mercredi 24 février 2010

Miam Miam


Théâtre Marigny
Carré Marigny
75008 Paris
Tel : 01 53 96 70 00
Métro : Champs-Elysées Clémenceau

Un spectacle d’Edouard Baer
Mis en scène par Edouard Baer
Avec Edouard Baer et, en alternance, Atmen Kelif, Philippe Duquesne, Léa Drucker, Diane Bonnot, Alka Balbir, Jean-Michel Lahmi, Christophe Meynet, Laura Sillampaa, Patrick Boshart, Jean-Philippe Heurteaut

Ma note : 7/10

L’argument : Ouvrez la porte d’un restaurant : tout est là. Le serveur, le servi. Le mangeur, le mangé. Le cru, le cuit. Le vivant, le mort. Et puis le hasard des rencontres, des gens qui entrent, qui sortent, qui s’entrechoquent. Luigi et sa troupe de comédiens se voient contraints par la crise de transformer en quelques heures une salle de théâtre en restaurant à la mode.

Mon avis : Et bien, pour être honnête, j’ai vu Miam, et j’ai écouté Miam Miam… Je m’explique : Là où j’étais placé au théâtre Marigny, c’est-à-dire, à l’extrême droite du deuxième rang de la travée de droite, on ne voit qu’un tiers de la scène ! Je ne comprends pas qu’un théâtre aussi huppé puisse proposer des places aussi médiocres. Ou plutôt, je devine trop bien que c’est un problème de rentabilité optimale de l’espace. Mais c’est totalement au détriment du confort visuel du spectateur. Et ce n’est pas la pauvre dame assise derrière moi à une place légèrement plus excentrée, qui n’a cessé de s’agiter et de geindre en s’en prenant méchamment à mon dossier, qui va me contredire. Donc, si vous décrochez les places « OR 78 » ou « OR 80 », préparez-vous à souffrir ou prévoyez un sudoku.

Ceci dit, c’est vrai que c’est terriblement frustrant de ne rien voir de ce qui se passait en fond de scène et côté cour. En fond de scène, si j’en jugeais par les rires des autres spectateurs, on devait en voir de drôles. J’ai appris en sortant qu’on pouvait assister entre autre à un spectacle de marionnettes perpétré par des cochons. Je suis sûr que j’aurais bien aimé voir ça. Donc, ne pouvant assister visuellement qu’à un tiers du spectacle, je me suis concentré sur les dialogues. En clair, j’avais le son et une partie seulement de l’image. Et bien, en dépit de ce lourd handicap, après m’être fait une raison et m’être assis sur ma déception, ce qui ne m’a pas rendu plus haut sur mon siège, j’ai pris quand même bien du plaisir devant ce nouveau délire loufoque de Monsieur Edouard Baer. Je dirai même que je l’ai trouvé supérieur à La folle et véritable vie de Luigi Prizzoti, spectacle qui tenait plus de l’auberge espagnole en ce sens où chacun y apportait son manger.
Ici, le menu est imposé. Le scénario est bien plus cohérent, plus roboratif, il tient mieux au corps. Bien sûr, eu égard à son titre, dans Miam Miam, il y a à boire et à manger et certaines cartes sont biseautées. Mais on ne va tout de même pas reprocher à Baer de faire du Baer. Personnellement, j’ai toujours été fan de son univers décalé, de sa façon d’être, de sa nonchalante élégance et de sa diction. Baer a son monde à lui C’est à nous d’y entrer.

Le postulat de Miam Miam est simple (du moins en apparence). Luigi (Edouard Baer), comédien approximatif, ne peut que constater que la pièce qu’il joue avec sa troupe de bras cassés n’a guère les faveurs du public. Se produire devant un seul spectateur somnolent, c’est vraiment peu glorieux. Or, par le hasard d’un double quiproquo, le voici confronté à un challenge plutôt inattendu : métamorphoser en quelques heures la scène de son théâtre en une salle de restaurant chicos. Sacrée gageure ! C’est d’abord monsieur Sémir (l’excellent Atmen Kelif) qui lui apporte le montant d’une collecte effectuée auprès des membres de son association qui désirent passer une soirée en compagnie de ce grand acteur qu’est Luigi à condition qu’il se livre devant eux à quelques imitations dont il a le secret. Ensuite, c’est un type énigmatique et inquiétant qui obtient de Pierre-André (formidable Philippe Duquesne), partenaire de Luigi, d’organiser un dîner privé pour des amis à lui que l’on pressent appartenir plutôt au grand banditisme qu’à la petite bourgeoisie. Ces deux impératifs posés, il va bien falloir assumer. Luigi et ses amis vont devoir improviser de nouveaux rôles, qui directeur de restaurant, qui maître d’hôtel, qui serveur ou serveuse, qui cuisinier. Ce qui est amusant c’est de voir le comportement de Luigi en fonction de ses interlocuteurs. Autant il se montre méprisant et cynique envers ce pauvre monsieur Sémir, autant il est veule et lâche devant le supposé voyou. Sans compter avec le mauvaise foi systématique dont il fait preuve auprès de Pierre-André, de Manon, qui va devoir échanger son rôle de soubrette pour celui de serveuse, et de Chris, le technicien recyclé lui aussi en serveur.
Miam Miam est très bien écrit. Les dialogues sont ciselés. Le spectacle est ponctué de quelques morceaux de bravoure (la tirade d’Edouard Baer faisant l’apologie de la restauration ; la savoureuse parodie d’un cuisinier fleurant bon le Sud-ouest façon Maïté à laquelle se livre Atmen Kelif ; le casting des serveurs ; Philippe Duquesne qui se plie aux démonstrations de recréation de l’imaginaire ; le soliloque de la cliente vieille fille ; le malentendu généré par Manon en train de répéter son rôle…). Le tout est saupoudré d’une bonne dose d’absurde, de chansons toniques et drôles. C’est plein d’une folle poésie, de tableaux délicieusement grotesques, la tendresse et l’amour de l’autre sont palpables… Bref, c’est totalement décalé et c’est remarquablement bien réalisé.
Si je suis resté sur ma faim en raison de mon affreux manque de visibilité, j’ai trouvé que les plats proposés étaient vraiment bien cuisinés, avec ce qu’il faut de condiments pour pimenter un spectacle. Edouard Baer a l’art de nous présenter des divertissements originaux et inventifs qui n’appartiennent qu’à lui. Il sait très bien s’entourer. Tous les comédiens qui gravitent autour de lui sont épatants et jouent parfaitement le jeu. Si vous évitez les fameux sièges susmentionnés en préambule, je vous souhaite sincèrement bon appétit. La nourriture est fine et légère, vous ne ressortirez pas de Marigny avec l’estomac lourd.

dimanche 21 février 2010

Vous avez quel âge ?


Comédie des Champs-Elysées
15, avenue Montaigne
75008 Paris
Tel : 01 53 23 99 19
Métro : Alma-Marceau

Une pièce de Françoise Dorin
Mise en scène par Stéphane Hillel
Avec Jean Piat

Ma note : 8,5/10

L’argument : Depuis que le monde est monde, les êtres humains ont été confrontés à de vastes problèmes. Beaucoup ont été résolus. Mais il en est un qui leur résiste : celui de l’âge et du temps !
Que répondre d’ailleurs à ces deux questions : « Vieillir, ça vous fait peur ? » ou « Vous avez quel âge ? »… En guise de solution, Françoise Dorin verse au dossier quelques espérances roboratives. Sans langue de bois ; avec humour, santé, gaîté.

Mon avis : Quand je vous parlais de cette foutue loi des séries… Et bien de retour, le lendemain de Colombe, dans la même salle de la Comédie des Champs-Elysées pour assister au spectacle donné par Jean Piat, j’ai de nouveau éprouvé ce bonheur ineffable qu’offrent les grands textes dits par un immense comédien.
Vous avez quel âge ? est une savoureuse pseudo conférence sur l’âge et le temps écrite sur mesure pour de formidable diseur qu’est Jean Piat par une auteure qui le connaît (très) bien. Avant même de s’attarder sur le jeu, parlons du texte tout bonnement admirable qu’a ciselé Françoise Dorin. En quittant la salle, je n’avais qu’une envie : pouvoir lire ce texte tant il est riche et foisonnant. Et tellement vrai. Ici, les méfaits et les ravages de l’âge sont décrits, disséqués, analysés, moqués. Ce long exposé plein d’humour est également enrichi per bon nombre de citations qui sont autant de corollaires à ce qu’énonce Jean Piat (en vrac, Pierre dac, Jean Renard, Beaumarchais, La Bruyère, Balzac, Voltaire, Agatha Christie, madame de Sévigné, Guitry, Hugo, La Rochefoucauld, Tristan Bernard, Fontenelle…)
Quand d’aussi belles phrases, d’aussi fins adages sont livrés par un virtuose du verbe, ils prennent toute leur saveur.

« Je travaille à mon avenir » déclare en préambule à une ministre imaginaire notre docte et primesautier octogénaire. Car, pas une seule fois, Jean Piat ne s’apitoiera sur son âge aujourd’hui respectable. Au contraire, avec son sourire enjôleur et son œil malicieux, il s’en amuse et il en fait même parfois l’apologie. « Tant qu’on a des douleurs, c’est qu’on est toujours vivant ! », c’est peut-être une lapalissade, mais elle est tellement juste… S’il ironise sur « saint Botox et saint Laser », c’est pour pouvoir nous placer cette image comportementale implacable : « rire la bouche en cul de poule pour éviter les pattes d’oie »… ça donne tout de même à penser, non ? Et, un peu plus loin, au cours de cette brillante séquence dans laquelle il nous livre dix conseils pour ne pas « faire son âge » : « Les vieux se répètent, les jeunes n’ont rien à dire ».
Pour évoquer la presbytie, Jean Piat se fait poète. Faire rimer les vers pour parler des verres, c’est du grand art. Parfois, pour mieux interpréter ces variations sur le temps, il prend une voix de petit vieux, se fait narquois : « le vieillissement est un problème vital » affirme-t-il avant de préciser « et un problème social ». Si on rit sans cesse, il n’en reste pas moins que le sujet nous interpelle tous. Et, très souvent, le public émet quelques murmures d’approbation. C’est qu’on est tous terriblement concernés. Et que rajouter à une ellipse aussi percutante que « on vit, on rit, on meurt, on pleure » ?
Toujours est-il que si le sujet du vieillissement ne prête à priori guère à la gaudriole, on passe en compagnie de Jean Piat un délicieux moment plein de charme et d’humour, ponctué de tout un lot de formules brillantes et savoureuses. Que du contentement ! Chapeau Madame Dorin et respect Monsieur Piat !

Colombe


Comédie des Champs-Elysées
15, avenue Montaigne
75008 Paris
Tel : 01 53 23 99 19
Métro : Alma-Marceau

Une pièce de Jean Anouilh
Mise en scène par Michel Fagadau
Décors de Mathieu Dupuy
Costumes de Pascale Bordet
Avec Anny Duperey, Sara Giraudeau, Rufus, Grégori Baquet, Benjamin Bellecour, Jean-Paul Bordes, Fabienne Chaudat, Etienne Draber, Jean-Pierre Moulin, Jean-François Pargoud

Ma note : 8/10

L’histoire : Au milieu du 19è siècle, Julien, devant partir accomplir son service militaire, confie sa jeune épouse, Colombe, à sa mère qu’il déteste, la terrible Madame Alexandra, célèbre comédienne. Voici Colombe plongée dans la vie d’un théâtre… Une ravissante ingénue très vite courtisée.

Mon avis : Décidément, il faut bien croire à cette foutue loi des séries, qu’elle soit négative ou positive. Pour ce qui est de la rentrée théâtrale de ce début d’année 2010, le positif l’emporte largement avec, en vrac, Michèle Bernier, Adamo, Alexandra David-Néel, mon Tibet, Thé à la menthe ou t’es citron ?, Stéphane Guillon, On purge bébé, Véronic DiCaire, Monty Python’s Spamalot… Que du bon, du très bon ! Et maintenant, c’est au tour de la pièce de Jean Anouilh, Colombe, de nous proposer un très grand moment de théâtre. Et que l’on ne m’accuse surtout pas de complaisance ou de copinage. Je ne connaissais rien de cette pièce et, même si la distribution en était véritablement alléchante, je me suis rendu à la Comédie des Champs-Elysées sans rien attendre de particulier. Et bien, deux heures plus tard, sans faire l’excès de zèle attendu quand il s’agit d’une Colombe, et bien j’étais totalement conquis.

Cette pièce est intemporelle car elle repose sur deux grands thèmes : le théâtre et, surtout, l’éducation sentimentale d’une jeune fille. Le fait qu’elle se déroule au milieu du 19è siècle n’est donc que secondaire, sauf pour ce qui concerne les costumes. La classe, comme dirait Aldo, le « Fermier » éphémère. Les tenues chatoyantes que porte Anny Duperey sont de toute beauté.
Et puis il y a le sujet, franchement féroce, de ce vaudeville. Le seul personnage pur et idéaliste, Julien (Grégori Baquet) s’en prend plein la tête et plein le cœur. Il est pourtant mignon le couple qu’il forme avec la douce Colombe (Sara Giraudeau) au début de la pièce. Et combien il doit lui en coûter de faire appel à sa terrible mère (Anny Duperey) pour la prendre sous son aile. C’est terrible d’assister à l’indifférence de cette sorte de Diva, arrogante et égocentrique, face à la demande, sinon d’affection du moins d’intérêt, de son fils aîné. Julien parti pour effectuer son service militaire ; Colombe est désormais livrée à elle-même. Loin du caractère absolu et asocial de son mari, elle découvre un monde beaucoup plus frivole, bien plus futile, bien plus agréable à vivre. Et comme elle est belle, fraîche et – provisoirement encore - ingénue, elle est bientôt très courtisée, non seulement par toute la gent masculine de la troupe, mais aussi par Armand, le frère cadet de Julien, le chouchou à sa môman.
Sa rapidité d’adaptation nous surprend. Au début de la pièce, devant son extrême candeur, on a du mal à imaginer qu’elle puisse virer gourgandine… Elle comprend tout ce qu’elle a à gagner dans tous les domaines en jouant les coquettes. Les vieux comédiens, cabots pathétiques, tournent autour d’elle comme des chiens fous. Le directeur du théâtre, pourtant radin, lui offre des robes avec le secret espoir de les lui enlever dans l’intimité de son bureau. L’auteur de la pièce, poète fat, poseur jusqu’à en être grotesque (superbe composition de Jean-Paul Bordes), s’entichant également d’elle comme un ado, en fait sa nouvelle muse. Mais, évidemment, les faveurs de Colombe vont au « produit » le plus frais à sa disposition : le jeune frère… Colombe est un oiseau volage.

Cette pièce est impitoyable, terriblement révélatrice de l’âme humaine quand elle est guidée et par la libido et par l’intérêt. Il ne fait pas bon être faible. Psychologiquement, chaque personnage est remarquablement dessiné. Dans une distribution sans faille, malgré tout, trois d’entre eux sortent du lot. Anny Duperey d’abord. Très joueuse, elle prend un plaisir évident à camper ce monstre d’égoïsme dont toute la carrière a été basée sur le calcul. Elle y va fort dans la caricature. Elle ne conseille qu’une attitude vis-à-vis des hommes : « être femme ». Une fois de plus, elle fait preuve de son immense talent et d’un sens admirable de l’autodérision.
Ensuite il y a Rufus. Dans un rôle il est vrai en or, il donne toute la mesure de son éventail de jeu. Servile, lâche, revendicatif, cynique, misogyne, il a trois morceaux de bravoure qui sont de véritables moments d’anthologie. Il y a cette scène où il apprend son infortune au pauvre Julien en lui décortiquant la fonction de cocu. Et il y a celle, proche de la fin, où il dissèque l’usure du couple. Servi par de superbes textes, il est tout simplement grandiose.
Et puis il y a Sara Giraudeau. Chaque fois que je la vois, elle me sidère par sa facilité à s’approprier les personnages sans avoir l’air de les jouer. Elle ne paraît jamais, elle EST tout le temps. Qu’est-ce qu’elle est touchante au début, quand elle joue les amoureuse romantiques et dévouées. Et comme elle sait passer presque sans transition de cette douce réserve à une roublardise tout aussi discrète. Elle est une parfaite fausse ingénue (les plus dangereuses), hyper féminine tout en restant juvénile (tout pour faire des ravages dans les cœurs soudain réveillés des vieux libidineux). Avec son air de ne pas y toucher, elle nous fait tous craquer, que l’on soit sur scène ou dans la salle. En plus, je suis très sensible à sa voix, douce et légère comme une caresse. Papa et maman peuvent vraiment être fiers de leur progéniture.

jeudi 18 février 2010

Monty Pythons Spamalot


Théâtre Comédia
4, boulevard de Strasbourg
75010 Paris
Tel : 01 42 38 22 22
Métro : Strasbourg Saint-Denis

Une pièce de Eric Idle et John Du Prez
Adaptée et mise en scène par Pierre-François Martin-Laval
Avec Gaëlle Pinheiro (la Dame du Lac), Pierre-François Martin-Laval (Le Roi Arthur), Olivier Denizet (Robin), Arnaud Denissel, Grégoire Bonnet (Bedevere), Tiffanie Jamesse, Andy Cocq (Patsy), Arnaud Ducret (Galahad), Laurent Paolini (Prince Herbert), Philippe Vieux (Lancelot), Edouard Thiébaut, Sophie Gemin
Direction musicale : Mathieu Gonet
Chorégraphies : Stéphane Jarny
Décors : Franck Schwarz
Costumes : Jean-Michel Anglays

Ma note : 9/10

L’argument : Spamalot est une version délirante de la légende du Roi Arthur et des chevaliers de la Table Ronde.
Adaptée très librement du film culte Sacré Graal des Monty Pythons (1974), la pièce a été créée aux Etats-Unis en 2005 et s’est jouée à Londres pendant plus de deux ans. Elle a été nommée 14 fois aux Tony Awards et en a remporté trois, dont celui du Meilleur Musical.
Adapter en français l’univers absurde de ce grand classique de la comédie n’était pas une mince affaire. C’est pourtant le pari qu’a relevé Pierre-François Martin-Laval, dit PEF, membre éminent de la troupe des Robins des Bois.

L’histoire : A l’époque des croisades, le Roi Arthur et ses chevaliers de la Table Ronde partent à la recherche du Graal, le vase sacré dans lequel a été recueilli le sang du Christ au moment de son sacrifice. Chevauchant d’invisibles montures, ils vont se retrouver plongés dans un monde insensé, plein de périls et de traquenards.

Mon avis : Honnêtement, je ne peux pas dire que j’ai aimé… Non. J’ai a-do-ré ! J’ai passé au théâtre Comédia deux heures d’un pur bonheur, de rire et de ravissement.
Moi qui ai été élevé au rythme des aventures radiophoniques et rocambolesques de Signé Furax, de Pierre Dac et Francis Blanche, qui me suis ensuite immergé dans l’univers délirant de Marcel Gotlib, et qui ai communié avec la joyeuse troupe d’Hara-Kiri, j’éprouve une tendresse inextinguible et une attirance chronique pour le burlesque et le non sens. Evidemment, le monde des Monty Pythons m’a transporté de joie.
C’est donc en salivant d’avance que je suis allé découvrir ce qu’avait pu faire Pierre-François Martion-Laval (PEF) avec l’adaptation française de Sacré Graal, film aussi culte sur la chevalerie que l’est La vie de Bryan sur l’avènement du christianisme. J’ai été comblé au-delà de mes espérances. Car PEF a non seulement su préserver l’esprit typiquement anglo-saxon des Monty Pythons en y ajoutant une bonne dose humour bien français.

Un décor médiéval a envahi la scène. A chaque extrémité s’élève une tour délabrée, construite de guingois. Les musiciens élégamment vêtus de noir, traversent la scène pour rejoindre la fosse où ils vont jouer en « live » sous la conduite de Mathieu Gonet. Pendant tout le spectacle, on ne verra de celui-ci que la tête et le haut du buste. Il va diriger la manœuvre avec autant de dynamisme que de fantaisie car il va fréquemment intervenir dans le déroulement de la pièce.
La première personne à se représenter est un personnage du… Roi Lion, égaré de Mogador. Rappelé à l’ordre, il réalise son erreur et s’enfuit en courant. Le ton est donné. C’est parti pour deux heures de délire. Un narrateur obèse nous expose la situation. Et les quiproquos commencent à s’enchaîner. Les danseurs, confondant les mots « Bretons » et grands Bretons », totalement à côté de la plaque, se lancent avec conviction dans une démonstration de folklore bigouden ! (version Camelot à l’Armoricaine…).

Mais je ne vois pas l’intérêt de narrer les péripéties de Spamalot par le menu. D’abord par flemme, parce que c’est tout bonnement inracontable, et ensuite par respect pour vous laisser découvrir toutes les facéties de ce spectacle.
Les gags s’enchaînent à un rythme effréné, les dialogues culminent à un niveau d’absurde absolument jouissif (citons par exemple cette longue digression sur la présence de noix de coco africaine en territoire grand-breton), les danseuses ne se contentent pas de danser et de chanter joliment bien, elles participent elles aussi à l’action avec autant de charme que de dérision. Il y a également deux danseurs-acrobates étonnants de souplesse et de drôlerie (ils sont impayables en grenouilles). Les chorégraphies ont l’air totalement déjantées alors qu’elles sont formidablement bien réglées… Il y a également une flopée d’anachronismes et de clins d’œil (entre autre aux autres comédies musicales).
La Dame du Lac est entourée de pom pom girls, un tableau rappelle furieusement le Crazy Horse, on assiste à un strip-tease en armure, on s’ébat langoureusement sur le slow de La Boum, on voit apparaître Dieu (du moins en partie, mais je n’en dévoilerai pas plus), les chansons les plus improbables sont interprétées avec le plus grand sérieux, un tableau purement french-cancan vient s’inviter à la fête, on se gondole devant un avatar de la Gay Pride… Effets spéciaux, trucages, une bande-son efficace, c’est bourré d’astuces et de trouvailles, les combats sont réglés comme du papier à musique…

Et puis il y a la troupe des comédiens, PEF en tête. Alors là, je crois qu’il va en bluffer plus d’un avec sa performance tant physique que vocale. Incroyable ce qu’il parvient à faire avec son petit corps (jusqu’au grand écart !). Et, surtout, il est habité de bout en bout par son personnage. Il n’est jamais lourd, son humour est très fin, alternant habilement premier et second degré. Bref, il est parfait.
A ses côtés, si chacun des preux chevaliers es t vraiment épatant, il y a cependant deux personnages qui se distinguent par leur prestation. Il y a Arnaud Ducret, qui campe un Galahad absolument réjouissant. Et Gaëlle Pinheiro, qui apporte à la Dame du Lac une véritable folie douce. Dotée d’une voix exceptionnelle, elle joue à la diva avec un décalage tout-à-fait cocasse. Et elle se prête avec gourmandise à toutes les absurdités scéniques dans lesquels ce scénario déjanté l’entraîne… Mais sincèrement, tout le monde est remarquable de présence et de drôlerie. Le casting est réellement impeccable.

Programmé jusqu’au mois d’août, je ne serais pas étonné que Spamalot déborde bien plus loin dans le temps. Il existe en effet tout un public friand de ce genre de divertissement haut de gamme à tous points de vue (décors, musique, costumes, tableaux…). Il suffisait d’entendre les commentaires des spectateurs qui assistaient à la générale pour lui prédire un succès long et mérité. Le bouche-à-oreille fera le reste. Franchement, Spamalot, ce n’est pas de la camelote…

mercredi 17 février 2010

Véronic DiCaire


Théâtre de la Gaîté Montparnasse
26, rue de la Gaîté
75014 Paris
Tel : 01 43 22 16 18
Métro : Gaîté / Edgar-Quinet

Ma note : 7,5/10

Mon avis : Il faudrait être très difficile pour ne pas se montrer enthousiaste devant la performance époustouflante à laquelle se livre Véronic DiCaire pendant un peu plus d’une heure sur la scène de la Gaîté Montparnasse. Pour nous mettre d’emblée dans le ton, après une annonce à la rock star, elle nous sert une sorte d’échantillon de ce qui nous attend. En quelques très brefs extraits, elle campe une poignée de têtes d’affiche de l’acabit de Madonna, Mylène Farmer, Britney Spears, Michael Jackson… C’est rapide, tonique, efficace et ça nous met dans des conditions idéales.
Mais avant d’aller plus loin dans l’exposition du spectacle, attardons-nous un instant sur l’artiste elle-même. Véronic DiCaire est blonde, élancée. En pantalons de cuir, bottines à hauts talons, veste cintrée à paillettes discrètes, elle est très, très agréable à regarder. Elle est tout simplement belle, quoi ; ce qui, pour une humoriste est un atout non négligeable. En plus, elle dégage une joie de vivre, une pêche, une générosité qui vont nous emporter tout au long de son show. Car avec elle, il faut parler de show. Débordante de vitalité, très à l’aise avec son corps, elle bouge sacrément bien et possède un art consommé de l’occupation de la scène, n’hésitant même pas, quand son personnage l’impose, à prendre des postures quelque peu outrées ou caricaturales. Le seul mot qui puisse la résumer, c’est « performeuse ».
Et puis, - j’ai failli oublier – elle chante. Quelle(s) voix ! C’est d’ailleurs un problème : elle chante souvent bien mieux que les artistes qu’elle imite !

Elle entame son show par une pseudo rubrique que l’on pourrait intituler « chansons à la carte ». Elle demande à quelques personnes du premier rang de lui fredonner un air quelconque et elle s’engage à l’interpréter dès qu’elle en aura identifié la mélodie. Bien sûr, il y a là un gag que je vous laisse le plaisir de découvrir. Très facile, délicieusement expressive, elle se glisse efficacement dans les peaux de Véronique Sanson et d’Axelle Red. Seul petit bémol, les textes d’introduction amenant ces imitations sont un peu faiblards ; ils manquent de peps et de mordant.
Le thème suivant, baptisé « les télégrammes chantés » est une super bonne idée car ils lui permettent d’entrer cette fois de plain-pied dans la parodie. Françoise Hardy, France Gall, Vanessa Paradis, Céline Dion jouent les porteuses de ce genre de pli personnalisé. Là aussi les textes sont inégaux (j’ai bien aimé celui mettant Vanessa Paradis en scène). On aimerait qu’ils soient un peu plus incisifs. Attention, ces quelques remarques n’enlèvent en rien la qualité de certaines imitations et la performance scénique. La puissance mélodieuse de sa voix quand elle interprète All By Myself est tout bonnement sidérante et nous scotche au fauteuil.
Troisième tableau : les NRJ Music Awards présentés par… Anne Roumanoff façon Radio Bistrot. A ma connaissance, c’est la première fois que je vois quelqu’un imiter madame « On en dit pas tout ». Ce qui n’est pas évident, mais plutôt réussi quant aux intonations. Défilent alors Shakira (quelle sensualité), Mylène Farmer (avec sa gestuelle si caractéristique), Olivia Ruiz (rarissime), Britney Spears (provocante à souhait), Christina Aguilera… Le gros avantage des Québécois, c’est qu’ils sont parfaitement bilingues. Du coup, les imitations des voix anglo-saxonnes frisent la perfection (comme je vous l’ai dit, c’est souvent mieux que l’original).
Quatrième chapitre : l’imitation mode d’emploi. Véronic nous explique les quelques astuces pour entrer dans la peau et s'accaparer les cordes vocales des différents personnages. Les cobayes sont alors Vanessa Paradis (quelle maîtrise de l’ondulation !), Arielle Dombasle, Amy Winehouse, Patricia Kaas, Tina Turner, Mireille Mathieu, Dalida, Susan Boyle, Madonna… Mention spéciale aux imitations de Winehouse, Kaas, Turner, Mathieu, Dalida et d’une émouvante Boyle. Mais la jeune femme ne laisse jamais trop longtemps l’émotion nous étreindre et elle y coupe court avec une pirouette facétieuse. Après tout on est surtout là pour s’amuser.
Evidemment, lorsqu’elle s’approprie les artistes québécoises, ses payses, elle est particulièrement étonnante. On ferme les yeux et on entend Lynda Lemay (Voix parfaite, mais emploi regrettable d’un « E » intempestif à la fin du mot « hiver »), Isabelle Boulay, Lara Fabian (stupéfiante de mimétisme). Et elle enchaîne avec une délicieuse parodie de Carla Bruni (bien écrite celle-là).
La fin du show s’articule en trois parties. Elle se métamorphose en Edith Piaf, ce qui nous permet outre l’émotion que ce tableau dégage, de découvrir qu’elle a autant de charme en brune. Puis elle s’attaque à LA Céline Dion, la chanteuse cultissime, en une savoureuse succession des grandes époques de sa carrière. Là encore on assiste à une incroyable performance (je sais, je dis souvent « performance », mais je n’ai rien trouvé de plus précis dans mon dictionnaire de synonymes). Et enfin histoire de confirmer qu’elle a plus d’une corde (vocale) à son arc elle termine en apothéose en mettant en scène un superbe duo Dion-Maurane sur Quand on n’a que l’amour de Brel, duo qui voit la salle se lever spontanément pour lui offrir une vibrante ovation…

Voilà, le show est terminé. On est heureux et emballé d’y avoir assisté. On pourrait la surnommer Véronic « Disquaire » tant son échantillonnage vocal est large et varié.
Je ne me rappelle plus si je vous l’ai déjà précisé : sa prestation sur scène est une formidable… performance. Ce spectacle d’une heure en appelle maintenant un autre, un peu plus long, un peu plus abouti sur le plan de l’écriture des enchaînements et des parodies. Pour le reste, j’ai rarement rencontré une chanteuse aussi enchanteresse et aussi ébouriffante de talent et de présence. Je pense qu’elle ne va pas tarder devenir une véritable coqueluche du public français.

mardi 16 février 2010

From Paris with love


Un film de Pierre Morel
Scénario de Luc Besson
Avec John Travolta (Charlie Wax), Jonathan Rhys-Meyers (James Reese), Kasia Smutniak (Caroline), Richard Durden (l’ambassadeur Bennington), Amber Rose Revah (Nicole), Chems Eddine Dahmani (Rashid), Mélissa Mars (la prostituée)…
Sortie le 17 février 2010

Ma note : 7/10

Synopsis : James Reese travaille comme assistant personnel de l’ambassadeur américain à Paris. Fort de cette position d’insider, il se voit parfois contacté par les Forces Spéciales, à qui il rend quelques menus services. Une vraie frustration pour lui qui se rêve en agent secret et qui ne demande qu’à sortir de l’ombre pour jouer les gros bras... Alors que se prépare un sommet international, le miracle arrive : on lui confie une vraie mission, et un vrai partenaire, Wax, qu’il récupère le jour même à l’aéroport. Mais pour James, la confrontation aux méthodes musclées de cet agent surentraîné ne sera pas de tout repos…

Mon avis : Il vaut mieux aimer les films d’action pour aller voir From Paris, with love… Si vous êtes un fan de castagne, de coups de feu, de courses-poursuite, vous allez être dans votre élément. C’est simple, on l’impression d’être dans un immense jeu vidéo dans lequel le héros, intouchable et indestructible, dégomme et estourbit tout ce qui bouge…
C’est sûr, dit comme ça, ça peut faire peur. Mais l’habileté de ce fil d’action réside dans un scénario qui semble presque tout du long cousu de gros fil blanc et puis qui se révèle finalement assez retors. Et puis la violence y est tellement énorme qu’on finit par se marrer. Luc Besson et Pierre Morel ont saupoudré ce long métrage d’une bonne dose d’humour, tant dans les situations que dans les dialogues.
James Reese (Rhys-Meyers) joue un jeune fonctionnaire très ambitieux. Il rêve de devenir agent secret et il est prêt à tout pour cela. Tant qu’il s’agit de changer les plaques d’une voiture ou de faire des repérages, il trouve ça sympa, même si c’est un peu frustrant. Alors, quand on lui propose de faire équipe avec un des cadors des Forces Spéciales, il est emballé. Mais il va beaucoup moins rigoler quand une armada de méchants va essayer de leur faire la peau. En plus, il n’est pas encore habitué aux méthodes on ne peut plus radicales de son nouveau partenaire. Pour lui qui n’a jamais tué quelqu’un de sa vie, il y a un pas pratiquement impossible à franchir. Ils n’ont pas la même culture ni la même formation.
C’est aussi cette opposition de deux styles de comportements qui donne tout son sel au film. Pourtant, il essaie bien de jouer les durs et de donner l’impression qu’il se maîtrise. Mais devant la froide efficacité et le détachement de Charlie Wax (Travolta), il fait un peu petit garçon. C’est le jeu classique des tandems au cinéma.
Travolta s’amuse comme un petit fou dans ce jeu de massacre ultraviolent. Il est en permanence dans le second degré. Heureusement d’ailleurs, sinon il n’y aurait pas de film, rien qu’une succession de bourre-pif et de fusillades.
C’est très spectaculaire, il n’y a pas une seconde de répit, Paris est joliment filmé et on ne se lasse pas devant le charme que dégage la fort belle et très séduisante Kasia Smutniak.

dimanche 14 février 2010

On purge bébé... Léonie est en avance


Théâtre du Palais-Royal
38, rue de Montpensier
75001 Paris
Tel : 01 42 97 40 00
Métro : Palais-Royal

Deux pièces de Georges Feydeau
Mises en scène par Gildas Bourdet
Avec Cristiana Reali, Dominique Pinon, Pierre Cassignard, Marie-Julie Baup, Corinne Martin, Marc Guillaumin, Sylviane Goudat

Ma note : 7,5/10

On purge bébé
L’histoire : Monsieur Follavoine cherche à décrocher le marché des pots de chambre incassables à destination de l’armée française. Pour tenter de conclure l’affaire, il invite à dîner Chouilloux, fonctionnaire influent du ministère des Armées, son épouse, et l’amant de celle-ci. Mais ce jour-là, le fils Follavoine, constipé, ne veut pas prendre sa purge… et rien de se passe comme prévu.

Léonie est en avance
L’histoire : Léonie est sur le point d’accoucher avec un mois d’avance. Les mauvaises langues se délient, les règlements de compte et les mesquineries entre beaux-parents et gendre vont bon train. L’arrivée d’une sage-femme tyrannique finit de chambouler toute hiérarchie dans la maison, et ce qui devait être un moment de joie va tourner à la catastrophe.

Mon avis : Si tant est qu’un Feydeau soit académique, ce n’est pas au théâtre du Palais-Royal qu’il y est distribué. En effet, dans les deux pièces qui y sont jouées, On purge bébé et Léonie est en avance, par la volonté d’un metteur en scène, Gildas Bourdet, c’est à du Feydeau sur-vitaminé auquel on assiste. Et dans le moindre registre. Le décor d’abord. On ne peut le situer dans aucune époque. C’est une explosion de couleurs à dominante verte et rouge qui ne sert finalement qu’à mettre les personnages en valeur… Les costumes ensuite. Ils sont d’une élégance et d’une audace rarissimes. Ils sont soignés au détail près, les motifs des guêtres de monsieur Follavoine, sont identiques à ceux du déshabillé de son épouse. Sur le plan pur de l’esthétique, c’est franchement réussi. Et enfin, le jeu des acteurs. Quand on dit que c’est sur-vitaminé, on frise quasiment l’euphémisme. L’irruption de Cristiana Reali dans le salon des Follavoine équivaut à une tornade sur un îlot des Caraïbes. En tenue de nuit, papillotes sur la tête, elle affole littéralement son pauvre mari incapable d’endiguer cette énergie dévastatrice. Elle est incroyable. Exubérante, excessive, elle crie, elle pleure, elle vitupère, elle se gausse, elle ricane, elle en fait des caisses, et elle nous scotche à notre fauteuil. Le metteur en scène, c’est évident, a demandé du rythme, du rythme et du rythme. Les deux pièces ne souffrent d’aucun temps mort.
Pour cela, il fallait un casting sans faille, le moindre personnage amenant sa part de perturbation et de folie. Dans On purge bébé, Pierre Cassignard fait tout ce qu’il peut pour essayer de contrôler la situation. C’est que son avenir professionnel est en jeu. S’il parvient à ce que ses pots de chambre équipent l’armée française, c’est lui et les siens qui ne seront plus jamais dans le besoin. Il faut qu’il fasse preuve de patience vis-à-vis de son épouse et de diplomatie envers le sieur Chouilloux, qui peut l’aider à réussir son coup. Mais, manque de pot, le fiston est constipé. Ce qui contrarie fortement madame Follavoine, d’autant que l’entêté gamin refuse de prendre sa purge.
On a compris, le prétexte de cette première pièce ne vole pas très haut. Niveau écriture, ce n’est pas du meilleur Feydeau. Mais finalement, c’est tout-à-fait secondaire car on est tellement happé par la frénésie ambiante qu’on a plus la sensation de se trouver au cœur d’un cartoon que dans un boulevard. Dans ce registre tous les comédiens sont absolument remarquables.

Cassignard c’est l’Auguste. Il assume ses deux rôles de victime avec une élégante résignation. Dans la première pièce, il est incapable de tenir les rênes de ce cheval emballé qu’est son épouse. Dans la seconde, il se fait bouffer par tout le monde, par sa femme, par sa belle-mère, par son beau-père, par l’infirmière… Malgré tout, il réussit le tour de force de préserver une certaine dignité. Même si le trait est forcé, on peut se reconnaître dans quelques attitudes hélas bien masculines… Dominique Pinon agit dans les deux pièces comme un accélérateur de particules. Comme s’il en était encore besoin ! Il apporte un autre grain de folie, tant sur le plan physique que sur celui du jeu, démontrant une fois de plus son aisance dans tous les registres… La dame qui interprète la domestique dans la première pièce et l’épouse de Dominique Pinon dans la deuxième, formant avec lui un couple à la Dubout, est un personnage fellinien. Marie-Julie Baup, une fois de plus, déborde de fantaisie, qu’elle joue une coquette frivole et nunuche, ou une femme enceinte capricieuse et tyrannique… Et puis il y a Corinne Martin, toute jeune comédienne qui réalise l’exploit de se faire passer pour un garçonnet, malgré ses anglaises aussi flamboyantes que les cheveux de sa mère…
Enfin il y a Cristiana Reali… Depuis quelque temps, elle a acquis une autre dimension. Jusqu’il y a quatre-cinq ans elle se cantonnait dans des rôles de facture plutôt classique. Mais dans ses deux dernières prestations théâtrales, le moins que l’on puisse dire c’est qu’elle s’est lâchée. Epoustouflante dans Good Canary dans un rôle dramatique avec son personnage d’écorchée vive, cette fois-ci elle laisse exploser une nature volcanique qu’elle avait laissé entrevoir dans La Locandiera. Elle va très loin dans le délire. Dans Léonie est en avance, vêtue d’un costume d’infirmière qui la fait plus ressembler à Dark Vador qu’à une sage-femme, elle est affublée d’un horrible dentier, d’épais sourcils, de disgracieuses moustaches, d’un arrière-train fort rebondi et d’un accent improbable mais haut en décibels. De Good Canary à cette version frénétique de Feydeau, elle opère un grand écart magistral et y prend, de toute évidence, un énorme plaisir. Maintenant, toutes les aventures théâtrales lui sont ouvertes et possibles. Elle n’a plus rien à prouver. Elle n’a plus qu’à se faire plaisir et à nous surprendre encore et encore.

Pour finir si, comme je le dis plus haut ces deux pièces de Feydeau ne sont pas des chefs d’œuvre sur le plan de l’histoire, loin de là, il reste qu’on ne peut pas bouder son plaisir devant la cadence infernale imposée par des comédiens qui, tout comme nous, s’amusent comme des petits fous. Dans ces temps de crise ces deux pièces agissent comme une bonne « purge » salutaire pour évacuer la morosité ambiante.