mardi 30 janvier 2018

Les sphères ennemies

Théâtre Montmarte-Galabru
4, rue de l’Armée d’Orient
75018 Paris
Réservations : email : tmg75018@gmail.com
Métro : Abbesses / Blanche / Lamarck-Caulaincourt

Prochaine représentation : 11 février 2018

Une pièce de J.B. Thomas-Sertillanges et Olivier Teillac
Sur un texte de J.B. Thomas-Sertillanges
Mise en scène par Alexis Berecz
Avec J.B. Thomas-Sertillanges (Jo Latrick / hémisphère gauche), Olivier Teillac (Nathan Lafleur / hémisphère droit)

Présentation : Jo Latrick, hémisphère gauche, primaire, impulsif et cynique, aime chasser la gazelle.
Nathan Lafleur, hémisphère droit, idéaliste, protecteur et romantique, aime cueillir les coquelicots.
A première vue, ils n’ont rien en commun… si ce n’est qu’ils vivent depuis 33 ans dans le même cerveau, celui de Jonathan. Et quand Jonathan rencontre Mary-Jane, la seule, l’unique… le duo chasseur-cueilleur va devoir trouver un terrain d’entente pour la conquérir, pour le meilleur et pour le pire.
Les Sphères ennemies raconte en neuf chapitres les instants-clés d’une histoire d’amour intemporelle et ordinaire… mais à travers le prisme du dialogue intérieur entre deux facettes d’une même personne, chacune incarnée par un personnage : l’un basique et rock’n’roll, l’autre sains de corps et d’esprit.
Une pensée subjective dans la pensée d’un homme qui tombe amoureux… à la croisée de Vice-Versa (Pixar) et Fight-Club (David Fincher).

Mon avis : Ce spectacle aurait pu s’appeler « Tempête sous un crâne » si Victor Hugo n’en avait pas déjà déposé le titre. Mais, en même temps, « Les sphères ennemies », c’est parfait. En effet, phonétiquement, on pourrait entendre « les frères ennemis » ou, en pseudo verlan, « Les hémisphères »… De toute façon, chacune de ces propositions est apte à définir le spectacle qu’il nous est donné de voir.

Je n’irai pas par quatre chemins : cette pièce est un véritable coup de cœur ! Et aussi un coup de tête car elle est particulièrement intelligente. C’est normal, pourrez-vous objecter, puisque le principal personnage en est un cerveau ; un cerveau masculin pour être plus précis et ça a son importance.
L’idée est magistrale : nous faire pénétrer dans le cortex d’un certain Jonathan et assister à l’affrontement des deux hémisphères de son cerveau, le gauche et le droit. A gauche, il y a Jo (première syllabe de Jonathan), et à droite Nathan (la deuxième syllabe), ce qui est fort malin. Ces deux là cohabitent, mais pas en très bonne intelligence. En effet, n’ayant pas du tout la même psychologie de vie, ils sont en conflit quasi permanent.


Le crâne dans lequel ils résident est très esthétiquement représenté. Le décor est aussi superbe qu’ingénieux (je vous en laisse les nombreuses surprises). Dans la partie spécifiquement réservée à Jo, trônent des litres d’alcool alors que dans celle de Nathan, ce sont les livres qui sont mis en avant. Entre « litres » et « livres », il n’y a qu’une lettre de différence, mais elle est édifiante. Cette illustration est tout à fait symbolique de leur mentalité respective. Jo est un hédoniste, un jouisseur, un impulsif ; il ne rechigne pas à se montrer cynique lorsqu’il le faut… Quant à Nathan, c’est un raisonneur, un placide, un pragmatique ; il est plutôt diplomate. En résumé, Nathan est avide de culture : Jo aussi, mais sans le « ture ».

Ils se supportent tant bien que mal, se chamaillent gentiment. Ils se connaissent tellement bien ! Jusqu’au jour où leur quotidien va être bouleversé par l’irruption de l’amour. Aussi belle qu’intelligente, Mary-Jane a tout pour plaire à l’un comme à l’autre (« Ce n’est pas une fille, c’est un parc d’attraction ! »). Le problème, c’est qu’ils tentent chacun d’imposer leur propre stratégie. Ils se métamorphosent soudain en deux crâneurs que leurs cellules grisent…


Dialogues ping-pong, leurs joutes verbales sont savoureuses. Leur antagonisme est autant psychologique que physique. Jo, survolté, tourbillonne telle la mouche du coche autour d’un Nathan que la découverte soudaine de l’amour décontenance un tantinet. Il est limite de perdre son flegme et sa faculté d’analyse… Il faut absolument que ces deux-là, tournés vers un même objectif - séduire la belle – trouvent un terrain d’entente. Ils y parviendront tant bien que mal en se réfugiant hypocritement derrière cette sublime définition du compromis : « On ferme notre gueule, on fait ce qu’elle dit… »

On se régale devant ce comportement schizophrénique. Tout ce qui peut traverser et envahir le cortex d’un Jonathan submergé par la passion amoureuse y est exprimé. Cette remarquable étude de l’intellect masculin dans ses pulsions et ses fantasmes est si précisément décrite – et sans complaisance - qu’elle peut permettre à toutes les femmes de mieux nous comprendre. Cette pièce possède donc une valeur pédagogique indiscutable pour une meilleure relation homme-femme.


Excellents dialogues, mise en scène vive et inventive, bande-son originale, cette pièce est truffée de trouvailles. Il y a de la bagarre, des chorégraphies, les interventions délectables de certains autres organes… C’est un spectacle total qui vaut autant pour ses mots que pour sa gestuelle. Quant aux deux comédiens, physiquement dissemblables, ils apportent à ce spectacle plein de fantaisie de la fraîcheur et une formidable générosité.

Finalement, lorsqu’il a confectionné notre cerveau, le Créateur aurait dû inventer un hémisphère à cheval, une sorte de passerelle qui aurait pu permettre d’instiller plus de tact dans les relations inévitablement conflictuelles entre la gauche et la droite. Et puis, un hémisphère à cheval, ça porte bonheur…

Gilbert « Critikator » Jouin