samedi 29 septembre 2012

Dérec : "Gérard Bouchard, le retour !"


Théâtre BO Saint-Martin
19, boulevard Saint-Martin
75003 Paris
Tel : 01 42 71 50 00
Métro : République

One man show écrit et interprété par Jean-François Dérec
Mis en scène par Roger Louret

Le pitch : Si, comme Dérec,
-          Tu n’utilises que 10% de ton cerveau
-          Si tu as 3000 amis sur Facebook, mais que tu passes tes week-ends tout seul comme un con
-          Si tu essaie toujours de jouer du Bob Marley à la guitare, alors que ton fils milite à la droite libérale
-          Si toi aussi tu préférerais être riche dans un pays pauvre que pauvre dans un pays riche
-          Si tu es une femme et que tu te demandes pourquoi les mecs bien sont toujours pris
-          Et si, comme Dérec, tu t’es fait avoir en achetant une machine à pain
CE SPECTACLE EST POUR TOI !

Mon avis : Alors que, depuis quelques années, on nous balance du stand-up à tout-va et à tous vents, qu’est-ce que ça fait du bien de retrouver un bon spectacle à sketchs ! Lorsqu’un artiste pratiquant le stand-up a terminé son show, il ne nous reste que des impressions fugaces et quelques fulgurances textuelles. On sait qu’on a passé un bon moment ; ou pas. Mais au final on n’en retient pas grand-chose. Alors que lorsqu’un humoriste interprète une dizaine de sketchs on en retient toujours quelques chose car on a rencontré des personnages.

Or donc, Jean-François Dérec, alias Gérard Bouchard, est de retour. Et il en a des choses à nous raconter. Pour cela, il a choisi de jouer la proximité et l’intimité en se produisant la jolie petite salle du BO Saint-Martin (66 places, sièges confortables)… C’est bon de retrouver ce visage unique, taillé à coups de serpe, surmonté de son sempiternel bob rouge. Il nous offre d’abord une sorte de prologue, manière habile d’amener tout ce qui va suivre, c’est-à-dire une douzaine de sketchs dont onze sont totalement inédits.
Dès le premier, il ré-endosse son t-shirt de loser sympathique qui se livre à des analyses maladroites des nombreux aléas de son existence. Sa femme vient de le larguer suite à trop de communication. D’habitude, c’est le manque de dialogue qui plombe le climat d’un couple. Là, non. On se dit les choses chez les Bouchard. Mais Gérard est bien trop naïf et désarmé pour savoir se confronter à la logique féminine… Dérec n’a pas son pareil pour mettre la loupe sur ce que la vie peut nous proposer de plus absurde.
En toute franchise, j’ai jugé ce sketch comme une sorte de tour de chauffe. Il y a certes déjà le ton Dérec, mais je l’ai trouvé en demi-teinte… Heureusement, dès le deuxième, il change de régime et trouve sa vitesse de croisière. Et tout ce qui suit est véritablement excellent.

Ce deuxième sketch, justement, est peut-être le meilleur. Devenu célibataire, Gérard noue une relation amoureuse avec une véritable intégriste de l’écologie. Ce qui provoque des situations irrésistibles de drôlerie et d’incompréhension. Mais quand on veut séduire, on n’est pas trop regardant sur les concessions. Dérec dresse malicieusement une satire de ce nouveau mode de vie qui repose sur l’obsession de la protection de la nature, de l’économie d’énergie et du recyclage à tout crin. Le cœur et la raison sans cesse en équilibre instable, il nous propose un grand moment de funambulisme.
Et, pour notre plus grande joie, la suite va être du même tonneau… Interdit de vous en dévoiler le contenu par le menu pour ne pas gâcher le plaisir de la découverte. Chaque sketch est pratiquement relié au précédent par une subtile passerelle. Au passage, il faut souligner la qualité des chutes. Les chutes sont ce qu’il y a de plus difficile à trouver dans cette discipline du sketch.

Gérard Bouchard va donc vivre de multiples aventures ou expériences. Il va être ainsi amené à accomplir une expédition en banlieue et y découvrir un monde dont il ignore tout des pratiques et des codes… Puis il va connaître des soucis avec sa banque… Comme il se retrouve systématiquement à découvert, il va rechercher un emploi rémunérateur. Pour cela, il souscrit d’abord à une simulation d’entretien d’embauche, ce qui débouche sur un apprentissage absolument hilarant… Après les travaux pratiques, fort de ce qu’il vient d’apprendre, il passe à l’entretien lui-même, et notre amusement monte encore d’un cran… Suite à des fuites malencontreuses sur Facebook, il est amené à consulter un médecin. Mais comme il est dramatiquement hypocondriaque, il en sait plus que le praticien !... Volte-face à 360°, il devient à son tour médecin… A la suite de quoi, Gérard Bouchard reçoit les confidences d’un vieil ami qui fait son coming out. Il s’en suit une conversation truffée de maladresses et de réflexions savoureuses… Et il termine en campant un mec un peu mytho vivant une passion qui dégénère…
En guise de rappel, il nous offre son tube, le fameux Téléphone rose, toujours aussi trépidant ; et enfin, il nous fait le cadeau d’un sketch tout nouveau tout chaud sur les méfaits de l’écriture automatique avec les portables…
Car le téléphone portable tient un rôle essentiel dans son spectacle. Gérard Bouchard est un homme de son temps, entièrement dépendant de son smartphone. Il est inscrit sur Facebook, il envoie des textos, consulte sans cesse sa messagerie…

Je me suis vraiment beaucoup amusé devant les tribulations de Gérard Bouchard. Non seulement, avec son visage mobile et sa gestuelle cartoonesque, Dérec est un formidable comédien, mais il se double également d’un remarquable auteur. Ses sketchs sont particulièrement ciselés, peaufinés. Cela induit un sacré travail d’écriture en amont. J’en ronronnais parfois de plaisir devant certaines de ses formulations. C’est réellement un très bon one man show qu’il nous livre là.
Ainsi qu’il nous le déclare en préambule, il est là pour nous faire oublier nos soucis l’espace d’une heure et quart. Mais à la condition qu’on les récupère à la fin et qu’on reparte avec. Il a assez des siens pour ne pas s’encombrer de nôtres…

vendredi 28 septembre 2012

A la française !


Théâtre Marigny
Carré Marigny
75008 Paris
Tel : 01 53 96 70 00
Métro : Champs-Elysées Clémenceau

Un spectacle écrit et mis en scène par Edouard Baer
Costumes de Nathalie Saulnier
Lumières d’Alain Poisson et Nicolas Gilli
Musique de Julien Baer
Avec (par ordre d’entrée en scène) : Leila Bekhti ou Léa Drucker (Sofia), Lionel Abelanski ou Jean-Michel Lahmi (Le type du ministère), Christophe Meynet (Chris), Patrick Boshart (Pat), Edouard Baer (Edouard), Atmen Kelif (Arouet), Alka Balbir (Marianne), Guilaine Londez (Suzanne), Philippe Duquesne ou Vincent Lacoste (Fils de), Jean-Philippe Heurteaut (Le pianiste)

L’histoire : Edouard Baer est chargé par le Ministère des Affaires Etrangères de redorer l’image de notre cher pays en perte d’influence… Une occasion unique : la soirée d’ouverture du G20 à Paris… Un léger contretemps : c’est demain et, étonnamment, Edouard n’a rien préparé.
Une nuit. Une nuit durant laquelle Edouard, sa troupe, ses amis, anciens, nouveaux ou de hasard, doivent faire surgir la solution de leur imagination. Une France moderne, enthousiasmante, une France qui ré-enchanterait le monde, c’est quoi ? C’est où ? C’est comment ?...

Mon avis : C’est le cinquième spectacle écrit et mis en scène par Edouard Baer et c’est, sans conteste, le meilleur. Les trois précédents, pour débordants de fantaisie et de délire qu’ils aient été, s’étaient révélés quelque peu disparates. Ils s’apparentaient plus à une auberge espagnole où chacun amenait son manger et les plats n’avaient pas tous la même saveur, même si on y faisait souvent Miam Miam... A la française ! est un divertissement parfaitement abouti, tout en donnant perpétuellement l’impression de ne pas être maîtrisé. Mine-de-rien, malgré la folie douce qui y règne, on sent qu’il y a une vraie rigueur. Cette fois, ça ne part pas dans tous les sens. Le talent d’Edouard Baer est de jouer de son apparente incapacité à gérer un grand bazar, alors que tout est cohérent. Chaque pièce de ce puzzle foutraque s’emboîte malicieusement.

Ça commence bien sûr comme un joyeux foutoir. Chacun ne sait pas vraiment pourquoi il ou elle est là, et ce n’est pas Edouard Baer, le prétendu déus ex machina, qui ne va pas les aider à y voir plus clair car lui-même ne sait fichtrement pas comment il va honorer la mission qui lui a été assignée par un représentant du Ministère des Affaires Etrangères : monter devant les représentants du G20 réunis à Paris un spectacle vantant les beautés et le mérite de la France… Vaste programme dont Edouard n’a pas écrit la moindre ligne. Et nous sommes à la veille de l’évènement… Heureusement, il est doté d’un optimisme à tout épreuve et, surtout, il peut compter sur sa troupe de comédiens pour l’aider dans cette folle entreprise.

On retrouve alors avec le plus grand plaisir l’univers absurde, burlesque et cocasse qui est l’image de marque d’Edouard Baer. Ce qu’il écrit, joue et fait jouer n’appartient qu’à lui. Il a un style inimitable, une écriture aussi racée que pleine de fantaisie, et sa manière de jouer est unique. Il a en plus ce cadeau inné qu’est sa voix au timbre chaud, onctueux, reconnaissable entre toutes… Et puis, autre signe de talent, et non des moindres, il sait s’entourer. Personne n’est là par hasard. Chaque membre de cette troupe hétéroclite est à son image : il se distingue par une façon de jouer la comédie sans en avoir l’air. Ils sont tellement simples et naturels, qu’on n’a pas l’impression qu’ils campent un personnage et qu’ils interprètent un texte.

Pendant près de deux heures, je me suis laissé emporter dans cette folle odyssée avec un bonheur croissant. La mise en scène, très dépouillée, est ingénieuse. Elle n’est pas là pour accaparer notre attention avec des effets superfétatoires, mais pour mettre en valeur les différentes saynètes ou tableaux. Ça fourmille de trouvailles, de gags désopilants… Mais ce qui le plus emballé, c’est la qualité du texte et, partant, des dialogues. Il nous a fait un Edouard d’honneur. Le texte est d’une richesse incroyable. Ça foisonne de partout. J’ai ressenti cette sensation extrêmement rare du rire intelligent. C’est truffé de jeux de mots, de répliques savoureuses, de formules étonnantes de finesse, d’allusions sur l’actualité, de clins d’œil à la politique… L’expression qui me revient systématiquement telle un leitmotiv, c’est « sans en avoir l’air ». Sans en avoir l’air, Edouard Baer instille dans son discours des petits messages pas du tout subliminaux, mais au contraire bien concrets. Il aborde sans en avoir l’air des thèmes aussi forts que la religion, l’intégration, la tolérance, la démocratie. Les choses sont dites, et bien dites, mais enrobées de sucre et de sourires. Ça passe d’autant mieux. Et on se les garde longtemps en bouche.

En même temps, il réussit le tour de force de nous présenter une sorte de kaléidoscope de ce que représente pour lui la France, pays on ne peut plus riche sur tous les plans, culturel, historique, gastronomique… Avec lui, l’habit fait le (patri)moine. Tout est présenté sous forme d’esquisses, ce qui apporte encore plus d’images et de rythme.
Et puis chacun des protagonistes de ce spectacle, à commencer par lui, a été doté d’un profil psychologique fort bien dessiné.
Edouard – le personnage – est un doux rêveur. Il ne supporte pas le conflit, il préfère se retrancher dans une charmante mauvaise foi. Il n’est pas tout à fait sorti de l’enfance. La preuve, en guise d’antistress, il a encore recours à son doudou, Papinou. Ce n’est pas un teddy baer mais un porcelet en peluche qui s’anime et qui parle. Edouard est aussi un poète, décalé certes, mais un poète ; à la Cyrano. Pétri d’humanité, il aime les gens qui l’entourent, or il est trop lunaire pour le leur dire. Mais ça se voit tellement !

Autour de lui, c’est un peu le monde des Bisounours… Sofia, son assistante, fait tout son possible pour l’épauler. Elle se conduit en femme amoureuse, elle est toute à sa dévotion… Le type du Ministère se dévoile peu à peu. Dépassé par les évènements, il fait apparaître une grande fragilité et cherche en permanence du réconfort… Chris est un peu l’homme à tout faire. C’est un brave garçon, très dévoué, d’humeur égale. C’est un artiste, mais il n’est pas encore assez mature pour assumer ses dons et affirmer sa personnalité… Pat, lui, est un doux anar. Il a la subversion chronique, l’anticonformisme systématique et un sens de la fraternité viscéral… Arouel est un personnage à part. Il est en décalage permanent. Lui aussi est un artiste. Il déborde d’imagination, d’inventivité et de drôlerie, mais il a un problème ; il ne pense qu’à chat ; ce qui le rend vulnérable et touchant… Marianne est un « rêve éveillé ». Elle est tellement heureuse de quitter son piédestal pour se confronter à la vraie vie, qu’elle se même à l’aventure avec une grande générosité… Suzanne, elle, est naïve et romantique. Elle est très attachante, altruiste, parfois même émouvante… Et enfin, il y a le « Fils de… ». Au début, il se montre capricieux, détestable et infatué. Puis, gagné par l’atmosphère de gentillesse ambiante, il se glisse progressivement dans le moule…

Je n’ai qu’une petite – minuscule – réserve : je n’ai pas trouvé les paroles des chansons à la hauteur du texte de la pièce. Elles sont trop simplistes, surtout celle qui s’intitule « Les vins ». Sur un sujet aussi riche et varié, les rimes auraient pu être d’un bien meilleur cru. En revanche, rien à dire sur les mélodies, elles sont pimpantes et efficaces.
Ce sera là mon seul hiatus car A la française ! est un spectacle absolument enchanteur à tout point de vue. Pendant deux heures, la salle était secouée des hoquets des spectateurs, au détriment parfois de certaines réparties couvertes par les rires provoqués par la réplique précédente. En tout cas, Edouard Baer nous le confirme : nous avons la chance de vivre dans un bien beau pays. Il est bon de nous le rappeler quelques fois…

mercredi 26 septembre 2012

La faute d'orthographe est ma langue maternelle


Théâtre Tristan Bernard
64, rue du Rocher
75008 Paris
Tel : 01 45 22 08 40
Métro : Villiers / Saint-Lazare

Un texte écrit et interprété par Daniel Picouly
Mise en scène de Marie-Pascale Osterrieth
Décors de Pierre-François Limbosch
Lumières de Laurent Castaingt

Le sujet : Comment devenir Proust ? Pourquoi les filles sont-elles la plus mauvaise raison de lire ?... Qu’est-ce que la « somptueuse médiocrité » de nous ? Faut-il lire les Livres de Poche par ordre de numéros ? Par quel mystère ce qu’on écrit est génial le soir même et nul le lendemain ? Est-ce vrai qu’il n’arrive d’histoires qu’à ceux qui savent les raconter ? Vous gagnez combien ?
Des questions auxquelles un écrivain se prépare à répondre en attendant des élèves… qui n’arrivent pas.
Mais la vraie question est de savoir pourquoi il se retrouve debout sur le bureau, les mains sur la tête, et veut tuer son instituteur !
C’est qu’il revient pour la première fois dans la classe de ses 10 ans ; il en a 60 et revit une humilation qui a contribué de faire de lui un écrivain.
Cet écrivain, c’est Daniel Picouly…

Mon avis : C’est bizarre, j’ai lu à propos de ce spectacle des critiques peu enthousiastes, voire franchement sévères (Le Figaroscope, evene.fr, Fous de théâtre) et d’autres bien plus positives (Pariscope, L’Express, Froggy’s delight)…
Bien sûr que Daniel Picouly n’est pas un comédien ! Il est même bien moins bon que son presque homonyme sous le nom duquel on l'apostrophe régulièrement, Michel Piccoli… Ce n’est même pas à proprement parler une surprise. On ne s’improvise pas comédien à 63 ans. Et alors… Qu’est-ce qu’on est venu voir et, surtout, écouter au Tristan Bernard ? Un type connu et reconnu en tant qu’écrivain, qui nous raconte son enfance et le pourquoi et le comment il s’est lancé dans l’écriture.

Honnêtement, j’ai passé un très bon moment. Daniel Picouly est un diésel. Son moteur commence vraiment à bien tourner au bout d’un quart d’heure. Au début j’ai été un peu gêné par son ton monocorde et j’avais parfois du mal à saisir ce qu’il disait lorsqu’il marmonnait. Mais ce moment d’inquiétude a été progressivement dissipé, et plus il narrait, plus je m’intéressais à ses propos et plus je prenais de plaisir à l’écouter. Le texte – c’est naturel - est à la hauteur de son écriture. Il utilise un langage clair, précis et imagé. Il a en outre un tel art de la formule qu’on a envie d’en retenir certaines pour les resservir ensuite en société (par exemple ce conseil pour peaufiner son style : « On doit écrire en amant et se relire en mari ! »)

Mais revenons au tout début… Le décor nous transporte dans une salle de classe de la fin des années 50. Tout y est : l’estrade, le tableau noir, un planisphère, une planche anatomique, un squelette, les petits pupitres individuels… Daniel Picouly est juché sur un bureau, la tête entre les mains, dans la posture de l’élève puni. Il a 10 ans, il est en CM2. Il a été mis au pilori, avec en guise de pancarte son cahier d’orthographe, par un instituteur remplaçant qui vient de décréter qu’il était « bête à manger du foin ». Une véritable insulte pour le gamin, un traumatisme qui le marquera longtemps…
Et Daniel raconte… Il raconte l’école, la vie de famille. Il porte un regard tendre et souriant sur la société de l’époque. Et puis il raconte son insatiable curiosité, ses jouets, le foot, ses premiers émois amoureux et comment lui est venu le goût pour la lecture. C’est très plaisant, empli de poésie et d’humour. Il rouvre devant nous l’énorme paquet de ses madeleines de Proust : ses soldats Mokarex, son Alfa-Roméo en Dinky Toys, sa grue jaune… Il raconte tout ce qui a contribué à le construire et amené progressivement à l’écriture, sa « fabrique de liberté ». Il s’est donc « fabriqué » un cocktail composé de trois ingrédients principaux : une imagination débordante (il inventait quotidiennement une histoire pour ses deux plus jeunes sœurs), Marcel Proust et… Nous Deux ! Vous secouez le tout, et vous obtenez trente-huit ans plus tard Le Champ de personne.

Daniel Picouly compense largement son manque de métier en matière d’art dramatique par une grande élégance et un charisme indéniable. Il occupe bien la scène, sait donner de la vie à ses souvenirs. Il a la nostalgie souriante, le réalisme ludique. Et il donne aussi à réfléchir sur l’incidence que peut avoir la maladresse d’un pédagogue sur l’avenir d’un enfant d’une dizaine d’années. Lui, il a su faire de son humiliation son moteur. Mais combien, suite à ce genre de condamnation péremptoire, seront découragés et, marginalisés, deviendront des laissés-pour-compte ? C’est tout de même une sacrée responsabilité.

N’en déplaise aux esprits chagrins, La faute d’orthographe est ma langue maternelle est un monologue très plaisant. Il est remarquablement écrit et l’on sourit très souvent à certaines évocations. Franchement, il y a pire comme pensum…

lundi 24 septembre 2012

Un drôle de père


Théâtre Montparnasse
31, rue de la Gaîté
75014 Paris
Tel : 01 43 22 77 74
Métro : Gaîté / Edgar Quinet

Une pièce de Bernard Slade
Adaptée par Gérald Sibleyras
Mise en scène par Jean-Luc Moreau
Décor de Charlie Mangel
Costumes de Brigitte Faur-Perdigou
Lumières de Jacques Rouveyrollis
Avec Michel Leeb (François), Anne Jacquemin (Delphine), Philippe Uchan (Achille), Manoëlle Gaillard (Geneviève Petrelli), Arthur Fenwick (Christophe), Murielle Huet des Aunay (Chloé), Camille Solal (Lucie)

L’histoire : François Garnier est un homme insouciant et fantasque. Pour lui, la vie est une bonne et courte blague. Son fils, Christophe, est tout le contraire : un garçon sérieux, rigide, étudiant en philosophie.
Pour les vacances, ils se retrouvent face à face. La bonne volonté maladroite du père n’arrange rien. Tout les sépare !
Mais un événement imprévisible va finir par les rapprocher…

Mon avis : Après Le Scoop, après L’étudiante et monsieur Henri, voici encore une pièce que je vous recommande vivement.
J’ai passé au théâtre Montparnasse une soirée on ne peut plus réjouissante. A cela, trois raisons essentielles : une pièce remarquablement écrite ; des dialogues vifs, enlevés, drôles, percutants, émaillés de répliques cinglantes ; une prestation époustouflante de Michel Leeb dans le rôle d’un certain François Garnier…

Déjà, l’entrée en matière est surprenante et originale. Avant que le rideau se lève, trois des protagonistes de la pièce viennent chanter les louanges de ce fameux François Garnier à quelques jours de son anniversaire. On sait donc que l’on va avoir affaire à un individu particulièrement aimé et apprécié de ses proches.
Le rideau peut alors s’ouvrir sur un intérieur moderne et spacieux. François joue nonchalamment quelques notes sur un piano. C’est le matin. Une jeune fille passablement débraillée lui tient compagnie. Elle a visiblement passé la nuit chez lui. Elle s’appelle Chloé, c’est une sorte de joli tanagra sexy et déluré. Dès les premiers échanges, on voit que François adore jouer avec les mots et fuir le moindre échange dès qu’il devient sérieux. C’est un champion de la pirouette, du pied de nez, de l’esquive, avec un sens aigu et imagé de la formule. On comprend très vite que nous sommes en présence d’un Peter Pan blagueur et insouciant qui tourne systématiquement tout en dérision. Même lorsqu’il s’agit de choses graves…
Chloé à peine disparue, apparaissent Delphine, son ex-épouse, et leur fils d’une vingtaine d’années, Christophe. Delphine est une jolie femme, douce et compréhensive. Quant à Christophe, il est la parfaite antithèse de son père. Limite psychorigide, il est réfléchi, mature, austère, studieux. Il ne possède pas une once de fantaisie. Pourtant, les deux hommes vont devoir cohabiter pendant quelques semaines…

Le nœud de l’intrigue réside dans cette confrontation. Comment deux personnes aussi diamétralement opposées vont-elles réussir à créer entre elles une passerelle qui leur permette de faire connaissance et d’échanger ? On ne va pas divulguer les différents rebondissements qui vont bouleverser l’ordre établi des choses. Toujours est-il qu’on se régale de voir ce grand enfant de François tenter par tous les moyens de s’attirer l’affection de son adulte de fils. Des moyens toujours « paternellement » incorrects. Il confond de manière chronique humour et amour. La chose la plus importante à ses yeux qu’il aimerait lui léguer, c’est « un peu de joie de vivre ». Car lui-même il ne peut fonctionner et exister autrement que dans la légèreté… Et l’affrontement père-fils ne va en être que plus épique.

Le titre de la pièce, Un drôle de père, qui pouvait sembler banal, prend alors tout son sel. Il faut entendre le mot « drôle » dans ses deux sens : « comique » et « inhabituel ». Car François est effectivement un personnage hors du commun doublé d’un sacré rigolo… Je crois avoir vu pratiquement toutes les pièces dans lesquelles Michel Leeb a joué – et il y en a eu de vraiment excellentes – et j’estime que celle-ci lui offre le plus beau rôle qu’il n’ait jamais eu.
S’il avait forcé le trait – et le personnage pourrait s’y prêter – il serait devenu insupportable. Or, il a su éviter cet écueil. Il joue François Garnier tout en finesse, le rendant ainsi sympathique et attachant. Ce qui va en outre parfaitement avec le jugement que lui portent tous ses proches. Sauf son fils, bien sûr… François est un homme aimable et aimé.

Un drôle de père est une fort jolie pièce. Au-delà de la comédie pure, elle parle de la communication. Pas seulement du dialogue parents-enfants, mais aussi de la communication tous azimuts. Inutile de chercher à parler sérieusement avec François Garnier. Et pourtant, derrière ce parti pris de légèreté, on devine qu’il y a autre chose de plus profond qu’une irrépressible forme de pudeur l’empêche d’exprimer. Dans ce registre du non-dit mais du suggéré, Michel Leeb est étonnant de justesse… Au passage, la pièce égratigne gentiment le monde de la télévision et l’auteur a su saupoudrer subtilement son discours d’un humour noir de bon aloi.

Les moments les plus intenses sont évidemment les affrontements père-fils. On dirait deux boxeurs qui pratiquent deux styles complètement différents. Christophe recherche le corps-à-corps (le cœur-à-cœur ?) à grand coups de directs furieux et désordonnés. François, comme on l’a dit, est le roi de l’esquive. Même quand il est touché, il fait encore le fantoche. Ce qui a nle don d’irriter encore plus son « adversaire »…

Les femmes tiennent une place et un rôle importants dans cette pièce. Toutes les quatre ont plus que de l’affection pour François. Mais elles utilisent chacune leurs propres arguments pour exprimer leurs sentiments. Chacune à sa façon est généreuse et dévouée. Bien sûr, elles n’occupent pas la même place auprès de lui et dans son histoire, mais elles sont toutes les quatre lumineuses et positives… Et puis il y a l’ami de toujours, Achille (Philippe Uchan). Il connaît son François, il sait comment il fonctionne, il le comprend et il l’absout…
C’est simple, il n’y a que des beaux personnages dans cette pièce. Une pièce qui fait du bien au cœur tout en nous titillant l’esprit sur la meilleure façon de communiquer avec les siens…
En tout cas, j’ai passé un merveilleux moment avec de Drôle de père.

vendredi 21 septembre 2012

N° 9 de Bigard


Palais des Glaces
37, rue du Faubourg du Temple
75010 Paris
Tel : 01 42 02 27 17
Métro : République / Goncourt

One-man show écrit par Jean-Marie Bigard
Mis en scène par François Rollin

Le thème : Bigard se livre une fois de plus dans un numéro très personnel où il nous parle de ses anecdotes les plus croustillantes… Un nouveau spectacle sur le thème du temps qui passe : passé, présent, futur ; on ne va pas tous à la même vitesse… C’est vertigineusement drôle quand on y pense !
Un n° 9 qui, comme il le suggère, met en scène un nouveau Bigard. Il est intransigeant et ne laisse rien de côté ; la vie, l’amour, la vieillesse, la mort. Des banalités de la vie, mais toujours hilarantes quand Bigard nous les conte.

Mon avis : Lorsqu’on va voir Jean-Marie Bigard, c’est pour qu’il nous fasse du Bigard, et rien d’autre. C’est comme quand on se rend à un concert de Johnny Hallyday ou à un film de Schwarzenegger… On sait pourquoi on y va.
N° 9, le nouveau spectacle est conforme à notre attente. Comme son nom l’indique, il est à la fois sa neuvième œuvre en 28 ans de carrière et il est tout neuf au niveau de l’écriture.
Dès son entrée en scène, Jean-Marie se montre toujours aussi pétulant et généreux. On voit qu’il a énormément de plaisir à se retrouver dans son élément. Il est heureux sur scène et son bonheur est communicatif. Il en arrive même à se faire rire lui-même !

Il annonce tout de go que ce one-man show aura pour fil conducteur le temps. Le temps passé, présent et à venir. C’est vrai qu’il y a de quoi dire. Et lui, il a une manière de le dire qui n’appartient qu’à lui. Il revendique en outre dès le début son statut assumé de « comique vulgaire » : « Je suis un humoriste vulgaire, il y aura des grossièretés ! ». Voilà, c’est dit. Pas d’hypocrisie, on ne va pas se cacher derrière son petit doigt. Et il va alterner dès lors les pensées les plus profondes et les allusions ou descriptions les plus salaces. Car c’est l’éternel paradoxe avec lui, sa façon d’être, ses spectacles reposent toujours sur un fonds pédagogique. Souvenez-vous de Des Animaux et des Hommes et de Mon Psy va mieux, spectacles qui nous en avaient beaucoup appris sur la faune et sur le cerveau humain.
Dans ce spectacle, il parle aussi bien d’Albert Einstein en développant avec force exemples le thème de la loi sur la gravité que des moments passés aux ouatères en analysant les différents aspects que peuvent prendre nos déjections. Là aussi avec force exemples…

Bigard est avant tout un conteur hors pair (pas hors paire, attention, car il y fait souvent allusion). Il n’a pas son pareil pour narrer en nous faisant marrer. Il est aussi interactif. Il ne s’adresse pas à un public, mais à des compagnons de ris et de jeux. Il se choisit d’ailleurs d’emblée une victime de sexe féminin au premier rang, et il ne la lâchera plus. Mais pour se faire pardonner, il lui offrira à boire.
Dans ne neuvième spectacle, il ne présente aucun sketch. Il est tout du long dans la péroraison (parfois aussi, quand il évoque le pastis, dans l’apéro-raison). Il fait du stand-up quoi. Il donne l’impression de déverser tout ce qui lui passe par la tête alors que c’est minutieusement écrit. Entre chaque chapitre, il ne quitte plus la scène. Il investit un petit pupitre d’écolier situé côté cour. Ce petit endroit devient un no man’s land dans lequel il va se livrer à un tas de digressions et de réflexions, souvent en prolongement de ce qu’il vient d’aborder précédemment. Ça a pour effet de donner plus de rythme et de consistance.

Tous les sujets qu’il développe sont étayés d’exemples extrêmement imagés. C’est là aussi un domaine où il excelle. Il a l’art de la vulgarisation (attention, dans le sens noble du terme). Par exemple, pour symboliser le rêve dans le chapitre sur le sommeil paradoxal, il a recours a l’absurde. D’ailleurs, quand il raconte le voyage Paris-Quiberon, je lui ai trouvé dans le ton un petit côté Robert Lamoureux… Plus loin, il traite de la force du mental, des effets négatifs produits par l’inquiétude, de l’utilité à savoir suivre ses intuitions… Ce n’est tout de même pas de la gnognote ! Car il argumente, le bougre… Entre parenthèses, il fait admirablement le chien…
Et puis, soudain, volontairement, il balance la rigueur aux orties. Il n’a ni l’envie ni le temps de parler plus longtemps du temps. C’est là qu’il nous invite à le suivre aux toilettes pour nous expliquer un caca d’école. C’est tellement précis et descriptif – et universel (univers selles ?) – qu’on est tous concernés. De toute façon, quel que soit son âge, le pipi-caca amuse beaucoup. Et là, la salle est pliée de rire…
Jean-Marie termine ensuite sur ce que je baptiserais « la saga des spermatozoïdes », une épopée truculente et picaresque que n’auraient pas désavouée Woody Allen dans Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur le sexe (sans jamais oser le demander) ou Ricet Barrier dans sa fameuse chanson Les spermatozoïdes.

Voilà. N° 9 c’est du Bigard pur jus. On n’est pas volé sur la marchandise. Il suffit d’être client. Ames sensibles s’abstenir…

Salut les Copains


Folies Bergère

32, rue Richer
75009 Paris
Tel : 01 44 79 98 60
Métro : Cadet / Grands Boulevards

J’ai assisté au show case de présentation de Salut les Copains, la comédie musicale inspirée de la célèbre émission de radio des années 60 qui sera à l’affiche des Folies Bergère à partir du 18 octobre… Au vu de la bonne demi-heure qui nous a été proposée, je crois pouvoir avancer que ce spectacle va rencontrer un grand succès.
Pas besoin d’être un baby boomer et un fringant sexagénaire pour l’apprécier. Au contraire même, Salut les Copains est un spectacle intergénérationnel. Toutes les chansons de cette époque sont gravées dans la mémoire collective, qu’elles soient françaises ou anglo-saxonnes. C’est en effet au cours de cette décennie 60-70 que sont apparues des vedettes qui sont toujours en haut de l’affiche aujourd’hui (Hallyday, Dutronc, Mitchell, Rivers, Vartan, Hardy, Sheila, Aufray, les Stones…) ou dont l’œuvre fait partie du patrimoine universel de la chanson comme les Beatles. Il y a eu tant de tubes que le choix a dû être particulièrement ardu.

Autre élément jouant en faveur de ce spectacle, et non des moindres, c’est son climat. Les années 60 ont été l’époque de tous les possibles. On pouvait tout oser. L’insouciance était reine. Il y avait une réelle joie de vivre. La jeunesse avait pour la première fois accès au pouvoir. Elle pouvait s’exprimer, se montrer, contester, en un mot, exister. Via son argent de poche, elle devenait même un véritable enjeu économique.
Ce climat d’insouciance et de liberté, il est dans le spectacle. Les plus anciens vont littéralement plonger dans un bain de jouvence, et les plus jeunes vont être fascinés et transportés par autant de bonne humeur.

Ce qui est bien, c’est qu’on nous raconte une histoire à travers les aventures de deux teenagers, Catherine et Michel et de leur bande de Copains. Il y a un vrai scénario avec du fond doublé d’un regard ethnographique sur la société d’alors.
Le casting est parfait. J’ai été bluffé par la présence pleine d’humour et de fantaisie du jeune homme qui tient en quelque sorte le rôle du narrateur. Il fait preuve d’une aisance incroyable tant physique que vocale. Le fait, en outre, qu’il s’adresse directement à une adolescente d’aujourd’hui prise dans le public, est une excellente idée… Tous les acteurs du spectacle, les huit personnages principaux et les cinq danseuses, dégagent l’impression d’une véritable troupe tant on les sent soudés. Nous avons également eu droit à de superbes interprétations chorales comme, par exemple, dans T’en vas pas comme ça. Et puis, il faut aussi signaler l’esthétique des costumes garantis d’époque (à part peut-être les chaussures à semelles compensées que porte le personnage d’Annie qui, autant que je m’en souvienne, n’étaient pas portées dans ces années-là mais plutôt dans l’immédiat après-guerre. A vérifier…)

J’ai donc hâte de découvrir ce spectacle dans son intégralité. Il repose sur trois mots : « Insouciance », « Liberté », « Energie »… En ces temps empreints de morosité ambiante et d’inquiétude sur l’avenir, cette parenthèse enchantée et en chansons va nous faire le plus grand bien.

jeudi 20 septembre 2012

Foresti Party Bercy


Palais Omnisport de Paris Bercy
Boulevard de Bercy
75012 Paris
Métro : Bercy


Foresti Party Bercy, le nouveau spectacle de Florence Foresti, est annoncé à tort comme un Best of agrémenté de nouveautés. En fait, il n’y a absolument rien de réchauffé. Lorsqu’elle utilise des restes comme les sketchs « J’aime pas les filles » ou « L’avion de Barbie », elle nous les accommode avec une sauce totalement inédite. Elle ne se moque pas du monde, elle a bossé, réécrit, et énormément innové. Elle nous fait un clin d’œil, nous fixe des repères, puis elle nous embarque ailleurs.

Pour ce que j’ai vu mercredi soir, on peut affirmer que Florence Foresti est en train de révolutionner le spectacle d’humour en France. On devrait d’ailleurs plus employer le terme de « show ». On en prend plein les mirettes et plein des esgourdes. Elle n’a lésiné ni sur les moyens, ni sur son investissement. Pour être crédible en meneuse de revue, elle a dû en passer des heures à travailler ses chorégraphies !
Il y a de tout dans ce show… Des parodies irrésistibles du genre de celles qu’elle nous avait proposées chez Ruquier dans On n’est pas couché ; de la danse, beaucoup de danse ; de la chanson (remarquable Sonia Lacen) ; du lap dance ; un petit film assez Bref et complètement jubilatoire évoquant les aléas de sa vie quotidienne ; une séquence carrément théâtrale sur la vie de deux couples amis ; tout cela entrecoupé d’une forme de stand-up dans lequel elle nous livre ses réflexions sur un ton qui n’appartient qu’à elle (le plus brillamment écrit étant celui où elle avoue « être vieille » et le démonter à force d’exemples…
Il ne faut pas dévoiler ce spectacle riche en surprises et en effets spéciaux.
En tout cas, grâce aux trois écrans géants placés autour de la scène, on a la confirmation que Florence est une sacrée comédienne. Avec les gros plans, on ne peut pas tricher. Ses mimiques, ses expressions, sont d’une effarante force comique ! Et puis elle manie comme personne l’autodérision, ce qui la rend si proche de nous, donc d’autant plus sympathique. Et quelle folle générosité !
Le POPB est un lieu propice et habitué aux exploits en tous genres. Avec une performer de la classe de Florence, La Foresti Party est à classer dans cette catégorie.