jeudi 14 juin 2018

Chance !


Théâtre La Bruyère
5, rue La Bruyère
75009 Paris
Tel : 01 48 74 76 99
Métro : Saint-Georges / Pigalle

Une comédie musicale de Hervé Devolder
Ecrite, composée et mise en scène par Hervé Devolder
Chorégraphies de Cathy Arondel
Lumières de Denis Korsanky
Décor de Lalaô Chang

Avec, en alternance, Cathy Arondel ou Carole Deffit (Kate), Julie Costanza ou Julie Wingens (Nina la stagiaire), Rachel Pignot ou Léovanie Raud (Agnès), Grégory Juppin ou Hervé Lewandowski (Etienne), David Jean ou Grégory Benchenafi (Fred, le coursier), Arnaud Léonard ou Franck Vincent (Le Boss, alias Henri Duverger, alias Le Patron)

Musiciens : Thierry Boulanger ou Daniel Glet ou Hervé Devolder (piano), Benoît Dunoyer de Segonzac ou Bernard Lanaspèze ou Fred Liebert (contrebasse), Jean-Pierre Beuchard (guitare)

Présentation : Dans l’atmosphère délirante de ce cabinet d’avocats pas comme les autres, un coursier rocker, un patron baryton lyrique, deux secrétaires, plus latinos que dactylos, une femme de ménage “flamenco”, un assistant “cabaret” et une stagiaire effarée chantent, dansent et jouent au loto au lieu… de bosser !

Mon avis : Avec Chance !, Hervé Devolder a réussi la gageure, à l’instar du film Les parapluies de Cherbourg de Jacques Demy, de concevoir un spectacle dans lequel l’intégralité des dialogues est chantée. Dès les premiers échanges, on est quelque peu décontenancé et puis, très rapidement, on se prête au jeu et on n’en fait plus cas. D’abord parce qu’on s’attache tout de suite aux six personnages qui fréquentent ce cabinet d’avocats. Leurs différentes personnalités, fort bien dessinées, nous permettent ainsi de savourer leurs comportements. Cet open space est le cadre d’un drôle de melting pot. Le mot “drôle” est ici employé au premier degré car on ne cesse de rire devant les extravagances de ce bureau en folie.


Nous sommes les témoins amusés de leur quotidien avec leurs petits rituels comme le café du matin avec le coursier. Et puis, surtout, celui du lundi matin : le choix des numéros pour le bulletin de loto collectif du lundi matin. Progressivement, on voit les profils se préciser. L’apprenti avocat un peu rêveur et pas très sûr de lui, la secrétaire secrètement amoureuse de son play boy de patron, l’autre secrétaire, complètement exubérante, qui fait swinguer la vie, le coursier très rock’n’roll… On assiste également à l’arrivée de la stagiaire, un peu gauche, un peu intimidée mais chez qui on décèle un caractère assez affirmé.

Subtilement, quelques messages sont distillés tout au long du spectacle : la triste condition du boulot de stagiaire, les hommes qui sont si douillets (l’incommensurable souffrance vécue par Etienne pour un ongle cassé est particulièrement bien incarnée), les patrons sans scrupules qui veulent se faire du fric sur le dos de leurs clients, une mentalité qui révolte la stagiaire idéaliste… Et les chansons, très ciblées, très explicites se succèdent : le blues de l’escroc, la complainte de la femme de ménage, le flamenco de l’aspiro, les mille et une façons de déclamer une plaidoirie, le gospel du coursier, le rap de l’avocat… Tout cela est très haut en couleurs tout en dégageant énormément d’humanité.


Et puis – sans cela le spectacle ne s’appellerait pas Chance ! – notre fine équipe va gagner 99 millions au loto ! Alors, chacun commence à rêver à la façon dont il va utiliser sa soudaine fortune. Là aussi les caractères de chacun sont parfaitement respectés… Plus besoin de travailler, le bureau reste en sommeil et chacun va réaliser ses rêves…
Mais tout cela n’a qu’un temps. L’envie de retrouver les anciens collègues se fait irrepressible. On se permet quelques incursions dans le bureau et, surprise, on s’y retrouve tous. La morale de l’histoire, car il y en a une, c’est que la plus belle des fortunes, c’est l’amour. Il leur paraît evident qu’ils ne peuvent pas se passer les uns des autres. Alors, autant créer un projet choral. Le travail reprend ses droits et ils finissent tous “enrobés”.

Il y a tant de générosité de la part des comédiens-chanteurs-danseurs (il y a quelques chorégraphies particulièrement savoureuses), qu’elle gagne les spectateurs. Le public réagit, rit de bon coeur, s’attendrit. On vit au La Bruyère un joli moment de partage. Les six acteurs sont absolument épatants. Personnellement j’ai eu un petit faible pour la prestation de stagiaire, aussi drôle que touchante (Julie Costanza hier soir), et le couple charmant qu’elle forme avec Etienne (Hervé Lewandowski hier soir). Mais ils sont tous excellents, ce sont de vrais performers et ils nous font partager leur bonheur d’être sur scène. Il faut aussi souligner la présence des trois musiciens qui accompagnent en live toutes les facéties des comédiens.

Gilbert “Critikator” Jouin



vendredi 8 juin 2018

Monsieur Grappelli


L’Européen
5, rue Biot
75017 Paris
Tel : 01 48 65 97 90
Métro : Place de Clichy

Du 7 au 10 juin
Au Café de la Danse du 14 au 17 juin et du 21 au 24 juillet

Spectacle musical de Gaëlle Hausermann et Florin Niculescu
Mis en scène par Gaëlle Hausermann
Ingénieur du son : Gérard Trouvé
Création Lumière de Manu Drouot

Présenté par Serena Reinaldi (en alternance avec Virginie Bienaimé)

Avec Florin Niculescu (violon), Paul Staicu (piano), Christophe Brunard (guitare), Nicola Sabato (contrebasse), Bruno Ziarelli (batterie), Vera Zanguieva (danse et chant)

Présentation : Monsieur Grappelli est un spectacle musical où le jazz, le théâtre et l’histoire s’entremêlent pour un moment d’improvisation original.
Le quintette de Florin Niculescu, accompagné par la comédienne Serena Reinaldi, se lâche sur scène avec une seule ambition : mélanger le jazz, les anecdotes, leur propre histoire pour rendre hommage au grand violoniste Stéphane Grappelli. Ce spectacle empreint de folie et de poésie, allie la virtuosité des musiciens à la fantaisie d’un cabaret. Florin Niculescu revisite de façon espiègle, mais aussi experte, les grands standards de son maître. Il ne joue pas seulement de la musique, il emmène le spectateur dans son histoire. Avec drôlerie et tendresse, la comédienne Serena Reinaldi accompagne le spectateur dans cette plongée dans la musique de l’entre-deux guerres, à la façon d’un Monsieur Loyal.
Mr Grappelli relève le pari fou de concilier la fantaisie et le sérieux pour réconcilier le jazz avec tous les publics. Un hommage musical mené tambour battant par une comédienne et un quintette explosifs…

Mon avis : Ce spectacle se résume en une superbe histoire d’amour. Mais de même qu’on se perd en conjectures pour savoir qui de l’œuf ou de la poule est arrivé en premier, comment affirmer qui du jazz manouche ou de Stéphane Grappelli a provoqué la passion de Florin Niculescu. A vrai dire, on s’en moque un peu car seul le résultat compte. Et le résultat né de cette fusion est tout simplement éblouissant. Avec son violon, épaulé par quatre formidables musiciens, il rend dans ce spectacle sobrement intitulé « Monsieur Grappelli », un vibrant hommage à son idole. Le « Monsieur » est essentiel car il exprime le profond respect de Florin pour son aîné… de presque 60 ans !


80% de musique, 20% de théâtre. Cinq musiciens et une muse-narratrice. La Turinoise Serena Reinaldi est d’autant plus légitime dans cette fonction que Stéphane Grappelli avait du sang italien dans les veines via son père. Très élégante dans sa jolie robe noire, elle apporte une note de charme dans cet univers masculin. Elle jase avec les musiciens et, surtout, elle apporte, à grands renforts d’anecdotes, le fonds historique. Elle joue aussi les journalistes en questionnant habilement Florin Nicolescu sur son propre parcours. Si bien que l’on assiste en parallèle au déroulé de la carrière de Grappelli, et au chemin initiatique emprunté par Florin, et à une transmission en direct, non du témoin, mais de l’archet.

Sur un grand écran, sont projetées des images du Paris des années 20 et 30. On croise Maurice Chevalier et Mistinguett et on voit défiler en arrière-plan ces endroits mythiques dans lesquels Stéphane Grappelli s’est produit : le Dôme, la Croix du Sud, le Moulin de la Galette, la Coupole… On retrouve aussi bien sûr des documents d’époque montrant le violoniste avec quelques uns de ses partenaires dont, évidemment, le plus fameux d’entre eux, Django Reinhardt. Mais il n’y a aucune nostalgie. Au contraire, sur scène, pour paraphraser Trenet, « Y’a d’ la joie ! ».


En effet, le répertoire de Stéphane Grappelli est particulièrement tonique, vivifiant, exaltant. A l’instar des autres spectateurs, mes pieds n’ont pas arrêté de battre la mesure et ma tête de dodeliner en cadence. Mélange d’envoûtement et d’allégresse. Ce jazz, étiqueté « manouche », diffuse essentiellement de la joie de vivre ; avec, ça et là, de jolies plages empreintes de mélancolie, de cette mélancolie positive qui vous fait du bien à l’âme. Le « Hot Club » de Florin Niculescu est formé de virtuoses qui font corps avec leur instrument avec un enthousiasme communicatif. Chaque solo, chaque impro, chaque envolée est salué par des salves d’applaudissements et ponctué de grognements de plaisir. Swing, générosité et partage sont les leitmotive de Florin Nicolescu. 

Cette volonté est d’ailleurs encore plus magnifiée lorsque, à la fin du spectacle, son épouse Vera, grâce à laquelle il a pu – enfin - rencontrer son maître, Stéphane Grappelli, vient le rejoindre sur scène pour interpréter Les Yeux noirs, ce chant traditionnel russo-tzigane qui fait scintiller des étoiles dans nos yeux à nous.
Grâce à cette musique conçue pour dissiper les Nuages, à ces deux aventures humaines, à ce voyage au cœur des années 30, on sort de la salle véritablement transportés ; comme si on avait reçu une transfusion de bonne humeur.

Gilbert « Critikator » Jouin

vendredi 1 juin 2018

Jenifer


Jenifer de retour à double Tour

Billetterie ouverte

En février 2017 la tournée Paradis Secret Tour a tourné à l’enfer en étant brutalement interrompue par un dramatique accident de la circulation. Bouleversée, Jenifer a mis longtemps pour résorber ce traumatisme légitime. Par respect pour les victimes, elle a préféré sagement annuler la suite de sa tournée… Pendant cette longue parenthèse, la chanteuse s’est effacée derrière la comédienne. On a pu ainsi la voir dans le long métrage Faut pas lui dire au côté de Camille Chamoux et, surtout, tenir le rôle principal d’un téléfilm, Traqués qui, lors de sa diffusion sur TF1 le 14 mai dernier a réalisé un véritable carton en séduisant 6,4 millions de téléspectateurs. De quoi lui ouvrir de bien jolies perspectives en pouvant, à juste titre, envisager une suite.

Rassurée par cette expérience indéniablement positive et encourageante, Jenifer va reprendre le chemin des studios pour enregistrer son huitième album. Ce nouvel opus, prévu pour l’automne, devrait servir de locomotive pour son grand retour sur scène au printemps 2019. Hyper-motivée par l’idée de ses retrouvailles avec son public, la jeune femme a décidé de proposer deux spectacles différents. Le premier, baptisé « Proche et Intime », sera présenté dans les salles moyennes du 8 mars au 6 avril ; et le second, intitulé « Flamboyante et Electrique », sera programmé dans les Zéniths. Les deux titres sont suffisamment explicites pour savoir à quoi s’attendre.

Photo : S. Salom-Gomis/NRJ/Sipa

« Proche et Intime »
-          Ajaccio le 8 mars (U-Palatinu)
-          Nice le 10 mars (Acropolis)
-          Bruxelles le 16 mars (Cirque Royal)
-          Liège le 17 mars (Le Forum)
-          Strasbourg le 19 mars (Salle Erasme)
-          Marseille le 21 mars (Le Silo)
-          Le Mans le 28 mars (Palais des Congrès)
-          Fougères le 29 mars (Espace Aumaillerie)
-          Lyon le 5 avril (L’Amphithéâtre)
-          Annecy le 6 avril (Arcadium)


« Flamboyante et Electrique »
-          Amiens le 26 avril (Zénith)
-          Lille le 27 avril (Zénith)
-          Toulouse le 9 mai (Zénith)
-          Montpellier le 10 mai (Zénith)
-          Dijon le 11 mai (Zénith)
-          Nantes le 16 mai (Zénith)
-          Bordeaux le 17 mai (Arena)
-          Paris le 18 mai (La Scène Musicale)
-          Rouen le 23 mai (Zénith)
-          Orléans le 24 mai (Zénith)
-          Metz le 25 mai (Les Arènes)

mercredi 30 mai 2018

L'Idiot


Théâtre 14
20, avenue Marc Sangnier
75014 Paris
Tel : 01 45 45 49 77
Métro : Porte de Vanves
T3 : Didot

Jusqu’au 30 juin 2018

D’après le roman de Fiodor Dostoïevski
Texte et mise en scène de Thomas Le Douarec
Décor de Matthieu Beutter
Costumes de José Gomez
Lumières de Stéphane Balny
Musique et bande-son de Mehdi Bourayou
Perruques et maquillages de Stéphane Testu

Avec Arnaud Denis (Le Prince Mychkine), Thomas Le Douarec ou Gilles Nicoleau (Rogojine Parfione), Bruno Paviot (Lebedev), Daniel-Jean Colloredo (Le général Epantchine / Le général Ivolguine), Fabrice Scott (Gania Ivolguine), Marie Lenoir (La générale Epantchine / la générale Nina Alexandrovna Ivolguine / Daria), Marie Oppert (Aglaë Ivanovna Epantchine / Une femme de chambre de Nastassia), Solenn Mariani (Adélaïde Epantchine / Varia Ivolguine / Totski), Caroline Devismes (Nastassia Philippovna)

L’histoire : Si un homme vraiment bon et noble, quelqu’un sans calcul ni arrière-pensée… S’il venait parmi nous tels que nous sommes, avec notre méfiance, nos préjugés, est-ce que ce serait un bien ? Est-ce qu’il ne risquerait pas de causer les pires malentendus, de provoquer le désordre et même des catastrophes ?
Après plusieurs années en Suisse pour soigner son épilepsie et une certaine forme d’idiotie, le prince Mychkine, ruiné, doit retourner dans son pays pour y rencontrer la bonne société russe. Visionnaire, sincère et spontané, fondamentalement bon, il sera accepté par cette société cupide et hypocrite comme un être à part. Offrant une nouvelle manière de voir le monde, celui que l’on nomme « l’Idiot » déclenchera chez tous ceux qu’il rencontrera de nouvelles interrogations, révélant les caractères passionnels d’une société décadente, en fin de vie.

Mon avis : Deux heures et vingt-deux minutes de bonheur. Deux heures et vingt-deux minutes qu’on ne voit pas passer. Deux heures et vingt-deux minutes de grand théâtre !
J’ai été captivé de bout en bout par cette brillante et intelligente transposition théâtrale du pavé de près de 1000 pages de Dostoïevski. Thomas Le Douarec a su en épurer la complexité pour ne se concentrer que sur la thématique essentielle de l’ouvrage : la confrontation entre deux mondes, celui qui est régi par les conventions, l’hypocrisie, le pouvoir et l’argent (l’appât des roubles rend roublard), et celui qui repose sur la bienveillance, la compréhension et, surtout, sur l’expression de la Vérité. Pour faire court, L’Idiot est une parabole opposant le Bien et le Mal.
Le Bien est incarné par le Prince Mychkine, le Mal par la haute société saint-pétersbourgeoise. Dit comme ça, ça paraît tout simple. Or, cette pièce est tout sauf manichéenne.


L’irruption du Prince Mychkine dans ce monde en déliquescence, imbu de ses privilèges, de ses prérogatives, de son éducation et de ses richesses, va provoquer un véritable séisme. Leur position sociale, construite et assise uniquement sur les faux-semblants et la perversion, en est devenue figée, totalement naphtalinée. Et Mychkine, en toute innocence, va bouleverser et faire exploser tous les codes de ce bel establishment.

La pièce est superbe. La mise en scène (particulièrement rythmée et inventive), les dialogues (incisifs et percutants), les costumes, la psychologie et le jeu des quinze personnages (interprétés par neuf comédiens) sont en tout point remarquables. Cette pièce est une véritable quintessence du théâtre. Elle propose en effet une succession de tableaux qui donnent lieu à de grands moments de comédie pure. Un régal absolu pour le spectateur !
Hier soir, à plusieurs reprises, on a entendu gronder l’orage et tomber une pluie violente comme si, telle une bande-son subliminale, le temps s’était mis en phase avec l’atmosphère de la scène du Théâtre 14. C’était troublant.


Amateur de raccourcis parfois audacieux, j’ai vu dans cette pièce la synthèse entre le Carmen de Bizet, pour son dénouement, et le Sans filtre de Laurent Baffie pour sa thématique. Le Prince Mychkine, presque à son corps défendant, ne peut s’empêcher de dire ce qu’il pense. Au début, cette franchise désarmante, amuse, suscite des railleries. Mais, peu à peu, sa lucidité, ses analyses pures et enfantines, vont semer le trouble dans l’esprit des gens à qui il s’adresse. Sans le vouloir, il va faire tomber les masques, tous les masques. Chacun apparaît tel qu’il l’est, non seulement à ses propres yeux, mais également aux yeux de ceux qui l’entourent. Ce qui est terriblement dangereux. Si bien que d’amusant, Mychkine va peu à peu leur paraître compromettant, puis menaçant ; jusqu’à devenir un paria. Et là, on pense à ces paroles de la chanson de Guy Béart : « Celui qui dit la vérité doit être exécuté »…


Les neuf comédiens sont si investis, si complices, si généreux qu’on a l’impression de voir évoluer une troupe (c’est tout de même un peu le cas). Il faudrait tous les citer tant ils sont justes et créatifs.
Dans le rôle du Prince Mychkine, de « L’Idiot » donc, Arnaud Denis, qui porte la pièce sur les épaules, est tout simplement éblouissant. En décalage, voire en porte-à-faux permanent, son jeu et ses attitudes sont d’une impressionnante subtilité. On voit qu’il aimerait réfréner son irrépressible franchise, on le voit lutter, mais il est impuissant à endiguer les mots. D’ailleurs, en une phrase émise vers la fin, il résume son ressenti : « Comme il est difficile d’expliquer les choses les plus simples ! »… Il nous offre une prestation d’un très, très haut niveau.

Et il est tellement bien entouré ! Chacun, pratiquement, a droit à son ou ses morceaux de bravoure. Les différents caractères sont tellement bien écrits, tellement bien dessinés. C’est un sans faute. En un mot, j’ai apprécié l’authenticité de Gilles Nicoleau, l’obséquiosité de Bruno Paviot, la truculence de Daniel-Jean Colloredo, la dualité de Fabrice Scott, la flamboyance de Marie Lenoir, l’exaltation de Marie Oppert, l’altruisme de Solenn Mariani et la souffrance de Caroline Devismes…

Enfin - j’estime qu’il n’est pas « idiot » de le préciser – j’aime bien venir au Théâtre 14. C’est une salle très agréable tant par son format que par sa configuration. On y est bien reçu et on y voit bien de partout.

Gilbert « Critikator » Jouin








Speakeasy


Palais des Glaces
37, rue du Faubourg du Temple
75010 Paris
Tel : 01 42 02 27 17
Métro : République / Goncourt

Coordinateur artistique et regard chorégraphique : Régis Truchy
Regard acrobatique : Thomas Ferraguti
Création lumière : Elsa Reval
Régisseur lumière : Cécile Hérault
Scénographie : Claire Joué Pastré
Créatrice costumes : Nadia Léon

Avec Clara Huet (Danseuse aérienne, comédienne), Ann-Katrin Jornot (Acrobate voltigeuse, équilibriste), Andrea Catozzi (Acrobate, comédien, danseur), Guillaume Juncar (Roue Cyr, acrobate), Xavier Lavabre (Acrobate porteur), Vincent Maggioni (Mât chinois, acrobate)

Présentation : Speakeasy nous plonge dans un bar clandestin des années 30 à New York dont l’ambiance est digne des films de gangsters de Scorcese. Six artistes pluridisciplinaires nous font vivre une histoire haletante à travers le prisme du cirque et de numéros chorégraphiés époustouflants, le tout mis en musique par le groupe Chinese Man.


 Mon avis : J’ai découvert ce spectacle au Cabaret Sauvage le 28 février 2018. Le qualificatif qui s’est immédiatement imposé pour le qualifier a été « E-POUS-TOU-FLANT » ! Emballé, étonné, bluffé par les prouesses athlétiques des six protagonistes de cette histoire de gangsters au temps de la Prohibition, j’en ai vraiment pris plein les mirettes. Un parrain, sa « régulière », son garde du corps, une pin-up et un petit truand s’affrontent sous les yeux d’un barman maladroit et survolté. Musique swing, alcool, sensualité, tous les ingrédients sont réunis pour faire de cette confrontation un cocktail explosif. D’autant que les colts peuvent se mettre à aboyer à tout moment. Sur une intrigue basée sur la séduction et le pouvoir, les six comédiens-acrobates vont se livrer sous nos yeux ébahis à des performances physiques inouïes.
Il FAUT absolument voir ce spectacle où les gags burlesques se le disputent aux cascades les plus ahurissantes. On en sort enchanté, estomaqué, heureux et, aussi, quelque peu complexé. Comment peut-on réaliser de telles figures avec son corps ?

Carmen


Opéra en Plein Air

L’association « Opéra en Plein Air » a la double ambition de mettre l’art lyrique à la portée de tous les publics et de donner leur chance à de jeunes talents. Chaque saison se propose de revisiter une grande œuvre du répertoire avec un regard nouveau et totalement original.
Pour sa 18ème édition, le choix s’est porté sur Carmen, le chef d’œuvre universel de Georges Bizet. C’est le réalisateur roumain, Radu Mihaileanu, à qui l’on doit le film Le Concert, qui en assure la direction artistique. Avec son tempérament et son imaginaire flamboyants, nul doute qu’il va faire de cet opéra une fresque épique, sensuelle et haute en couleurs.

Opéra comique en quatre actes de Georges Bizet
Livret d’Henri Meilhac et Ludovic Halévy
D’après la nouvelle éponyme de Prosper Mérimée

Mise en scène de Radu Mihaileanu
Direction musicale de Vincent Renaud
Direction d’orchestre : Anne Gravoin
Costumes de Barbara Del Piano
Scénographie de Bastien Forestier
Lumières de Jacques Rouveyrollis
Parrain de l'édition : Antoine Duléry

Avec Gala El Hadidi (Carmen), Eric Fennel (Don José), Olga Tenyakova (Micaëla), Pierre Doyen (Escamillo), Gaëlle Méchaly (Frasquita), Pauline Sikirdji (Mercédès), Andriy Gnatiuk (Zuniga), Tiago Matos (Moralès), Franck Lopez (Dancaïre)…

Radu Mihaileanu

L’histoire : En Espagne, à Séville… Arrêtée à la suite d’une querelle, Carmen, bohémienne au tempérament de feu, séduit le brigadier Don José, fiancé à Micaëla, et lui promet son amour s’il favorise son évasion. Don José libère Carmen, et se fait emprisonner à son tour. Il la retrouve deux mois plus tard parmi les contrebandiers. Pour elle, José se fait déserteur. Enchaîné à sa passion dévorante pour Carmen, il la poursuit de sa jalousie. Leur ultime rencontre se déroule devant les Arènes de Séville. Alors qu’elle attend son nouvel amant, le toréro Escamillo, José tente, dans une dernière confrontation, de convaincre Carmen de revenir auprès de lui…

Tournée 2018

-          15-16 juin : Domaine Départemental de Sceaux (92) Tel 01 46 61 19 03
-          22-23 juin : Château du Champ de Bataille (27) Tel 02 32 35 40 57 / 02 32 24 04 43
-          29-30 juin : Château de Vincennes (94) Tel 01 48 08 13 00
-          3 juillet : Cité de Carcassonne (11) Tel 04 68 11 59 15
-          6-7 juillet : Domaine National de Saint-Germain-en-Laye (78) Tel 01 30 87 20 63
-          31 août-1 septembre : Château de Haroué (54) Tel 03 83 35 22 41 / 03 29 82 53 32 / 03 83 45 81 60
-          5-6-7-8 septembre : Hôtel National des Invalides (75)







dimanche 29 avril 2018

Germain "Comme un eunuque dans un harem"


La Cible
62bis, rue Jean-Baptiste Pigalle
75009 Paris
Tel : 09 81 39 30 25
Métro : Pigalle

Le vendredi à 20 h 15 jusqu’au 30 juin

Ecrit par Jean-Baptiste Germain et Sylvain Lacourt
Mis en scène par Aslem Smida

Présentation : « La poésie, c’est comme une première fois : pas besoin d’expérience pour y trouver du plaisir »…
Comme un eunuque dans un harem, c’est avant tout l’histoire d’un mec banal qui va rencontrer la poésie. Pas celle qu’il récitait à l’école sans rien comprendre, mais la poésie qui le touche, qui parle de sa vie et qui va la changer.
Il nous la raconte sans nous prendre la tête et sans en faire des caisses. Tout y passe : ses souvenirs d’enfance, l’amour et même le rap. De la poésie en toute simplicité, ça fait du bien !
Son défi : faire du moderne avec du classique pour que la poésie devienne pétillante, actuelle et pleine d’humour. Un spectacle original, qui marie les époques et les styles, pour toucher toute la famille.

Mon avis : Ce spectacle, qui se distingue vraiment par l’originalité de son propos, se déguste et se savoure comme un bonbon délicieusement acidulé. Pour faire court, on l’apprécie avec la même délectation qu’un beau poème dont on goûte chaque vers…
Oh la la, le gros mot est lâché : « poésie » !!! C’est désuet, décadent ; ça sent la naphtaline parfumée à la fleur bleue, la préciosité, le romantisme exacerbé… A quoi ça rime, la poésie, en 2018, à une époque où règnent le pragmatisme, l’urgence en tout, l’écriture automatique… On n’a plus de temps à accorder à la contemplation, à la beauté d’un rythme qui nous berce… Et pourtant, si on y prête un tantinet attention, la poésie est partout, elle est en nous, elle fait partie de notre ADN. Elle est su-bli-mi-nale !


C’est tout cela que s’attache à nous expliquer Germain. Il nourrit avec la poésie un rapport très particulier. Elle l’a toujours accompagné. D’abord à son insu, puis à son corps défendant. En fait, il nous narre une histoire d’amour comme il en existe tant. Il la vit dès son enfance comme une relation honteuse, voire même avec un sentiment de répulsion car, dès qu’il l’utilise, elle est synonyme de moquerie et d’échec. Et les poèmes qu’il pond finissent en cata-strophes. Alors, cette prime amourette tôt avortée, il pense à l’oublier. Il fait tout pour l’éviter, mais elle est comme le bout de scotch du Capitaine Haddock. Impossible de s’en débarrasser.


Bien sûr, c’est à un moment où il s’y attend le moins, dans un endroit insolite, qu’il va se faire rattraper et piéger. Les retrouvailles se passent dans le métro. Erato lui adresse un message qui va l’interpeller, le bouleverser et reprendre définitivement possession de son esprit. Pour le reséduire, la muse s’est offert un allié de poids : Victor Hugo. Dès lors, Germain va comprendre que cette passion était inéluctable et, plutôt que de la combattre, mieux valait s’en faire une amie. Cette idylle va tourner au jeu de l’amour et du hasard. Il va découvrir que la poésie ne se niche pas que dans les livres, elle peut se cacher partout. Il suffit d’être attentif. Désormais convaincu, il va nous faire partager son enthousiasme.


Comme un eunuque dans un harem nous permet de vivre un grand moment d’amour, d’humour et de partage. A travers ses confidences, Germain remet la poésie au centre du débat. Il multiplie les anecdotes et les exemples à grand renfort de citations, d’images, de comparaisons et de digressions. Tout est argumenté. Il n’hésite pas à employer énormément le name-dropping. Dans son spectacle, Jean-Luc Lahaye côtoie Baudelaire, Joe Dassin voisine avec Verlaine, le rappeur Seth Gecko est cité avec les mêmes égards que Prévert et Vianney se tire la bourre avec Edmond Rostand… On boit du petit lait, on se gargarise avec le miel des mots. Germain paie sa tournée et les vers qu’il ne cesse de nous offrir nous amènent à cette forme d’ivresse conviviale que seul un bon spectacle peut nous procurer. D’autant qu’il n’est jamais soûlant.


Parce que, en plus de son emballement pour la poésie, Germain s’avère être un sacrément bon comédien et il occupe remarquablement la scène. Sans cesse en mouvement, nous prenant quasi individuellement à partie, il joue beaucoup avec sa voix et possède toute une panoplie de mimiques irrésistibles. Son spectacle est aussi drôle qu’intelligent.
Actuellement, il se produit à La Cible, une petite salle de 48 places. Son talent, la sympathie qu’il dégage et son originalité lui autorisent les plus grands espoirs. Je suis convaincu que ce garçon qui, comme scandait Nougaro « ne poète pas plus haut que son cul » est promis à un bel avenir.

Gilbert « Critikator » Jouin

mercredi 18 avril 2018

Patrick et ses fantômes


Casino de Paris
16, rue de Clichy
75009 Paris
Tel : 08 92 69 89 26
Métro : Liège / Saint-Lazare / Trinité

Spectacle écrit par Normand Chaurette
Sur une idée originale de Jean-Claude Dumesnil
Mis en scène par Normand Chouinard
Direction musicale de Jean-Pascal Hamelin

Avec Patrick Poivre d’Arvor, Vincent Bilodeau (Bach), André Robitaille (Mozart / Papageno), Sylvain Massé (Beethoven), Gilbert Lachance (Erik Satie)

Présentation : Une histoire intemporelle où la musique classique prend vie sur scène grâce aux fantômes de grands compositeurs et qui se révèle ainsi en toute simplicité au travers de l’imagination fertile d’un mélomane passionné.
Patrick et ses Fantômes démystifie les grands classiques grâce à l’apport du théâtre. Les chefs-d’œuvre immortels de la musique revêtent une nouvelle signification ouvrant ainsi, à un tout nouveau public, les richesses du théâtre et de la musique classique.

Mon avis : Patrick Poivre d’Arvor, on le sait, est un esthète. Il aime les beaux esprits, les belles lettres, les belles mers, les belles femmes et… la belle musique. Aussi, lorsqu’il a assisté à Montréal à une représentation d’Edgar et ses fantômes, il a immédiatement compris la portée didactique de cette pièce toute entière vouée à la musique classique. En fait, ce spectacle est hybride car il fusionne avec beaucoup de finesse deux arts majeurs : le théâtre et la musique. Se retrouver ainsi entouré de deux muses, Thalie pour la comédie et Euterpe pour la musique, ne pouvait pas déplaire à PPDA. Séduit par cette bigamie artistique, il s’est donc projeté légitimement dans le personnage d’Edgar. Et il se l’est approprié pour offrir au public français cette expérience unique.


Je risque de manquer de superlatifs et de dithyrambes pour exprimer le plaisir que j’ai eu à découvrir et, surtout, à vivre Patrick et ses fantômes, un spectacle total, drôle et intelligent ; en un mot, enthousiasmant.
Patrick Poivre d’Arvor s’est glissé avec malice et élégance dans le costume de ce mélomane érudit et passionné qui, par le truchement d’une flûte enchantée (tiens, tiens) et d’une boule magique, va recevoir dans son salon trois « stars » absolues de la musique dite classique : Jean-Sébastien Bach, Wolfgang Amadeus Mozart et Ludwig van Beethoven. Quel pied !

Patrick est tellement investi et impliqué dans ce rôle qu’il a créé un nouvel emploi, celui de « narracteur ». Il est tout simplement, et sans aucune présomption, le chef d’orchestre de cette pièce. Il est le deus ex machina de cette « Nuit des Rois » car il réalise le prodige de réunir trois génies intemporels et de les faire se confronter.
C’est très confortable pour lui : il est chez lui, il est dans son époque et, énorme privilège, il sait tout de ces grands maîtres. Dans cette sorte de « Retour vers le futur » inversé, c’est lui qui les convoque parce que, à juste titre, ce sont les trois cadors de la « profession ». Ce scénario permet donc toutes les licences et autorise de savoureux anachronismes (la découverte du stylo par Mozart est particulièrement plaisante)…


On est immédiatement happé et captivé par les comportements des trois compositeurs. Les observer lorsqu’ils redécouvrent leur propre musique interprétée par un orchestre moderne de 25 musiciens est un pur délice. On est en totale empathie avec eux, on partage leur bonheur… L’auteur a pu tout se permettre tout en restant plausible car il connaît visiblement ses sujets sur le bout des doigts. Non seulement il sait tout de leur œuvre, mais il connaît aussi leur histoire et leurs caractères. Ainsi Bach est austère, rigide, profondément croyant, limite revêche… Mozart est exalté, facétieux, insolent, virevoltant… Beethoven est misanthrope, idéaliste, amer, brutal… Tous trois sont immensément orgueilleux, conscients de leur talent exceptionnel. Ces trois mâles dominants de la musique n’étant pas des tièdes, ils vont d’abord en toute logique se jalouser, se quereller puis, l’objectivité aidant, se respecter, s’estimer et, finalement, s’admirer.

Bach joue du Mozart, lequel, par l’intermédiaire du chef d’orchestre, Jean-Pascal Hamelin, s’auto-dirige au piano ou compose en direct devant nous l’ouverture de son Don Giovanni… Chacun d’entre eux évoque sa vie, son métier, ses difficultés en s'appuyant sur de nombreuses anecdotes personnelles. C’est tout autant pédagogique que divertissant.


En démiurge avisé, Patrick Poivre d’Arvor nous offre une version positive et enjouée du Petit joueur de flûte de Hamelin (eh oui, comme le chef d’orchestre). Au son de son flageolet magique, il extirpe de leurs limbes les trois illustres musiciens et les matérialise en d’aimables fantômes pour son propre plaisir autant que pour le nôtre… Taquin dans l’âme, histoire de leur titiller l’égo, il se permet même l’audace et le luxe de leur faire entendre des œuvres de leurs héritiers : Verdi, Strauss, Prokofiev, Rossini, Lehar, et même Schönberg et Satie…
Dans ce spectacle esthétique dans tous les domaines (on y revient !), Patrick joue sa partition sans aucune fausse note. Il nous invite à un « Vol de nuit » musico-théâtral de haute portée. S’il se montre tout à fait convaincant dans cet exercice, c’est dû à deux facteurs essentiels : premièrement, il est dans son élément, dans un des volets de son immense culture, et il est accompagné par quatre solistes hors pair, des comédiens québécois qui incarnent à la perfection leurs prestigieux personnages.

Il faut impérativement citer le sixième personnage ô combien indispensable de cette pièce : l’orchestre. Dirigé avec autant de fougue que d’humour par Jean-Pascal Hamelin, cet orchestre symphonique composé de 25 jeunes virtuoses exécute avec un talent exceptionnel plus d’une vingtaine de morceaux qui appartiennent à l’Histoire de la Musique. C’est simple : il n’y a que des tubes ! J’emploie ce mot à bon escient car, ici, le mystique s’accorde parfaitement avec le populaire, dans le sens noble du terme. Les mélodies de tous ces titres sont gravées à jamais dans la mémoire collective universelle.


Vous l’aurez compris, j’ai été emballé, enchanté (comme la flûte), transporté par ce spectacle d’une incomparable richesse. C’est bien écrit, les dialogues, ciselés, livrent une petite musique légère, c’est remarquablement interprété tant théâtralement que musicalement. C’est un bonheur absolu.

J’ai toutefois une seule (petite) réserve : je pense que convoquer le fantôme d’Erik Satie n’était pas indispensable. Même s’il n’y a rien à reprocher à son interprète, bien au contraire, il n’est pas au diapason des trois monstres que sont Bach, Mozart et Beethoven. Il n’a pas la même envergure, le même poids, la même influence, la même descendance. Je n’ai pas compris l’utilité de son intrusion dans le salon de Patrick. C’est comme un chapitre de trop en clôture d’un best-seller. L’auteur doit avoir ses raisons ; il faudrait le lui demander… Personnellement, j’estime que les Trois Fantastiques précités se suffisaient à eux-mêmes. 

Gilbert "Critikator" Jouin