mercredi 5 février 2014

La Contrebasse

Théâtre de Paris
15, rue Blanche
75009 Paris
Tel : 01 42 80 01 81
Métro : trinité / Blanche / Saint-Lazare

Une pièce de Patrick Süskind
Mise en scène et en lumières par Daniel Benoin
Décors de Jean-Pierre Laporte
Costumes de Nathalie Bérard-Benoin

Présentation : « De l’amour à la haine, il y a ma contrebasse… L’instrument n’est pas précisément maniable. Une contrebasse, c’est plutôt, comment dire, un embarras qu’un instrument. Vous ne pouvez guère le porter, il faut la traîner, et si vous la faites tomber, elle est cassée… dans un appartement, elle se trouve sans cesse sur votre chemin. Elle est plantée là… avec un air si bête, vous voyez… mais pas comme un piano. Un piano, vous pouvez le fermer et le laisser là où il est. Elle, non, elle est toujours plantée là… Tout est de sa faute, je l’aime tellement…
Je suis un fonctionnaire de 40 ans, mais pas n’importe lequel, je suis contrebassiste à l’Orchestre National, amoureux transparent d’une soprano et inconditionnel de Schubert ».
La Contrebasse nous révèle la face cachée de la vie d’artiste. Une vie faite de hauts et de bas qu’il faut savoir maîtriser. C’est une véritable introspection que l’histoire de ce musicien solitaire.

Mon avis : Je vais encore être dithyrambique ! Pourtant, Dieu sait que je me garde systématiquement de toute complaisance. Sinon à quoi servirait te tenir un blog de critique théâtrale si on n’est pas sincère et honnête ? La mission que je me suis donnée, c’est de faire partager mon plaisir, livrer mes sensations et traduire en mots mes impressions de simple spectateur…

Et bien hier soir, au Petit Théâtre de Paris (mais Grand par sa programmation), j’ai pris un pied énorme ! Dans tous les domaines. Mais j’ai surtout été emporté par la prestation époustouflante de Clovis Cornillac. Il est l’incarnation même de « l’acteur » ; c'est-à-dire, « celui qui met en action le texte écrit par le dramaturge et les situations organisées par le metteur en scène ». Là, il nous en donne au-delà de notre content.
Au vu de sa filmographie, on savait que Clovis Cornillac savait tout jouer. Mais au théâtre, c’est autre chose. Surtout dans une petite salle où l’on est en permanence en gros plan sans possibilité de recommencer une scène. Aucun doute, le Clovis est formaté pour le théâtre. S’offrir en plus un challenge de l’envergure de La Contrebasse, il faut être, ainsi que le formule le célèbre philosophe Bernard Tapie, « sévèrement burné ». Ce seul en scène est redoutable car son héros doit exprimer et faire passer tout un éventail de sentiments.


Mais pour réussir un tel challenge, il faut être deux. Le second, ici, est bien sûr le texte de Patrick Süskind. Il est d’un tel foisonnement ; et d’une construction pas du tout classique car il fait la part belle aux impulsions et aux digressions. Si bien qu’on a sans cesse l’impression d’être dans le cerveau du personnage. Il passe du coq à l’âne ; il peut aussi bien étaler toute sa connaissance de son instrument et de la musique classique dans les termes les plus techniques, que faire part de ses émois intimes de la manière la plus triviale. En prime, il est affublé de quelques tocs croquignolets comme le prix des choses (c’était beaucoup moins cher avant) ou l’évaluation des sons en décibels et, pour couronner le tout, c’est un amoureux transi. Un sacré package !

En intégriste de la contrebasse, Clovis Cornillac est prodigieux. Très physique, débordant de sensualité, il sait autant faire rire que faire vibrer la corde sensible. Il peut se montrer ironique, voire fielleux, puis, dans la seconde qui suit exprimer sa grande vulnérabilité. On est tellement captivé par sa narration qu’il nous entraîne automatiquement dans sa dinguerie. Il reconnaît d’ailleurs tout naturellement être quelque peu « dérangé psychologiquement ». En fait, c’est un homme en souffrance qui évolue devant nous. Au fur et au à mesure qu’il vide les canettes de bière, son esprit se remplit d’amertume. Du coup, le spectacle va crescendo. Il commence allegro pour finir furioso. Ses confidences débutent sur un ton badin et souriant et elles se terminent dans une violence presque incontrôlable, le visage en sueur et la chemise trempée. Il finit le cœur en vrac et le corps en frac.


Qu’on soit ou non un passionné de musique classique n’a aucune importance. C’est une histoire d’homme qui nous est livrée en pâture. Ses complexes, son malaise intime prennent une dimension universelle… Je n’avais pas vu la création de La Contrebasse avec Jacques Villeret. J’étais donc vierge de tout a priori et de tout élément de comparaison. Tout ce que je sais, c’est que j’ai vécu un moment privilégié, un grand moment de théâtre, une formidable performance d’acteur. C’est simple, j’en ai complètement oublié que le PSG jouait en même temps une demi-finale en Coupe de la Ligue…

Quand, sur un ultime vibrato, Le contrebassiste s’est tu, c’est une véritable ovation qui est venue saluer son récital. Ce don, si rare, si emballant, on sait d’où il l’a hérité et comment il a su le faire fructifier. Sa maman peut être très fière de lui…

Gilbert "Critikator" Jouin