samedi 30 octobre 2010

Ben


Théâtre Le Temple
18, rue du Faubourg du Temple
75011 Paris
Tel : 08 92 35 00 15
Métro : République

Ma note : 8/10

Le prétexte : « Tout part de quelque chose de vrai… ou que j’ai vraiment rêvé » avertit Ben dès le début du spectacle.
A mi-chemin entre le stand-up et le one-man show traditionnel, et sur un texte largement au-dessus de la moyenne dans cette discipline, Ben interpelle son public avec sincérité, pour l’emmener, l’air de rien, là où plusieurs kilomètres avant, bien des humoristes ont fait demi-tour

Mon avis : S’il y avait un néologisme à inventer pour qualifier Ben, le mot le plus idoine pourrait être : Absurdoué…
Doué, il est indéniable qu’il l’est. Quant à « absurde », c’est l’adjectif qui résume le mieux son univers. Va pour Absurdoué donc…

Ben est un bel et grand garçon très élégamment vêtu de noir. Déjà, pour séduire la gent féminine, il a de l’avance et il n’a pas trop besoin de parler. Surtout que lorsqu’il se met à parler, il commence à nous embrouiller. Enfin, quand je dis « parler », c’est plutôt soliloquer que je devrais dire. Il se met en effet à bredouiller quelques apartés exactement comme s’il était tout seul. En plus, on remarque tout de suite que ses apartés sont totalement saugrenus. Ce n’est pas un cerveau qu’il a, c’est un labyrinthe. Et on n’a aucun fil d’Ariane auquel se raccrocher. De toute façon, à quoi servirait de se raccrocher puisque il nous emmènera quand même là où il voudrait aller sans en être sûr lui-même. Quoi que… Et s’il était conscient ? Si son esprit tortueux était en fait porteur de sa propre rationalité ?
Il admet bien sûr qu’il utilise « des phrases pas cohérentes », mais en fait, il a sa logique à lui. Cartésiens s’abstenir. En revanche, amateurs de rubyk’s cube cérébral, vous allez en voir de toutes les couleurs…

La mine imperturbable, il arpente la scène inlassablement comme s’il se trouvait en pleine réflexion dans son salon. Il pense donc tout haut, ouvre un compartiment de son cerveau-gigogne pour en sortir un truc qui n’aurait pas dû y être rangé, oublie de le refermer, pour se préoccuper aussitôt d’un bidule qui vient d’attirer son attention en sachant qu’à un moment ou à un autre, il ira fermer le tiroir précédent pour nous reparler de ce qu’il aurait dû contenir… Oui, je sais, un tel comportement est quasiment impossible à analyser et à retranscrire.

Ben pourrait être l’enfant qu’aurait pu avoir le professeur Rollin s’il avait fauté avec Daniel Prévost (chose qui n’a encore jamais été ébruitée). Mais Ben est Ben. Il doit être très fort en mécanique des fluides, à part que dans sa mécanique à lui, tous les rouages sont inversés ou déformés. Mais ça reste quand même fluide. De digressions en élucubrations, tel un enfant qui joue à la marelle, il retombe toujours sur ses pieds. Il ne faut rien oublier dans le texte de son spectacle car n’importe quel élément peut resurgir à un moment donné pour faire tenir le château de cartes qu’il a patiemment élaboré tout en parlant d’autre chose.
Le pire, c’est qu’il aborde des sujets on ne peut plus banals. Certains, néanmoins, donnant plus à réfléchir que d’autres. Quoi que… Le mariage mixte, les préjugés, l’achat d’un appartement sont tout de même des cas de figure intéressants. Ou bien problème épineux, comment acheter un téléviseur lorsqu’on est interdit bancaire ?
On est avec Ben comme sur un escalier branlant, il vaut mieux se cramponner à la rampe pour ne pas perdre pied. Surtout qu’il a bien pris soin d’en cirer les marches ! Lui il s’en fout, c’est un équilibriste… Et non seulement il nous emmène exactement là où il veut, une fois qu’on s’y retrouve, il nous donne le coup de grâce en nous narrant les festivités qui ont émaillé son anniversaire. Il part en plein délire. C’est de la folie pure. Quoi que… Et si tout était vrai ?

Je crois que je vais devoir y retourner et, à la façon du Petit Poucet, marquer l’itinéraire qu’il nous fait emprunter pour essayer de retrouver mon chemin…
Vous l’aurez compris, Ben est à part. Il est dans son monde à lui. Il ne faut pas le déranger. Mais qu’est-ce qu’il nous fait rire. En plus, on a l’impression de rire intelligemment. Tout simplement parce qu’il est impossible de rire bêtement à ses remarques. Quoi que…

Lemoine Man Show


La Gaîté Montparnasse
26, rue de la Gaîté
75014 Paris
Tel : 01 43 22 16 18 / 01 43 20 60 56
Métro : Gaîté / Edgar-Quinet

Textes de Jean-Luc Lemoine
Mise en scène d’Etienne de Balasy

Ma note : 7,5/10

Le prétexte : Cette année, Jean-Luc a 40 ans, l’heure des bilans, mais aussi du grand lâchage !
Abandonnant les sketches, le regard plus acéré que jamais, il propose un décryptage surprenant et hilarant de notre société dans un monologue aux allures de montagnes russes. Tout y passe : le business de la nostalgie, la difficulté d’apprécier une œuvre d’art quand on est inculte, les mensonges sur la complémentarité entre les hommes et les femmes, la dictature du buzz, les vedettes qui refusent de vieillir…

Mon avis : Jean-Luc Lemoine distille un humour particulier, un humour bien à lui, un humour très fin basé en grande partie sur l’observation de ses congénères et les dysfonctionnements de la vie de tous les jours. Une bonne fois pour toutes, inutile d’espérer une rémission, il porte en lui, tel un ténia têtu, une mauvaise foi chronique. Lorsqu’elle pointe le bout de son nez – ce qui est assez fréquent – son œil s’allume légèrement et il ne peut empêcher ses lèvres d’esquisser un furtif sourire satisfait. Ce sera là sa plus grande manifestation extérieure de satisfaction intérieure. De toute façon, cette mauvaise foi, il la met à toutes les sauces et il adore en saupoudrer menu-menu les différents sujets qu’il aborde. Et il affecte plus particulièrement – on se demande pourquoi – de jouer les Monsieur Plus en y rajoutant une bonne dose lorsqu’il parle des femmes.

Les thèmes lemoinesques sont tout simples. Il les puise dans notre quotidien et dans le sien. L’approche et l’exposé sont banals, c’est le traitement qui fait toute la différence. Il ne voit pas les choses comme nous, ce garçon. Il doit avoir un prisme déformant qui relie sa rétine à son cortex. Il se glisse par exemple dans la tête d’un gamin de 2 ans qui, au lieu d’avoir des réflexions inhérentes à son âge, se mettrait à réagir et à faire des commentaires sans souci aucun des conventions. Ce qui lui permet de développer sur le thème de la franchise. Doit-on tout dire ? Est-ce qu’on se sent mieux personnellement quand on dit ce qu’on pense profondément quitte à épouvanter son interlocuteur/trice ?
Jean-Luc Lemoine, qui en est avec ce spectacle à son quatrième one-man show, a considérablement évolué. Pas dans le fond, mais dans la forme. Beaucoup plus à l’aise, il établit cette fois une relation très joueuse avec le public. S’appuyant sur cette interactivité complice, il peut d’autant mieux mesurer l’impact de ses déclarations et rebondir dessus le cas échéant.
Il ne fait plus vraiment des sketches, il ne fait pas non plus du stand-up, il fait du Lemoine. Un peu comme s’il se mettait à dire tout haut le fruit de ses réflexions en nous prenant presque systématiquement à témoins. Il faut que ce qui est une évidence pour lui en devienne également une pour nous. Pour cela, il dissèque et il va au bout de sa logique. Car tout est très logique chez lui. Rien n’est saugrenu ou irréaliste : personne n’ose étaler son inculture ; tout le monde a remarqué combien, à peine a-t-on franchi la quarantaine, il nous arrivait plus souvent de nous faire vouvoyer ; chacun d’entre nous a rêvé revoir ses anciens condisciples de lycée ou de collège ; qui n’a jamais ressenti un besoin irrépressible de faire la conversation dans une voiture alors qu’on voyage au côté d’un voisin mutique ?
Grand moment du spectacle, avec paperboard à l’appui s’il vous plaît; que cette brillante démonstration sur une étude comparative entre les avantages et inconvénients d’un GPS par rapport à un conjoint… Imparable !
Avec des humoristes aussi fins que Jean-Luc Lemoine, il porte bien son nom, le théâtre de la Gaîté, à Montparnasse.

Le Gai mariage


Théâtre des Nouveautés
24, boulevard Poissonnière
75009 Paris
Tel : 01 47 70 52 76
Métro : Grands Boulevards

Une comédie de Gérard Bitton et Michel Munz
Mise en scène par José Paul et Agnès Boury
Avec Gérard Loussine (Dodo), Philippe Magnan (le père d’Henri), Lysiane Meis (Elsa), Emmanuel Patron (Henri), Patrick Zard’(Norbert)

Ma note : 8,5/10

L’histoire : Henri de Saacy, Don Juan invétéré, apprend qu’il hérite d’un million d’euros de sa vieille tante, sous condition qu’il se marie dans l’année. Comme Henri refuse de déroger à son amour de toutes les femmes, son ami Norbert, avocat, lui suggère d’épouser un homme… Ainsi respecterait-il les dernières volontés de sa tante sans perdre sa liberté. Séduit par l’idée, Henri décide de proposer ce contrat insolite à son copain Dodo, célibataire et sans travail…

Mon avis : J’avoue ! Moi qui suis plus du genre à sourire qu’à rire à gorge déployée, il m’est arrivé de pleurer de rire de façon totalement incontrôlable à deux-trois reprises.
La particularité actuelle du théâtre des Nouveautés est de programmer à la suite l’une de l’autre Le Gai mariage, à 19 heures, et Drôle de couple, à 21 heures, deux comédies dont le sujet est identique : la cohabitation entre deux hommes, hétéros de surcroît. Autant la première est réussie, autant la seconde m’a laissé quelque peu dépité. Comme Quoi…

Revenons à nos moutons. La pièce du tandem Bitton/Munz, à qui l’on doit le scénario de La Vérité si je mens, est véritablement bien construite et sacrément efficace dans sa dramaturgie. Elle démarre gentiment, avec une espèce de faux rythme qui sert en fait de chapitre liminaire pour nous présenter les quatre protagonistes mâles de l’histoire. En quelques scènes, les différents caractères sont dessinés. Très vite en revanche, notre attention se focalise sur Dodo (Gérard Loussine) dont la présence comique est énorme. Sa voix, sa bouille et son physique servent idéalement son personnage de loser attachant, de comédien raté accro aux jeux vidéo, et cycliste amateur dans l’âme. Même lorsqu’il ne participe pas directement à l’action, il faut le regarder évoluer dans son monde. C’est un grand gosse naïf et respectueux de tous les codes civiques.
Sincèrement, je n’ai guère envie d’en raconter beaucoup sur Le Gai mariage. Après cette plage d’exposition, à partir du moment où, poussés par leur pote, l’avocat Norbert, Henri et Dodo ont décidé de convoler en justes noces pour permettre au premier de toucher l’héritage de Tantine, la comédie va quitter sa vitesse de croisière pour passer la sur-multipliée. Attachez vos ceintures, ça va secouer, mais pas trop serrées pour ne pas vous faire mal à un ventre qui va être singulièrement sollicité par de soubresauts de rires. Dès lors, on ne va plus arrêter de se bidonner. Les quiproquos et les situations saugrenues se succèdent à jet continu. Bien sûr que c’est gros, bien sûr que c’est parfois totalement surréaliste, mais on s’en moque, on y croit et on en redemande.
Il y a une demi-douzaine de scènes qui nous font littéralement hurler de rire avec, à chaque fois, ce pauvre Dodo, en pivot central. Objectivement, je me demande comment les comédiens peuvent réussir à conserver leur sérieux dans certaines circonstances.
Le rythme devient de plus en plus échevelé. La salle ondule sous la houle des épaules qui tressautent. On se sent tous embarqués à bord d’un bateau fou. On se sent solidaires et complices. Ça fait du bien !
On ne peut que rendre grâces à ce quintette de comédiens qui nous offre ce Gai mariage. Et encore, « gai » est un gentil euphémisme. Chacun dans son rôle participe à la bonne tenue de cette comédie absolument désopilante qui mérite d’être un des grands succès de l’hiver, et plus, car il y aura inévitablement affinités. Gai, gai, marrons-nous…

Théâtre des Nouveautés
24, boulevard Poissonnière
75009 Paris
Tel : 01 47 70 52 76
Métro : Grands Boulevards

Une pièce de Neil Simon
Adaptée par Martin Lamotte et Serge Postigo
Mise en scène par Anne Bourgeois
Avec Martin Lamotte (Félix), Bernard Farcy (Oscar), Sylvie Loeillet, Brock, Vincent Jaspard, Marie Le Cam, Christophe Rouzaud

Ma note : 5,5/10

L’histoire : Oscar et Félix forment depuis toujours avec leurs copains de poker une joyeuse bande d’amis désinvoltes qui ne rateraient leurs réunions de garçons sous aucun prétexte. Un soir, Félix manque à l’appel et la bande découvre ce qu’il lui arrive : sa femme le quitte. Renvoyé de chez lui, c’est chez Oscar que Félix vient chercher refuge. Oscar, lui-même divorcé et toujours sous le choc, tend la main à Félix, autant pour rompre sa solitude que pour secourir son ami. Il lui propose de s’installer chez lui. C’est alors un abîme qui se creuse : les deux hommes se révèlent si différents l’un de l’autre que l’impossible couple qu’ils recréent malgré eux est plus complexe encore que celui dont ils viennent de s’extraire…

Mon avis : Pourquoi ce qui semblait être, au départ, une jolie et roborative fable sur l’amitié masculine ne parvient-il jamais à nous intéresser ? Pourtant tout y est : un auteur qui a fait ses preuves par le passé, Neil Simon, deux comédiens hauts de gamme particulièrement rompus à ce genre d’exercice, Martin Lamotte et Bernard Farcy dont, qui plus est, le contraste physique ajoute à l’opposition cocasse des styles, une joyeuse bande de bons seconds rôles aux personnages plutôt bien dessinés… Tout y est, mais l’assemblage ne prend pas.
Le postulat de départ lui aussi est réellement attirant : faire cohabiter deux individus de sexe mâle aussi opposés ne peut qu’être source de situations à rire. Autant Oscar/Farcy est désordonné, j’m'en-foutiste, nonchalant, dragueur, buveur, inconséquent, autant Félix/Lamotte est ordonné, maniaque, méticuleux, hypocondriaque. Et bien, en dépit de leurs efforts et de leur belle générosité, on ne parvient pas à y croire. Lamotte en tyran domestique qui terrorise tout le monde autour de lui, pourquoi pas ? Mais à condition qu’autour de lui, les situations assurent. Gros problème donc au niveau du scénario. Là où il eût fallu évoluer en ballerines, Neil Simon fait chausser de gros sabots à ses personnages, qui crient, qui gesticulent, avec une outrance qui rend les scènes peu crédibles. Quel dommage !

Aurélia Decker "Je crois qu'il faut qu'on parle !"


Les Blancs Manteaux
15, rue des Blancs Manteaux
75004 Paris
Tel : 01 48 87 15 84
Métro : Hôtel-de-Ville

One-woman show mis en scène par Philippe Ferran
Ecrit par Aurélia Decker, Jonathan Kistner, Firas Touati, Raphaël Decker

Ma note : 7/10

Le thème : Aurélia Decker nous entraîne dans son univers familier et familial en brisant un à un les tabous… Elle utilise ses mots pour aborder les maux de notre époque : une sexualité dans tous ses états, un conflit perpétuel de générations, bref un quotidien bien en crise…

Mon avis : Aurélia Decker est arrivée au théâtre des Blancs précédée d’un bouche-à-oreille plutôt alléchant né cet été du côté d’Avignon. La salle Michèle Laroque était donc quasiment pleine pour découvrir cette nouvelle venue dans l’univers du one-woman show… Une heure plus tard, j’étais convaincu. La donzelle possède un sacré potentiel.
Il faut toujours garder en tête que c’était là son tout premier spectacle en solo et sa toute première salle parisienne. Bonjour la pression ! En tout cas, dès son entrée, elle n’en laisse rien paraître. Son passé de comédienne est un atout de poids dans un tel exercice de haute voltige.

Aurélia Decker nous propose un spectacle classique, que l’on pourrait presque qualifier aujourd’hui, vu la systématisation du stand-up, de one-woman show à l’’ancienne. En effet, il est composé d’une succession de sketches, reliés entre eux par un amusant fil rouge, et donc propices à nous faire découvrir toute une galerie de personnages. Niveau situations, elle balaie large en n’oubliant pas de passer dans les coins, même si parfois elle laisse encore de la poussière sous le tapis. C’est elle est encore verte, donc pas mûre, mais suffisamment pour deviner que, de ces bourgeons pimpants et printaniers, va sans doute éclore une fleur piquante et vénéneuse à souhait.
Son sketch d’ouverture est une excellente idée. Ce coming out, très bien géré et maîtrisé, nous installe dans les meilleures conditions car on rit tout de suite. Après, quand on a une bonne idée, ce n’est que de la mécanique. Il n’y a plus qu’à développer, ce qu’elle fait donc fort bien. Comme son prénom – et son physique – l’indiquent, Aurélia est une (jeune) femme. Elle s’attarde donc sur des problèmes et sur des situations spécifiques à son sexe : la recherche effrénée de la moitié d’orange, la rupture quand elle confine à l’abandon, la difficulté à couper le cordon ombilical, le rapport à l’alcool, le foot… Honnêtement, il y a vraiment de la matière tant au niveau du jeu qu’au niveau du contenu. Il y a bien sûr, et heureusement, quelques scories et quelques réajustements à opérer, notamment en ce qui concerne une mise en scène qu’on aimerait plus nerveuse, moins académique, plus inventive (vous me direz qu’il est facile de critiquer…). Mais l’essentiel est là : Aurélia Decker est une nature. Elle y va, et à fond. Elle ne s’embarrasse guère de tabous ou de préjugés, elle est de son temps, et elle ne le perd pas en y mettant des formes. C’est souvent gonflé, parfois osé et presque toujours drôle.
Je pense qu’on en reparlera bientôt…

Chien Chien


Théâtre de l’Atelier
1, place Charles Dullin
75018 Paris
Tel : 01 46 06 49 24
Métro : Anvers

Une pièce de Fabrice Roger-Lacan
Mise en scène par Jérémie Lippmann
Décor et costumes de Laura Léonard
Lumières de Jacques Rouveyrollis
Musique d’Ours et Lieutenant Nicholson
Avec Elodie Navarre (Léda), Alice Taglioni (Linda)

Ma note : 6/10

L’histoire : Linda et Léda… Le même âge, presque le même prénom, mais des existences ux antipodes l’une de l’autre. Les deux femmes se rencontrent à l’occasion d’un de ces week-ends mêlant travail et détente qu’organise le mari de Linda, tout puissant patron du mari de Léda. Elles ont deux heures devant elles pour faire connaissance avant l’arrivée des hommes. Très vite, les rouages bien huilés se grippent et ce qui ne devait être qu’un apéritif courtois tourne à l’affrontement acide. Derrière les apparences, Linda et Léda ne tardent pas à se reconnaître. Dans une autre vie, elles ont été deux petites filles qui ne pouvaient s’aimer sans se faire de mal l’une à l’autre…

Mon avis : Comme elles paraissent petites, Léda et Linda, dans cette immense salle au décor froid ! Peu de meubles, que l’on devine onéreux, un piano, une grande baie vitrée dans le fond avec vue sur la mer, tel est le salon dans lequel Linda-la-blonde vêtue de blanc reçoit Léda-la-brune en tailleur bleu. En fait, cette demeure étrange est construite sur une île. Elles s’y trouvent seules avec deux heures à tuer avant l’arrivée par hélicoptère de leurs maris respectifs. Le seau à champagne trône sur la table. Linda sait recevoir. Très vite, on discerne deux caractères très opposés. Autant Linda, totalement extravertie, semble à l’aise, autant Léda, sans doute impressionnée par le décor et la prestance de son hôtesse, apparaît un peu réservée… Peu à peu, la conversation, menée par une Linda de plus en plus autoritaire, voire tyrannique, tourne doucement à l’affrontement. Linda est l’épouse du patron, elle en use et en abuse. Pour elle, Léda et son mari ne sont que des subalternes. Mais le rapport de forces ne réside pas que dans le statut social. En effet, on va progressivement s’apercevoir que les racines de cette hostilité ont pris naissance beaucoup plus loin. Elles remontent jusqu’à l’enfance ! Et, plus la quantité restante dans la bouteille de champagne diminue, plus les langues se délient et se font vipérines. La pseudo courtoisie du début vire à la peau de chagrin pour ne laisser apparaître que le ressentiment.

Chien Chien, vous l’aurez compris est un huis-clos placé sous le signe de la vengeance. Linda a réservé à Léda un chien de sa chienne… Le problème, c’est qu’on ne se laisse pas happer par cette histoire. Le règlement de compte est, pour moi, bien disproportionné. Décidément, les filles quand elles ont quelque chose qui leur est resté en travers de la gorge, fusse au cours de leur prime enfance, elles rongent leur os le temps qu’il faut pour le régurgiter le moment venu à la face de du ou de la contrevenante. Vu la situation sociale à laquelle elle est parvenue par mariage interposé, la Linda pourrait nous la jouer plus subtile, avec juste ce qu’il faut d’arrogance et de mépris pour faire comprendre à sa rivale qui c’est-y la patronne, non mais… et de bien appuyer en lui faisant remarquer combien la roue avait tourné à son avantage. Et pis c’est tout. Restons-en là. Pas la peine d’’en faire des caisses.
Le deuxième gros souci dont j’ai souffert est d’ordre technique. C’est le son. Cette immense salle presque vide agit en caisse de résonance et il y a des moments où on ne comprend rien du dialogue. Les voix sont diffuses. Ce qui est très gênant quand on sait que les mots sont la clé de cette pièce.

Les deux comédiennes sont formidables. Alice Taglioni a une façon de bouger pleine de félinité, de féminité, de souplesse, d’élégance. Elle a un petit côté panthère blanche très inquiétant. Une panthère qui jouerait avec une gourmandise non feinte au chat et à la souris avec sa proie impuissante. Elle dégage parfaitement une sensation de danger. On la sent prête à attaquer à n’importe quel moment.
Elodie Navarre est une excellente interlocutrice. En totale harmonie avec son personnage, elle joue plus en dedans. Elle rend ainsi évidente et palpable l’opposition entre dominatrice et dominée. Mais, en même temps, petit à petit, on sent percer sa vraie personnalité. Léda a du caractère, ce n’est pas une victime expiatoire et si on la pousse trop loin, elle se rebiffe…
Tout cela est remarquablement interprété. Le problème est que l’histoire est moins forte que le jeu. C’est un peu gâchis. Je n’irais pas jusqu’à dire que c’est revenir à faire jouer Viens boire un p’tit coup à la maison par deux stradivarius, mais tout de même… Bref, je suis resté sur ma faim. Il m’a manqué cette exquise sensation qui s’appelle l’intérêt. Mes yeux ont apprécié le jeu de deux comédiennes impeccables, mais mon esprit n’a pas été satisfait… Et la niche est tombée sur le chien.

mardi 19 octobre 2010

Le Repas des fauves


Théâtre Michel
38, rue des Mathurins
75008 Paris
Tel : 01 42 65 35 02
Métro : Havre-Caumartin

D’après l’œuvre de Vahé Katcha
Adaptée et mise en scène par Julien Sibre
Avec Cyril Aubin (Le docteur Jean-Paul Pagnon), Olivier Bouana (Victor Pélissier), Pascal Casanova (André Lequédec), Stéphanie Hédin (Françoise), Pierrejean Pagès (Le commandant Kaubach), Jérémy Prévost (Pierre), Julien Sibre (Vincent), Caroline Victoria (Sophie Pélissier)

Ma note : 8/10

L’histoire : 1942. Dans la France occupée, sept amis se retrouvent pour fêter l’anniversaire de Sophie. La soirée se déroule sous les meilleurs auspices, jusqu’à ce qu’au pied de leur immeuble soient abattus deux officiers allemands. Par représailles, la Gestapo investir l’immeuble et décide de prendre deux otages par appartement. Le commandant Kaubach, qui dirige cette opération, reconnaît, en la personne du propriétaire de l’appartement, Victor Pélissier, un libraire à qui il achète régulièrement des ouvrages. Soucieux d’entretenir les rapports courtois qu’il a toujours eux avec le libraire, Kaubach décide de ne passer prendre les otages qu’au dessert… Et mieux : il leur laisse la liberté de choisir eux-mêmes les deux otages qui l’accompagneront…

Mon avis : Voici une pièce bigrement bien ficelée et, qui plus est, agrémentée d’une mise en scène tout-à-fait originale. Grâce à la projection d’images réelles et de films d’animation, nous sommes brutalement mis dans la situation. C’est la guerre ! Ça ne rigole pas. Et pourtant… Pourtant, le couple Pélissier reçoit ses plus proches amis pour fêter l’anniversaire de Sophie. L’espace d’une soirée, on va essayer de mettre de côté tous les soucis. En dépit de la pénurie chacun, selon ses moyens, ses relations ou sa débrouillardise, va s’efforcer que la fête soit le plus réussie possible. Dans le cadre d’un salon cossu, les invités arrivent les uns après les autres. Rapidement, grâce à des petits détails comportementaux, les différents caractères se dessinent, nous donnant ainsi autant d’indications pour nous permettre d’anticiper la suite. Il y a Jean-Paul, le médecin un peu collabo ; Pierre, l’invalide, revenu aveugle de la guerre, désenchanté, provocateur et néanmoins patriote ; André, le maquignon-type, sorte de boute-en-train hâbleur et jouisseur, qui n’a aucun scrupule à commercer avec l’ennemi ; Vincent, dandy homosexuel, élégant, cultivé, provocateur et fataliste ; Françoise, jeune veuve de guerre, rebelle et très engagée auprès de la résistance… Tout ce petit monde cohabite tant bien que mal, faisant des efforts pour que Sophie soit heureuse.

Mais, soudain, le drame s’invite méchamment à la fête… Les projections nous montrent ce qui se passe dans la rue, au pied même de l’immeuble. Deux officiers allemands sont abattus sous nos yeux… Chez les Pélissier, l’ambiance, un temps refroidie, reprend tout doucement. Mais pas pour longtemps. Les caractéristiques bruits de bottes résonnent dans les étages. Et un officier de la Gestapo surgit dans l’appartement. C’est le commandant Kaubach, qui s’avère être un habitué de la librairie que tient Victor Pélissier. Tout en se montrant alors courtois, il explique que le prix à payer pour l’assassinat de deux gradés est de vingt otages. Comme l’immeuble compte dix appartements, la quote-part est de deux personnes par logement. Mais comme il entretient de bons rapports avec monsieur Pélissier, il condescend à ce que la fête anniversaire aille à son terme, c’est-à-dire jusqu’au dessert, à la suite de quoi, il viendra chercher son dû. Mais avant de tourner les talons, il a soudain une idée machiavélique : pour qu’il n’y ait pas d’arbitraire, ce sont les sept amis qui choisiront eux-mêmes leurs deux otages…
Et maintenant, faites entrer les « fauves ».

Inutile de dire que la fête est terminée. Chacun va vouloir de sauver sa peau, soit en essayant de sauver les apparences, soit en se comportant avec un égoïsme éhonté, soit en pratiquant le cynisme. Et nous, dans notre fauteuil, on se transfère immédiatement sur scène au milieu des convives. On apprécie le détachement ou l’humour d’untel, on est dégoûté par la lâcheté de tel autre, on s’amuse de la bassesse de celui-ci… Et, surtout, on se projette dans l’histoire. C’est l’éternel cas de conscience. Comment nous serions nous comporté dans un tel cas de figure ? Impossible d’y répondre tant qu’on n’y est pas confronté. L’héroïsme est une valeur bien estimable dans l’absolu, mais if faut tout de même savoir raison garder. On n’a qu’une vie après tout.
Le Repas des fauves est une petite merveille d’horlogerie des sentiments et des comportements humains face à une situation extrême. A travers ces huit caractères - car il faut prendre en compte la mentalité si tordue de Kaubach - nous voyons, déployée sous nos yeux, une grande partie de l’éventail de l’âme humaine… Comme dans toute comédie dramatique, le rire côtoie inévitablement les larmes. Devant la tragédie qui se noue et qui devient paroxystique, on réagit de la façon la plus animale, la plus viscérale qui soit. On rit, on s’offusque, on s’apitoie, on s’indigne, on s’étonne… On est en totale empathie avec les comédiens.
Le Repas des fauves est évidemment une pièce chorale. On ne peut mettre un personnage en avant, même si certains ont des rôles plus déclencheurs que d’autres. C’est un tout. Ils sont tous parfaitement crédibles et tous sympathiques (ou presque). Parce qu’ils nous ressemblent, tout simplement. Au cours de ce spectacle, on passe par tous les sentiments, ce qui fait que, lorsqu’on quitte le théâtre Michel, on reste encore un bon moment imprégné par cette histoire dont nous venons d’être les témoins. On reste habité par une agréable sensation d’émotion pure.
Je terminerai en insistant sur la remarquable trouvaille de mise en scène qui consiste en la projection de films d’animation pour nous permettre de vivre ce qui se passe à l’extérieur de l’immeuble où vivent les Pélissier. Et il faut ici saluer la qualité du graphisme des dessins de Cyril Drouin. Ils apportent à la pièce un véritable supplément d’âme.