dimanche 6 août 2017

Rupture à domicile

Le Splendid
48, rue du Faubourg Saint-Martin
75010 Paris
Tel : 01 42 08 21 93
Métro : Strasbourg Saint-Denis / Château d’eau / Jacques Bonsergent

Comédie écrite et mise en scène par Tristan Petitgirard
Décor d’Olivier Prost
Lumière de Denis Schlepp
Costumes de Mélisande de Serres

Avec Anne Plantey (Gaëlle), Jean-Baptiste Martin (Eric), Benoit Solès (Hippolyte)

Jusqu’au 6 janvier 2018

L’histoire : Rompre n’est jamais agréable, alors pourquoi ne pas payer quelqu’un pour le faire à votre place… Eric, fondateur de l’agence « Rupture à domicile », est engagé par Hippolyte pour rompre avec sa petite amie. Au moment d’effectuer sa mission, il découvre que sa « victime » est Gaëlle, l’amour de sa vie qui l’a quitté du jour au lendemain sans explications. Mais Eric est loin de se douter qu’Hippolyte a changé d’avis et, surtout, qu’il va le rejoindre…

Mon avis : Rupture à domicile est une comédie particulièrement réussie. On comprend tout à fait qu’elle ait été retenue pour les nominations aux Molières. Elle est d’abord remarquablement écrite et construite. L’idée de départ est imparable : qu’un coach ès rupture doive inopinément annoncer à son ex que son compagnon actuel veut la quitter ça ne peut que provoquer une certaine effervescence ! Pour ne pas dire plus.
Outre sa progression, la pièce – tout de suite très rythmée, elle ne cesse d’aller crescendo – fourmille en comique de situations. Tout y est structuré de façon à ce que chacun des trois protagonistes se retrouve confronté à des informations auxquelles il/elle ne s’attend pas et auxquelles il/elle va tenter de s’adapter et réagir. Si bien que les rebondissements abondent.


Ecriture (moderne), scénario (ingénieux et percutant), dialogues (vifs et incisifs), situations (cocasses et jubilatoires), tout cela compose un cocktail que les trois comédiens secouent avec malice et nous servent avec une folle énergie. Cette comédie, qui est intrinsèquement d’un très haut niveau atteint l’excellence grâce au jeu de ses acteurs.
Chacun d’eux a hérité d’un registre différent ce qui entraîne une opposition de styles particulièrement réjouissante. Tout repose sur leur inégalité. Eric est le seul qui soit au courant de tout. Après avoir été – on le comprend – déstabilisé par ses retrouvailles imprévisibles avec Gaëlle, il boit du petit lait car il connaît les raisons et le but de sa présence. Il tire donc les ficelles avec un plaisir non dissimulé… Hippolyte, lui, n’a en main que la moitié des éléments. Il est en porte-à-faux permanent. C’est cette instabilité qui déroule le fil rouge comique de l’intrigue… Quant à Gaëlle, elle ne sait strictement rien du pourquoi de l’irruption d’Eric chez elle et des basses manœuvres d’Hippolyte… Et nous, spectateurs, qui sommes informés de la position de chacun, qui nous doutons en outre que ces trois destins longtemps parallèles vont forcément être amenés à un moment à se rejoindre et à se percuter, on se régale avec un léger sentiment pervers de voyeurisme ; tout en se demandant comment cette « tragicomédie » va bien pouvoir se terminer.


Les trois comédiens, je le martèle, sont plus qu’impeccables. Jean-Baptiste Martin (Eric), dégage beaucoup de charme. C’est l’archétype du latin lover, the right man at the right place dans une comédie romantique. Comme il est en situation de force, il a l’œil qui frise, le ton débonnaire, il joue la chattemite à ravir ; et plus Hippolyte s’énerve, plus il affiche un calme olympien. Malgré tout, il y a une fêlure dans cette belle armure : le passé. Il est resté fragilisé par le départ de Gaëlle sept ans plus tôt ; un départ resté sans explication. Va-t-il enfin savoir ce soir ?... Il est absolument parfait dans ce rôle…

Toute aussi parfaite est Anne Plantey (Gaëlle). Son rôle est incontestablement le plus délicat, le plus varié, donc le plus riche. Durant toute la pièce, elle va de surprise en surprise, de découverte en découverte. Il lui faut sans cesse s’adapter car elle continuellement en réaction. Ce qui nécessite de posséder une palette de jeu hyper complète. Et elle l’a ô combien cette palette ! Fétu de paille balloté dans ce torrent de cachotteries, elle barbotte comme elle peut, se raccroche aux branches bien solides de sa féminité, elle ne coule jamais. Elle boit souvent la tasse, mais c’est pour mieux recracher son indépendance d’esprit à la face de ces deux coqs hâbleurs et querelleurs. A la fois vulnérable et coriace, elle est tout simplement magnifique…

Et puis il y a Benoit Solès (Hippolyte) ! Il est l’élément incontrôlable de la pièce, celui qui provoque des explosions de rires dans la salle. Il est capable de tout, du plus fin au plus appuyé. Il ne faut pas le perdre de vue une seconde tant son jeu est affûté et foisonnant. Mimiques subtiles, science du geste drôle, débauche physique, aussi brillant dans la faux-culterie que dans le burlesque, il est le rejeton improbable qu’auraient pu avoir Louis de Funès et Pierre Richard. Il est si généreux, si habité par son personnage, qu’il a parfois tendance à en faire des caisses. Et bien, figurez-vous que j’en redemandais ! Tant il possède cette capacité – ce don même- de savoir provoquer le rire. Quelle prestation !


Et quel trio !
Cette pièce est réussie aussi parce qu’elle est crédible. Nonobstant le postulat de départ (les retrouvailles tellement hasardeuses de Gaëlle et Eric), toutes les situations et tout ce qui s’y dit est plausible. Les profils psychologiques de chacun sont inattaquables. Il n’y a aucune fausse note dans les caractères. Cette pièce est totalement actuelle. Ses dialogues, fluides et nerveux, sont pimentés par des pointes ce cynisme et de cruauté. Personne n’est épargné, personne n’en sort indemne. Le grand gagnant de cette soirée, c’est le rire. Pas un rire moqueur, mais un rire franc et sain. Sain, tout simplement parce que, par le truchement d’un phénomène d’empathie et de transfert, on y rit aussi de nous-même.

Gilbert « Critikator » Jouin