jeudi 8 mars 2018

C'était quand la dernière fois ?


Théâtre Tristan Bernard
64, rue du Rocher
75008 Paris
Tel : 01 45 22 08 40
Métro : Villiers / Europe / Saint-Lazare

Une comédie d’Emmanuel Robert-Espalieu
Mise en scène par Johanna Boyé
Décors de Dimitri Shumelinsky
Costumes de Priscille Schirr-Bonnans et Sarah Dupont
Lumières de Cyril Manetta

Avec Virginie Hocq et Zinédine Soualem

L’histoire : Quoi de plus efficace pour régler un problème que de s’en débarrasser de manière « définitive » ?
Un soir, comme tous les soirs de sa petite vie bien ordonnée, une femme va commettre le pire : l’indicible et inavouable acte d’empoisonner son mari.

Mon avis : Un grand moment de comédie pure !
C’était quand la dernière fois ? est une pièce qui ne s’encombre pas de fioritures, de digressions fumeuses, de considérations intellectuelles, elle est toute entière conçue pour nous amuser. Et c’est tout à fait réussi.


L’histoire est toute simple. On n’attend pas pour entrer dans le vif du sujet. « Elle » annonce tout de go à son mari qu’elle vient de l’empoisonner à la digitaline. Elle énonce son forfait avec un ton aussi naturel et détaché que si elle lui parlait du temps qu’il fait. En plus, alors qu’elle lui apprend qu’il va mourir, elle continue de lui servir de grands « mon chéri » et d’être aux petits soins pour lui. Ce paradoxe est un des grands ressorts de la pièce. Cette femme est double. Elle ne cesse de faire souffler le chaud et le froid. Elle peut passer en une fraction de seconde de la bienveillance à l’emportement…
Quant à « Lui », il ne lui est pas facile d’assimiler une telle information. C’est comme le repas qu’il vient de terminer : il faut lui laisser le temps de la digestion. Est-elle en train de plaisanter ou a-t-elle réellement programmé son exécution ? Il est amusant pour nous de le voir réagir en fonction de ce qu’il cherche à croire. Bluff ou vérité ?


Les dialogues sont savoureux, percutants, malins. Les deux profils psychologiques, parfaitement approfondis et dessinés, permettent de rendre crédible la drôlerie de cet affrontement. A aucun moment, on tombe dans la caricature. Chacun d’eux est bien d’aplomb sur ses rails, ils ne dévieront jamais de leur ligne. Jusqu’au moment fatidique où leurs parallèles vont (peut-être) être amenées à se rejoindre. C’est très pervers.

Maintenant, si cette pièce fonctionne aussi bien, si on prend autant de plaisir à en suivre les multiples péripéties et rebondissements, on le doit à ses deux acteurs. Le jeu de Zinédine Soualem est tout en finesse. C’est le rôle du clown blanc qui lui est attribué. On peut décrypter tous les sentiments qui le traversent sur les expressions de son visage : l’incrédulité, la panique, la combativité, la révolte, la résignation. On le lit à livre ouvert. Il joue son personnage de victime pas toujours consentante à la perfection. Il faut dire qu’il est excessivement rare d’apprendre que sa dernière heure est sans doute arrivée et d’assister de son vivant à sa propre veillée funèbre ! Il est donc nécessaire que son jeu soit le plus souvent en retenue pour servir de contre-poids à la fantaisie débordante de sa partenaire. C’est un schéma classique pour tous les grands duos comiques. Ici, grâce aussi à une différence de taille intelligemment exploitée, ça fonctionne à merveille.


Virginie Hocq… Ah, Virginie Hocq ! Si l’humour était un instrument de musique, elle serait un stradivarius. Elle possède la science de l’effet comique jusqu’au bout des ongles, dans le moindre de ses gestes, dans la moindre de ses attitudes, dans la moindre de ses mimiques. Hier soir, j’ai vu en elle la digne héritière de Jacqueline Maillan. Elle est la seule à posséder un registre cocasse aussi créatif. Comme, ainsi que je l’ai précisé plus haut, la psychologie de son personnage est parfaitement dessinée, elle peut s’appuyer dessus pour aisément donner libre cours à son tempérament de feu. Pour arriver à un tel degré de drôlerie, il faut une sacrée maîtrise de soi. C’est au-delà du talent, nous sommes dans le domaine du Don. Aussi experte en câlinerie et en candeur qu’en mauvaise foi et en sadisme, elle sait tout interpréter. A un moment, elle nous offre une scène époustouflante de pure schizophrénie qui confine au cartoon. On peut, à son propos, utiliser un néologisme : quand Virginie est sur scène, la salle « Hocquète » de rire.

Enfin, il faut le souligner, car c’est très agréable à l’œil, la beauté du décor, moderne et flashy.

Gilbert « Critikator » Jouin