jeudi 30 juin 2016

Festival d'Avignon

Du 6 au 24 juillet, le Festival d’Avignon va réunir pour la soixante-dixième fois tous les passionnés de théâtre. Côté Cour (d’honneur), ou côtés jardins, mais aussi dans des lieux comme des cloîtres ou des chapelles, le plus grand comme le plus petit espace est réquisitionné pour servir cet art ô combien vivant. Les grands « papes » de la comédie y côtoient les jeunes séminaristes de cette religion plus œcuménique qu’aucune autre.

Histoire d’apporter ma petite pierre à l’édifice de l’édition 2016, je me permets de recommander trois spectacles, très différents, que j’ai vus et aimés :


Théâtre du Chêne Noir
Du 6 au 30 juillet
Tous les jours à 17 h 15
(Relâche les lundis 11, 18 et 25 juillet)
Tel : 04 90 86 74 87

Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran
De Eric-Emmanuel Schmitt
Mise en scène d’Anne Bourgeois
Interprété par Eric-Emmanuel Schmitt

L’histoire : Paris, années 60, un garçon juif de 12 ans, devient l’ami du vieil épicier arabe de la rue Bleue pour échapper à une famille sans amour.
Mon avis : Un véritable conte moderne empli de tendresse, de tolérance et de drôlerie… J’avais vu cette pièce interprétée par Francis Lalanne. C’est un texte fort, très fort, universel, qui nous émeut autant qu’il nous fait sourire et nous tient en haleine de bout en bout.



Théâtre Actuel
A partir du 7 juillet
Tous les jours à 19 h 05
Tel : 04 90 82 04 02

Le dernier baiser de Mozart
De
Mise en scène de Raphaëlle Cambray
Avec Delphine Depardieu (Constance Mozart) et Guillaume Marquet (Franz-Xaver Süssmayr)
L’histoire : Wofgang Amadeus Mozart vient de mourir… Constance, sa veuve, doit faire front. Seule et désargentée, il lui faut trouver le disciple capable de terminer le fameux Requiem. Franz-Xaver Süssmayr, qui ne la laisse pas indifférente, sera-t-il à la hauteur du maître ?
Mon avis : J’ai vu une avant-première de cette pièce le 16 juin dernier au Petit Montparnasse où il sera joué à partir du 7 septembre, et je ne peux que la recommander vivement. Des dialogues remarquables et un texte riche en anecdotes sont superbement servis par deux comédiens habités. Cet âpre duel dans lequel tous les coups sont permis, y compris le double jeu, nous captive et nous passionne. Un vrai grand moment de théâtre.



Théâtre Le Paris
Du 7 au 17 juillet
Tous les jours à 18 h 00
Tel : 08 99 70 60 51

Les Chevaliers du Fiel dans « Otaké »
Ecrit par Eric Carrière
L’histoire : Le plus formidable télé-crochet que vous n’avez jamais osé imaginer. Un show à l’américaine pour sauver la culture française avec les artistes les plus « ouf » de l’année… De La Simca 1000 au chanteur exhibitionniste, une galerie de personnages tous aussi cinglés les uns que les autres.

Mon avis : 13 représentations au Palais des Sports à guichets fermés ! La seule ambition des Chevaliers du Fiel est de nous faire rire avec leurs personnages grandiloquents, improbables, lamentables, grotesques, mais qui ont l’air d’y croire. Ils raclent la bêtise et la fatuité humaines jusqu’à l’os. Chez eux, le ridicule ne les tue pas, il les rend plus forts… et plus drôles encore.

lundi 27 juin 2016

Camping 3

Un film de Fabien Onteniente
Scénario, adaptation et dialogues de Franck Dubosc et Fabien Onteniente
Musique originale de Jean-Yves d’Angelo
Chanson originale de Maître Gims

Avec Franck Dubosc (Patrick Chirac), Claude Brasseur (Jacky Pic), Mylène Demongeot (Laurette Pic), Antoine Duléry (Paulo Gatineau), Gérard Jugnot (Charmillard), Michèle Laroque (Anne-So), Leslie Medina (Morgane), Louka Méliava (Benji), Jules Ritmanic (José), Cyril Mendy (Robert), Philippe Lellouche (Carello), Laurent Olmedo (le 37), Cristiana Réali, Michel Crémadès, Sophie Mounicot, Bernard Montiel…

Synopsis : Comme chaque été, au camping des Flots Bleus, se retrouvent se retrouvent pour les vacances nos amis, les Pic, Jacky et Laurette, Gatineau, tout juste divorcé de Sophie, le 37, et Patrick Chirac, fidèle à ses habitudes. Cette année, Patrick a décidé de tester le covoiturage… Pensant traverser la France avec Vanessa, il se retrouve avec trois jeunes Dijonnais : Robert le charmeur, Benji le beau gosse et José la grande gueule. Bien évidemment, après le covoiturage, Patrick se voit contraint de tester le co-couchage…

Mon avis : « Alors, on n’attend pas Patrick ? »… Et bien, si, il faut l’attendre le Patrick, du moins jusqu’au 29 juin. A compter de cette date, il n’y aura que du plaisir à prendre en découvrant ses nouvelles vacances au Camping des Flots Bleus.
Pourtant, Patrick n’est pas toujours où l’on l’attend. Si Camping 3 est une comédie totalement réussie, Franck Dubosc et Fabien Onteniente, ses auteurs, se sont aventurés cette fois dans des zones qu’ils n’avaient pas explorées dans les deux précédents volets. Je m’explique : si on rit énormément, nous ne sommes pas que dans la gaudriole à tout prix. Franck et Fabien ont saupoudré leur scénario de petites touches qui le rendent plus sensible, plus humain. Cette fois, il faut savoir lire entre les lignes. Les personnages sont moins linéaires.

Photo Alain Guizard
Au camping, Patrick Chirac EXISTE. On fait attention à lui, il fait partie d’une communauté, il a ses repères. Mais on comprend aussi que, pendant les onze autres mois de l’année, c’est pour lui la galère. Il est au chômage, il a des relations quasi inexistantes avec sa fille et, sentimentalement, c’est le désert. Raison pour laquelle il a une besoin viscéral de se replonger dans l’ambiance du camping pour essayer d’y recharger ses accus. S’il souffre, il ne le montre pas. Il a une forme d’élégance à ne jamais se plaindre. Au contraire, il se tourne vers les autres. Il veut aider et partager. A défaut d’amour, il refait le plein d’amitié. Patrick est aussi drôle qu’il est touchant. C’est un tendre. Sa forfanterie n’est qu’un jeu qui lui permet de créer un personnage qu’il n’est pas dans la réalité. Ce qui lui fait le plus peur, c’est la solitude. Alors il en fait des caisses pour se muer en chef de bande, pour être pris en considération. Il le fait sans calcul.
Patrick Chirac est quelqu’un de fondamentalement naïf et bienveillant. C’est pour ça qu’on l’aime. Sa fragilité nous rassure. C’est un antihéros.


Maintenant, parlons du film lui-même. Du positif d’abord. Les dialogues sont réussis, riches qu’ils sont en saillies, formules et répliques percutantes. Franck Dubosc et, à un degré moindre, Antoine Duléry, n’ont aucun problème avec le ridicule. Il faut oser les porter encore aujourd’hui ces slips de bain tout en affichant une certaine bedaine et arborer des t-shirts improbables. Ces accoutrements donnent de la couleur au film et situent nos personnages. Je dois avouer que j’ai été bien bluffé par la partition de Claude Brasseur. Pendant la moitié du film, j’ai été agacé par le peu de crédibilité qu’il dégageait. En fait, son comportement, que je trouvais outré, est bien plus tordu et malin qu’il le laissait accroire. Et puis, je défie quiconque de ne pas avoir de nœuds dans la gorge lors de la scène que Jacky Pic nous offre au bal en s’adressant à sa Laurette. Trente secondes d’émotion pure !
Dans ce même registre émotionnel, j’ai également été très touché par le personnage de Cristiana Réali et le joli moment que sa rencontre avec Antoine Duléry nous offre. Et ému aussi par la composition humoristico-pathétique de Sophie Mounicot.


Philippe Lellouche, dans le rôle du nouveau directeur des Flots Bleux, américanisé à outrance, nous offre une prestation réellement pittoresque… J’ai apprécié aussi que ce film traite aussi, à sa façon, du conflit des générations, des différences sociales (quand la banlieue représentée par Benji, José et Robert déboule chez les nantis personnalisés par Gérard Jugnot et Michèle Laroque), des préférences sexuelles (les doutes qui assaillent Paulo Gatineau sont traités avec beaucoup de finesse et de tolérance).


En revanche, j’ai trouvé la scène avec Kevin, le pseudo copain des trois lascars, vraiment trop caricaturale ; en tout cas, exagérée, trop agressive, pas naturelle du tout. Et puis je n’ai pas été emballé par les séquences qui se passent chez Charmillard/Jugnot. Trop dans le cliché, trop prévisibles, ce qui leur donnait un aspect de déjà vu.

En conclusion, Camping 3 est un excellent millésime. Il Franck Dubosc y est « aimable » dans le sens premier du terme. Moins tourné vers lui-même, on le voit heureux du bonheur des autres. Je crois que ce qui résume le mieux ce troisième volet, tout autant que sa grande drôlerie, c’est la profonde humanité qui s’en dégage.


Gilbert « Critikator » Jouin

jeudi 23 juin 2016

Superbus "Sixtape"

Warner Music France


Après quatre ans d’absence, Superbus sort enfin son sixième album. D’où son titre en forme de double clin d’œil : Sixtape. « Sixtape » pour sixième album studio et aussi en référence sans doute à cette fameuse sextape qui, pour son côté « x », a provoqué la débandade au sein de notre équipe de foot nationale.
Je vais même aller plus loin dans le subliminal… Sixtape commence par « si », or Jennifer Ayache, qui en a composé toutes les mélodies et écrit tous les textes, utilise énormément cette conjonction. « si tu m’appelles » (Strong & Beautiful), « si tu me parles », « si tu me dragues » (Soul Sister), « si tu le souhaites » (On The River), « si tu voyais ma tête » (Impensablement), « si tu t’éclipses », « si je n’ai pas su faire », « si tu te casses », « si tu me laisses » (4 Tourments), « Si c’est le bon » (Jusqu’à la mer), « viens avec moi si tu veux » (Toyboy), « si tu veux un duel » (The Lighter)… Soit dans huit chansons sur treize. Plus de la moitié ! Tous ces « si » sont révélateurs. Ils nous font part des doutes qui habitent la jeune femme dans de nombreux domaines. Et c’est ce qui nous la rend attachante car contraire à l’image d’assurance et de détermination qu’elle s’évertue à donner.


En réalité, Jenn est une femme-enfant. Elle peut tout autant se montrer libre, rebelle et provocante, jouer de sa sensualité, qu’avouer sa fragilité, chanter ses inquiétudes et évoquer complexes. Conquérante et mélancolique. Chez elle, le regard de l’autre, quel qu’il soit, est important (« pense à me trouver belle », « regarde-moi »…). On sent même parfois poindre en elle une forme de repli sur soi (Run). En fait, elle est comme la majorité des filles d’aujourd’hui ; raison pour laquelle elle leur plaît tant car elles se reconnaissent en elle.

J’aime beaucoup cet album. Sa musique est festive, joyeuse, entraînante, communicative ; en deux mots ; redoutablement efficace. Elle dégage une pêche positive avec son mélange habile d’électro-pop, de ska, d’influences 80’s. Tous les refrains, particulièrement travaillés, sont forts, comme dans Next Summer par exemple. J’aime aussi ce mix judicieux d’anglais et de français.
Jennifer Ayache est également une bonne auteure. Elle a l’art de synthétiser les mots, d’aller à l’essentiel, d’utiliser des images qui illustrent ses intentions. Elle est aussi habile avec l’ellipse que le réalisme.

Ma chanson préférée, peut-être, est 4 Tourments. Mais elle est suivie de très près de Strong & Beautiful, On The River, Jusqu’à la mer, Toyboy
Cet album est très homogène. Hormis la jolie ballade intimiste et nécessaire Pour mon père, tous les titres s’inscrivent dans une belle énergie. Tout est pensé pour la scène et pour le show.

L’an prochain, Superbus deviendra un groupe… majeur, puisqu’il va célébrer le 18ème anniversaire de sa création. Une rare et belle longévité.

mardi 21 juin 2016

Exposition "Jacques Chirac ou le dialogue des cultures"

Musée du Quai Branly
37, Quai Branly
75007 Paris
Tel : 01 56 61 70 00
Métro : Iéna

Exposition Jacques Chirac ou le dialogue des cultures

Du 21 juin au 9 octobre

Hier soir, lundi, avait lieu dans le cadre du 10ème anniversaire de l’ouverture du Musée du Quai Branly l’inauguration de l’exposition « Jacques Chirac ou Le dialogue des cultures ». Pour m’y être rendu à plusieurs occasions, je tiens ce Musée pour une formidable réussite à tout point de vue.
Cet établissement est atypique. Conçu par l’architecte Jean Nouvel, il ne ressemble à aucun autre. Tout a été pensé pour en faire un véritable lieu de vie. On y entre en suivant un parcours sinueux à travers un superbe jardin paysager, varié et luxuriant, agrémenté de bassins et de clairières et éclairé la nuit de lueurs fluos du plus bel effet. On se trouve déjà transporté dans un autre monde, loin de la ville qui, pourtant, bruisse et circule à deux pas. Ce sas de décompression bucolique a pour résultat de débarrasser notre esprit de toute pollution, de tout stress, de toute l’agressivité citadine. Ainsi, lorsqu’on pénètre dans le musée proprement dit, on se sent serein et ouvert, curieux et gourmand. On a envie de se laisser surprendre et emporter dans un ailleurs totalement dépaysant.

L'Océanie
Quel privilège que de pouvoir découvrir cette exposition dans des conditions aussi confortables, quasiment seul, à mon rythme. Le parcours, parfaitement balisé et ingénieusement aménagé, nous permet de contempler des œuvres venues du monde entier. Elles sont réparties entre les cinq continents en cinq départements : l’Afrique, l’Afrique du Nord et le Proche-Orient, les Amériques, l’Asie et l’Océanie. Des sculptures, des peintures, des photos et plus de deux-cents documents


Jacques Chirac lors de l'inauguration du Musée en 2006
Sincèrement, j’en ai pris plein la vue. Cette collection est époustouflante et qualitativement et quantitativement. Chaque objet symbolise une civilisation et en exprime sa culture. Jacques Chirac s’est investi dans la création de ce musée, qui porte désormais son nom, parce qu’il s’est toujours passionné pour les autres peuples et leurs « arts lointains ». 150 pièces (sculptures, peintures, photos, films, statuettes) proviennent de collections publiques et privées internationales. Et plus de 200 documents appartiennent aux archives privées de l’ex-Président.

Cette exposition est une passerelle indispensable entre l’Europe et les civilisations non occidentales. Le « dialogue » est donc ouvert…

samedi 18 juin 2016

Bigre

Théâtre Tristan Bernard
64, rue du Rocher
75008 Paris
Tel : 01 45 22 08 40
Métro : Villiers / Saint-Lazare

Un mélo burlesque de Pierre Guillois
Co-écrit avec Agathe L’Huillier et Olivier Martin-Salvan
Mis en scène par Pierre Guillois
Décor de Laura Léonard
Lumières de Marie-Hélène Pinon
Costumes d’Axel Aust

Avec Pierre Guillois, Agathe L’Huillier, Jonathan Pinto-Rocha

Présentation : Il était une fois, aujourd’hui, trois petites chambres de bonnes haut perchées sous les toits qui dominent Paris. Un gros homme, un grand maigre et une blonde pulpeuse sont voisins de couloir. L’histoire serait joliment romantique si ces trois hurluberlus n’avaient comme particularité de tout rater. Absolument tout. Les catastrophes s’enchaînent, les gags pleuvent, tandis que ces trois fantoches s’accrochent à tout ce qui ressemble à l’amour, à la vie ou à l’espoir.

Mon avis : Sur l’échelle de Richter du rire, j’accorde à Bigre une magnitude « forte » ; c’est-à-dire de 6 à 6,9 (sur 9) : « peut provoquer des dommages sérieux, seuls les édifices adaptés résistent près du centre »… Evidemment, les « dommages sérieux » concernent principalement notre rate qui, sous l’effet de secousses de rires brusques et répétés,  peut se dilater, ainsi que nos zygomatiques si souvent sollicités.
Bigre est bigrement difficile à analyser. Tout est dans son sous-titre puisque cette pièce est définie comme étant un « mélo burlesque ». Il est vrai que, si on y pense après, à tête reposée, cette pièce est un mélange de comédie réaliste à l’italienne façon Les Monstres et de nonsense britannique digne des Monty Python genre Le Sens de la vie. En effet, si on se montre très attentif, ici le tragique côtoie en permanence le comique. Mais ce dernier l’emporte largement parce que son auteur a tout fait pour ne pas noircir le trait et pour que ses trois antihéros nous soient plus attachants que pathétiques.
Leur quotidien n’est pas drôle en soi, leur vie est plutôt tristounette mais ce sont leurs maladresses qui, en déclenchant des situations invraisemblables, vont provoquer nos fous-rires. Et pas qu’un peu…


Pour moi, le décor est le quatrième personnage de cette pièce. Les trois minuscules chambrettes contiguës en coupe, le couloir qui les réunit et le toit qui les abrite vont servir non seulement de cadre mais également d’acteurs tant on dirait qu’ils sont animés d’une vie propre. Tout autant que la maîtrise drolatique des trois comédiens, c’est l’ingéniosité des gags, des effets spéciaux et d’une bande-son insensée qui vont nous faire parfois atteindre des sommets dans le registre du burlesque.
Le début est plutôt plan-plan. Il nous permet de faire connaissance avec nos trois hurluberlus et leurs intérieurs respectifs. La première chambre (côté jardin) est occupée par celui qui est présenté comme étant « le gros ». Elle est d’une propreté éclatante, truffée de gadgets modernes, ce qui indique un propriétaire méticuleux, maniaque et un tantinet coincé… Au milieu réside « le maigre ». Sa turne est un foutoir invraisemblable. Tout y est en désordre mais tout est conçu pour être pratique. Ce bordel organisé lui permet astucieusement un minimum de gestes dans un minimum d’espace… Le côté cour est occupé par « la blonde pulpeuse ». C’est un intérieur très féminin, plus coloré, avec télévision et vasistas qui donne accès sur le toit… Et puis, sur tout le devant de la scène, c’est le couloir, sorte de no man’s land où ils peuvent se croiser ou se retrouver.


Soudain, passées ces premières dix minutes de présentation, les choses se délitent brutalement. Les catastrophes s’enchaînent, tout devient cataclysmique. Les gags-gigogne se succèdent dans un maelstrom incontrôlable. Tout leur échappe. Tels des pantins dépassés, ils subissent les agressions d’objets alors doués d’une âme maléfique. La météo elle-même y va de sa contribution. Les éléments se déchaînent contre eux ajoutant encore à leur précarité.
Face à cette avalanche de désastres, ils vont réagir chacun à leur manière. Parfois égoïstement, voire méchamment, mais parfois aussi en s’entraidant et en jouant la carte de la solidarité. Si bien que des sentiments vont naître : hostilité, jalousie, mesquineries, mais également altruisme, amitié, amour. Ces chassés-croisés apportent une note de profonde humanité à une pièce qui aurait pu ne se vouloir que farce. C’est sa valeur ajoutée.

La difficulté lorsqu’on ambitionne de surprendre tout le temps à grand renfort de gags nécessitant des astuces techniques et une grosse machinerie, c’est qu’il est pratiquement impossible d’être dans le top pendant une heure et demie. Si les quatre-cinquièmes de Bigre sont souvent à hurler de rire, il y a quelques moments qui ne m’ont pas vraiment amusé. Je pense plus particulièrement à la séquence des jeux vidéos ou à celle du karaoké sur « J’ai encore rêvé d’elle ». Mis à part ces deux petits bémols personnels, on peut dire que, à l’instar de tout le public, j’ai applaudi de bon cœur à cette performance ahurissante pleine de folie, de créativité et aussi… de tendresse. Car Bigre, c’est aussi une belle histoire d’amitié.


Gilbert « Critikator » Jouin

vendredi 17 juin 2016

Addition

Gaîté Montparnasse
26, rue de la Gaîté
75014 Paris
Tel : 01 43 22 16 18
Métro : Gaîté / Edgar Quinet

Une comédie de Clément Michel
Mise en scène par David Roussel
Scénographie de Sarah Bazennerye
Lumières de Denis Koransky

Avec Sébastien Castro (Antoine), Stéphan Guérin-Tillie (Axel), Clément Michel (Jules)

L’histoire : Hier soir, Axel a invité ses deux amis Jules et Antoine à dîner au restaurant. Ce matin, il regrette d’avoir payé l’addition et leur demande de le rembourser. Antoine sort son chéquier. Jules sort de ses gonds.
Addition, c’est une comédie qui raconte un week-end pendant lequel trois amis, en pleine crise de la quarantaine, vont tout compter : leurs défauts, leurs manques, leurs jalousies, leurs coups bas…

Mon avis : Addition est le genre de pièce sans surprise mais que l’on aime voir parce qu’il s’y passe et il s’y dit des choses. Et puis aussi en raison de son effet miroir car on y rit de nous. Axel, Antoine et Jules sont de vieux copains, ils se connaissent par cœur, ou du moins pensent se connaître par cœur. Or, un litige tout banal autour d’une note de restaurant et le désaccord qui en naît vont créer au sein de leur trio une sorte d’effet papillon qui va progressivement se muer en séisme. Jusqu’à remettre leur amitié en question.



Trois quadras, trois caractères bien affirmés, qui ont en commun un goût assez masculin pour le mensonge, la dissimulation, la mauvaise foi, la vanne facile et une certaine vanité. Bien sûr, chacun d’entre eux possède son propre profil psychologique. En gros, Axel est hâbleur, volage, inconséquent… Antoine est conciliant, il a du bon sens et il déteste les conflits… Jules est pinailleur, psychorigide et mesquin. Seul célibataire, il est comptable de tout et, en étant celui qui dit « non » au partage de l’addition, il va provoquer le premier battement d’aile du papillon de la discorde.


Ce qui ne devrait être qu’une simple chamaillerie va se métamorphoser en une succession de disputes de plus en plus violentes à partir du moment où leurs vies privées respectives vont interférer. Dès lors que leurs petites cachotteries, leurs secrets et leurs turpitudes sont mises au jour, tous les coups deviennent permis. Mis à mal, leurs égos de coqs vont les entraîner dans un mode permanent d’attaque-défense. Le problème de l’addition passe au second plan car il y a désormais d’autres comptes à régler.
Toutes les vérités ne sont pas bonnes à dire, mais on va se les balancer en pleine face. Sous les coups des révélations, les rapports de force permutent. Le moins irréprochable va jouer au père-la-morale, le plus intolérant va soudain devenir indulgent, et le plus inoffensif va étonnamment s’affirmer en séducteur impénitent.


Addition est une « quadramaturgie ». Nos trois héros, volontairement ou pas, se retrouve à cette croisée des chemins que constitue la quarantaine. Les événements extérieurs, exacerbés par leurs âpres affrontements, vont à la fois les révéler à eux-mêmes et mettre leur amitié en perspective. Lorsque l’heure des comptes va sonner, qu’en restera-t-il ?
Forte de dialogues-coups de poing et de répliques saignantes, cette pièce nous fait d’autant plus rire qu’elle nous met également face à nous-mêmes. Il y a forcément de l’Antoine, de l’Axel ou du Jules en nous. Parfois même un peu des trois.

Les trois comédiens, qui se connaissent parfaitement, s’en donnent à cœur joie. Leur complicité passe la rampe. Chacun, dans un registre qui lui est propre et dans lequel il se tient de bout en bout, est crédible. Bien sûr, il y a des moments un peu plus faibles, des bavardages qui tournent un peu en rond, mais l’ensemble tient la route… Cette pièce qui n’a pour but que de nous faire rire, réussit néanmoins à distiller sa part d’émotion. J’ai particulièrement apprécié et été touché par la scène où Axel fait son mea culpa. Cette autocritique est tellement empreinte de sincérité qu’elle constitue un des grands moments de la pièce. Je pense qu’elle va toucher tout le monde, hommes et femmes confondus, et donner à réfléchir.


Gilbert « Critikator » Jouin

mercredi 15 juin 2016

Un été 44

Comédia
4, boulevard de Strasbourg
75010 Paris
Tel : 01 42 38 22 22
Métro : Strasbourg Saint-Denis

Du 4 novembre 2016 au 26 février 2017
Puis en tournée dans toute la France

Spectacle musical écrit et composé par Michel Amsellem, Charles Aznavour, Erick Benzi, François Bernheim, Alain Chamfort, Yves Duteil, Jean Fauque, Jean-Jacques Goldman, Joëlle Kopf, Maxime Le Forestier, Guy Lachella, Sylvain Lebel, Florent Lebel, Christian Loigerot, Claude Lemesle, Jean-Pierre Marcellesi, Nérac, Christian Vié
Livret d’Anthony Souchet et Valéry Zeitoun
Mise en scène d’Anthony Souchet
Lumières de Jacques Rouveyrollis

Avec Philippe Krier (Hans Spiegel), Nicolas Laurent (Petit René), Tomislav Matosin (Willy O’Brien), Barbara Pravi (Solange), Alice Raucoules (Yvonne), Sarah-Lane Roberts (Rose-Marie)

Présentation : Six jeunes anonymes civils et militaires vont se croiser lors d’un « road movie » que les mènera de la Normandie à Paris.
Certains vont vivre des histoires d’amour inspirées de faits réels, d’autres vont découvrir les « Rochambelles », le commandant Kieffer ou encore les fameux pianos Victory kaki taillés pour débarquer et faire découvrir le jazz à l’Europe.
La découverte d’histoires méconnues sur cette période si connue et si passionnante.
Un été 44 ne raconte pas la guerre mais comment nous sommes passés de la barbarie à la liberté en l’espace de trois mois…

Mon avis : Hier avait lieu au Comédia le showcase présentant Un été 44, le spectacle musical qui va y débarquer (je sais, le jeu de mot est facile, mais je me dépêche de le faire maintenant avant qu’il ne fleurisse un peu partout) à partir du 4 novembre.
Un vrai coup de cœur !
Tout m’a plu et à tous les niveaux.
Ce qui m’a le plus séduit dans le scénario exposé par Valéry Zeitoun, producteur et co-auteur, c’est que cette histoire met en avant des anonymes, des citoyens lambda qui vont se retrouver confrontés à ce drame planétaire que fut la guerre 39-45, et y prendre part à leur façon. Ils ont entre 17 et 26 ans, ils viennent d’horizons et de milieux différents et ils vont tenter de participer à la hauteur de leurs moyens à la reconquête de la liberté.


Ce qui est bien, c’est que pour incarner ces héros de l’ombre, on a fait appel à des artistes pas encore très connus. Ici, pas de tête d’affiche, pas de nom ronflant. Juste un groupe de sept jeunes gens qui se sont investis dans leurs personnages et se les sont appropriés. Nous, en tant que public, on ne focalise pas sur untel ou unetelle, on se contente de suivre leur parcours souvent chaotique, pris qu’ils étaient dans ce tourbillon infernal qui a suivi le Débarquement… Autre aspect positif : on se sent partie prenante avec eux. Le transfert est inévitable car on ne peut que s’identifier à eux et se projeter 72 ans en arrière. Qu’aurions-nous fait si nous avions été à leur place ? Comment nous serions-nous comportés face à l’horreur et à l’indicible ? Comme nous n’avons pas la réponse, autant s’attacher aux aventures de Solange, Yvonne, Rose-Marie, Willy, Hans, Petit René et Jean.


Autre atout, et non des moindres : la qualité des auteurs et compositeurs qui ont écrit les 24 chansons qui illustrent ce spectacle. Ce n’est pas un générique, c’est un hit-parade ! D’Aznavour à Goldman en passant par Le Forestier, Chamfort, Duteil, Lebel, Lemesle, Benzi… Que du lourd. Que des confectionneurs de tubes. Comme l’éventail est large, on trouve toutes sortes de mélodies et d’ambiances. Ça va du swing à la ballade, de la gaîté à la mélancolie.

Et nos petits jeunes, visiblement pas complexés pour un sou, s’en sortent admirablement avec ces chansons qui sont devenues les leurs, leur histoire. Sincèrement, le casting est parfait. Les trois jeunes femmes son épatantes ; jolies, normales, féminines, naturelles, fragiles et séductrices, inquiètes et conquérantes, matures et primesautières, insouciantes et responsables… Côté garçons, l’éventail est bien choisi. Un GI, un soldat allemand et deux Français. Si j’ai été particulièrement impressionné par la voix rocailleuse de Tomislav Matosin, je suis déjà convaincu que le jeune Nicolas Laurent, 17 ans, dans le rôle de Petit René, va être rapidement la coqueluche de toutes les adolescentes.


Avec ces petites histoires vécues en parallèle de la grande Histoire, tout est réuni pour faire de cet Eté 44 un véritable et mérité succès. Je prends les paris et je vous libère…