vendredi 5 avril 2019

Franck Dubosc "Fifty / Fifty"


Le Dôme de Paris / Palais des Sports
34, boulevard Victor
75015 Paris
Tel : 01 48 28 40 10
Métro : Porte de Versailles

Seul en scène écrit et interprété par Franck Dubosc

Présentation : « A 50 balais, le plus dur c’est que t’es vieux pour les jeunes, et t’es un jeune pour les vieux ; t’es fifty-fifty… Mi-figue, mi-raisin… Sec, pour le coup ».
A la fois éternel séducteur aux yeux couleur océan et jeune papa poule attendri par ses deux petits super-héros, Franck Dubosc nous livre un nouveau spectacle d’une sincérité totale et d’une drôlerie imparable. « J’ai 50 ans et j’aime ça ! »…

Mon avis : Franck Dubosc assume. Il assume tout : son âge, ses cheveux de plus en plus envahis par le sel au détriment du poivre, ses petits ennuis physiques, les « engueulades » dans son couple «  à cause des gosses », sa gestion de la notoriété… Elégant, silhouette affûtée, excellente forme physique attestée par quelques pas de danse, à peine est-il sur scène qu’il nous annonce la couleur : Fifty Fifty est « un spectacle sans tabou ». Il va tout nous confier, sans concession, quitte à se montrer parfois un peu « trash ».


Sur le plan comptable, les années en « 9 » constituent des chiffres symboliques pour Franck Dubosc. Il a commencé à la télévision, dans Temps X au côté des frères Bogdanoff en 1979. Il a présenté son premier one man show, J’ vous ai pas raconté ?, au Splendid en 1999. Il s’est marié en 2009. Et le revoici en 2019 avec son cinquième seul en scène… Après quarante ans de carrière dont vingt consacrés au one man show (un nouveau spectacle tous les 4-5 ans), il a donc décidé de faire un point à mi-parcours. D’où Fifty Fifty.

Excellente idée que de procéder, à 50 balais (voire un peu plus), à un check-up artistique. Aussi, comme annoncé, Franck Dubosc nous parle franchement, sincèrement, cash. Et il ne fait pas les choses à moitié. Refermée la parenthèse « A l’état sauvage ». Age oblige, avec entre autres ses obligations parentales, il est rentré dans le rang.
Ni jeune, ni vieux, il apprécie cet entre-deux. Il s’y sent bien… Avec sa façon unique de raconter, il nous ouvre les portes de son intimité. Ce que j’aime chez lui, c’est qu’il peut passer sans transition de l’autodérision à la fanfaronnade, de la tendresse à la goujaterie, de la poésie au trivial. Champion de la pirouette, adepte de la virevolte, Franck Dubosc adore les phrases à double sens et les pointes d’humour noir. Il s’en amuse lui-même. 50 ans, certes, mais il revendique toujours son esprit potache et son penchant pour le pipi-caca.


Interprété sans aucun temps mort, ce one man « chaud » qui dure pratiquement deux heures, est divisé en plusieurs chapitres thématiques entrecoupés régulièrement d’interpellations des quelques spectateurs sur lesquels il a jeté son dévolu. Ce rythme, cette diversité des sujets abordés (y compris les plus personnels), l’originalité des images qu’il utilise pour illustrer ses propos et la variété des situations croquignolesques font qu’on ne s’ennuie pas une seconde. Et il faut voir comme il occupe l’espace. Remarquez, avec 50 balais, c’est facile de faire l’essuie-glace sur la grande scène du Palais des Sports.

Fifty Fifty sur l’échelle du temps, mais 100% d’amour et d’humanité. Il est amoureux de sa femme – il lui rend d’ailleurs un vibrant hommage -, il adore ses garçons, il est très attaché à sa mère, et il aime son public. Par pudeur et aussi, un peu, par provocation, il s’efforce de diluer ces nobles sentiments dans la gaudriole et les plaisanteries plus ou moins douteuses. Mais personne n’est dupe.
Enfin, soyez rassurées mesdames et mesdemoiselles, votre « Franckie » n’est en rien émoussé par la cinquantaine, il a toujours le sang qui bout. C'est lui, du moins, qui l'affirme…

Gilbert « Critikator » Jouin

jeudi 4 avril 2019

L'Invitation


Théâtre de la Madeleine
19, rue de Surène
7508 Paris
Tel : 01 42 65 07 09
Métro : Madeleine

Une comédie d’Hadrien Raccah
Mise en scène par Philippe Lellouche
Collaboration artistique : Judith Elmaleh
Avec Gad Elmaleh (Daniel), Lucie Jeanne (Catherine), Philippe Lellouche (Fred/Charlie)

Présentation : Charlie, c’est l’ami imaginaire que Daniel a créé pour tromper son épouse sans éveiller les soupçons. Charlie, c’était l’idée parfaite pour ne perdre ni sa femme, ni sa situation, ni son appartement, ni sa maîtresse. Jusqu’au jour où Catherine, sa femme, exaspérée peut-être, suspicieuse sans doute, demande à le rencontrer…
Pour sauver son mariage Daniel va donc inviter à dîner un inconnu qui, l’espace d’une soirée, jouera le rôle de son meilleur ami. Inventer ce Charlie, était-ce une si bonne idée finalement ?

Mon avis : Cette comédie est certes surtout une « Invitation » à rire, mais c’est également, en creux, une « Invitation » à réfléchir sur les relations au sein du couple.
Elle présente en outre un côté événementiel avec le retour au théâtre de Gad Elmaleh vingt ans après sa première expérience, Tout contre, une pièce à quatre personnages de Patrick Marber avec Anne Brochet. Cette présence a, en elle seule, un pouvoir suffisamment attractif.

« Invitation » à rire, donc… Il suffit en effet de lire le résumé pour comprendre, même si le postulat de départ est un tantinet invraisemblable, qu’un tel scénario ne peut que provoquer des situations à fort potentiel comique.

Le rideau se lève sur le salon d’un luxueux appartement avec vue sur le Tour Eiffel. Ce décor classieux indique que nous sommes chez des nantis… Le ton est donné dès les premiers échanges. Il est 5 heures du matin, Daniel vient tout juste de rentrer. A ce moment, Catherine, qui l’attendait dans une semi-pénombre, allume brusquement les lumières. Elle découvre son mari, tout sourire, avec un superbe bouquet à la main. Et le dialogue s’instaure. Daniel part dans ses explications habituelles : il était en compagnie de son ami Charlie. Quand Catherine le pousse un peu dans ses retranchements, Daniel se livre à un festival de mauvaise foi ; il enfile les mensonges avec une virtuosité acquise à grand force de répétitions. Nous, en témoins avertis de ses turpitudes, on se régale à le voir s’agiter et s’emberlificoter dans des réponses pour le moins oiseuses. Aussi, lorsque Catherine, feignant d’accepter ces justifications, décrète soudain qu’il est grand temps qu’elle fasse enfin connaissance avec ce providentiel et précieux Charlie. Et elle intime à Daniel de le convier à dîner pour le soir même. Déjà, on se demande comment il va pouvoir honorer cette « invitation ». Et lui aussi, bien sûr…


Daniel a de la ressource et de l’imagination à revendre. Il a tôt fait de dénicher dans un bar en bas de chez lui un individu désoeuvré, de le ramener à la maison, et d’entreprendre de lui expliquer ce qu’il attend de lui, à savoir endosser l’identité de l’hypothétique Charlie.
Ce sont deux personnalités et deux milieux sociaux qui s’affrontent. Autant Daniel, avocat tiré à quatre épingles, se montre fébrile et survolté, autant Fred, un peu balourd, est calme, débonnaire et pragmatique. Cette opposition de styles est un grand classique du théâtre ou du cinéma. On pense inévitablement à ces fameux binômes formés de Bourvil et de Funès, Pierre Richard et Gérard Depardieu et, surtout, par Jacques Villeret et Thierry Lhermitte car on ne peut s’empêcher de faire une relation entre cette comédie et Le dîner de cons. En tout cas, le tandem formé de Philippe Lellouche (Fred/ Charlie) et Gad Elmaleh (Daniel) fonctionne à ravir.

En démiurge exalté, Daniel prend un plaisir quasi jouissif à créer le personnage de Charlie. C’est sa bouée de sauvetage, il s’investit donc à fond allant même jusqu’à se lancer devant un Fred peu convaincu, voire hostile, dans une diatribe qui pourrait s’intituler « Adultère, mode d’emploi ». C’est là qu’il sort sur un ton doctoral une des phrases-clé de la pièce : « Les hommes tournent la page, les femmes jettent le livre »… Le problème c’est que nous, depuis notre siège, on voit bien qu’il construit son stratagème sur le sable et on sait qu’il va s’enliser. On s’en réjouit d’ailleurs d’avance tant l’élaboration de « Charlie » nous apparaît bâclée. Daniel a créé un avatar ; comment cet avatar va-t-il se comporter tout au long de cette soirée ?

J’en ai déjà beaucoup (trop ?) dit. L’arrivée de Catherine, sa confrontation avec Charlie devant un Daniel sur le qui-vive, sont évidemment très attendues. Ce dîner nous réserve de grands moments. Comme par exemple, ce monologue féministe impétueux de Catherine en forme d’anaphore sur le mode « On veut… mais pas que… », une explosion dont on ne comprendra qu’à la fin pourquoi elle est si véhémente. Car il va, bien sûr, y avoir un rebondissement… imprévisible (ce qui est le propre des rebondissements).

Même si cette comédie contient ça et là de jolies répliques et engendre des situations cocasses, j’estime qu’au niveau de l’écriture elle aurait pu être un peu plus incisive, un peu plus fouillée. Mais si L’Invitation sera un indéniable succès – car je suis persuadé qu’elle va cartonner – elle le devra à l’interprétation de ses trois protagonistes, véritablement épatants de bout en bout. Voyons-les par ordre d’entrée en scène...


Lucie Jeanne fait de Catherine une femme élégante, fine et d’humeur égale. Elle observe les agitations de son mari avec un regard entendu qui montre qu’elle n’est pas dupe. Elle le scrute un peu comme une entomologiste étudiant les soubresauts d’une mouche prise dans une toile d’araignée. Elle semble en permanence maîtresse d’elle-même sauf à ce moment, que j’ai évoqué plus haut, où elle s’emporte pour expliquer à ces deux mâles ce que la gent féminine attend d’eux. C’est un joli rôle de femme qu’elle assume avec beaucoup de justesse et de sensibilité.

Gad Elmaleh… Ah, Gad ! Il prend un plaisir évident à retrouver la scène avec un exercice choral. Il endosse avec aisance le personnage de Daniel. Et, ce qui est très bien de sa part, c’est qu’à aucun moment il cède à la facilité de reproduir des gestes ou des attitudes qui sont sa marque de fabrique dans ses one man shows. Au contraire, il s’investit tout entier dans ce rôle d’avocat-qui-a-réussi, pour qui le mensonge, tant dans sa vie professionnelle que dans sa vie privée, est une seconde nature. Bien sûr, jouer un beau parleur et un séducteur est pour lui un rôle de composition ; il n’est pas du tout comme ça dans la vie… Il s’approprie à merveille son personnage. Sa science du geste, ses mimiques, ses expressions corporelles, acquises dans la pratique du mime, nous traduisent parfaitement ce qui se passe dans la tête de Daniel. Hâbleur, arrogant, insincère, il laisse parfois filtrer, lorsqu’il est ébranlé dans ses certitudes, une certaine vulnérabilité, ce qui nous le rend plus humain… Bref, avec le formidable éventail de ses talents et la finesse de son jeu, Gad nous offre une prestation très aboutie qui confère à son personnage une vraie crédibilité.

J’ai vu Philippe Lellouche tant en one man show que dans la plupart de ses pièces. Je pensais bien connaître son registre de comédien, mais là il m’a vraiment bluffé. J’ignorais qu’il puisse se montrer aussi touchant, aussi émouvant… Face au virevoltant Gad Elmaleh, il campe un Fred tout en retenue, tout en sobriété. Ce contraste constitue évidemment un très efficace ressort comique. Fred semble placide, il s’amuse même à l’idée d’incarner cet ami virtuel mais, en même temps, bien que passablement déprimé par une rupture, il a son caractère, et il ne se laisse pas si facilement manipuler. Sa condition plus modeste que celle de Daniel ne l’empêche pas d’avoir son orgueil. A un moment même, c’est lui qui devient l’avocat de l’avocat !… Philippe Lellouche donne au personnage de Fred d’une réelle épaisseur.

En conclusion, grâce au talent de Lucie Jeanne, Gad Elmaleh et Philippe Lellouche, cette pièce, qui n’est pas la mieux écrite que j’aie vue mais qui a le mérite de proposer une confrontation éminemment drolatique, se laisse voir avec énormément de plaisir. Après tout, on vient au théâtre pour se laisser emporter par la qualité de jeu des acteurs, par leur présence. Là, on est vraiment gâté… Avec le recul, maintenant que je connais tous les éléments de L’Invitation, je me demande s’il ne faudrait pas la voir une deuxième fois avec un autre niveau de lecture. Je suis convaincu que j’y prendrais encore plus de plaisir…

Gilbert « Critikator » Jouin

mardi 26 mars 2019

Larry Benzaken "Journal d'une banalité extraordinaire"


Seul en scène écrit et interprété par Larry Benzaken
Mis en scène par Perrine Blondel

Présentation : Dans Journal d’une banalité extraordinaire, Larry invite le public dans l’intimité de son quotidien : celui d’un jeune écrivain.
Ses tribulations mènent les spectateurs dans les artères de Paris, au milieu des chanteurs de rues, à la terrasse des cafés, ou encore dans le métro…
Dans un spectacle où la poésie émane de situations banales du quotidien, le spectateur sera au plus près de la conception d’une œuvre littéraire.

Mon avis : Déjà, un spectacle qui commence avec Georges Brassens interprétant J’ai rendez-vous avec vous me met personnellement dans les meilleures dispositions.
Larry Benzaken est visiblement ému d’avoir « rendez-vous » avec nous. Il ne nous fait pas lanterner. Tout de suite, il annonce la couleur : il a toujours rêvé de devenir écrivain. Dès les premiers mots, dès les premières phrases, on sent l’amoureux du verbe. Avec un vocabulaire riche et imagé, il nous raconte son quotidien. Un quotidien évidemment tout entier consacré à l’écriture. Ce besoin de noircir des pages est obsessionnel, quasi mystique. Mais Larry ne tombe jamais dans le piège du lyrisme ou du superfétatoire, il a trop de recul, trop de lucidité, trop d’autodérision surtout.
Attentif du monde qui l’entoure, il se complaît à observer les gens, particulièrement les femmes. En fonction de leurs attitudes, il essaie d’imaginer ce qu’elles ressentent et, partant, de reconstituer leur vie. Il fantasme ; il fantasme grave. Ô il ne leur invente pas une existence particulièrement intense et passionnante. Au contraire, ainsi que le titre de son second one man show l’indique, il leur concocte une vie « banale », celle de mesdames toulemonde.


Larry a ses habitudes dans un bistro. Il y possède SA table convertie à la fois en poste d’observation et en écritoire. Une bande-son judicieuse nous permet d’en savourer l’ambiance et d’assister à ses échanges avec le serveur. La principale cible de ses fantasmes, c’est Justine. Il la scrute, épie la moindre de ses attitudes, tente de traduire ses sentiments. Il lui crée une identité : c’est une femme divorcée qui donne rendez-vous à son ex dans l’établissement pour procéder à l’échange de leur gamin une semaine sur deux. Ça lui suffit pour échafauder toute une histoire…

Larry Benzaken est une sorte de Don Quichotte romantique dont la lance serait un stylo. Certes, il ne combat pas les moulins, il combattrait plutôt sa propre nature. Son ambition première est de se repaître d’art. Et de mots. Et d’images. On comprend qu’il soit attiré autant par le théâtre que par le cinéma. Il a trop besoin de métaphores. Le texte de son spectacle est foisonnant, chatoyant, très descriptif. Il passe habilement de la poésie pure au jeu de mot. J’en ai rarement entendu d’aussi bons. J’ai bu du petit lait en l’entendant affirmer : « Bien que n’étant pas économe, j’épluche les offres d’emploi »… Je ne suis pas sûr que tout le monde ait saisi cette subtilité. Il utilise aussi énormément le name dropping. On croise tout de même dans sa vie banale des illustres personnages comme, entre autres, Chopin, Fragonard, Picasso, Houellebecq, Wolinski, Proust, Gainsbourg, Rimbaud, Pasolini, Godard, mais aussi… Loana et Booba.


Le garçon est simple, normal, touchant. Sa routine n’a rien d’extravagant. S’il ne se contentait pas de son sort (« Je mange à ma faim et j’écris tous les jours ») il pourrait passer pour un loser magnifique… En fait, il est plus fataliste que résigné.

Même si l’on sourit beaucoup, le Journal d’une banalité extraordinaire (faire jouxter « banalité » et « extraordinaire » est un magnifique oxymore) n’est pas vraiment le spectacle d’un humoriste pur mais plutôt celui d’un conteur drôle et léger, voire d’un griot. On est réellement captivé par sa façon d’être, par son naturel, et par la qualité rare de son texte. Un texte qu’on aimerait pouvoir lire tant il est dense et riche. Et aussi pour en posséder toutes les ramifications et les digressions qui l’amènent à la fin – magistrale – de son histoire. Quelle réjouissante pirouette !
Avec lui, qu’importe le flacon pourvu qu’on l’ait livresque !

Je ne sais pas où Larry Benzaken va se produire prochainement – sa prestation hier soir au théâtre de Dix Heures était un one shot, un showcase – il faudra donc le guetter. Vous ne le regretterez pas.

vendredi 22 mars 2019

Le Graal des Humoristes "Histoire du Point Virgule"


Editions Riveneuve / Archimbaud
18 €

Sortie le 23 mars 2019

Une fois n’est pas coutume, je m’autorise sans vergogne à me livrer à une « auto-critique » pour évoquer la sortie de mon 21ème livre, Le Graal des Humoristes.
Surnommée à juste titre « La plus petite des grandes salles parisiennes », le Point Virgule a ouvert ses portes le 24 avril 1978. Ce local, qui était auparavant une menuiserie, a alors fait feu de tout bois en offrant ses planches aux humoristes en herbe. 40 ans plus tard, l’endroit est devenu mythique et son nom, un véritable label.


J’ai embrassé le métier de journaliste en 1986. Très vite, pour l’humoureux transi que je suis, le Point Virgule est devenu un de mes lieux de prédilection. Epoque bénie, car j’ai ainsi pu y assister aux tout débuts de Jean-Marie Bigard, Pierre Palmade, Chantal Ladesou, Jean-Jacques Devaux, Collier de Nouilles, Christophe Alévêque, Patrick Adler, Mathieu Madénian… J’ai été invité par Eddie Barclay à la toute première représentation d’Elie Kakou ; j’ai été témoin du premier show case de Panayotis… Je les ai toutes et tous interviewés. De jolies et durables relations humaines se sont forgées. J’ai eu le temps de connaître et d’apprécier Christian Varini, l’ange-gardien du lieu. J’ai même écrit des parodies pour Patrick Adler.
Et, comme tout le monde, je me retrouvais de l’autre côté de la rue Sainte-Croix de la Bretonnerie au Rendez-vous des Amis où Madame David nous accueillait avec une bienveillance toute maternelle.


Je nourris donc une tendresse toute particulière pour cette petite serre dont le terreau ô combien fertile a permis l’éclosion de la fine fleur du rire et au blé en herbe de germer en épis… phénomènes.
Ces 40 ans d’existence ont entraîné 40 entretiens. Je n’ai rencontré que de l’enthousiasme de la part de tous ceux qui ont été appelés à raconter leur relation avec ce théâtre, une relation qui s’apparente en fait à une très intense histoire d’amour. Ce livre est constitué de tranches de vie. Il décrit des parcours tant humains qu’artistiques.
S’il n’est question que de passion tout au long de cet ouvrage, il s’en dégage aussi une kyrielle de beaux sentiments comme la fraternité, l’humilité, le désintéressement ; et il fourmille d’anecdotes drôles et émouvantes.
En conclusion, le fil rouge qui relie ces 200 pages du Graal des Humoristes, c’est sa profonde humanité.

samedi 16 mars 2019

Les Sphères ennemies


A la Folie Théâtre
6, rue de la Folie-Méricourt
75011 Paris
Tel :
Métro : Saint-Ambroise

Vendredi et samedi à 21 heures
Jusqu’au 1er juin

Ecrit par Jean-Baptiste Thomas-Sertillanges
Mis en scène par Alexis Berecz

Avec Jean-Baptiste Thomas-Sertillanges et Olivier Teillac

Présentation : Jo Latrick, primaire, impulsif, cynique, aime chasser la gazelle… Nathan Lafleur, romantique, idéaliste, protecteur, aime cueillir les coquelicots… Tout les oppose, mais ils sont copilotes dans le même cerveau… Et quand ils rencontrent la femme de leur vie, le duo de chasseurs-cueilleurs va devoir trouver un terrain d’entente pour la conquérir.

Mon avis : J’avais déjà exprimé mon avis et, surtout, mon enthousiasme, à propos de cette pièce que j’ai découverte fin janvier 2018… A l’occasion de sa reprise ce soir, il me paraît faire œuvre utile en la recommandant de nouveau avec la plus intense chaleur.
Les Sphères ennemies est une pièce vraiment originale, et dans son sujet et dans sa façon de le traiter et dans la manière de le jouer. Le postulat de départ est totalement inattendu car nous sommes les témoins de ce qui se trame dans le cerveau d’un homme et, plus précisément, dans ses deux hémisphères, le gauche et le droit. Quelle idée !

On va donc assister pendant une heure et demie (que l’on ne voit pas passer) à la rivalité qui oppose Jo et Nathan, les deux moitiés de l’encéphale de Jonathan. Dans un décor ingénieux qui fait penser à l’univers de Jules Verne ou au laboratoire d’un savant obligatoirement fou, les deux adversaires, pour qui cette cohabitation forcée est insupportable, vont s’affronter avec les armes et les arguments qui leurs sont propres. Cet antagonisme va donc donner lieu à des joutes verbales savoureuses. Leurs chamailleries sont incessantes parce que tout les oppose. Jusqu’au jour où…


Jusqu’au jour où ils vont rencontrer Mary-Jane… Le coup de foudre frappe simultanément Jo et Nathan. Leur petite routine schizophrénique va s’en trouver toute chamboulée. Leurs principes et leurs certitudes vont être remis en question. Dès lors il ne s’agit plus que de circonvolutions stratégiques. Lequel de Jo ou de Jonathan possède les meilleurs atouts pour emporter le cœur de la belle ? Ou bien, plutôt que de s’opposer, ne vaudrait-il pas mieux unir leurs forces pour la conquérir et la séduire ?

Voilà, vous n’en saurez pas plus. Vous vous DEVEZ d’aller assister, de préférence en couple, mais aussi entre copines, à ce combat intérieur homérique.
Cet excellent divertissement, remarquablement intelligent, est spirituel, drôle, émouvant, plein d'inventivité(s) et superbement interprété.

A l'époque, je concluais ma critique à peu près en ces termes : « Cette remarquable étude de l’intellect masculin dans ses pulsions et ses fantasmes est si précisément décrite – et sans complaisance aucune – qu’elle peut permettre aux femmes de mieux nous comprendre, nous les hommes, pauvres diables (pour paraphraser Julio Iglesias).
Cette pièce contient donc une valeur pédagogique indiscutable pour une meilleure compréhension dans la relation homme-femme.

Gilbert « Critikator » Jouin

lundi 25 février 2019

Elodie Arnould "Future grande ?"


Apollo Théâtre
18, rue du Faubourg du Temple
75011 Paris
Tel : 01 43 38 23 26
Métro : République

Vendredi et samedi à 20 h 00

Seule en scène écrit et interprété par Elodie Arnould


Présentation : C’est en étant confrontée aux rendez-vous administratifs, aux collègues de bureau, à la vie de couple et aux enfants (des autres), qu’Elodie se rend compte que, malgré son âge, elle n’est pas complètement adulte, une femme ; une Grande quoi.
Alors elle vous invite dans son monde où elle rêve… Elle rêve d’avoir la classe ; d’être une artiste, une révolutionnaire, d’être LA FEMME accomplie qui gère tout en restant glamour.

Mon avis : En fait, tout est contenu dans le titre et dans le pitch de présentation. Elodie Arnould se pose la question, Future grande ?, et rêve d’acquérir au plus tôt le statut d’adulte. Pour ce second vœu, elle a évidement conscience d’être freinée par son aspect physique. Elodie est un petit modèle. Elle appartient à la famille pimpante et mignonne des tanagras malgaches (définition de « tanagra » : jeune femme remarquable par sa grâce et sa finesse)… Mais, en plus de la grâce et de la finesse, Elodie déborde d’une énergie explosive.
On voit tout de suite que la scène est son élément. Elle y est très à l’aise, bouge tout le temps, elle possède un visage hyper mobile et expressif et elle a l’art d’établir le contact avec le public.


Future grande ? a les avantages et les inconvénients d’un premier spectacle. C’est plein de fraîcheur, de candeur, de générosité ; il y a quelques jolies formules (« Je fais tellement jeune que mon médecin est un pédiatre »), de bonnes observations sur la vie de bureau, ses codes, ses rituels et les relations entre collègues ; des témoignages plutôt savoureux sur les rapports mère-fille et hommes-femmes ; quelques pensées philosophiques qui donnent à sourire ; des parodies chantées bien troussées... Il y a aussi un numéro de danse particulièrement bien amené et les chorégraphies qui le suivent constituent à chaque fois des ruptures visiblement appréciées par les spectateurs.

Mais, en même temps, c’est encore tendre et léger, voire même parfois très potache. Nombre de blagues, un tantinet éculées, appartiennent au registre des copains-copines qui se vannent à la sortie du lycée. Mais ce que j’ai le moins aimé, c’est sa propension, surtout dans la deuxième partie du spectacle, à s’aventurer dans le domaine de la grivoiserie. Et je n’ai franchement pas goûté la fin, trop sous la ceinture. Ses métaphores « couillonnes » et sa danse si exclusivement féminine ne m’ont pas fait rire.


Elodie Arnould est sympathique et chaleureuse. Elle a un potentiel indéniable. Je pense, mais cela n’engage que moi, que si elle trouve quelqu’un qui l’aide à muscler son propos et à le tirer vers le haut, elle pourra atteindre ce palier qui lui ouvrira la porte de la maturité. Il y a actuellement de nombreuses femmes humoristes. Le niveau est très élevé. Si elle veut rejoindre le peloton des « grandes » - et elle en a la capacité – il lui faut concentrer ses efforts sur le texte. Elle possède déjà trois énormes atouts : elle a une formidable présence, c’est une bonne comédienne et elle est attachante. Il ne lui reste plus qu’à se forger une personnalité qui soit originale.

Gilbert « Critikator » Jouin

vendredi 22 février 2019

Jean-Louis XIV


Théâtre des Béliers Parisiens
14bis, rue Sainte-Isaure
75018 Paris
Tel : 01 42 62 35 00
Métro : Jules Joffrin

Comédie écrite et mise en scène par Nicolas Lumbreras
Décors de Juliette Azzopardi
Costumes de Chloé Boutry
Chorégraphies de Mélanie Dahan
Perruques d’Irina Dyakonova
Lumières d’Arthur Gauvin
Collaboration musicale de Raphaël Alazraki

Avec Emmanuelle Bougerol, Constance Carrelet, Serge Da Silva, Benjamin Gauthier, Nicolas Lumbreras, Benoît Moret

Présentation : Louis XIV aime les femmes. C’est pour ainsi dire sa passion. Mais la Reine ne supporte plus ses infidélités incessantes. Alors, lorsque le Roi s’amourache de Madame de Montespan, l’ambiance devient vite tendax à Versailles !
Arrivera-t-il à ménager la chèvre et le chou ? La Reine dansera-t-elle le flamenco ? Tata Régine passera-t-elle l’arme à gauche ? Vous êtes plutôt beurre doux ou beurre demi-sel ?
Cette comédie boulevardo-musicalo-royaliste tentera de répondre à toutes ces questions…

Mon avis : Sur le plan purement théâtral, cette pièce est parfaitement équilibrée. En effet, au début, elle se déroule uniquement côté Cour, c’est-à-dire à Versailles. Ensuite, pour la deuxième partie, elle nous emmène à la campagne, côté jardin donc. Mais c’est là le seul aspect cohérent de cette énorme farce.

On ne peut pas la raconter tant l’auteur s’est ingénié à accumuler ses situations les plus invraisemblables. Alchimiste aussi gourmand qu'illuminé, Nicolas Lumbreras a d’abord introduit une bonne dose de burlesque a laquelle il a progressivement ajouté une belle rasade d’absurde puis, comme si cela ne suffisait pas, il versé par-dessus un flacon de loufoquerie et il a complété son cocktail avec quelques gouttes d’un liquide farfelu. Il a porté le tout à ébullition et il a obtenu un vaudeville complètement déjanté estampillé Grand Siècle. C’est un peu comme si Molière et Lully, son acolyte musicien, avaient rencontré Georges Feydeau. N’oublions pas que c’est Molière qui a créé vers 1660 un genre tout nouveau qu’il a baptisé « la comédie-ballet », un spectacle intégrant comédie, musique et danse. Jean-Louis XIV, c’est donc ça avec, en prime et pour notre plus grand plaisir, un rythme et des rebondissements propres au père de L’Hôtel du libre échange et d’Un fil à la patte


L’intrigue de la pièce est là. Louis XIV, le Roi Soleil s’il vous plaît, rêve de s’envoyer en l’air avec la belle marquise Athénaïs de Montespan. Le problème, c’est que sa légitime, l’infante d’Espagne Marie-Thérèse d’Autriche, se doutant qu’il est sur le point de donner un énième coup de canif dans le contrat de mariage, lui a mis un fil à la patte. Elle le fait surveiller son bougre de mari. Aussi, lorsque le Louis quatorzième du nom va donner discrètement rendez-vous dans son hôtel du libre échange à lui, qui s’appelle « Le Joyeux Breton », il ignore que la Marie-Thé l’a fait suivre. Comme tous les chauds lapins sur le point de consommer une nouvelle conquête, le Roi est infantile. Face à l’infante, jalouse, froide et machiavélique, il ne fait pas le poids. Et lui qui aurait tant aimé jouer Les Amants magnifiques, va devoir endosser le rôle du Mari confondu… Comment va-t-il se sortir de ce piège ? 


Voici en quelque sorte le synopsis de ce savoureux OVNI théâtral où tout est prétexte à rire. Les dialogues sont truculents, les chansons – à l’instar de La Montespan - joliment troussées, les chorégraphies – astucieusement orchestrées par Mélanie Dahan – sont pour le moins pittoresques, les anachronismes fleurissent à bon escient, les tableaux les plus saugrenus s’enchaînent…
Ce qui rend cette pièce particulièrement réjouissante, c’est que tous les comédiens se prêtent aux situations les plus désopilantes et les plus extravagantes avec le plus grand sérieux. Et puis, autre atout de cette œuvre, c’est l’abondance de scènes toutes plus hilarantes les unes que les autres. Il y en a des trouvailles !

Nicolas Lumbreras n’a reculé devant aucune audace. Parmi les personnages qui se succèdent sur la scène, il a convoqué… Dieu lui-même. Ainsi avons-nous confirmation à la fois de Son existence et de Ses origines. On se doutait bien que, comme son fiston, le Tout-Puissant était Juif ; Séfarade de surcroît. Bonjour le look et l’accent !... On comprend mieux pourquoi l’auberge choisie par le Roi pour jouer la bête à deux dos avec la Marquise s’appelle « Le Joyeux Paysan » ; en effet, on découvre que son tenancier est effectivement plus que joyeux, il est même franchement très, très gai… A un autre moment, nous avons l’infime privilège, réservé aux personnes de haut rang, d’assister en direct à une défécation royale. Preuve intime, s’il en est besoin, que la monar… chie. Enfin, dernier coup de grâce avec l’apparition d’un personnage particulièrement croquignolesque, le fameux super héros « Kouignaman », sorte de Superman celte un tantinet sucré.


Tous les protagonistes joyeusement impliqués dans cette inénarrable gaudriole sont de remarquables chanteurs, avec toutefois une mention spéciale pour Emmanuelle Bougerol (Marie-Thérèse) qui nous scotche littéralement avec sa première chanson toute en espagnol. Superbe ! Mais Serge Da Silva (Louis) fait lui aussi ce qu’il veut avec sa voix (royale bien sûr).
Ajoutez à cela un accompagnement musical en live, quelques effets spéciaux et sonores de bon aloi et vous comprendrez que Jean-Louis XIV est un spectacle total qui donne un plein emploi à nos zygomatiques.
Au fait, pourquoi ce « Jean » devant le « Louis » ? Eh bien, pour le savoir, il faut courir aux Béliers Parisiens. Un, deux, trois… Soleil !

Gilbert « Critikator » Jouin