jeudi 20 novembre 2014

Brigitte "A bouche que veux-tu"

B. Records / Columbia




Brigitte (Sylvie Hoarau et Aurélie Saada) est vraiment ce qui est arrivé de mieux à la chanson française ces dernières années avec Daphné, Zaz ou Christine and the Queens (je ne parle pas des installées comme Nolwenn Leroy, Olivia Ruiz, La Grande Sophie…).
Les Brigitte ont fait souffler un vent nouveau, une douce brise qui perd son « r » pour se métamorphoser en bise caressante. Brigitte, c’est un écrin avec deux perles, c’est une bonbonnière avec deux friandises… C’est en restant elles-mêmes qu’elles ont trouvé leur univers. Et c’est en étant elles-mêmes qu’elles nous y ont attiré.

Ah, l’univers des Brigitte ! Il est d’une exquise féminité… Femmes qui s’adressent aux femmes, elles ont particulièrement soigné leur image dans tous les domaines. Aurélie et Sylvie se débarrassent de leur identité propre pour se métamorphoser en Brigitte. Même tenue, même coiffure, même maquillage, elles ne veulent former qu’une. Elles nous offrent ainsi un troublant aspect gémellaire. Rien n’est laissé au hasard.

Leurs musiques et les textes de leurs chansons sont également élaborés dans un même souci de glamour. Disco chic et pop légère leur permettent de se mouvoir de façon langoureuse. Leurs voix, suffisamment éthérées, se mêlent harmonieusement. Et, pour accentuer encore ce fameux trouble qu’elles provoquent, elles ne s’expriment dans leurs chansons qu’à la première personne. Tour à tour lascives, enjôleuses, cajoleuses, elles détaillent leurs sensations, leurs sentiments, leurs états d’âme. Sensuelles certes, mais toujours avec la volonté de ne pas verser dans la caricature en appuyant par trop le trait. Elles ont l’art de saupoudrer juste ce qu’il faut d’humour et de distance…
Femmes qui parlent des femmes, qui s’adressent aux femmes, mais qui réussissent diablement à intriguer et à intéresser la gent masculine. On ne peut que tomber sous le charme. Féminines mais pas féministes, elles éludent toute forme d’agressivité.

A bouche que veux-tu, leur deuxième album est vraiment réussi. Il était très attendu. Elles ont pris leur temps et elles l’ont réellement fignolé.
Avec ma subjectivité habituelle, j’ai dressé mon ordre préférentiel :


1/ A bouche que veux-tu
10 sur 10 ! Tout me plaît… Cette chanson diffuse des sensations exquises. De la petite mélopée susurrée du début au refrain léger qui balance en passant par ce « viens… », invitation terriblement attirante murmurée dans le souffle. C’est un bonbon plein de douceur et de volupté, une ode au désir, à cette peur délicieuse qui précède l’abandon en provoquant des « papillons au creux du ventre »… Et puis l’entrée des cordes aux deux-tiers de la chanson est particulièrement superbe.

2/ L’échappée belle
L’écriture est très travaillée, toute entière consacrée à le recherche de mots qui sonnent… Véritable petit film, cette historiette raconte une rencontre éphémère, une escapade quasi fantasmée. Elle évoque l’excitation du lâcher-prise que l’on peut se permettre lorsqu’on se trouve en terre inconnue loin de ses attaches et de ses repères habituels. Quand tout peut arriver, quand tout est ouvert, quand tout est permis… A souligner la grosse rythmique qui tient le rôle des neurones qui s’agitent dans un cerveau qui ne sait pas s’il va donner le signal pour succomber au désir… Ou pas.

3/ Plurielle
Déjà, c’est un reggae et c’est chouette. Cette chanson rejoint un peu le thème esquissé dans L’échappée belle. Mais là, on franchit le pas. Il faut savoir « oser » pour « s’offrir l’infini des possibles » : « Et pourquoi pas ? ». C’est une ode à la « liberté choisie », au libre-arbitre. Il y a encore une toute petite hésitation, mais on sent bien que le « choix » est fait. Ce qui est en fait le plus jouissif, c’est ce moment où l’on va prendre sa décision et où tout va basculer… Dans ce titre, leurs voix se fondent merveilleusement. On a même parfois l’impression de les entendre miauler langoureusement.

4/ Oh Charlie chéri
Chanson drôle. Très descriptive. Portrait du mâle le plus convoité de la région. Un texte amusant, volontairement au premier degré. Ici pas d’hésitations, pas de fioritures, un seul leitmotiv : figurer au palmarès de ce fieffé séducteur « comme toutes les jupes du quartier ». Texte amusant, bien écrit, très imagé et explicite. L’interprétation, coquine, est complètement assumée. C’est Charlie et ses deux nénettes. On l’écoute avec un petit sourire entendu au coin des lèvres.

5/ Le déclin
Jolie chanson mélancolique sur la fin d’un amour. Musique discrète, voix très en avant. C’est un état des lieux, une recherche de tous les petits signes avant coureurs d’une rupture qui se dessine. On sent déjà une forme de résignation, d’acceptation, tout en se remémorant les bons moments du passé. Le ton est interrogatif, induisant une faible notion d’espoir. Mais la solitude est déjà là, bien présente. D’ailleurs la conjugaison passe au passé, ce qui n’est pas vraiment anodin…

6/ J’ sais pas
Celle-ci pourrait être la suite de A bouche que veux-tu puisqu’elle suggère l’imminence du passage à l’acte. Là aussi la rythmique occupe une place prépondérante. « J’ai chaud » en alternance avec un obsédant « J’ai peur » exprimés dans le murmure, donnent à cette chanson un climat envoûtant et débordant de sensualité qui se traduit par une ambiance de film à la Just Jaeckin.

7/ Le perchoir
Chanson mélodiquement très agréable à entendre. Le texte, bien écrit, fourmille de jolies sonorités et allitérations. Métaphore amusante sur le coq et le mâle dominant en général, un tantinet narcissique et sûr le lui.


Voici donc mes sept chansons préférées.
J’ai aussi apprécié la musique aux sonorités arabisantes de Hier encore. Mais je l’ai trouvée un peu trop forte, ce qui nuit à la compréhension de paroles qui ne sont finalement pas si importantes. Ce devrait être néanmoins une efficace chanson de scène… Sinon, je n’ai ressenti que peu d’intérêt pour Les filles ne pleurent pas en dépit de sa grosse rythmique et encore moins pour Embrassez vous, déclinaison incantatoire du baiser sous toutes ses formes.


En conclusion, A bouche que veux-tu est un album très réussi qui s’écoute à oreilles que veux-tu. Brigitte, qui se conjugue toujours au « plurielle », accomplit une fois encore une échappée belle dans la chanson française qui est loin, très loin d’annoncer un quelconque déclin… Au contraire, je suis convaincu qu’Aurélie et Sylvie ont signé un très long bail dans notre panorama musical. Et c’est tant mieux.