lundi 10 janvier 2011

Le Fils à Jo


Un film écrit et réalisé par Philippe Guillard
Avec Gérard Lanvin (Jo Canavaro), Olivier Marchal (Le Chinois), Vincent Moscato (Pompon), Jérémie Duvall (Tom Canavaro), Karina Lombard (Alice Hamilton), Abbès Zahmani (Le Boulon), Pierre Laplace (Frontignan), Lionel Astier (Bernard), Laurent Olmedo (François), Darren Adams (Jonah Tukalo), Sofiane Bettahar (Bouboule), Grace Hancock (Fanny)

Ma note : 6,5/10

Synopsis : Petit-fils d’une légende du rugby, fils d’une autre légende, et lui-même légende du rugby, Jo Canavaro élève seul son fils de 13 ans, Tom, dans un petit village du Tarn. Au grand dam de Jo, Tom est bien plus brillant en maths qu’avec un ballon ovale. Pour un Canavaro, la légende ne peut s’arrêter là, quitte à monter une équipe de rugby autour de Tom contre la volonté de tout le village et de son fils lui-même…

Mon avis : Pour moi, Le Fils à Jo, est un Billy Elliot à l’envers. Si la fin est la même, là ce n’est pas le gamin qui s’accroche à sa passion à l’insu de son père, c’est au contraire le père qui veut à tout prix que son rejeton reprenne le flambeau familial et perpétue la dynastie. Sinon, c’est le même esprit, la dimension dramaturgique en moins.
Moi-même passionné de rugby, c’est avec gourmandise que je suis allé voir ce film. Je connaissais Philippe Guillard au temps où il faisait les belles heures du Racing et sa façon ludique et distanciée d’aborder ce sport. Avec ses espiègles camarades Mesnel, Blanc, Lafond et Rousset, il avait contribué à apporter un peu de fantaisie dans cette rude discipline tout en le pratiquant avec le sérieux qu’exige le plus haut niveau. Un état d’esprit très novateur pour l’époque qui le rendait donc d’autant plus sympathique.

Son amour pour le ballon ovale est tout entier dans ce film. Il l’a écrit avec la légèreté de l’ailier qu’il fut. Et il l’a réalisé avec la science du « cadrage » qu’il possédait. C’est un film d’arrière, quoi… Alors, si j’en ai suivi les péripéties sans déplaisir, je n’y ai pas non plus pris un pied démesuré. Tout simplement parce qu’il est on ne peut plus conventionnel. Tout ce qui s’y passe est prévisible. Une heure et demie sans un seul faux rebond ! Un paradoxe. C’est rempli de clichés et on ne frémit pas un seul instant quant à l’issue du match – pardon – du film.

Et, en même temps, ce long métrage contient les qualités et les défauts d’un premier film. Sur le plan des qualités, il est plein de fraîcheur, il est pétri d’humanité, il retranscrit plutôt bien l’ambiance de ces villages du Sud-ouest où le rugby est une religion dominée par l’esprit de clocher… Sur le plan des défauts, il dégage une certaine naïveté, il est simpliste et convenu.

Toutefois, l’essai sera sans doute transformé car ce film véhicule des valeurs de base intrinsèques aux vertus du ballon ovale. C’est d’abord une histoire d’amour filial, puis une belle histoire d’amitié. De ce côté-là, ça fonctionne parfaitement. Le jeu de passes est huilé. Gérard Lanvin et Olivier Marchal s’entendent comme trois-quarts en foire. Gérard Lanvin est toujours bon quand il s’agit de jouer les bourrus au grand cœur. Il emmerde tout le monde, il est tyrannique et injuste avec son fils, mais on sait que c’est le dépit qui le rend ainsi... Olivier Marchal est comme un poisson dans l’eau avec ce genre de rôle pas très éloigné de sa propre philosophie toute entière consacrée à l’amitié. Ce mec-là déborde de tendresse et ça crève l’écran.
Et puis il y a Vincent Moscato. Encore néophyte dans le métier, il tire son épingle du jeu entre ces deux piliers de la comédie. Philippe Guillard ne lui a pas dessiné un personnage des plus glorieux, mais il en fait un être attachant (dimension tragique en moins, il m’a fait penser au Lennie de Des Souris et des Hommes de Steinbeck). Pour assumer un tel rôle, il faut posséder une belle dose d’auto-dérision et d’humilité. On en oublierait presque sa carrure.
Quant à Jérémie Duvall (Tom, le fils à Jo), il est absolument épatant. D’abord, il ressemble à Gérard Lanvin, ce qui rend leur filiation encore plus crédible. Ensuite, il ne sur-joue jamais. Il est naturel. Bon, on voit bien qu’il n’a pas été inscrit à l’école de rugby dès son plus jeune âge car il y a des automatismes qui ne trompent pas. Mais ce n’est pas très gênant. Il est bien, ce gamin.
Le film est également servi par de jolis dialogues agrémentés de savoureuses formules à l’emporte-pièce dignes des meilleurs raffuts.
C’est donc un film honnête et sympathique, un gentil divertissement auquel il ne manque que ce petit grain de folie qui en aurait fait du rugby champagne.

Des Souris et des Hommes


Théâtre du Petit Saint-Martin
17, rue René Boulanger
75010 Paris
Tel : 01 42 02 32 82
Métro : Strasbourg Saint-Denis / République

D’après le livre de John Steinbeck
Adapté par Marcel Duhamel
Mis en scène par Jean-Philippe Evariste et Philippe Ivancic
Lumières de Jacques Rouveyrollis
Avec Jacques Herlin (Candy), Philippe Ivancic (Lennie), Jean-Philippe Evariste (George), Gaëla Le Dévéhat (la femme de Curley), Jacques Bouanich (Carlson), Philippe Sarrazin (Slim), Emmanuel Dabbous (Curley), Bruno Henry (Crooks), Henri Déus (Le patron), Hervé Jacobi (Whit)

Ma note : 7,5/10

L’histoire : Pendant la grande dépression des années 30, deux hommes, George, vif, réfléchi et protecteur, et Lennie, un doux colosse aux mains dévastatrices, parcourent les grands espaces californiens à la recherche de travail. Ils entretiennent le même rêve : acquérir un pécule qui leur permettra d’acheter une ferme, synonyme de liberté et de paix. Ils trouvent finalement du travail dans un ranch. Mais la simplicité d’esprit de Lennie va une nouvelle fois leur attirer des histoires…

Mon avis : Elle est terrible cette pièce ! On a beau en connaître l’histoire et le dénouement, on se laisse toujours happer par ce drame si empreint de désespoir et qui, pourtant, dégage tellement d’humanité.
Pas besoin de décor clinquant et dispendieux. Quelques caisses disséminées ça et là, des planches, des palettes, un établi rudimentaire suffisent amplement. Ici, ce sont les êtres qui nous intéressent. Et tout d’abord ces deux routards, George et Lennie, liés par une improbable mais intense amitié. Car Des Souris et des Hommes, c’est uniquement ça : une formidable histoire d’amitié sur laquelle plane la menace d’une inéluctable fatalité. C’est une véritable tragédie grecque…
C’est vrai qu’on a du mal à comprendre comment George, qui est loin d’être idiot, peut accepter de se coltiner cet encombrant Lennie… Sans doute par pitié d’abord, par commisération. Il a sincèrement envie de l’aider. Puis, au fur et à mesure de leurs pérégrinations à la recherche de boulot, attendri par autant d’innocence, il s’y est attaché. Et, enfin, mieux vaut avoir un compagnon, fût-il désespérément maladroit et générateur d’ennuis, que de vivre les affres de la solitude.

Autour de ces deux paumés sympathiques vont graviter quelques représentants caractéristiques de la race humaine. L’échantillonnage est particulièrement réussi. En quelques attitudes, on sait bientôt à qui on a affaire. Du plus minable et du plus infect, Curley, le fils du patron, au plus humain, Slim, le chef de l’équipe des muletiers. Ce sont pour la plupart des gens simples, modestes, un peu rustres, un peu rugueux, qui se contentent de leur petite vie de besogneux et qui n’ont plus de rêves… Sauf trois personnages, qui entretiennent encore un espoir en leur futur. George et Lennie, bien sûr, qui ne pensent qu’à une chose : amasser un pécule suffisant pour pouvoir acquérir leur propre ferme. Et cet emploi qu’ils viennent de décrocher, ajouté à l’aide financière inespérée que va leur apporter Candy, un vieil ouvrier, va leur permettre de réaliser leur rêve. Ils n’ont plus qu’un mois à tenir et ils seront enfin chez eux…
Le rêve… C’est aussi le rêve qui donne une raison d’exister à la femme de Curley. Mariée à une brute, à un individu jaloux et lâche, qui abuse de son statut de fils du patron, et qui n’a de courage que face à des gens faibles ou fragiles, elle n’a de refuge que dans son rêve d’adolescente, devenir actrice. Mais elle doit pressentir que sa vie est pratiquement foutue. Alors, elle recherche de la compagnie, elle a envie de bavarder, de se sentir exister aux yeux d’autres personnes. Pas de sa faute si elle n’est entourée que d’hommes. Des hommes qui réagissent et qui la jugent avec leurs œillères chroniques et réductrices. Si elle vient tourner autour d’eux, c’est parce qu’elle cherche une aventure. Alors qu’elle a juste besoin qu’on s’intéresse un peu à elle et qu’on lui parle. Pas de sa faute non plus si le seul homme qui lui prête attention sans arrière-pensée aucune, c’est Lennie, le simple d’esprit, dont les caresses incontrôlées représentent un danger de mort. Et elle est aussi fragile qu’une souris…

Cette pièce est superbe. Elle est âpre, poignante, douloureuse, désolante. On n’a pas du tout envie qu’elle se termine mal. Nous aussi on l’aime bien Lennie. Comme on aime bien aussi le vieux Candy, doux et fondant comme son nom. Candy qui, depuis qu’on lui a supprimé son seul compagnon, un corniaud encore plus sénile que lui, va se raccrocher désespérément à George et à Lennie… En fait, hormis le détestable Curley, tous les protagonistes de ce drame sont plutôt « aimables » dans le sens strict du terme. Ils sont des victimes, tributaires sans espoir de leurs petites vies étriquées.
Tous les comédiens sans exception, avec leur jeu épuré, installent cette pièce à un très haut niveau d’intensité. Chacun est à sa place. Même les passages qui pourraient nous sembler un peu long (comme quand George et Lennie rêvent tout haut de leur ferme) sont doté d’une forte charge émotionnelle.
Et même si on ne sent pas le droit d’en ressortir un plus qu’un(e) autre, comment ne pas saluer l’extraordinaire performance qu’accomplit Philippe Invancic dans le rôle de Lennie. Ce rôle exige une telle concentration permanente, et dans les gestes et dans la voix, qu’il doit finir nerveusement vidé chaque soir. Impressionnant !

mardi 28 décembre 2010

Padam Padam


Théâtre des Mathurins
36, rue des Mathurins
75008 Paris
Tel : 01 42 65 90 00
Métro : Madeleine / Havre-Caumartin / Saint-Lazare

Spectacle musical
Avec Isabelle Georges (chant), Frederick Steenbrink (piano et chant), Jérôme Sarfati (contrebasse et piano), Edouard Pennes (guitare)

Ma note : 7/10

Présentation : Ce spectacle musical est un vibrant hommage à Norbert Glanzberg, un des plus grands compositeurs du 20è siècle à qui l’on doit des titres comme Mon manège à moi, Ça c’est de la musique, Les grands boulevards et, bien sûr, Padam Padam… Du jazz de Django Reinhardt à la comédie musicale, de la samba au gospel, autant de bulles d'oxygène et de bouffées de bonheur pour les spectateurs.

Mon avis : Voici un spectacle très intelligemment conçu et vivement mené autour de la vie et de l’œuvre d’un immense compositeur dont le nom est plutôt méconnu, mais dont certaines chansons sont gravées à jamais dans la mémoire collective. Norbert Glanzberg (1910-2001) est ici remis à l’honneur et ce n’est pas un des moindres mérites de ce spectacle car l’homme était d’un éclectisme rare en matière de musique. Classique, jazz, musique de film, musette, musique yiddish, variété… il excellait en tout. Et sa vie a été aussi rythmée et foisonnante que son œuvre…
Avant que le rideau ne se lève, nous sommes déjà alertés par une interprétation originale de Padam, Padam, clin d’œil appuyé au titre du spectacle. Le rideau se lève et on se prend en plein dans les mirettes le flash d’une superbe robe rouge écarlate qui m’a fait immédiatement penser à celle que portait Anny Duperey dans Un éléphant ça trompe énormément. Pétulante, tonique et sensuelle, Isabelle Georges supporte fort bien la comparaison. Ce rouge pétant ressort d’autant mieux que les trois musiciens qui l’accompagnent sont très élégamment vêtus de gris. Humour, émotion, rythme et élégance, voici peut-être les quatre mots qui résument au plus juste ce spectacle.
Après deux chansons, j’étais complètement séduit puis emballé par le trio de musiciens, par leur fraîcheur, par leur jeu, par leurs arrangements fouillés et originaux, et par leur fantaisie. Avec trois accompagnateurs aussi talentueux, Isabelle Georges n’a plus qu’à se laisser porter et se consacrer à la chanson avec un formidable confort.
En outre, nos trois garçons ne se content pas de s’amuser avec leurs instruments et de faire les chœurs, ils participent pleinement à l’histoire. Tour à tour conteurs et comédiens, ils commentent, présentent, illustrent et bruitent le parcours agité de Norbert Glanzberg. Car la grande et la petite histoire ne cessent de s’entrecroiser tout au long de ce spectacle, ce qui le rend encore plus intéressant. Enfin, Frederick Steenbrink, le pianiste, apporte souvent sa voix chaude et joliment teintée d’accent batave, en soutien d’Isabelle, voire même en solo, ce qui ajoute encore à la variété.
Ce spectacle est ponctué de nombreuses trouvailles, soit de mise en scène, avec des tableaux et des gags, soit au niveau des couleurs musicales et des interprétations, comme cet inattendu morceau a cappella façon beat box, ou cet épatant numéro de claquettes auquel se livre la jeune femme.

Ce spectacle est donc tout-à-fait emballant et, sur le plan purement musical j’ai été véritablement comblé. Pourtant, j’ai connu deux ou trois petites chutes de régime. Il y a ainsi au programme quelques chansons qui m’étaient totalement inconnues et qui, face aux nombreux « tubes » composés par le sieur Glanzberg, m’ont paru quelque peu insipides. Trop longues d’abord, je pense en particulier à la chanson de Lys Gauthy, à Sophie, et à la chanson écrite par Francis Blanche. Là, la naphtaline prenait le pas sur la menthe fraîche. Je pense – mais cela n’engage que moi – qu’il eût mieux valu n’en chanter qu’un extrait et faire la part un peu plus belle aux grands standards que l’on nous énumère à la fin. Et puis, si Isabelle Georges est parfaite dans la plupart des chansons, j’ai trouvé que, dans certains registres, sa voix, passant dans l’aigu, devenait linéaire et donc desservait l’interprétation (pas d’âme, pas d’âme). Enfin, mue sans doute par son excès d’enthousiasme et de plaisir, j’ai trouvé qu’elle tombait de temps à autre dans le travers de la pose un peu trop théâtrale.

Mais à part ça, le bonheur est entré dans mon cœur (et dans ma tête) sans y penser. Ces quatre-là sont tellement généreux – et talentueux – qu’ils nous procurent une heure et demie de grand plaisir et de joie de vivre. Et encore un immense bravo aux musiciens qui, en plus des airs de variété (dans tous les sens du terme), passent avec une aisance et une virtuosité sidérantes de Bartok à Django Reinhardt, de Chopin à Beethoven.

mercredi 22 décembre 2010

La Lesbienne invisible


Les Feux de la Rampe
2, rue Saulnier
75009 Paris
Tel : 01 42 46 26 19
Métro : Cadet / Grands Boulevards

Ecrit et interprété par Océanorosemarie
Mis en scène par Murielle Magellan

Ma note : 7,5/10

Présentation
: La Lesbienne invisible, c’est le parcours initiatique et humoristique d’une jeune lesbienne dont personne ne croit à l’homosexualité ; à contre-courant des clichés habituels, elle aime les femmes mais aussi le rouge à lèvres et les robes à fleurs.
Du club de foot féminin aux boîtes ultra-branchées parisiennes, de L World à l’inévitable coming-out parental, Océanorosemarie dresse lles portraits de celles et ceux qui croisent sa routes, hétéros et homos confondus, et raconte sa « lesbiennitude » de façon joyeuse et décomplexée.
La Lesbienne invisible nous parle de relations amoureuses, mais aussi de sujets de société, de choix personnels, de situations ubuesques ; et au terme de ce spectacle, vous aurez enfin toutes les réponses aux questions profondes ou frivoles que les hétérosexuel(le)s se posent sur les lesbiennes…

Mon avis : Je le dis tout net : voici un one-woman show remarquablement troussé… J’ai découvert aux Feux de la Rampe une comédienne très ardente, un peu allumée, qui bouge et ondule comme une flamme, et qui se consume pour que SA vérité soit admise et acceptée. Dans une salle emplie à 90% de jeunes femmes, dont beaucoup en couples, je craignais de faire un peu tache avec ma barbe et ma calvitie. Mais que nenni. Il flottait dans la salle une atmosphère douce, joyeuse et, n’ayons pas peur des gros mots, œcuménique. Bref, je me sentais bien.
Océanerosemarie a construit son spectacle comme un livre ; avec un préambule puis une succession de chapitres abordant différents thèmes et situations. Son premier sketch est très habile car il synthétise en quelque sorte tout ce qui va suivre. Une maman psy essaie d’aider son adolescente de fille de 15 ans à envisager une première expérience amoureuse avec son copain Thomas. Or, au fur et à mesure de la conversation, au fil des informations que lui livre la gamine, ses codes se brouillent peu à peu. Charge à elle de décrypter les signaux…
Le ton est donné. On dit les choses, mais on s’ingénie à rester dans le flou. Car tout le problème est là : Oceanerosemarie se réclame lesbienne, mais elle souffre d’un terrible handicap, elle n’en a pas l’air. Du moins d’après les clichés largement répandus dans l’hétérosphère. Alors, à la fois pour s’expliquer et nous convaincre, elle va se livrer à un véritable cours sentimentalo-technique sur son long chemin de croix vers la Vérité. Une vérité qu’elle assume et que les autres refusent le plus souvent d’admettre. Intelligemment, la jeune femme nous propose une véritable étude ethnologique sur les milieux homos et hétéros, en en classifiant les individus selon différentes types bien caractéristiques.

Avec son allure qui nous fait parfois penser à Isabelle Huppert, Océanerosemarie est très agréable à regarder. Et encore plus lorsqu’elle sourit ! Il se dégage de sa personne énormément de charme et de sensualité. Elle le sait mais, à grand coups d’auto-dérision, elle s’efforce de l’atténuer en prenant de temps à autre des postures un peu caricaturales, des attitudes théâtrales… Du coup, elle nous trouble encore plus sur son propre trouble. Elle pourrait aisément nous émouvoir en nous contant par le menu ses efforts pathétiques pour se faire admettre par la diaspora de son cœur. Elle a beau en faire des tonnes, y compris à s’inscrire au club de foot féminin de Rosny-sous-Bois et en adoptant la panoplie et la cosmétologie idoines, mais rien n’y fait, on ne veut pas la croire. Mais, pour notre plus grand plaisir, elle tourne tout en dérision. Son désarroi, son impuissance, elle les laisse en filigranes pour mieux nous amuser avec son analyse savoureuse et truculente de ses tribulations. De toute façon, tout le monde en prend pour son grade. Elle n’épargne personne, et surtout elle ne se fait pas de cadeau à elle-même. Elle s’en tape complètement de commettre un crime de lesbienne majesté.

Océanerosemarie est une excellente comédienne doublée d’une remarquable caricaturiste. Tour à tour tendre, ironique ou féroce, elle campe une galerie de personnages si bien dessinés qu’on les matérialise sans aucune difficulté tant physiquement que psychologiquement. Certaines des personnes troquées sont réellement attachantes. Et, le plus souvent, ce sont des hommes comme « Papa Ours » ou « L’Homme-Tintin ». Terriblement féminine, n’hésitant pas à prendre des poses provocantes, elle est toujours en mouvement (elle danse admirablement bien) et ne ménage jamais sa peine. Son spectacle, d’une haute tenue générale, contient quelques passages un peu plus pittoresques ou accomplis : sa version « gouinasse » de la Harley-Davidson de Brigitte Bardot, la chorégraphie d’Aurore la danseuse bi, l’hétéro allumeuse, son mime d’un film porno uniquement avec les doigts, sa parodie de Mylène Farmer, la delphinophile… Il ne faut pas oublier que, dans une autre vie, sous le nom d’Oshen, elle est aussi chanteuse. Et une bonne chanteuse (j’avais beaucoup apprécié son dernier album). Si bien que c’est très agréable quand son histoire l’amène à pousser la chansonnette…

Voilà ! Tout ça pour vous dire que j’ai passé une bonne soirée en compagnie d’Océanerosemarie. En dépit du thème abordé, ce n’est jamais vulgaire, jamais équivoque. C’est un spectacle très sain qui, sous le couvert du rire, laisse poindre un soupçon de souffrance. Pas facile d’être « invisible ». Quoi que… Et si elle s’amusait à nous mener par le bout du nez. Car finalement, avec une dose de sadisme raffiné elle efface brusquement tout ce qu’elle venait d’écrire au tableau noir de sa « lesbiennitude » pour laisser planer un doute… Il n’y a qu’une chose à faire : vous rendre aux feux de la Rampe et juger sur pièce.
Lesbien défendue ???

mercredi 15 décembre 2010

Un conseil très municipal


Mélo d’Amélie
4, rue Marie Stuart
75002 Paris
Tel : 01 40 26 11 11
Métro : Etienne-Marcel

Une pièce de Christian Dob
Mise en scène par Xavier Letourneur
Avec Clément Naslin (Rotati, le secrétaire de mairie) et en alternance Xavier Letourneur, Muriel Lemaire, Nicolas Thinot, Patrice Bertrand, Claude Sesé, Hélène Martinez…

Ma note : 6/10

Présentation : Monsieur le Maire et ses « conseillers » vous convient en tant qu’administrés à un conseil municipal très spécial…
Démagogie, coups bas, coups de gueule, mensonges, compromissions et tutti quanti sont les maîtres mots d’un débat très « démocratique »…

Mon avis : J’ai sans doute eu la chance de me retrouver au Mélo d’Amélie, petite salle conviviale s’il en est, avec un groupe d’une bonne trentaine de personnes, venues apparemment en séminaire, qui s’offraient un moment de détente avec ce spectacle. Avant même que le rideau se lève, ils étaient chauds bouillants… Or, comme la pièce est très interactive et que les spectateurs sont considérés par les quatre comédiens comme des administrés, on fait même appel à onze d’entre eux pour poser des questions. Je suppose qu’il y a des soirs où les intervenants sont intimidés ou sont de médiocres lecteurs, mais nous avons eu affaire à des gens parfaitement désinhibés qui s’évertuaient de mettre le bon ton dans leurs prestations. Il y en a même eu un qui a bluffé les comédiens par sa capacité à se métamorphoser en rappeur ! Donc, cette présence grégaire, plutôt désagréable parce que très bruyante au départ, s’est rapidement changée en plus-value. Soyons objectif.
Revenons à nos moutons, à nos moutons noirs de la politique municipale… Christian Dob a écrit cette pièce il y a 25 ans. Si les ressorts et les mentalités des protagonistes sont toujours intacts, il n’en est pas de même avec les mots. En clair, s’il n’y a absolument rien à redire sur le fond et sur le jeu absolument réjouissant des comédiens, il ne faut pas se montrer très exigeant sur un texte qui a pris un petit coup de vieux. Au niveau des jeux de mots, l’auteur a pillé l’Almanach Vermot. Particulièrement pour les réponses adressées aux « intervenants ». Elles sont tellement prévisibles que c’est plus accablant que drôle. C’est très, très potache. Ceci dit, grâce à l’énergie déployée par les quatre comédiens qui ne rechignent pas leur peine, ça arrive à passer.

Il reste cependant de fort bonnes choses dans cette parodie de réunion de conseil municipal. Xavier Letourneur campe un premier édile qui, en raison de sa stature, de ses intonations et de sa gestuelle, n’est pas sans rappeler un certain Jacques Chirac. Véritable girouette, habile à prendre le vent, il est excellent en politicien aussi véreux que matois, qui pratique l’abus de pouvoir avec un cynisme total. Il en impose vraiment. Muriel Lemaire (c’était elle qui jouait l’opposante le 14 décembre) joue parfaitement sa partition. Avec son physique à la Elisabeth Guigou, elle tient tête à ses deux adversaires avec une belle opiniâtreté, dénonçant leurs turpitudes et ne se montrant jamais dupes de leurs rares flatteries. Nicolas Thinot, dans le rôle de l’ineffable Claque, est lui aussi impeccable. On en connaît plein des arrivistes comme lui, de ces courtisans aussi incultes que peu scrupuleux, égocentriques et vénaux. Il rend son personnage très crédible… Et enfin, il y a Clément Naslin, le secrétaire de mairie. Il est en quelque sorte de pivot de l’histoire car tout tourne autour de lui. Lui aussi, dans son genre, il est gratiné. Un peu benêt, un peu vicelard, complètement tire-au-cul, il essaie lui aussi d’exister dans ce panier de crabes. Bien qu’intellectuellement limité, il possède suffisamment de bon sens et de malice pour tirer son épingle du jeu. Sorte de Zebulon surexcité, au regard exorbité et au sourire carnassier, il prend un plaisir sadique à maltraiter les administrés qui sont venus assister à cette séance ubuesque. Il a une vraie présence et il ne s’autorise aucune limite.

Or donc, rendons grâces à ce quatuor d’acteurs qui se dépensent sans compter et qui parviennent ainsi à nous faire passer un bon moment de drôlerie loufoque et parfois acide. Certes la loupe grossit un peu trop les dérives, mais c’est le propre de la caricature et de la satire. Il aurait peut-être été judicieux de moderniser les dialogues en évitant cette ribambelle de jeux de mots faciles et éculés. Mais comme les spectateurs n’arrêtent pas de rire, cela prouve que la formule, en l’état, a encore de belles soirées devant elle.

samedi 11 décembre 2010

La Nuit d'Elliot Fall


Vingtième Théâtre
7, rue des Plâtrières
75020 Paris
Tel : 01 43 66 01 13
Métro : Ménilmontant

Une pièce de Vincent Daenen
D’après une idée originale de Jean-Luc Revol
Musique originale de Thierry Boulanger
Scénographie de Sophie Jacob
Costumes d’Aurore Popineau
Chorégraphies d’Armelle Ferron
Avec Denis d’Arcangelo (Préciosa), Sinan Bertrand (Le médecin, Jack-Line, Basile, Hash-Hash, Snif-Snif, un papillon), Christine Bonnard (Mimi, la Marraine, Schnouf-Schnouf, Gabrielle, Une fleur), Olivier Breitman (Le Comte Lovejoy), Flannan Obé (Elliot Fall), Sophie tellier (Mme Von Leska, Scarlett, jeune femme Shoe addict)

Ma note : 8/10

L’histoire : Mais que se passe-t-il à Moon Island en cette monstrueuse nuit d’orage ?
Mimi, la fille adorée de la milliardaire madame Von Leska, se meurt. Ou plutôt, elle se végétalise et se transforme petit à petit en plante fleurie. Une seule solution : suivre les directives d’une vieille légende oubliée et trouver l’élu qui saura lui donner le baiser ultime et salvateur. C’est la mission qui incombe à Préciosa, gouvernante du manoir et fée à l’occasion.
Elle a une nuit pour trouver Elliot Fall, croquemort de son état et sauveur désigné. Mais c’est sans compter sur l’horrible Comte Oswald Lovejoy… Car il faut bien un méchant dans toutes les histoires…

Mon avis : La première chose qui attire l’œil et qui le charme dans cette pièce, c’est son « graphisme ». Sur le plan de l’esthétique pure, c’est totalement réussi. Décors minimalistes mais suffisamment explicites, costumes colorés et originaux, panoplies de toute beauté… Tout au long de l’histoire, on nous distille des clins d’œil et des références aux contes de notre enfance, aux séries télés, aux comédies musicales et au cinéma. C’est suggéré avec une grande finesse sans jamais grossir et alourdir le trait. Le premier tableau par exemple m’a fait irrésistiblement penser à La Famille Addams.
Deuxième plaisir : les voix chantées… Les six artistes sont tous d’excellents interprètes et lorsqu’ils chantent en harmonie, à deux ou plus, c’est très agréable à entendre.
Enfin, il y a l’histoire… Rocambolesque et intrigante à souhait.
« C’est quand on a peur que le rire est le plus sublime » profère le Comte Oswald Lovejoy, et cette phrase résume à elle seule le climat de cette pièce qui réunit tous les codes du roman noir en le saupoudrant sans vergogne d’une bonne dose de burlesque… La trame est simple : la fidèle Préciosa va-t-elle réussir à ramener à temps Elliot Fall pour qu’il sauve d’un baiser fougueux la « belle » endormie au milieu de ses floraisons ? Le problème, c’est que sa route va être semée d’embûches. Rayon mauvaises rencontres, elle va être gâtée entre une louve androgyne assoiffée de sang ou des hommes-cochons qui ne sont pas vraiment des gens bons. Sans compter l’exécrable Comte qui rôde et qui veut faire capoter sa mission dût-il avoir recours à sa grande spécialité, le meurtre.

Cette pièce est construite en une succession de tableaux tous plus réjouissants les uns que les autres, générant à chaque fois de grands moments de comédie et de drôlerie. Mais ce n’est pas que du Grand Guignol avec une galerie de personnages caricaturaux ou outrés. Au contraire, les beaux et grands sentiments ont leur place tout au long de l’intrigue. Tour à tour, la maman, la gouvernante, le croquemort, la strip-teaseuse, les ursidés nous montrent qu’ils ont du cœur. Mais est-ce que le Bien vaincra le Mal ? On ne le saura qu’à la fin.
Bien sûr, il faut aimer l’humour noir et s’amuser de la cruauté gratuite pour goûter tout le sel de ce conte pour adultes-qui-sont-restés-des-enfants. Vous vous souvenez, quand on tremblait de plaisir à avoir peur et quand on était attiré par les ambiances morbides. On attise notre côté sale gosse. Il faut sans doute faire preuve d’une saine perversité pour se délecter du traitement résolument brutal apporté à cette histoire. C’est parfois bestial (et pour cause), toujours truculent, souvent cru et sensuel. Et il y a en permanence cette distance qui fait que l’on passe son temps à rire des tribulations des différents personnages.

Les six artistes sont en tous points remarquables. Ils savent tout faire : jouer la comédie, chanter, danser (ah ce poignant tango de la mort !)… Et ils osent tout. Ils ne reculent devant aucun effet. Si chacun a droit à plusieurs morceaux de bravoure, on ne peut toutefois que mettre en évidence la prestation de Denis d’Arcangelo dans le rôle de Préciosa. Quelle présence. Il/elle a l’art du geste et de la mimique justes. Son personnage est tellement haut en couleurs qu’il emporte d’emblée l’adhésion du public. Il y a des moments où il est tellement confondant de naturel qu’on ne dirait pas qu’il joue.
Mais chacun est vraiment bon. Ce modèle de théâtre musical est avant tout une œuvre chorale. Il faut aussi souligner la présence « live » de trois musiciens qui colorent de rythmes les différents tableaux.
En tout cas, je ne m’attendais pas à un tel spectacle et je me suis vraiment régalé. Il faut que le bouche à oreille lui attire tout le public qu’il mérite. D’autant que la salle du Vingtième Théâtre est conçue de telle façon que l’on voit parfaitement bien de partout, ce qui n’est hélas pas le cas de tous les théâtres, surtout des plus prisés.

Arturo Brachetti fait son cinéma


Folies Bergère
31, rue Richer
75009 Paris
Tel : 08 92 68 16 50
Métro : Grands Boulevards / Cadet

Mise en scène de Serge Denoncourt

Ma note : 7/10

Présentation : Quand Arturo Brachetti fait son cinéma, la caméra s’emballe, parcourant les époques, les styles ; de Charlot aux films d’horreur, des comédies musicales aux dessins animés, de la science-fiction aux films d’aventures. Il convoque les personnages mythiques d’hier et d’aujourd’hui, les faisant surgir et s’évanouir en 24 images secondes, ou presque.

Mon avis : Que dire d’Arturo Brachetti qui n’ait encore jamais été dit ou écrit sur ce phénomène absolu du transformisme et de la métamorphose ? Pour qui l’a déjà vu, c’est un plaisir cent fois renouvelé. Et pour ceux qui le découvrent, c’est l’émerveillement le plus total. Derrière moi, j’entendais un spectateur s’étonner à haute voix : « Mais comment fait-il ? ». Comment ? On ne le sait pas et, à vrai dire, on s’en soucie peu. Ce qui compte, c’est le résultat, c’est la performance, c’est cette cascade de prouesses vestimentaires…
Arturo est un Magicien. Il nous emmène dans son monde à lui, peuplé de ces personnages mythiques qui sont gravés dans la mémoire collective, ces héros de BD et, surtout, de films. Car pour son grand retour sur les scènes parisienne et françaises, Arturo Brachetti rend hommage pratiquement pendant tout le spectacle au cinéma. Le cinéma, qu’il a découvert à l’âge de 6 ans à travers un film, Les Damnés de Varsovie, qui lui a flanqué la trouille de sa jeune vie et qui l’a traumatisé un moment. Jusqu’à ce qu’il visite avec son père le Musée du Cinéma à Turin et qu’il se passionne pour une exposition sur… les films d’horreur !

A travers son amour du 7è Art, Arturo nous raconte aussi son enfance et son adolescence. Chaleureux et léger, il fait de nous ses confidents. Et son accent ajoute encore au charme de la narration. Qui mieux que lui peut nous faire revivre le grand Federico Fellini ?
Nous avons bien sûr droit à une succession à un rythme échevelé de costumes tous plus chamarrés les uns que les autres. Mais en marge de ce qui a fait sa popularité, il insère dans son spectacle des petites plages intimistes dans lesquelles il nous révèle certains de ses autres nombreux dons, comme le mime et les ombres chinoises. Dans ces numéros plus minimalistes, il fait preuve d’une inventivité et d’une poésie confondantes. Avec la simple couronne d’un couvre-chef il nous campe une incroyable galerie de personnages. C’est ce qui s’’appelle « en faire baver des ronds de chapeau ». Avec une baguette inexistante, il s’adresse directement à notre imagination pour nous représenter plus de vingt objets célèbres…

Par rapport à son précédent spectacle, Arturo Brachetti a moins scénarisé. Je me souviens par exemple d’une bagarre homérique dans un saloon qui m’avait époustouflé. Cette fois, il se cantonne plus dans la succession de costumes sans spécialement broder autour… Reste que cet homme-là est unique en son genre. Il est beaucoup copié, mais il a tellement d’avance sur ses émules qu’il est à jamais LE Maître du genre. C’est vraiment du grand spectacle. Et puis le garçon est tellement sympathique…