samedi 25 octobre 2014

Célimène et le Cardinal

Théâtre Michel
38, rue des Mathurins
75008 Paris
Tel : 01 42 65 41 30
Métro : Havre-Caumartin / Auber

Une pièce de Jacques Rampal
Mise en scène de Pascal Faber
Costumes de Nathalie Vignon
Lumières de Sébastien Lanoue
Avec Gaëlle Billaut-Danno (Célimène), Pierre Azéma (Alceste Le Cardinal)

Présentation : Cardinal ! C’est, vingt ans plus tard, le destin qui attendait le Misanthrope imaginé par Molière ! Voici Alceste dans la situation très confortable d’un homme coupé d’un monde qu’il réprime de sa main de fer : au 17ème siècle, le pouvoir d’un prélat est considérable. Vingt ans après, il s’invite donc chez son ancienne amante pour trouver une jolie quadragénaire qui, loin de la Cour qu’elle a « trahie » en épousant un bourgeois, semble parfaitement comblée avec ses quatre enfants.
Mais qu’est donc venu faire l’égal de Mazarin chez cette mère de famille sans histoire ? convaincu d’être l’ambassadeur de Dieu auprès des hommes, Alceste décide de confesser cette brebis égarée, trop heureuse pour être honnête. Cette « confession », tour à tour cocasse et émouvante… tournera vite à la joute oratoire entre un janséniste ancré dans son époque et une libertine avant l’heure, figure de proue, selon Alceste, d’un 18ème siècle qui arrive à grands pas…

Mon avis : Hier, j’ai eu rendez-vous avec LE Théâtre. Le théâtre dans sa délicieuse quintessence. C’est-à-dire quand tout est réuni pour que la soirée soit tout à fait réussie. Quand, pendant près d’une heure et demie, vous avez la sensation d’être dans une bulle, hors du temps, hors de la vie extérieure, tout entier happé par ce qui est proposé sur la scène.

Dans Célimène et le Cardinal, on a tout ce qui synthétise une excellente comédie : un texte admirable servi par deux comédiens sensibles et impliqués. Il n’y a pas à sire : une pièce en costumes et en alexandrins, ça a de la gueule ! D’autant que grâce aux deux acteurs, on oublie très vite l’écriture en douze pieds pour prendre le nôtre. Dit comme ça, ça fait un peu trivial, c’est pourtant la vérité. Quel plaisir !

Le texte de Jacques Rampal est un bonheur. Pourtant, son postulat de départ est plutôt osé. Imaginer les retrouvailles entre Alceste et Célimène vingt ans plus tard, c’est un sacré risque. Presque un crime de lèse-Molière. Or, je suis convaincu que l’auteur du Misanthrope eût bu du petit lait (ou plutôt du chocolat, plus à en vogue à cette époque) à écouter ces vers remarquablement troussés. Il n’aurait pas désavoué la parodie tant elle est brillante, inspirée et, surtout, respectueuse des caractères brossés dans l’œuvre originale… Tout comme Molière, Jacques Rampal est un fin connaisseur de l’âme humaine, qu’elle soit masculine ou féminine. Ici, les profils psychologiques d’Alceste et de Célimène sont finement traduits. Ce sont deux duellistes qui s’affrontent dans un combat où les fleurets ne sont pas toujours mouchetés. Ou, si (fine) mouche il y a, c’est du côté de Célimène qu’on la trouvera.


En effet, en tant que spectateur privilégié, on se régale d’assister à ce combat où chacun, avec ses propres armes, se donne coup pour coup. Alceste, rigide, misogyne, imbu de son pouvoir et un tantinet pervers, attaque son adversaire frontalement. Ses assauts sont brutaux, faits pour briser puis anéantir… Alors que Célimène, plus maligne, plus joueuse, plus vivante surtout, pratique plus volontiers l’esquive tout en ne négligeant pas, lorsqu’elle entrevoit une ouverture, de porter une botte percutante. Elle adore piquer et re-piquer où ça fait mal… Leur opposition, c’est du noble art entre deux stylistes. Jusqu’à la fin, on compte les points, sans savoir lequel des deux l’emportera. Car chacun y laisse pas mal d’influx. Les blessures font mal de part et d’autre, mais aucun des deux ne veut monter de fragilité. Et pourtant…

Pourtant, après l’émotion des retrouvailles, après cette féroce échauffourée, aucun des deux n’a oublié les sentiments qui l’animaient vingt ans plus tôt. Même s’ils s’efforcent de la contenir, la tendresse est toujours là. Trouble pour lui, affection pour elle. Lui veut mettre l’âme en avant alors que c’est le corps qui l’obsède. Elle, en féministe assumée, elle s’est affranchie de ce tabou. C’est une femme libre. Libre de choisir ses amants, libre aussi du carcan de la religion. Deux attitudes qui sont insupportables pour le Cardinal.

L’écriture de Célimène et le Cardinal, ciselée, alerte et incisive, est d’une surprenante modernité. Outre la satire de l’époque (Célimène prend la défense des « petits », critique le laisser-aller de la noblesse, fustige le mépris du haut clergé, loue la force de travail des bourgeois), elle nous fait également penser à ces problèmes actuels que sont la lutte des classes et les conflits religieux. On a ainsi un pied dans la fin du 17ème siècle et l’autre dans le présent. On se sent ainsi concerné de bout en bout.


Et puis, il y a ces deux formidables comédiens que sont Gaëlle Billaut-Danno et Pierre Azéma. Ils sont tout entiers dans leur personnage. Célimène, on l’a compris, est une femme intelligente. Elle aime la vie sous tous ses aspects et elle y croque à belles dents. Elle a un port altier, de la prestance. Et elle voit clair dans l’âme trouble d’un Alceste qui n’a finalement pas changé en vingt ans. Elle lui reproche « cette rigueur extrême, cet orgueil insensé », elle va jusqu’à le traiter de « fou » et de « porc lubrique ». Gaëlle Billaut-Danno est frémissante de vie, c’est une fière rebelle, mais elle ne dédaigne pas jouer aussi d’un pouvoir de séduction qu’elle sait ensorcelant. Son jeu est tout en subtilité.
Pierre Azéma campe un prélat tout en rigidité, droit dans ses bottes. Il se veut sans faiblesse alors qu’il n’est que tourment. Engoncé dans sa raideur janséniste, il veut à tout prix mettre à ses genoux (au propre comme au figuré) celle qui lui résiste aussi âprement. A ses remarques lucides, il répond « blasphèmes ! ». Il la traite de « catin » de « démon ». Il la menace d’excommunication. Mais au fond de lui, il sait qu’il n’est pas de taille et que, finalement, c’est lui qui ira à Canossa…
Bref, pour jouer une partition aussi brillamment composée, il fallait deux interprètes qui soient des virtuoses… Et ces deux là nous emportent très haut. Que c’est beau le théâtre quand il nous apporte autant de ravissement. Hâtez-vous de vivre et de partager un tel moment de grâce absolue !


Gilbert « Critikator » Jouin