mercredi 30 octobre 2013

Mimie Mathy "Je (re)papote avec vous"

Théâtre de la Porte Saint-Martin
18, boulevard Saint-Martin
75010 Paris
Tel : 01 42 08 00 32
Métro : Strasbourg Saint-Denis

Spectacle écrit par Mimie Mathy
Avec la collaboration de Muriel Robin et Philippe Lemonnier
Mis en scène par Roger Louret

Le propos : Mimie Mathy était célibataire et grosso modo épanouie dans son célibat. Elle revient sur scène mariée et belle-mère de famille nombreuse. Un mari, ses casseroles, le bonheur, les petits soucis, les grands soucis, la vie à deux, quatre beaux enfants, les crises d’ados, les tournages de Joséphine, une maison à la campagne avec un compost, son enterrement… Rien de grave, elle vous expliquera… Les voyages, un aller-retour au paradis, la chirurgie esthétique… Elle a hâte de re-papoter avec son public pour faire le point sur ces dix dernière années.

Mon avis : Tout est dans le titre : après dix ans d’absence sur scène, Mimie Mathy est de retour pour (re)papoter » avec nous. Pendant précisément une heure trente-deux (clin d’œil subliminal à sa taille ?), elle nous narre par le menu tout ce qui s’est passé dans son existence de plus ou moins important au cours de cette longue parenthèse. Tout de suite, on voit bien que cette mise à jour correspondait à un besoin très fort de partager, ses yeux dans nos yeux. Cette décennie a été jalonnée d’événements qui comptent dans une vie de femme.

Avec son art consommé de la comédie, cette conteuse hors pair se livre sans concession et sans pudeur à une sorte de chronique existentielle. En un raccourci troublant, elle commence sur la musique de la Marche Nuptiale en robe de mariée (avec une traîne de sept mètres !) pour terminer, vêtue de noir, avec son enterrement. Il y a là une sacrée symbolique. Mais même lorsqu’elle imagine son décès, elle déforme tout avec le prisme de l’humour et, surtout, une belle dose d’autodérision. Les ironistes de tout poil n’ont plus qu’à se taire, Dupe de rien, Mimie se moque d’elle toute seule. Ainsi se met-elle à l’abri.


Avec une belle énergie, entretenant sans cesse sa complicité avec un public qui lui est acquis dès le début, elle nous dit tout sur sa vie sans éluder grand-chose. Ses confidences autobiographiques sont régulièrement émaillées d’apartés et de réflexions absolument savoureuses. Elle s’autorise même une scène de ménage en live plus vraie que nature. Dans ce cocktail gentiment alcoolisé, elle glisse ça et là un zeste d’émotion ou de tendresse. Mimie n’a pas à se forcer, elle déclenche très naturellement chez nous de l’empathie. On voit bien qu’elle fonctionne à l’affect, qu’elle est hypersensible à la reconnaissance.

Après avoir décrit avec force détails et images quelques pans très intimes de sa vie de famille, au risque de paraître parfois impudique, elle glisse habilement de la réalité à la fiction en laissant Mimie de côté pour endosser le personnage de Joséphine avec ses fabuleux pouvoirs. « Joséphine au paradis » est un des grands moments du spectacle. Or, là aussi, elle ne triche pas. Elle nous démontre qu’elle n’est pas si angélique ça. Elle s’apparenterait même plus volontiers à un bon petit diable. Et puis quel filon que de retrouver au ciel quelques chers disparus !

Et puis Mimie ne saurait construire un spectacle sans y mêler son amour viscéral pour la chanson. D’ailleurs, elle chante de mieux en mieux. Son show aurait pu être sous-titré « La Chanson du bonheur ». Heureuse dans sa vie heureuse sur scène, Mimie irradie littéralement. Elle l’apprécie d’autant plus ce bonheur, qu’il s’est ingénié à attendre qu’elle arrive à la cinquantaine pour condescendre à la prendre enfin dans ses bras. Mais c’est peut-être aussi pour cela qu’il est si fort… et si mérité.
Je ne lui adresserai qu’un seul reproche : pendant mon retour en métro et en RER, je n’ai cessé de fredonner « C’est si bon ». Et je me suis même endormi avec… En même temps, il faut bien reconnaître que c’est vraiment « bon » de papoter avec une ami-mie Mathy que l’on pas vue depuis dix ans, même s’il n’y a qu’elle qui parle. Elle le fait si bien…


Gilbert « Critikator » Jouin

lundi 28 octobre 2013

Albert Meslay "L'Albertmondialiste"

Le Grand Point Virgule
8bis, rue de l’Arrivée
75015 Paris
Tel : 01 42 78 67 03
Métro : Montparnasse-Bienvenue

One man show de et avec Albert Meslay

Présentation : Albert Meslay est un cas, et même un cas grave.
Du début de l’écriture, « Les premiers écrits ressemblaient à des emails gravés dans la pierre et à consulter sur place » à la fin du monde, « le jour de l’Apocalypse, en un instant, les fortunes des nantis seront anéanties et les dettes des pauvres annulées ; on aura une fin du monde de gauche », cet hurluberlu donne son opinion sur tout et même sur des sujets qu’il ne connaît pas : « le droit de se tromper est un privilège qui ne doit pas être réservé »…

Mon avis : Assister à un récital d’Albert Meslay est un plaisir d’esthète. J’emploie le mot « récital » à bon escient car il y a quelque chose de musical dans son phrasé si particulier avec une utilisation très efficace des silences. Et, avec un don d’ubiquité qui frise la schizofrénésie, il est à la fois soliste et chef d’orchestre. Soliste parce qu’il est un instrumentiste quasi inégalé dans sa discipline (dans ce registre si spécifique, je ne vois guère que Vincent Roca, François Rollin et lui) ; et, sa gestuelle, sa manière très personnelle de bouger les bras et les mains et de nous mener à la baguette lui confère ce côté chef d’orchestre.


Le nouveau spectacle d’Albert Meslay, L’Albertmondialiste, est donc, à sa façon, une symphonie. Une symphonie qui, sous des apparences complètement débridées, est très achevée, elle. Albert Meslay est un a(mot)reux transi. Il place le verbe haut, très haut. Mais comme il a l’esprit tortueux et une déviation quelque peu frankestenienne, il n’aime rien tant que d’oser des associations improbables, des associations contre nature même, mais qu’il réussit à nous faire trouver naturelles.
Avec sa moustache de loup-phoque, Albert est un « sang Meslay » car il n’aime rien tant que le métissage des mots. Avec lui, les mots filent tout en subissant une transfusion de sens. Il cultive également le paradoxe des se proclamer « Albertmondialiste » alors qu’il n’est jamais terre à terre.
Certaines de ses assertions jaillissent comme des évidences, du genre qui nous fait rager de ne pas y avoir pensé. Il est également un adepte du bon calembour, y compris en phonétique, et un virtuose de l’absurde.


Son récital ne laisse aucune place à l’improvisation. Chaque note a son importance et tout en mettant le verbe haut, il reste toujours à notre portée. Ses divagations se dégustent comme autant de délicieuses pastilles. On aimerait prendre le temps de les suçoter et de les garder en bouche, mais ça va trop vite. Il enchaîne sans cesse, nous présentant un nouveau parfum, passant sans transition du bonbon acidulé à la dragée au poivre. Son spectacle est d’une joyeuse richesse et d’une grande variété. Il y aborde des thèmes aussi divers que le Big Band, l’emploi, la bretonnitude, la cigarette, la retraite, le pétrole, la Révolution, le réchauffement de la planète, les riches, le dopage… 
Avec un sérieux imperturbable, il déambule sur la scène, faisant étape dans trois endroits privilégiés pour y traiter un sujet plus en profondeur. Car, mine de rien, Albert Meslay témoigne d’une grande culture. Très documenté, il donne des chiffres, cite des références et, toujours sans en avoir l’air,  il nous informe et nous apprend moult choses. Mais comme il ne se veut en aucun cas sentencieux, il a toujours une formule pour contrebalancer tout aspect didactique, du genre : « Je ne suis pas toujours d’accord avec ce que je pense » !... Après avoir proféré une telle affirmation, il peut faire ce qu’il veut et nous, on n’a plus qu’à se laisser prendre aux mots.


Gilbert « Critikator » Jouin

vendredi 25 octobre 2013

Hit parade

Les Visitors de Critikator



Après 650 critiques rédigées, je me suis amusé à voir lesquelles avaient suscité le plus de visites. J'ai ainsi classé les 50 plus lues.
En faisant abstraction de la première place étonnamment occupée par un film de série Z, on s'aperçoit que l'humour se taille la part du lion.




18718 : 2ème sous-sol (thriller de Franck Khalfoun)
16293 : La Vénus au phacochère (avec Alexandra Lamy)
11026 : Victor ou les enfants au pouvoir (avec Lorant Deutsch)
8663 : Christelle Chollet (one woman show)
7595 : Denis Maréchal joue ! (one man show)
7526 : Philippe Geluck  « Le Chat Erectus »
5059 : Le Bonheur (avec Marie-Anne Chazel & Sam Karmann)
4906 : Hair (comédie musicale)
4837 : L’étudiante et monsieur Henri (avec Roger Dumas)
3891 : Kerredine Soltani  « Fils de la Bohême »

3406 : Tout le plaisir est pour nous (une pièce de Ray Cooney)
3304 : Une semaine… pas plus ! (avec Sébastien Castro)
3085 : Dernier coup de ciseaux (adaptée par Sébastien Azzopardi)
2854 : Alpenstock (comédie de Rémi De Vos)
2829 : Sophie Aram  « Crise de foi »
2766 : Le « Best Ouf » des Chevaliers du Fiel
2713 : C’est pas le moment ! (avec Jacques Balutin)
2710 : A tort et à raison (pièce historique)
2628 : Bonjour ivresse ! (comédie de et avec Franck Le Hen)
2560 : Aurélia Decker  « Je crois qu’il faut qu’on parle !)

2591 : Roland Magdane  « Attention c’est show »
2447 : Le Gai mariage (avec Gérard Loussine)
2307 : Arnaud Tsamère  « Chose promise »
2243 : Demain il fera jour (avec Daniel Russo)
2117 : Stéphane Guillon  « Liberté surveillée »
2114 : Louis Bertignac  « Touchez pas au grizzly »
2013 : Elisa Tovati  « Le Syndrome de Peter Pan »
1976 : T’Choupi fait son spectacle
1929 : Garnier et Sentou (Two men show)
1856 : Dérec  « Gérard Bouchard, le retour ! »

1799 : François Morel  « Le soir, des lions… »
1758 : Astérix et Obélix au service de Sa Majesté (film)
1728 : Mozart, l’Opéra rock
1638 : Gaspard Proust  « Enfin sur scène ? »
1613 : Qui est monsieur Schmitt ? (de et avec Sébastien Thiéry, Richard Berry)
1606 : Inconnu à cette adresse (avec Gérard Darmon et Dominique Pinon)
1566 : Les hommes préfèrent mentir (d’Eric Assous avec François-Eric Gendron)
1564 : Gaspard Proust tapine Salle Gaveau (one man show)
1526 : Désolé pour la moquette (de Bertrand Blier avec Myriam Boyer, Anny Duperey)
1523 : Thé à la menthe ou t’es citron ? (de et avec Petrick Haudecoeur)

1519 : Jonathan Lambert  « L’Homme qui ne dort jamais »
1494 : La femme du boulanger (avec Michel Galabru)
1444 : Le Président, sa femme et moi (avec Michel Guidoni, Alexandra Vandernoot)
1402 : Stéphane Rousseau  « Les Confessions de Rousseau »
1393 : Boire, fumer et conduire vite (de et avec Philippe Lellouche)
1365 : Dieudonné  « Sandrine »
1365 : Voca People
1347 : Mamma Mia ! (comédie musicale)
1292 : Hier est un autre jour ! (avec Daniel Russo)

1279 : Mike Brant, laisse-nous t’aimer (comédie musicale)

Le Paquebot Tenacity

Essaïon Théâtre
6, rue Pierre au Lard
75004 Paris
Tel : 01 42 78 46 42
Métro : Hôtel de Ville / Rambuteau / Châtelet

Une pièce de Charles Vildrac
Mise en scène par Pierre Boucard
Costumes de Caroline Gichuki
Avec Frank Cicurel (Bastien), Barbara Castin (Thérèse), Pierre Boucard (Alfred Ségard), Michael Hirsch (Le matelot anglais), Patrick Bethbeder (Hidoux), Cécile Malo (madame Cordier) et Yves-Pol Deniélou, Gabriel Mirète, Etienne Ménard.

L’histoire : Au sortir de la Première guerre mondiale, les jeunes Bastien et Ségard décident de s’embarquer pour le Canada. Après avoir survécu à l’enfer des tranchées, ils ont soif d’une nouvelle vie. Mais une fois arrivés au port, ils apprennent que leur bateau est en cale sèche. Dans l’attente du prochain départ, ils logent à la pension Cordier où règne Hidoux, un pittoresque pilier de bar local, et où travaille la jolie Thérèse. Ce séjour forcé, propice aux réflexions et aux tentations, va changer le destin des deux amis.

Mon avis : J’ai d’abord été surpris par la jeunesse de la majorité des spectateurs et tout aussi étonné devant leurs longs et chaleureux applaudissements au moment des saluts. Un tel enthousiasme faisait visiblement chaud au cœur des comédiens. Il a même fallu que Pierre Boucard interrompe cette ferveur pour remercier et adresser quelques propos autour de la pièce.


Bien que presque centenaire, Le Paquebot Tenacity aborde plusieurs thèmes intemporels : l’amour, le désir de liberté, le choix de son destin. L’histoire se passe dans l’immédiat après-guerre 14-18. Les deux candidats à l’exil, Bastien et Ségard, sortent meurtris de longues années d’épreuves et d’affrontements. Désirant rompre avec ce terrible passé, ils ont décidé de tenter l’aventure et de partir se reconstruire au Canada. Les deux jeunes gens – c’est ce qui fait l’intérêt de la pièce – sont très dissemblables. Bastien est le meneur. Il est exalté, autoritaire, pragmatique et volubile. Alors que Ségard, le suiveur, est plus discret. C’est un idéaliste doublé d’un romantique… Et, au cours de leur séjour forcé dans la pension de madame Cordier, leur attirance commune pour la jolie serveuse, Thérèse, va être l’élément déclencheur qui va infléchir leur destin.


Le texte, d’époque, a un peu vieilli. Mais ça donne un certain charme sépia aux dialogues. J’ai trouvé la scène d’exposition un peu longuette, parce que très bavarde et dominée par le flot de paroles de Hidoux, un pittoresque pilier de bar un peu saoul et très saoulant. Ensuite, je ne sais pas si c’est l’effet « bar de zone portuaire », toujours est-il que je me suis mis à faire un parallèle avec le Bar de la Marine de la trilogie de Pagnol. Finalement, j’ai eu l’impression que Bastien/Marius et Thérèse/Fanny nous refaisaient l’histoire à l’envers avec la bienveillance de Hidoux/César. Mais, hélas, sans en avoir jamais la dimension tragique. On s’attend sans cesse, mais en vain, que ça tourne au drame. Quand on sait que l’auteur, Charles Vildrac, que l’on dit « connu pour son idéalisme et ses convictions humanistes », on comprend qu’il ait opté pour cette fin plutôt gentillette.



Pour ce qui me concerne, j’ai trouvé que cette pièce manquait parfois de souffle, comportait quelques longueurs et je me suis un peu ennuyé. Heureusement, les cinq principaux comédiens sont irréprochables. Ils font preuve d’une belle générosité qui force la sympathie. Avec une mention spéciale pour les deux femmes qui sont très justes. J'ai bien aimé aussi l'évolution de Hidoux qui, de pochetron insupportable, se métamorphose petit à petit en philosophe fataliste...

jeudi 24 octobre 2013

L'Art d'en Rire

Florence Foresti critique-dard

L’Art d’en Rire
Œuvres drôlement commentées par Florence Foresti
Et parfois recadrées par Edwart Vignot
Editions Place des Victoires
Format : 29 x 29
Pages : 208
Illustrations : 100
Prix : 29,95 €

Le thème : Dans un dialogue complice, Florence Foresti, humoriste, et Edwart Vignot, historien de l’art, nous invitent à une promenade singulière au Louvre, à Orsay, et dans les plus beaux musées du monde.
Avec un sens unique de l’observation et une drôlerie inimitable, le duo revisite les plus grandes œuvres, à travers une lecture originale, déjantée, et parfois poétique.
Que vous soyez débutants ou déjà passionnés, vous vous régalerez de cette approche joyeuse et décomplexée de l’art !

Mon avis : Il ne faudrait peut-être pas nous prendre pour des béotiens : quand on s’appelle Florence, qui est tout de même le nom de la capitale mondiale de l’art, il y a quelque chose de subliminal là-dedans, une évidence dans laquelle Edwart Vignot s’est engouffré sans vergogne pour aller titiller la fibre artistique de notre humoriste préférée.


En tout cas, l’idée est excellente. Il est plaisant d’imaginer ces deux complices en train de muser dans les musées pour s’en amuser. Florence, qui voulait jouer le jeu de la spontanéité, avait imposé une règle : ne rien savoir de l’œuvre qui allait être découverte, même pas son titre. Mise en présence d’une toile, elle réagissait à chaud, confiant ses impressions et ses observations à un dictaphone, plaise à Edwart d’y réagir et de provoquer alors une espèce de dialogue.
On s’aperçoit très vite que l’humour est un formidable filtre pour nous faire voir la peinture autrement. Paradoxalement, Florence ne cherche pas à épater la galerie. Son premier regard est vierge de toute connaissance préalable, son analyse est immédiate et instinctive, voire irréfléchie, ce qui donne à ses commentaires un tour très inattendu. Le plus souvent, elle casse la croûte, se paie une toile mais, parfois, c’est sa sensibilité de femme qui est touchée en premier… Il en résulte un ouvrage totalement atypique, riche en reproductions de tableaux célèbres, agrémenté des saillies de l’humoriste et des explications-« recadrages » de l’historien d’art.


Lorsque j’ai eu le livre entre les mains, je l’ai feuilleté au hasard et je suis tombé sur une page qui m’a tout de suite emballé, car elle était le parfait exemple de ce que, inconsciemment, j’attendais de Florence :
Pages 38-39. Un tableau de Giovanni Battista Salvi, dit Il Sassoferrato, intitulé « Judith tenant la tête d’Holopherne » où une femme brandit fièrement la tête d’un ennemi qu’elle vient de trancher. Devant cet acte horrible, Florence, péremptoire, a pensé : «  Je l’avais prévenu ! Fallait pas oublier de relever la cuvette des W.C. »… Ça sent le vécu. Femme à lunette… En tout cas, ce genre de réaction me réjouit complètement.



Cet ouvrage est une réussite. Tant sur le plan de l’esthétique que de l’esprit. On y apprend en riant, en souriant et même en étant de temps à autre touché. Le but recherché était de mettre l’art à portée de tous par le biais de l’humour, il est ô combien atteint. Ce n’est pas le genre d’ouvrage que l’on enferme dans une bibliothèque mais que l’on laisse à portée de main pour qu’il puisse être picoré à l’envi. Si ce n’est pas de la vulgarisation, ça ?..

samedi 19 octobre 2013

Elisabeth Buffet "Nouveau spectacle"

Comédie Caumartin
25, rue Caumartin
75009 Paris
Tel : 01 47 42 43 41
Métro : Havre-Caumartin / Auber

One woman show co-écrit par Elisabeth et Philippe Sohier
Mis en scène par Jarry
Lumières de Stéphane Krumhorn

Le contenu : Tout est neuf, sauf elle ! Vous allez partager les questionnements et élucubrations de cette éternelle célibataire, qui vieillit mais ne grandit pas. Bien qu’elle commence à être sérieusement bouchonnée, elle est toujours chaud bouillotte et continue à faire la gugusse dans les boîtes de nuit. On va finir par la retrouver fossilisée dans les toilettes, servant de dérouleur à PQ !...

Mon avis : Elisabeth Buffet est de retour ! Elle est toujours aussi « seule dans sa culotte », mais la grande différence avec le spectacle précédent c’est que, cette fois-ci, sa culotte a changé et elle nous la montre. Autre différence, de poids celle-là, elle nous dévoile une silhouette joliment amincie. Pendant ces quelques années d’absence, elle a découvert les vertus du sport. Elle a dû en faire des pompes et des agrès. Elle s’est considérablement musclée et, par extension, son spectacle aussi.

Si sa métamorphose physique est spectaculaire, ses tribulations sentimentales, elles, sont restées toujours aussi problématiques. A deux encablures de la cinquantaine, le besoin d’une épaule masculine s’est encore accru avec l’urgence. Alors, elle court toujours les boîtes de nuit. Faisant la navette entre le bar et la piste, notre Diane chasseresse se livre, l’alcool aidant, à une sorte de danse de la séduction de plus en plus improbable. Ne sachant plus quoi faire pour attirer l’attention sur elle, elle a trouvé un stratagème pour se faire remarquer : la pratique de la pole dance. Désormais, elle passe du bar à la barre. Et là, sidération totale ! Elle se livre à une performance gymnique qui nous cloue sur notre fauteuil. Elle pourrait nous laisser bouche bée mais les acclamations qui fusent de toutes parts dans la salle nous en empêche.


Et tout en accomplissant de véritables prouesses, elle continue à se raconter. A raconter presque exclusivement son désert affectif. La « Bubu » est toujours aussi fofolle de la foufoune. Cette blonde ne compte pas pour une prude. Son spectacle est un one woman chaud, très chaud, très sexe. Non seulement elle a épuisé tout le dictionnaire des synonymes du sexe féminin, mais elle en invente. Son texte, remarquablement écrit, abonde en images et en métaphores d’une drôlerie absolue. C’est osé, gonflé, cru mais jamais vulgaire. Parce qu’elle est nature et sa quête amoureuse, toute égrillarde qu’elle soit, est parfaitement saine. D’ailleurs le public ne s’y trompe pas qui rit de bon cœur à ses descriptions gaillardes et polissonnes, quitte à couvrir la phrase qui suit.


Elisabeth Buffet a l’art et la science de l’expression et de la formule dévastatrices. Elle ouvre la boîte à vannes et déclenche le rire à jet continu. Or, derrière la gaudriole, elle laisse apparaître en filigrane ses angoisses existentielles. Elle a peut-être perdu des formes, mais elle y a gagné en fond. Elle évoque les affres de la cinquantaine, de la solitude ; elle mêle son angoisse de l’accouchement et sa détestation des bébés avec l’imminence de la ménopause ; elle s’en prend sans vergogne et avec un sens de l’humour noir décapant aux homos et aux handicapés… La débauche d’énergie laisse subtilement filtrer une dose d’émotion. Elisabeth Buffet est humaine, misérablement humaine, simplement humaine, ce en quoi elle est touchante. Mais elle a choisi le parti d’en rire et de nous faire rire avec ses turpitudes et ses tourments. C’est sa forme d’élégance.

Le spectacle se termine avec une lueur d‘espoir qui pourrait laisser présager une happy end. Des pompes aux pompiers il n’y a qu’un pas qu’il suffira peut-être de franchir. D’autant plus qu’elle se retrouve en « pole position ». Paradoxalement, un bon coup de barre et ça repart ! Tout ça pour une seule et unique quête : atteindre l’inaccessible à poil…

Mis en scène par un Jarry très inspiré, ce nouveau spectacle d’Elisabeth est un antidote très efficace à la morosité ambiante. On y rit sans discontinuer. C’est beau de voir une salle entière debout et en liesse.

En tout cas, avec Elisabeth Buffet à 20 h et Fabrice Eboué à 21 h 30, la Comédie Caumartin n’a pas fini de faire le plein. Ce sont là vraiment deux excellents seuls en scène.

Gilbert "Critikator" Jouin

vendredi 18 octobre 2013

Des pieds et des mains

Théâtre Fontaine
10, rue Pierre Fontaine
75009 Paris
Tel : 01 48 74 74 40
Métro : Blanche / Pigalle / Saint-Georges

Une farce de Ray Galton et John Antrobus
Adaptée par Dominique Deschamps et Gérard Pinter
Mise en scène par Arthur Jugnot et David Roussel
Décors de Sarah Bazennerye
Lumières de Philippe Mathieu
Costumes de Cécile Magnan
Musique de Romain Trouillet
Avec Erwan Creignou (Oliver Blatt), Karine Dubernet (Docteur Goebbels), Jean Franco (Denis Blair), Marie-Hélène Lentini (Queenie Loverett), Yannick Mazzilli (Terry Bush), Ariane Mourier (Doris), Gilles Vajou (Le Pasteur)

L’histoire : Quand votre femme vous quitte et que vous découvrez qu’elle a aussi largué tous ses amants… qu’elle ne vous a laissé que votre dîner dans le micro-ondes et dans le congélateur que des choses qui vous désignent comme un dangereux serial-killer, vous commencez à vous poser des questions et à vous dire qu’il faut absolument réagir. Donc, avec l’aide de votre meilleur ami qui, Dieu merci, travaille dans la police, du pasteur de votre paroisse, d’un éleveur d’autruches débutant et la complicité involontaire de votre belle-mère, charcutière émérite, vous allez faire « des pieds et des mains » pour vous innocenter, quitte à fomenter un complot qui risque de changer le régime alimentaire de la monarchie britannique et de faire vaciller sur ses bases la trône de sa malheureuse souveraine…

Mon avis : Canapé et fauteuil Chesterfield, papier peint beige hideux, le décor est typiquement british. Ce qui est tout à fait idoine puisque la pièce elle aussi l’est : complètement british. On ne nous prend pas en traître puisque, sur l’affiche, c’est le mot « farce » qui est imprimé. Et cette annonce n’est vraiment pas mensongère car il faut apprécier le total non-sens pour goûter tout le suc de cette pièce. En plus, la présence de Gérard Pinter comme adaptateur nous livre aussi quelques indications quant à son univers. J’avais été emballé par ses créations comme Un putain de conte de fée et On tire bien sur les lapins, des comédies délirantes et loufoques au rythme effréné. Je savais donc à peu près à quoi m’attendre.

Le titre de la « farce », Des pieds et des mains propose finalement un double niveau de lecture. Elle n’induit pas seulement que le héros de l’histoire, Denis Blair, va devoir faire « des pieds et des mains » pour se sortir de l’imbroglio dans lequel il se trouve. Mais je laisse planer le mystère quant au second sens. Ça aurait pu s’appeler aussi bien « Bon pied, bon œil » ou « Il était un foie », et la musique aurait pu être empruntée au groupe Abats…

Le début de la pièce, grâce à un habile dispositif de parois pivotantes nous permet de faire connaissance avec les principaux personnages et de découvrir leur caractère et, surtout, leur duplicité… Ils sont huit sur scène, mais un seul, le Denis Blair précité, est sérieux tout du long. En revanche, les six autres protagonistes sont vraiment graves. C’est un des points forts de la pièce : ce brave garçon complètement dépassé par les événements qui cherche à s’en sortir par tous les moyens est comme un insecte pris au milieu d’une toile d’araignée. Plus il se débat, plus il s’enfonce. Chaque personne dont il espère recevoir de l’aide l’entraîne encore plus profondément dans son désarroi. Ils sont tous plus dingues et tarés les uns que les autres. Quelle brochette ! En tout cas, ce ne sont pas de frigides barjots car les trois hommes, Oliver Blatt, Terry Bush et le Pasteur, follement épris de madame Blair, sont très portés sur la chose, Doris est une nymphomane absolue et la belle-mère, Queenie Loverett est très friande d’allusions salaces… Il n’y a donc que ce pauvre Denis qui soit à peu près normal.

Si vous êtes un rationnel compulsif, cette pièce, vous l’aurez déduit, ne vous est pas adressée. Elle nage dans l’absurde, se vautre dans l’extravagance, cousine même parfois avec la démence. Les comédiens se prêtent avec une gourmandise évidente aux comportements les plus saugrenus. La palme de la schizophrénie revenant à mon goût à Gilles Vajou qui campe un pasteur pour le moins ambigu. Mais tous les autres sont bien gratinés eux aussi.

La pièce est un peu en dents de scie. Parmi les pointes, bien piquantes, il y a un bon humour noir avec une appétence pour le grand guignol, un passage digne du plus trépidant des cartoons, un clin d’œil (que j’espère volontaire) à Psychose, une bande-son digne du cinéma qui souligne les rebondissements, et une musique et des jeux de lumière empruntés aux films d’épouvante… Il y a aussi une autruche dressée (c’est le huitième personnage) qui se livre à une prestation tout à fait convaincante.

Et puis… Et puis il y a Karine Dubernet ! Elle n’est pas longtemps sur scène, mais sa composition à elle seule justifie que vous fassiez « des pieds et des mains » pour vous rendre au théâtre Fontaine. Cette fille est incroyable. Elle est une des dignes héritières de la bande du Splendid. Son personnage pourrait être la fille que le sinistre Papa Schultz (Francis Blanche dans Babette s’en va-t-en guerre) aurait pu concevoir avec la démoniaque Annie Wilkes (Kathy Bates dans Misery). Son numéro est digne de l’anthologie. C’est vraiment le grand moment de la pièce. Elle la booste complètement, lui donne soudain une autre dimension et, surtout, elle en fait oublier toutes les imperfections.


Parmi ces imperfections, il y a parfois un jeu un peu outré de la part de certains comédiens (un burlesque trop appuyé tue le burlesque) et puis il y a ça et là, plus particulièrement dans la bouche de Queenie Loverett, quelques grivoiseries faciles et gratuites, niveau CM2, qui n’apportent rien…

Gilbert "Critikator" Jouin