jeudi 13 mai 2010

Le Donneur de bain


Théâtre Marigny
1, avenue Marigny
75008 Paris
Tel : 08 92 22 23 33
Métro : Champs-Elysées Clémenceau

Une pièce de Dorine Hollier
Mise en scène par Dan Jennett
Décors de Dick Bird
Costumes de Sylvie Martin-Hyszka
Avec Charles Berling (Pierre-Marie), Barbara Schulz (Céleste), Bruno Wolkowitch (Xenob), Alain Pralon (Anselme), Dimitri Rataud (Valentin), Marie Denarnaud (Misty), Geoffrey Carey (Frédéric)

Ma note : 7/10

L’histoire : Paris, 1878… les appartements bourgeois ou autres sont encore éclairés à la lampe à huile. Les salles de bain n’ont pas encore vu le jour. Chez les pauvres, on ne se lave pas, ou alors très peu. Chez les riches, on fait venir… le Donneur de bain.
Corporation très estimée, nec plus ultra du luxe, les Donneurs de bain viennent à domicile, munis de leur baignoire escamotable, de leurs draps et de leurs onguents. Ils lavent, massent, et surtout… écoutent !

Mon avis : Une musique rollingstonienne donne le ton : bien que se déroulant à la fin du 19è siècle, la pièce à laquelle nous allons assister va être rock’n’roll. Et elle va tenir ses promesses.
Après cette entrée en matière tonitruante, notre attention est immédiatement accaparée par le décor. Un décor imposant, insolite et, de première apparence, hybride car il est composé d’une sorte d’énorme coque métallique de bateau sur laquelle serait greffée l’aile d’un petit immeuble. Mais en fait cette coque pivote pour nous offrir successivement plusieurs décors successifs dans lesquels va se dérouler l’action : le laboratoire hétéroclite d’un savant fou, la chambre à coucher dans laquelle une prostituée reçoit ses clients, les deux derniers étages d’un immeuble cossu, des escaliers monumentaux, des niches… Ce décor est d’une richesse foisonnante et d’une inventivité telles qu’elles en font un des éléments essentiels de l’action.

Une action qui va nous être en quelque sorte contée par le témoin privilégié de cette tranche d’histoire, le Donneur de bain lui-même, alias Pierre-Marie (Charles Berling). Autour de lui gravitent essentiellement deux types de micro-sociétés : notre demi-mondaine, Céleste (Barbara Schulz) et son assistante à tout faire, Misty (Marie Denarnaud), et la cohorte de ses habitués, un richissime héritier anglais oisif, Frédéric (Geoffrey Carey), un ministre, Anselme (Alain Pralon), un comédien désargenté, Valentin (Dimitri Rataud), ainsi qu’un soupirant jusque là éconduit, Xenob (Bruno Wolkowitch)…
La mise en scène nerveuse et dynamique nous propose un bain véritablement bouillonnant avec une arythmie savante et un dosage irrégulier des jets. Certaines scènes coulent et nous enveloppent alors que d’autres jaillissent avec la rapidité d’un flash. Ce qui fait qu’on est quasiment tout le temps en alerte.
Et puis, si au-delà de la mise en scène et du décor cette pièce suscite notre intérêt, c’est en raison de la performance de trois comédiens particulièrement habités, Charles Berling, Barbara Schulz et Bruno Wolkowitch. Ce trio apporte à cette tragi-comédie humaine de formidables moments de grâce.

Charles Berling dans le rôle du conteur-témoin nous apparaît comme un Donneur de bain qui a fait de son métier un sacerdoce. Il est autant au service des corps que des âmes. Hypersensible, limite misanthrope et un brin misogyne, il est là pour donner, pour payer de sa personne. Mais en même temps, il est en souffrance car trop lucide pour refuser de voir les turpitudes d’une société veule, médiocre et malsaine. Et puis il s’interdit de s’avouer les sentiments qu’il nourrit vis-à-vis de Céleste. Alors, pour supporter ces tiraillements, il s’appuie sur cette béquille liquide et illusoire qu’est l’absinthe. Il aime aussi à s’étourdir dans quelques tirades grandiloquentes, au vocabulaire riche en mots savants, truffées de métaphores réalistes et triviales, voire scato. Entièrement dévoué à sa fonction, il est tour à tour exalté, accablé, lâche, virulent, indulgent. Humain, quoi. Il se met soudain en avant pour ouvrir le torrent de ses observations et de ses imprécations, pour l’instant d’après, se réfugier dans son coin de « jardin » pour épier ce qui se passe autour de lui tout en scandant les changements de tableau avec les ritournelles surannées de son orgue de barbarie.

Barbara Schulz. Ah, la Schulz et son orgue de Barbara, dont elle tire les compositions les plus inattendues ! Encore une fois elle nous distille une prestation très haut de gamme. Autant elle est discrète en dehors des « heures de service », autant quand elle se retrouve sur une scène elle se livre avec une générosité fascinante. Elle apporte au personnage de Céleste une réelle authenticité, une épaisseur, une existence. Elle aussi elle aime et assume son « métier ». Elle est totalement et joyeusement vénale. Mutine, pétillante, gourmande de vie, mais aussi calculatrice et opportuniste, elle a entièrement conscience de son pouvoir sur les hommes et elle en joue à ravir. Barbara Schulz sait tout faire. Au théâtre, elle a l’art de se choisir des rôles qui peuvent l’entraîner excessivement loin dans le don et l’abandon d’elle-même. Très joueuse, elle adore se mettre en danger et repousser les limites. Dans cette pièce, elle apparaît aussi Céleste que son prénom.

Quant à Bruno Wolkowitch, je crois que sa composition, proprement époustouflante, va en surprendre plus d’un. Surtout ceux qui ne le connaissent qu’à travers la série PJ. On lui a offert là un rôle qui compte dans la vie d’un comédien. Un rôle qui tient à la fois de Quasimodo et du Joker de Batman. De Quasimodo, il a non seulement la démarche claudicante et la silhouette tordue mais, comme lui, tout en étant conscient de la répulsion que son image inspire, il brûle d’une passion inextinguible pour sa Céleste-Esmeralda. La souffrance suinte de tous ses pores. Du Joker, il affiche le rictus permanent et la voix éraillée. Pantin pathétique, il suscite autant le rejet que la compassion. Il est énorme. Il doit sortir complètement lessivé d’une telle débauche d’énergie. Et il doit en même temps y prendre un plaisir considérable. A l’aune d’ailleurs de celui qu’il nous donne.

Aspirés – sinon inspirés – par ces trois monstres de talent et de générosité, tous les autres comédiens jouent leur participation avec une justesse réjouissante. Alain Pralon campe avec Anselme un ministre esclave de ses bas instincts et de sa perversité amis, qui dès qu’il a remonté son pantalon, redevient un politicien hautain et cynique… Dimitri Rataud apporte à son personnage de Valentin, comédien en recherche de statut, une exaltation maladive. Tout le temps dans l’emphase pour dissimuler sa fragilité et sa soif de reconnaissance, il s’exprime en alexandrins avec force gestes exagérés… Geoffrey Carey, parfaitement décalé en dandy anglais fortuné, désoeuvré et jouet consentant dans les mains de Céleste, dispense les notes les plus drôles de la pièce. A travers quelques éclairs de lucidité, il analyse ses dépendances (financière vis-à-vis de sa mère, amoureuse vis-à-vis de Céleste) avec un réalisme jubilatoire… Enfin, Marie Denarnaud, dans le personnage de Misry, nous apparaît comme le personnage le plus normal et le plus équilibré de la pièce. Prévenante et entièrement dévouée à sa patronne, elle est son Gémini Cricket. Elle l’aide à voir clair et lui sert souvent de garde-fou. Ce qui ne l’empêche pas d’essayer de vivre en parallèle sa propre vie de femme, ce qu’elle traduit avec beaucoup de finesse et d’émotion.

De par son sujet, totalement anachronique et marginal, Le Donneur de bain va certainement en décontenancer plus d’un. On y entre en ayant un peur de se brûler. Mais une fois que l’on y est confortablement installé et que l’on se retrouve à température ambiante, on y prend une sorte de plaisir pervers à regarder s’agiter ces gens qui nous ressemblent, empêtrés qu’ils sont dans leurs turpitudes (surtout les hommes). Quelque sentences habilement placées nous donnent à réfléchir, « On ne joue pas avec l’amour des gens » ; « Jusqu’où iriez-vous pour purifier le monde ? », « Il faut aussi que je décrasse leur cerveau »…
Si j’estime que cette pièce est véritablement grand public, je doute toutefois qu’elle soit populaire. Mais les amoureux d’un théâtre original et inventif, et ceux qui apprécient les grands numéros de comédiens y trouveront largement leur compte.

6 commentaires:

caji a dit…

J'ai adore ce spectacle et je le recommande a tous. Depechez-vous, la salle est pleine. Un pur moment de bonheur avec des decors somptueux et un Bruno Wolkowitch bluffant

LUCILLE a dit…

Je visite les sites internet à la recherche de critiques sur cette pièce.
Je me rends compte que soit on l'adore soit on la déteste!

Merci pour votre article, j'irai voir cette pièce, peut être plusieurs fois alors pour bien tout suivre...

Pascale a dit…

Enfin un spectacle qui dérange, interpelle, surprend. Après votre journée de travail, vous arrivez à Marigny où vous êtes immédiatement plongé dans un décor burlesque, une ambiance baroque. Les acteurs vous emportent dans un 19ème siècle inhabituel auquel on a adjoint des rythmes rock. Et quel texte ! bravo à l'auteur dont on attend la prochaine œuvre avec impatience.

Stéphanie a dit…

Excellente critique qui reflète parfaitement les impressions que j'ai eu cette après-midi . Bravo ! :)

Anonyme a dit…

J ai adore cette pièce, un grand moment de theatre avec des acteurs et un décor démentiels. En effet on adore ou on déteste, il faut ouvrir son esprit et regarder les performances, en un mot : génial

marc a dit…

Le sujet aurait pu être intéressant. On associe facilement une mauvaise odeur à un être mauvais ou méchant... tous les hommes sont effectivement mauvais, corrompus, pervers.... dans cette pièce malheureusement, pas de mystère, pas d'intrigue, juste une pièce très triste.... il ne se passe rien, ou tout le monde s'endort... Dorine HOLLIER lesbienne? violée à l'âge de 15 ans pour détester à ce point la gente masculine, on peut le penser.... aucune surprises, pas d'histoire, dommage.... des reste de cours de Flamenco à Charles Berling qui claque des talons de temps en temps pour réveiller la salle qui en a grand besoin.