ce rongeur a la dent acérée et il pique à tout-va. Comme Aymeric ! Dans ce spectacle, il y a deux fils rouges : ce fameux porc-épic donc et, à fréquence régulière, l’humoriste balance une volée de réflexions et d’interrogations métaphysiques d’autant plus saugrenues qu’on ne peut y apporter de réponse. Mais qui, néanmoins, donnent souvent à réfléchir.

Aymeric Lompret est cash, très cash. D’emblée, il nous conseille d’« entrer dans son délire ». De toute façon, on n’a pas le choix, il nous l’impose. Pendant plus d’une heure, il débite des horreurs à jet continu. Parfois désabusé, parfois révolté, ce narquois décoche des flèches qui, en plus d’être particulièrement aiguisées, sont le plus fréquemment empoisonnées. Très agité, sans cesse en mouvement, prenant des poses que j’ai rarement vues sur une scène, il dézingue tous azimuts. Politiquement incorrect, profondément misogyne, chroniquement provocant, viscéralement scato, spontanément cruel, il a fait de l’humour noir et féroce son terrain de prédilection. Un terrain qui n’a pas de limites.


Il ne faut donc pas être farouche pour se rendre au Point Virgule pour apprécier les délires ce sale gosse aux antipodes de la folie douce. Le Figaro l’a qualifié de « grossier », mais ça va au-delà. Il n’y a qu’un domaine qu’il nous épargne, ce sont les blagues de cul ; tout simplement parce que son cul lui-même est une blague !
Personnellement, mis à part quelques gestes que j’ai jugés un peu outranciers (donc superflus), j’ai véritablement été très amateur (dans le sens premier du terme) de ce spectacle corrosif et saignant et, il faut le souligner, remarquablement interprété.

Gilbert « Critikator » Jouin

vendredi 25 octobre 2019

The Opera Locos


Théâtre Libre
4, boulevard de Strasbourg
75010 Paris
Tel : 01 42 38 97 14
Métro : Strasbourg Saint-Denis

Une création originale de la Compagnie Yllana et Rami Eldar
Direction artistique : David Ottone, Joe O’Curneen et Yllana
Direction musicale : Marc Alvarez et Manuel Covès
Mise en scène résidente : Dominique Plaideau
Création lumière : Pedro Pablo Melendo
Costumes, décor, maquillages : Tatiana de Sarabia
Chorégraphie : Caroline Roelands
Son : Karim Mechri

Avec Diane Fourès, soprano (Maria), Margaux Toqué, mezzo soprano (Carmen), Laurent Arcaro, baryton (Ernesto), Michael Koné, contre-ténor (Txitxi), Florian Laconi, ténor, en alternance avec Tony Boldan, ténor (Alfredo)

Présentation : Cinq chanteurs d’Opéra se réunissent pour un récital. Débute une performance unique portée par ces 5 « prima donna » dont les voix défient les Dieux à travers un enchaînement surprenant des airs les plus célèbres de l’Opéra (La Flûte enchantée de Mozart, Carmen de Bizet, Les Contes d’Hoffmann d’Offenbach, Nessun Dorma / Turandot de Puccini…), pimentées de quelques emprunts à la pop.
Alors que la soirée s’annonçait glorieuse, la scène va rapidement s’avérer trop petite pour accueillir de si grands égos en mal d’amour, révélant les désirs et les failles de chacun…

Mon avis : Tout est dit dans leur nom de scène : « The Opera Locos ». Il est composé d’un mot on ne peut plus sérieux, « Opéra », et d’un autre qui l’est beaucoup moins, « Locos », qui signifie « fous » en espagnol. Leur postulat annoncé est donc d’interpréter les plus grands airs de l’art lyrique mais en y ajoutant une forte dose de dérision et de folie. Ils inventent en quelque sorte un nouveau genre d’expression : l’Opéra-Bouffon. L’opéra comique, quoi !

Photo : Adeline Doret
Dès qu’ils apparaissent, le ton est donné. Maquillages outranciers, coiffures à la punk, costumes hyper colorés, postures extravagantes, on sait tout de suite qu’ils ne vont pas nous jouer L’Opéra de quat’sous, mais « L’opéra de Cinq Fous »… Or, si la gestuelle et les mimiques sont délibérément burlesques, lorsqu’ils chantent, ça ne plaisante pas ! Les voix sont en effet impressionnantes, remarquables. Leur façon d’interpréter les plus grands « tubes » du Répertoire n’est certes pas classique, mais elle est d’un très, très haut niveau sur le plan vocal.
Etant inattaquables sur ce registre, ils peuvent s’appuyer dessus pour donner libre cours à leurs divagations. Le spectacle est donc total. C’est un régal absolu tant pour les oreilles que pour les yeux. Les scènes, souvent dignes du cinéma muet, s’enchaînent à un rythme soutenu. Le potentiel artistique des cinq « Locos » est prodigieux. Ils savent tout faire : chanter, danser, jouer la comédie (avec une gourmandise particulière pour le mime). Les chorégraphies sont réglées comme du papier à musique.

Photo : Adeline Doret
La valeur ajoutée de ce spectacle, c’est qu’il ne se compose pas gratuitement d’une succession de tableaux. Il contient un vrai fil rouge. Chacun des personnages possède un profil psychologique parfaitement dessiné et un caractère bien affirmé. Ils sont tous les cinq dans le jeu de la séduction ; autant entre eux que vis-à-vis des spectateurs. Sous nos yeux, on voit en effet naître et se développer trois histoires d’amour. Trois ? Mais ils ne sont que cinq objecterez-vous. Comment peut-on composer trois couples à cinq ? Eh bien je vous en laisse la découverte.

Photo : Adeline Doret
Si l’essentiel du spectacle est destiné à nous faire rire, les auteurs du livret ont eu l’intelligence, pour lui donner de l’épaisseur, de glisser ça et là quelques plages de romantisme, de pure tendresse, de poésie et même de drame. Le public, formé en grande partie de connaisseurs (il faut l’entendre chanter au cours d’une master classe interactive au cours de laquelle il se laisse volontiers mener à la baguette), est conquis. La performance accomplie par ces cinq chanteurs-comédiens est carrément bluffante. Ils sont indissociables. Chacun excelle dans son propre registre vocal et chacun s’amuse à incarner un personnage qui n’est pas que caricatural car au-delà du traitement parodique, il se dégage parfois une réelle émotion.

Photo : Adeline Doret
Lorsque la dernière note de ce spectacle s’éteint, le public, dans lequel j’ai remarqué un grand nombre d’ados (vacances obligent), ce qui est rassurant, se lève spontanément pour une longue standing ovation.
Vous l’aurez compris : si vous avez envie de rigoler… tôt, précipitez-vous à 19 heures au Théâtre Libre.

Gilbert « Critikator » Jouin

mardi 22 octobre 2019

La Convivialité. La faute de l'orthographe


Théâtre Tristan Bernard
64, rue du Rocher
75008 Paris
Tel : 01 45 22 08 40
Métro : Villiers / Saint-Lazare

Mise en scène d’Arnaud Pirault, Clément Thirion, Dominique Bréda

Présentation : « Le spectacle des deux Belges qui veulent simplifier la langue française » : tout est faux dans cette phrase. Pas « simplifier » mais faire preuve d’esprit critique. Pas « deux Belges », mais deux passionnés qui veulent partager les découvertes des linguistes. Pas même la langue, juste le code graphique qui permet de la retranscrire. Une approche pop et iconoclaste, pour dédramatiser un débat et aussi parce qu’il faut bien avouer que l’Académie Française a un vrai potentiel comique…
Notez que tout n’est pas faux : il s’agit bien d’un spectacle… Et drôle en plus.

Mon avis : « La Convivialité »… Bizarre ce titre pour un spectacle sous-titré « La faute de l’orthographe ». On saisit mal l’association de ces deux mots, « Convivialité » et « Orthographe ». Mais elle excite la curiosité. Alors, pour la comprendre, le mieux était de se rendre au théâtre Tristan Bernard pour pouvoir juger « sur pièce »…
Je dois reconnaître que ce qui m’a d’abord motivé, c’est le nom de son producteur : Alex Vizorek. Il est un des humoristes actuels que je prise le plus. J’aime l’élégance qu’il met dans ses propos, y compris les plus trash. Le qualificatif qui le définit le mieux, c’est « Iconoclasse »… Donc, qu’il ait adoubé cette pièce, était pour moi un gage de qualité.

Ensuite, pour me rassurer, je suis allé consulter le Larousse pour y vérifier la définition du mot « Convivialité » : « Capacité d’une société à favoriser la tolérance et les échanges réciproques des personnes et les groupes qui la composent »et aussi « Goût des réunions joyeuses ». Ces quatre mots ont achevé de me convaincre.


Le spectacle commence par une dictée collective. Chaque spectateur reçoit à l’entrée un support, une feuille blanche et un crayon. J’ai trouvé que les quatre lignes que l’on nous demande de rédiger ne comportaient aucun piège particulier. Hormis le fait de nous plonger dans une ambiance salle de classe et donc de nous émoustiller, je pense que cet exercice n’est pas indispensable. A moins d’y glisser quelques vraies difficultés… En revanche, les supports bicolores, recto vert, verso rouge (et inversement), qui nous serviront ultérieurement se révèlent indispensables.

Plus qu’une pièce, La Convialité est une sorte de conférence-débat. Jérôme Piron et Arnaud Hoedt sont d’anciens professeurs. Et ils se comportent comme tels pour nous parler des anomalies et des complexités de la langue française. Aussi didactiques que drôles, à grand renfort de projections astucieuses et éclairantes, ils se livrent à une démonstration absolument jubilatoire. Dans la salle, on s’étonne à voix haute, on s’esclaffe, on s’ébaubit. Redevenus écoliers d’un soir, les spectateurs participent avec enthousiasme à cet exposé interactif.


Quand l’instructif est traité d’une manière ludique, il est tellement plus facile d’apprendre. La mission de nos magisters est amplement réussie. Ils nous passionnent avec une foultitude d’exemples et d’informations sur l’histoire de la langue française, son évolution, ses influences extérieures. Et, surtout, ils jonglent avec les subtilités et les incongruités de l’orthographe ; sans omettre un chapitre particulier sur l’emploi du participe passé. Pour qui aime les mots et leur étymologie, c’est un pur régal… Mis à part quelques passages que j’ai trouvés un peu trop techniques, j’ai pris beaucoup de plaisir à assister à ce cours du soir qui tient plus de la récréation que du pensum.

Jérôme Piron et Arnaud Hoedt, passionnés et passionnants, font partie de ces personnes avec lesquelles il est très agréable de prendre langue. En tout cas, ils nous rendent avec La Convivialité une copie parfaite. Un sans-faute…

Gilbert « Critikator » Jouin

lundi 21 octobre 2019

Nicolas Fraissinet "Des Etoiles dans les Yeux"


Editions Belfond

Roman
288 pages. 18 €
Paru le 10 octobre 2019

Présentation : « Je m’appelle Eliott. J’ai 25 ans… Je l’ai appris aujourd’hui : je serai aveugle dans 15 jours ».
Il ne reste que quelques jours à Eliott pour voir le monde et les personnes qu’il aime. Il se lance alors dans une quête effrénée pour recueillir des regards qui traduisent la profondeur de l’âme, de ceux qui s’emplissent d’étoiles.
Avant que l’obscurité ne vienne, Eliott ouvre les portes d’un monde nouveau, aussi bouleversant qu’inattendu…

Mon avis : Ce roman est totalement à l’image de Nicolas Fraissinet, auteur-compositeur-interprète ; c’est-à-dire élégant et raffiné. On y retrouve ses grandes qualités d’auteur.
Chez Nicolas Fraissinet, le choix des mots est particulièrement étudié. Il utilise un vocabulaire riche, descriptif et soigné ; son écriture, qui abonde en images fortes, permet au lecteur de se glisser et de se mouvoir concrètement dans son univers. Lorsqu’on se sent à l’aise dans un décor dessiné avec précision, il est bien plus facile de s’attarder sur la psychologie du héros, sur ses sentiments et sensations et sur les caractères des différents personnages qui gravitent autour de lui.


Ce conte initiatique en forme de parcours fléché est un habile cocktail de réalisme et de poésie avec un zeste d’ésotérisme. Il s’en dégage beaucoup d’amour, filial, fraternel, amical. Eliott s’intéresse aux autres autant qu’à lui-même. Il a le bonheur et la chance – mais celà est dû évidemment à sa personnalité attachante – de posséder une garde rapprochée composée uniquement de belles personnes. Ça l’aide grandement à analyser l’inéluctable dégradation de sa vue et, partant, à accepter sa prochaine cécité.
Mais il est également amené à subir des événements qui le dépassent parce qu’irrationnels. Si bien qu’il est confronté à des situations extrêmes comme l’ostracisme et la haine ce ceux qui, parce qu’ils ne comprennent pas et qu’ils ont peur, se montrent d’office hostiles à ceux qui, malgré eux, font partie des Elus…


Il y a ainsi différents niveaux de lecture dans Des étoiles plein les yeux. Plusieurs mondes s’entrecroisent et cohabitent donnant une dimension à la fois terre-à-terre et spirituelle. Les deux mots qui reviennent le plus souvent – ce n’est bien sûr pas anodin – sont « yeux » et « regard ». Quant aux mots-clés qui affleurent au fur et à mesure de notre lecture, ce sont la tendresse, l’harmonie et la beauté… et le chiffre 7. Pour Eliott, le salut ne peut résider que dans l’art et la création. Ici, c’est la sculpture, là c’est la musique et la chanson.

Plus j’avançais dans ma lecture, plus je pensais à Boris Vian. C’était de plus en plus frappant. Nicolas Fraissinet aurait pu baptiser son roman « L’écume des nuits »…

Gilbert "Critikator" Jouin

samedi 19 octobre 2019

Vous n'aurez pas le dernier mot


Théâtre Montparnasse
31, rue de la Gaîté
75014 Paris
Tel : 01 43 22 77 74
Métro : Gaîté / Edgar Quinet

Monologue écrit Par Diane Ducret
Mis en scène par Jérémie Lippmann
Scénographie de Jacques Gabel
Lumières de Jean-Pascal Pracht
Costumes de Colombe Lauriot-Prévost

Avec Stéphane Bern

Présentation : Dans un seul en scène drôle, littéraire et historique au ton décalé, Stéphane Bern nous fait découvrir les derniers mots de grandes personnalités. Il nous entraîne dans l’intimité des illustres personnages qui ont écrit l’Histoire, livrant ainsi leur part la plus secrète : leur manière de quitter la scène et de saluer le monde par le mot de la fin.
Un monologue joyeux et profond qui propose une réflexion sur nos propres derniers mots, ou finalement ce que nous laissons derrière nous. Avec de la poésie, de la passion et un peu de mauvais esprit, il va à rebours de notre époque obsédée de jeunesse, de débuts et d’immédiateté.

Mon avis : L’idée de Diane Ducret de compiler les derniers mots prononcés par les grands de ce monde au moment de leur départ pour l’Au-delà est astucieuse. Et l’idée d’en confier le récit à Stéphane Bern était on ne peut plus adéquate. Féru d’Histoire et aimant en raconter l’animateur était vraiment la personne idoine pour nous présenter ce florilège des déclarations ultimes.

Photo : Fabienne Rappeneau
Effectivement, dès son entrée (pittoresque) en scène, Stéphane Bern donne le ton. Ce monologue qui évoque quand même les derniers moments de nos célébrités n’est en aucun cas morbide. Au contraire, notre « pilote décès » louvoie avec humour et légèreté dans la relation de ces situations si particulières parce que définitives. Jamais il n’emploie un ton compassé pour citer de glorieux trépassés. Avec beaucoup de malice, il enchaîne les « clins deuil ». Il est sur scène comme sur un terrain de jeu. En homme de médias rompu à cet exercice, il adore échanger avec le public, partager, plaisanter avec lui et, surtout, il n’aime rien tant que lui apprendre des choses.

Très élégant dans son superbe costume bleu nuit, Stéphane Bern s’amuse visiblement comme un petit fou (du roi). Très à l’aise, avec une touche d’autodérision, il est tour à tour docte, malicieux, caustique sans être cynique. Il se livre même à une cascade ! On ne s’ennuie pas une seconde… Il est judicieusement assisté par des projections très soignées de portraits, de paysages ; autant de cartes postales destinées à illustrer tel ou tel personnage.

Stéphane Bern décroche un Oscar
(Photo : Fabienne Rappeneau)
Pour parler bien de la fin, il fallait un texte fin. Il ne faut pas se voiler la face, Diane Ducret a constaté que la plupart des grands hommes (ou femmes) n’ont pas forcément trouvé la plus brillante formule d’adieu au moment de rendre l’âme. Comme quoi l’oraison du plus fort n’est pas toujours la meilleure. Stéphane le souligne avec espièglerie. Pas facile d’avoir de la présence d’esprit au funeste moment de l’Absence… Pourtant certains ont réussi à soigner leur sortie. Leur fulgurance ultime, leur dernière saillie, n’en ont que plus de valeur. Et Stéphane prend un malin plaisir à les citer et à s'en délecter.

En résumé, Vous n’aurez pas le dernier mot est un spectacle très plaisant, léger, savoureux, destiné à la fois à instruire et à distraire. L’effet est contagieux car on cherche tous instinctivement, Stéphane le premier, à essayer de trouver quel pourrait être notre ultime déclaration avant de rendre le dernier soupir… Lorsque la salle se rallume, on ne voit que de larges sourires sur le visage des spectateurs. Et pourtant, Stéphane Bern n’a parlé que du pire : de la mort !

Gilbert « Critikator » Jouin

jeudi 17 octobre 2019

Tano "Idiot Sapiens"


En tournée

Seul en scène écrit et interprété par Tano

Le 15 octobre dernier, Tano a présenté sur la scène de l’Européen son tout nouveau spectacle, entièrement inédit, au titre évocateur : Idiot Sapiens.
Tano est en grande partie Corse. Et pourtant, il est drôle ! La seule arme qu’il possède est son débit-mitraillette et les seules exactions qu’il commette sont des attentats… à la pudeur.

Le Tano nouveau, estampillé 2019, est un grand millésime, un grand cru. Très cru même. La première demi-heure de son spectacle est tout bonnement étourdissante. A peine a-t-il surgi sur scène qu’il se met à balancer tous azimuts. Il attaque avec la politique, puis bénit les religions, fait un crochet par la chanson, s’excite sur les déviances sexuelles, etc… Enchaînant les punchlines (en français « phrases choc »), distillant ses vannes à jets (d’acide) continus, n’hésitant pas à utiliser des néologismes, pratiquant gaillardement la saillie, se vautrant joyeusement dans l’outrance, Tano nous cramponne les zygomatiques et ne nous lâche plus.
Délicieusement vachard, adepte jouissif du trash test, Tano adore pratiquer le name dropping. Il y a dans Idiot Sapiens tout un lot de célébrités qui prennent cher.


Dans la deuxième partie, tout en abordant des thèmes comme la vieillesse, la parité hommes-femmes, les Femen, les végan, l’automédication, le communautarisme, les minorités sexuelles, il nous offre en prime deux sketchs et deux chansons. Dans le premier sketch, il reconvoque pour notre plus grand bonheur le pittoresque Oncle Antoine à l’accent corse à couper au couteau Vendetta ; dans le second, il incarne une certaine Sophie, victime d’une épilation au e laser. Je ne vous en dis pas plus mais ce sketch, évidemment poilant, est à se tordre de rire… Quant aux deux chansons, elles méritent d’accéder au statut de « tubes ». L’une s’intitule « Le Rap de la BAC » ; quant à l’autre, qui clôt brillamment le show, je n’ai pas envie d’en déflorer le sujet pour vous en laisser la découverte. Elles sont toutes deux accompagnées d’une chorégraphie improbable, « spéciflic » pour le rap, et pour le moins désordonnée pour la deuxième.

Pour avoir vu Tano à ses tout débuts, puis à plusieurs reprises, j’ai pu mesurer son évolution. Il a fait de sacrés progrès tant sur le plan de la comédie pure que dans le domaine de l’aisance sur scène. Il n’a plus aucune retenue, plus aucune inhibition. Il se lâche complètement. Ce spectacle est bon du début à la fin. Tano est loin d’être « Idiot » et il n’est surtout pas « sapiens », c’est-à-dire ni sage, ni raisonnable. Heureusement pour nous.

Gilbert « Critikator » Jouin

jeudi 10 octobre 2019

Donnant donnant


Théâtre de Paris
15, rue Blanche
75009 Paris
Tel : 01 42 80 01 81
Métro : Trinité, Blanche, Saint-Lazare

Une comédie de Fred Proust
Mise en scène d’Anne Bouvier
Collaboration artistique d’Anne Poirier-Busson
Scénographie d’Edouard Laug
Lumières de Denis Koransky
Costumes de Julia Allègre
Musique originale de Raphaël Sanchez
Avec Marie Fugain (Lucie), Loïc Legendre (Romain), Arnaud Gidoin (Bastien), Juliette Meyniac (Isabelle)

Présentation : Tout juste parents d’un petit Léo, Romain et Lucie n’arrivent pas à joindre les deux bouts. Pour sortir la tête de l’eau, ils ont une idée : inviter à dîner Bastien, un vieil ami de Romain, un riche publicitaire, afin de le convaincre d’embaucher Romain dans sa boîte. C’est un ami, il ne pourra pas refuser ce service. Seulement voilà, Bastien et sa femme, Isabelle, ont également en tête une demande… très personnelle à formuler.
Romain et Lucie sont pris de court. Qu’est-ce qu’on fait ? On accepte ? On refuse ?
Donnant, donnant ?... Pas simple.

Mon avis : Donnant donnant est le type même de comédie douce amère que l’on aime aimer… A partir du moment où on a accepté le postulat de départ qui, si l’on y réfléchit bien, est un tantinet peu crédible, on n’a plus qu’à se laisser porter par l’enchaînement des situations et goûter le jeu, tout à fait emballant, des quatre comédiens.
Le décor déjà, nous aide à pénétrer dans l’univers de Lucie et Romain. C’est une grande pièce à vivre nichée sous les toits dans laquelle règne un gentil désordre ; du linge qui sèche, des jouets qui traînent, un canapé mal en point… On remarque également côté cour l’existence d’une petite chambre qui abrite un berceau. Celui de Léo, l’enfant du couple.
Dès leurs premiers échanges, on découvre les caractères respectifs de Lucie et Romain. Elle est volontaire, pragmatique, réaliste. C’est une battante. Lui, aspirant comédien sans emploi, est un doux rêveur. Il n’est visiblement pas armé pour un monde dur, impitoyable. Au contraire, il est fragile, naïf, pusillanime. C’est un velléitaire.

Photo Céline Nieszawer
 Une fois ces deux profils dessinés, on peut prévoir quel sera leur comportement respectif face à leurs invités, Isabelle et Bastien. C’est qu’ils attendent beaucoup de ce dîner : Romain est censé demander à son vieux copain Bastien, qui a remarquablement réussi, de l’engager dans la boîte qu’il dirige. Mais ce serait trop simple. Et il n’y aurait pas de pièce si, de leur côté, Bastien et son épouse Isabelle, n’avaient pas eux aussi, un service à demander… Ce service, particulièrement déconcertant, va phagocyter l’entreprise de Lucie et Romain.
  
Photo Céline Nieszawer
 Donnant donnant, c’est important de le signaler, repose sur des dialogues percutants, incisifs et sur les quatre personnalités très différentes qui vont s’affronter. En effet, celle de Bastien est aux antipodes de celle de Romain. Lui, c’est un winner. Il est sûr de lui, cassant et, surtout, c’est un vanneur invétéré. Face à lui, Romain ne fait pas le poids… Quant à Isabelle, elle est douce, conciliante, sympathique mais, on s’en apercevra par la suite, elle n’est néanmoins pas dupe.

Habileté du scénario, certains prétextes sont judicieusement créés pour laisser parfois les deux femmes seules, puis les deux hommes. Ce qui permet des discussions, toujours savoureuses dans lesquelles chacune et chacun peut donner libre cours à son tempérament ou, dans le cas précis de Bastien, montrer toute l’étendue de son immoralité.

Photo Céline Nieszawer
 Cette pièce, très bien ficelée, aborde plusieurs thèmes. Celui, très délicat, de la teneur du service que demandent Isabelle et Bastien ; les relations dans le couple ; et, enfin, la différence de classes, de milieu social… On est donc tous concernés. D’où notre attention à suivre leurs ébats et notre interrogation à savoir comment tout cela va se terminer… Grâce à de nombreuse répliques, cinglantes, délectables, efficaces, on rit souvent. Et de bon cœur. Or, valeur ajoutée qui apporte à cette comédie beaucoup de profondeur : il y a d’intenses moments d’émotion (particulièrement dans la deuxième partie) et parfois, une tension telle qu’on n’entend pas un souffle dans la salle. C’est impressionnant.

Photo Céline Nieszawer
 Si, comme je l’ai précisé, les dialogues sont excellents, il faut également saluer l’interprétation des quatre comédiens. Chacun est parfaitement à sa place. Ça joue juste. Les deux femmes sont épatantes, attachantes, touchantes ; humaines, quoi !
Arnaud Gidoin, éblouissant de cynisme, trouve en Bastien un rôle dans lequel on ne l’a jamais vu. Il joue un magnifique salopard. Il ne faiblit pas un seul instant. Tellement habitué à faire rire, viscéralement drôle, il doit jubiler intérieurement à incarner un personnage aussi déplaisant. Il est vraiment convaincant dans ce contre-emploi. Cela devrait pouvoir lui ouvrir de nouvelles perspectives.
Mais la palme va à Loïc Legendre. Quelle prestation ! Il est attendrissement de gaucherie et d’ingénuité. Il faut voir comme il s’emmêle magistralement les crayons. Sa palette de jeu, sa finesse, sa gestuelle, ses hésitations, sa perplexité, sa maladresse, son manque d’assurance et, parfois, sa malice, sont remarquablement transposés. C’est un grand moment de comédie pure qu’il nous offre.

Gilbert « Critikator » Jouin

mardi 24 septembre 2019

La Voix des Sans Voix


Grévin
10, boulevard Montmartre
75009 Paris
Tel : 01 47 70 85 05
Métro : Grands Boulevards

Tous les lundis, du 30 septembre au 28 octobre

Ecrit, mis en scène et interprété par Nicolas Vitiello

Présentation : Le 5 août 1912, à l’aube de la Première Guerre Mondiale, naît Henri Grouès dit L’Abbé Pierre.
Comment ce fils de bourgeois va, par sa foi, ses rencontres et ses révoltes contre la misère, devenir une des figures les plus marquantes du 20ème siècle ?
Comment cet homme a réussi à entraîner avec lui un pays, puis le monde entier dans son combat pour la justice ?
A travers une narration moderne et originale, portrait d’un homme au parcours hors du commun, engagé, visionnaire et plein d’humour, porté par le destin.
Un véritable message de paix et d’humanisme, un éveil des consciences !

Mon avis : Il était une Foi…
Pourtant ce n’est pas un conte – ou alors un conte à frémir debout – que retrace devant nous Nicolas Vitiello. C’est hélas le récit d’une accablante réalité. Réalité d’hier, réalité d’aujourd’hui. Il fallait à l’abbé Pierre une foi sacrément chevillée au corps pour consacrer toute sa vie à une inlassable croisade contre la misère sous toutes ses formes…
Dès les premières minutes, Nicolas Vitiello nous empoigne par le cœur. Et il ne nous le lâchera plus. Il ne l’étreint pas, il ne nous le malaxe pas ; au contraire, il nous le fait battre plus fort.
En cette année 2019, qui marque le soixante dizième anniversaire de la création d’Emmaüs, il apparaît ô combien nécessaire et urgent de rappeler que le combat qu’a mené l’abbé Pierre est toujours d’une dramatique actualité… Pendant plus d’une heure, c’est ce à quoi Nicolas Vitiello s’emploie.


Causes toujours…
On sent que le jeune homme, visiblement concerné, s’est totalement investi dans ce spectacle. Il l’a écrit, l’a mis en scène et il l’interprète. Il a effectué très intelligemment la synthèse du saint homme et de son action. Vibrant d’intensité, il ne tombe jamais dans le pathos. Aucune leçon de morale dans son discours ; et aucun prosélytisme non plus. L’abbé « Vitiello » Pierre fait systématiquement passer l’humain avant le religieux. Ce qui est sacré chez lui, c’est le droit de son prochain à vivre décemment.
Résistant pendant la guerre, l’abbé Pierre restera un résistant toute sa vie. Porte-drapeau d’une armée d’exclus, ayant toujours (hélas) une cause à défendre, il est inlassablement reparti au front. Le mot qui revient le plus souvent dans sa bouche, c’est « combat ». En perpétuelle révolte, il prône l’indignation à condition qu’elle soit « digne ». Conscient d’être une voix que l’on entend, que l’on écoute (pas toujours) et qui compte, il consacrera sa vie entière au service des autres.


Ce spectacle est une œuvre utile. Grâce au jeu simple et naturel de Nicolas Vitiello, on suit le parcours de l’abbé Pierre avec une attention qui ne faiblit jamais. S’il stigmatise et dénonce les dysfonctionnements de notre société, sa colère n’est jamais agressive. Malgré l’urgence de ses objectifs, il sait prendre du recul ; si bien qu’il se permet de glisser malicieusement ça et là quelques traits d’humour. Grâce à ce ton, à ces ruptures et à une mise en scène astucieuse on est tout le temps captivé. Le récit, habilement rythmé, est truffé d’anecdotes, de name dropping (Mitterrand, Kouchner, Eisenhower et, surtout, Chaplin…), illustré par des projections d’images d’époque et des enregistrements radiophoniques (comme le fameux appel du 1er février 1954).


Dès qu’il coiffe le béret et endosse la célèbre pélerine, Nicolas Vitiello est métamorphosé. Il devient l’abbé Pierre. Et sa parole prend alors toute sa résonnance. On assiste en direct à un véritable dédoublement de personnalité. On réalise alors combien le charisme, la conviction, la ténacité et la force de persuasion de l’abbé pouvaient séduire et émouvoir ses interlocuteurs, quel que soit leur rang.
Il faut saluer la performance de Nicolas Vitiello. Mais lorsqu’on le félicite pour son travail, il réagit en parfaite symbiose avec son modèle : avec une réelle humilité.

Gilbert « Critikator » Jouin

samedi 14 septembre 2019

L'un de nous deux


Petit Montparnasse
31, rue de la Gaîté
75014 Paris
Tel : 01 43 22 77 74
Métro : Gaîté / Edgar Quinet

Une pièce de Jean-Noël Jeanneney
Mise en scène par Jean-Claude Idée
Décor et lumières de Jean-Claude Idée
Costumes de Sonia Bosc
Son et vidéo d’Olivier Louis Camille

Avec Christophe Barbier (Georges Mandel), Emmanuel Dechartre (Léon Blum), Simon Willame (Hans)

Présentation : Juin 1944. Une prison en Allemagne. Derrière les barreaux, deux hommes côte-à-côte et face-à-face : Léon Blum, fidèle de Jaurès et chef du Font Populaire, et Georges Mandel, collaborateur de Clémenceau. La mort immédiate s’annonce pour l’un d’entre eux… L’intensité de leur dialogue se nourrit de cette angoisse, de leurs mémoires contrastées, de leurs tempéraments opposés, de leurs pudeurs bousculées, de leurs connivences révélées. Ils nous parlement de la République, au cœur de ses contradictions et au plus haut de sa dignité.
Lequel survivra ?

Mon avis : Quelle page d’Histoire ! Troublante, intense, émouvante…
La pièce s’ouvre avec des projections du Débarquement commentées en allemand. Nous savons donc tout de suite que nous nous trouvons en juin 1944 ; et en Allemagne.
Dans le salon d’un appartement-prison, deux hommes très élégants devisent. Par les fenêtres, on voit passer des avions, des véhicules militaires. Comme eux, on perçoit les sons du dehors, les bruits de moteurs, des cris, des coups de feu… Le décor est planté. Nous sommes à quelques encablures du camp de concentration de Buchenwald.

Photo : J. Stey
Très vite, au fil de leur conversation, on apprend qui est qui. Le plus âgé est Léon Blum, ancien président du Conseil et son interlocuteur est Georges Mandel, ancien ministre de l’intérieur. Pétain les a livrés à Hitler pour qu’ils servent éventuellement de monnaie d’échange… Blum, homme de gauche, admirateur de Jaurès, et Mandel, homme de droite, admirateur de Clémenceau, sont tous deux porteurs des grandes valeurs républicaines. Cela fait pratiquement un an qu’ils cohabitent. Alors qu’ils ont des sensibilités politiques opposées, ils ont appris à se connaître et à se respecter. Intelligents et érudits, ces deux témoins totalement impliqués, échangent sur plus d’un demi-siècle d’une vie politique française dont ils connaissent toutes les arcanes.

Photo : J. Stey
Si leurs idéologies respectives sont opposées, leurs tempéraments le sont également. Au départ, ils ont néanmoins en commun leur aversion pour le fascisme, le fait d’être détestés par Pétain, leur ralliement à De Gaulle et… leur judaïté. Ce qui n’est pas mal… Ces deux hommes, engagés, ont deux manières très différentes de voir et de pratiquer la politique. Autant Léon Blum, qui dégage une réelle bonhomie et une profonde humanité, se montre bienveillant, diplomate, autant Georges Mandel, se révèle intransigeant, réaliste, pessimiste. C’est un jusqu’au-boutiste qui ne tolère aucune compromission.

Photo : J. Stey
En raison de cette discordance, leurs échanges sont aussi riches que passionnants. Et parfois drôles aussi car Mandel adore titiller son grand aîné. Le texte de Jean-Noël Jeanneney est brillant. Très documenté, il fourmille de faits précis, d’anecdotes. Parfaitement incarnés par deux comédiens férus de politique, Blum et Mandel nous font revivre un pan déterminant de l’histoire de notre pays. On s’attache d’autant plus à eux qu’ils sont en train de vivre sous nos yeux un moment capital de leur propre existence. S’ils savent en effet que l’un d’entre eux va être sacrifié sur l’autel des représailles, ils ne perdent jamais une once de leur dignité… Unis par un destin qui les dépasse, Emmanuel « Blum » Dechartre et Christophe « Mandel » Barbier nous donnent une belle leçon de confiance en l’Homme. Leur jeu est tellement juste, simple et précis qu’on en oublie qu’ils jouent la comédie. Un beau moment de théâtre !

Gilbert « Critikator » Jouin