mardi 26 mars 2019

Larry Benzaken "Journal d'une banalité extraordinaire"


Seul en scène écrit et interprété par Larry Benzaken
Mis en scène par Perrine Blondel

Présentation : Dans Journal d’une banalité extraordinaire, Larry invite le public dans l’intimité de son quotidien : celui d’un jeune écrivain.
Ses tribulations mènent les spectateurs dans les artères de Paris, au milieu des chanteurs de rues, à la terrasse des cafés, ou encore dans le métro…
Dans un spectacle où la poésie émane de situations banales du quotidien, le spectateur sera au plus près de la conception d’une œuvre littéraire.

Mon avis : Déjà, un spectacle qui commence avec Georges Brassens interprétant J’ai rendez-vous avec vous me met personnellement dans les meilleures dispositions.
Larry Benzaken est visiblement ému d’avoir « rendez-vous » avec nous. Il ne nous fait pas lanterner. Tout de suite, il annonce la couleur : il a toujours rêvé de devenir écrivain. Dès les premiers mots, dès les premières phrases, on sent l’amoureux du verbe. Avec un vocabulaire riche et imagé, il nous raconte son quotidien. Un quotidien évidemment tout entier consacré à l’écriture. Ce besoin de noircir des pages est obsessionnel, quasi mystique. Mais Larry ne tombe jamais dans le piège du lyrisme ou du superfétatoire, il a trop de recul, trop de lucidité, trop d’autodérision surtout.
Attentif du monde qui l’entoure, il se complaît à observer les gens, particulièrement les femmes. En fonction de leurs attitudes, il essaie d’imaginer ce qu’elles ressentent et, partant, de reconstituer leur vie. Il fantasme ; il fantasme grave. Ô il ne leur invente pas une existence particulièrement intense et passionnante. Au contraire, ainsi que le titre de son second one man show l’indique, il leur concocte une vie « banale », celle de mesdames toulemonde.


Larry a ses habitudes dans un bistro. Il y possède SA table convertie à la fois en poste d’observation et en écritoire. Une bande-son judicieuse nous permet d’en savourer l’ambiance et d’assister à ses échanges avec le serveur. La principale cible de ses fantasmes, c’est Justine. Il la scrute, épie la moindre de ses attitudes, tente de traduire ses sentiments. Il lui crée une identité : c’est une femme divorcée qui donne rendez-vous à son ex dans l’établissement pour procéder à l’échange de leur gamin une semaine sur deux. Ça lui suffit pour échafauder toute une histoire…

Larry Benzaken est une sorte de Don Quichotte romantique dont la lance serait un stylo. Certes, il ne combat pas les moulins, il combattrait plutôt sa propre nature. Son ambition première est de se repaître d’art. Et de mots. Et d’images. On comprend qu’il soit attiré autant par le théâtre que par le cinéma. Il a trop besoin de métaphores. Le texte de son spectacle est foisonnant, chatoyant, très descriptif. Il passe habilement de la poésie pure au jeu de mot. J’en ai rarement entendu d’aussi bons. J’ai bu du petit lait en l’entendant affirmer : « Bien que n’étant pas économe, j’épluche les offres d’emploi »… Je ne suis pas sûr que tout le monde ait saisi cette subtilité. Il utilise aussi énormément le name dropping. On croise tout de même dans sa vie banale des illustres personnages comme, entre autres, Chopin, Fragonard, Picasso, Houellebecq, Wolinski, Proust, Gainsbourg, Rimbaud, Pasolini, Godard, mais aussi… Loana et Booba.


Le garçon est simple, normal, touchant. Sa routine n’a rien d’extravagant. S’il ne se contentait pas de son sort (« Je mange à ma faim et j’écris tous les jours ») il pourrait passer pour un loser magnifique… En fait, il est plus fataliste que résigné.

Même si l’on sourit beaucoup, le Journal d’une banalité extraordinaire (faire jouxter « banalité » et « extraordinaire » est un magnifique oxymore) n’est pas vraiment le spectacle d’un humoriste pur mais plutôt celui d’un conteur drôle et léger, voire d’un griot. On est réellement captivé par sa façon d’être, par son naturel, et par la qualité rare de son texte. Un texte qu’on aimerait pouvoir lire tant il est dense et riche. Et aussi pour en posséder toutes les ramifications et les digressions qui l’amènent à la fin – magistrale – de son histoire. Quelle réjouissante pirouette !
Avec lui, qu’importe le flacon pourvu qu’on l’ait livresque !

Je ne sais pas où Larry Benzaken va se produire prochainement – sa prestation hier soir au théâtre de Dix Heures était un one shot, un showcase – il faudra donc le guetter. Vous ne le regretterez pas.

vendredi 22 mars 2019

Le Graal des Humoristes "Histoire du Point Virgule"


Editions Riveneuve / Archimbaud
18 €

Sortie le 23 mars 2019

Une fois n’est pas coutume, je m’autorise sans vergogne à me livrer à une « auto-critique » pour évoquer la sortie de mon 21ème livre, Le Graal des Humoristes.
Surnommée à juste titre « La plus petite des grandes salles parisiennes », le Point Virgule a ouvert ses portes le 24 avril 1978. Ce local, qui était auparavant une menuiserie, a alors fait feu de tout bois en offrant ses planches aux humoristes en herbe. 40 ans plus tard, l’endroit est devenu mythique et son nom, un véritable label.


J’ai embrassé le métier de journaliste en 1986. Très vite, pour l’humoureux transi que je suis, le Point Virgule est devenu un de mes lieux de prédilection. Epoque bénie, car j’ai ainsi pu y assister aux tout débuts de Jean-Marie Bigard, Pierre Palmade, Chantal Ladesou, Jean-Jacques Devaux, Collier de Nouilles, Christophe Alévêque, Patrick Adler, Mathieu Madénian… J’ai été invité par Eddie Barclay à la toute première représentation d’Elie Kakou ; j’ai été témoin du premier show case de Panayotis… Je les ai toutes et tous interviewés. De jolies et durables relations humaines se sont forgées. J’ai eu le temps de connaître et d’apprécier Christian Varini, l’ange-gardien du lieu. J’ai même écrit des parodies pour Patrick Adler.
Et, comme tout le monde, je me retrouvais de l’autre côté de la rue Sainte-Croix de la Bretonnerie au Rendez-vous des Amis où Madame David nous accueillait avec une bienveillance toute maternelle.


Je nourris donc une tendresse toute particulière pour cette petite serre dont le terreau ô combien fertile a permis l’éclosion de la fine fleur du rire et au blé en herbe de germer en épis… phénomènes.
Ces 40 ans d’existence ont entraîné 40 entretiens. Je n’ai rencontré que de l’enthousiasme de la part de tous ceux qui ont été appelés à raconter leur relation avec ce théâtre, une relation qui s’apparente en fait à une très intense histoire d’amour. Ce livre est constitué de tranches de vie. Il décrit des parcours tant humains qu’artistiques.
S’il n’est question que de passion tout au long de cet ouvrage, il s’en dégage aussi une kyrielle de beaux sentiments comme la fraternité, l’humilité, le désintéressement ; et il fourmille d’anecdotes drôles et émouvantes.
En conclusion, le fil rouge qui relie ces 200 pages du Graal des Humoristes, c’est sa profonde humanité.

samedi 16 mars 2019

Les Sphères ennemies


A la Folie Théâtre
6, rue de la Folie-Méricourt
75011 Paris
Tel :
Métro : Saint-Ambroise

Vendredi et samedi à 21 heures
Jusqu’au 1er juin

Ecrit par Jean-Baptiste Thomas-Sertillanges
Mis en scène par Alexis Berecz

Avec Jean-Baptiste Thomas-Sertillanges et Olivier Teillac

Présentation : Jo Latrick, primaire, impulsif, cynique, aime chasser la gazelle… Nathan Lafleur, romantique, idéaliste, protecteur, aime cueillir les coquelicots… Tout les oppose, mais ils sont copilotes dans le même cerveau… Et quand ils rencontrent la femme de leur vie, le duo de chasseurs-cueilleurs va devoir trouver un terrain d’entente pour la conquérir.

Mon avis : J’avais déjà exprimé mon avis et, surtout, mon enthousiasme, à propos de cette pièce que j’ai découverte fin janvier 2018… A l’occasion de sa reprise ce soir, il me paraît faire œuvre utile en la recommandant de nouveau avec la plus intense chaleur.
Les Sphères ennemies est une pièce vraiment originale, et dans son sujet et dans sa façon de le traiter et dans la manière de le jouer. Le postulat de départ est totalement inattendu car nous sommes les témoins de ce qui se trame dans le cerveau d’un homme et, plus précisément, dans ses deux hémisphères, le gauche et le droit. Quelle idée !

On va donc assister pendant une heure et demie (que l’on ne voit pas passer) à la rivalité qui oppose Jo et Nathan, les deux moitiés de l’encéphale de Jonathan. Dans un décor ingénieux qui fait penser à l’univers de Jules Verne ou au laboratoire d’un savant obligatoirement fou, les deux adversaires, pour qui cette cohabitation forcée est insupportable, vont s’affronter avec les armes et les arguments qui leurs sont propres. Cet antagonisme va donc donner lieu à des joutes verbales savoureuses. Leurs chamailleries sont incessantes parce que tout les oppose. Jusqu’au jour où…


Jusqu’au jour où ils vont rencontrer Mary-Jane… Le coup de foudre frappe simultanément Jo et Nathan. Leur petite routine schizophrénique va s’en trouver toute chamboulée. Leurs principes et leurs certitudes vont être remis en question. Dès lors il ne s’agit plus que de circonvolutions stratégiques. Lequel de Jo ou de Jonathan possède les meilleurs atouts pour emporter le cœur de la belle ? Ou bien, plutôt que de s’opposer, ne vaudrait-il pas mieux unir leurs forces pour la conquérir et la séduire ?

Voilà, vous n’en saurez pas plus. Vous vous DEVEZ d’aller assister, de préférence en couple, mais aussi entre copines, à ce combat intérieur homérique.
Cet excellent divertissement, remarquablement intelligent, est spirituel, drôle, émouvant, plein d'inventivité(s) et superbement interprété.

A l'époque, je concluais ma critique à peu près en ces termes : « Cette remarquable étude de l’intellect masculin dans ses pulsions et ses fantasmes est si précisément décrite – et sans complaisance aucune – qu’elle peut permettre aux femmes de mieux nous comprendre, nous les hommes, pauvres diables (pour paraphraser Julio Iglesias).
Cette pièce contient donc une valeur pédagogique indiscutable pour une meilleure compréhension dans la relation homme-femme.

Gilbert « Critikator » Jouin

lundi 25 février 2019

Elodie Arnould "Future grande ?"


Apollo Théâtre
18, rue du Faubourg du Temple
75011 Paris
Tel : 01 43 38 23 26
Métro : République

Vendredi et samedi à 20 h 00

Seule en scène écrit et interprété par Elodie Arnould


Présentation : C’est en étant confrontée aux rendez-vous administratifs, aux collègues de bureau, à la vie de couple et aux enfants (des autres), qu’Elodie se rend compte que, malgré son âge, elle n’est pas complètement adulte, une femme ; une Grande quoi.
Alors elle vous invite dans son monde où elle rêve… Elle rêve d’avoir la classe ; d’être une artiste, une révolutionnaire, d’être LA FEMME accomplie qui gère tout en restant glamour.

Mon avis : En fait, tout est contenu dans le titre et dans le pitch de présentation. Elodie Arnould se pose la question, Future grande ?, et rêve d’acquérir au plus tôt le statut d’adulte. Pour ce second vœu, elle a évidement conscience d’être freinée par son aspect physique. Elodie est un petit modèle. Elle appartient à la famille pimpante et mignonne des tanagras malgaches (définition de « tanagra » : jeune femme remarquable par sa grâce et sa finesse)… Mais, en plus de la grâce et de la finesse, Elodie déborde d’une énergie explosive.
On voit tout de suite que la scène est son élément. Elle y est très à l’aise, bouge tout le temps, elle possède un visage hyper mobile et expressif et elle a l’art d’établir le contact avec le public.


Future grande ? a les avantages et les inconvénients d’un premier spectacle. C’est plein de fraîcheur, de candeur, de générosité ; il y a quelques jolies formules (« Je fais tellement jeune que mon médecin est un pédiatre »), de bonnes observations sur la vie de bureau, ses codes, ses rituels et les relations entre collègues ; des témoignages plutôt savoureux sur les rapports mère-fille et hommes-femmes ; quelques pensées philosophiques qui donnent à sourire ; des parodies chantées bien troussées... Il y a aussi un numéro de danse particulièrement bien amené et les chorégraphies qui le suivent constituent à chaque fois des ruptures visiblement appréciées par les spectateurs.

Mais, en même temps, c’est encore tendre et léger, voire même parfois très potache. Nombre de blagues, un tantinet éculées, appartiennent au registre des copains-copines qui se vannent à la sortie du lycée. Mais ce que j’ai le moins aimé, c’est sa propension, surtout dans la deuxième partie du spectacle, à s’aventurer dans le domaine de la grivoiserie. Et je n’ai franchement pas goûté la fin, trop sous la ceinture. Ses métaphores « couillonnes » et sa danse si exclusivement féminine ne m’ont pas fait rire.


Elodie Arnould est sympathique et chaleureuse. Elle a un potentiel indéniable. Je pense, mais cela n’engage que moi, que si elle trouve quelqu’un qui l’aide à muscler son propos et à le tirer vers le haut, elle pourra atteindre ce palier qui lui ouvrira la porte de la maturité. Il y a actuellement de nombreuses femmes humoristes. Le niveau est très élevé. Si elle veut rejoindre le peloton des « grandes » - et elle en a la capacité – il lui faut concentrer ses efforts sur le texte. Elle possède déjà trois énormes atouts : elle a une formidable présence, c’est une bonne comédienne et elle est attachante. Il ne lui reste plus qu’à se forger une personnalité qui soit originale.

Gilbert « Critikator » Jouin

vendredi 22 février 2019

Jean-Louis XIV


Théâtre des Béliers Parisiens
14bis, rue Sainte-Isaure
75018 Paris
Tel : 01 42 62 35 00
Métro : Jules Joffrin

Comédie écrite et mise en scène par Nicolas Lumbreras
Décors de Juliette Azzopardi
Costumes de Chloé Boutry
Chorégraphies de Mélanie Dahan
Perruques d’Irina Dyakonova
Lumières d’Arthur Gauvin
Collaboration musicale de Raphaël Alazraki

Avec Emmanuelle Bougerol, Constance Carrelet, Serge Da Silva, Benjamin Gauthier, Nicolas Lumbreras, Benoît Moret

Présentation : Louis XIV aime les femmes. C’est pour ainsi dire sa passion. Mais la Reine ne supporte plus ses infidélités incessantes. Alors, lorsque le Roi s’amourache de Madame de Montespan, l’ambiance devient vite tendax à Versailles !
Arrivera-t-il à ménager la chèvre et le chou ? La Reine dansera-t-elle le flamenco ? Tata Régine passera-t-elle l’arme à gauche ? Vous êtes plutôt beurre doux ou beurre demi-sel ?
Cette comédie boulevardo-musicalo-royaliste tentera de répondre à toutes ces questions…

Mon avis : Sur le plan purement théâtral, cette pièce est parfaitement équilibrée. En effet, au début, elle se déroule uniquement côté Cour, c’est-à-dire à Versailles. Ensuite, pour la deuxième partie, elle nous emmène à la campagne, côté jardin donc. Mais c’est là le seul aspect cohérent de cette énorme farce.

On ne peut pas la raconter tant l’auteur s’est ingénié à accumuler ses situations les plus invraisemblables. Alchimiste aussi gourmand qu'illuminé, Nicolas Lumbreras a d’abord introduit une bonne dose de burlesque a laquelle il a progressivement ajouté une belle rasade d’absurde puis, comme si cela ne suffisait pas, il versé par-dessus un flacon de loufoquerie et il a complété son cocktail avec quelques gouttes d’un liquide farfelu. Il a porté le tout à ébullition et il a obtenu un vaudeville complètement déjanté estampillé Grand Siècle. C’est un peu comme si Molière et Lully, son acolyte musicien, avaient rencontré Georges Feydeau. N’oublions pas que c’est Molière qui a créé vers 1660 un genre tout nouveau qu’il a baptisé « la comédie-ballet », un spectacle intégrant comédie, musique et danse. Jean-Louis XIV, c’est donc ça avec, en prime et pour notre plus grand plaisir, un rythme et des rebondissements propres au père de L’Hôtel du libre échange et d’Un fil à la patte


L’intrigue de la pièce est là. Louis XIV, le Roi Soleil s’il vous plaît, rêve de s’envoyer en l’air avec la belle marquise Athénaïs de Montespan. Le problème, c’est que sa légitime, l’infante d’Espagne Marie-Thérèse d’Autriche, se doutant qu’il est sur le point de donner un énième coup de canif dans le contrat de mariage, lui a mis un fil à la patte. Elle le fait surveiller son bougre de mari. Aussi, lorsque le Louis quatorzième du nom va donner discrètement rendez-vous dans son hôtel du libre échange à lui, qui s’appelle « Le Joyeux Breton », il ignore que la Marie-Thé l’a fait suivre. Comme tous les chauds lapins sur le point de consommer une nouvelle conquête, le Roi est infantile. Face à l’infante, jalouse, froide et machiavélique, il ne fait pas le poids. Et lui qui aurait tant aimé jouer Les Amants magnifiques, va devoir endosser le rôle du Mari confondu… Comment va-t-il se sortir de ce piège ? 


Voici en quelque sorte le synopsis de ce savoureux OVNI théâtral où tout est prétexte à rire. Les dialogues sont truculents, les chansons – à l’instar de La Montespan - joliment troussées, les chorégraphies – astucieusement orchestrées par Mélanie Dahan – sont pour le moins pittoresques, les anachronismes fleurissent à bon escient, les tableaux les plus saugrenus s’enchaînent…
Ce qui rend cette pièce particulièrement réjouissante, c’est que tous les comédiens se prêtent aux situations les plus désopilantes et les plus extravagantes avec le plus grand sérieux. Et puis, autre atout de cette œuvre, c’est l’abondance de scènes toutes plus hilarantes les unes que les autres. Il y en a des trouvailles !

Nicolas Lumbreras n’a reculé devant aucune audace. Parmi les personnages qui se succèdent sur la scène, il a convoqué… Dieu lui-même. Ainsi avons-nous confirmation à la fois de Son existence et de Ses origines. On se doutait bien que, comme son fiston, le Tout-Puissant était Juif ; Séfarade de surcroît. Bonjour le look et l’accent !... On comprend mieux pourquoi l’auberge choisie par le Roi pour jouer la bête à deux dos avec la Marquise s’appelle « Le Joyeux Paysan » ; en effet, on découvre que son tenancier est effectivement plus que joyeux, il est même franchement très, très gai… A un autre moment, nous avons l’infime privilège, réservé aux personnes de haut rang, d’assister en direct à une défécation royale. Preuve intime, s’il en est besoin, que la monar… chie. Enfin, dernier coup de grâce avec l’apparition d’un personnage particulièrement croquignolesque, le fameux super héros « Kouignaman », sorte de Superman celte un tantinet sucré.


Tous les protagonistes joyeusement impliqués dans cette inénarrable gaudriole sont de remarquables chanteurs, avec toutefois une mention spéciale pour Emmanuelle Bougerol (Marie-Thérèse) qui nous scotche littéralement avec sa première chanson toute en espagnol. Superbe ! Mais Serge Da Silva (Louis) fait lui aussi ce qu’il veut avec sa voix (royale bien sûr).
Ajoutez à cela un accompagnement musical en live, quelques effets spéciaux et sonores de bon aloi et vous comprendrez que Jean-Louis XIV est un spectacle total qui donne un plein emploi à nos zygomatiques.
Au fait, pourquoi ce « Jean » devant le « Louis » ? Eh bien, pour le savoir, il faut courir aux Béliers Parisiens. Un, deux, trois… Soleil !

Gilbert « Critikator » Jouin

mercredi 6 février 2019

Les Vice Versa "Imagine"


Gaîté Montparnasse
26, rue de la Gaîté
75014 Paris
Tel : 01 43 22 16 18
Métro : Gaîté / Edgar Quinet

Ecrit et interprété par Anthony Figueiredo et Indiaye Zami (Les Vice Versa)
Mis en scène par Régis Truchy
Lumières de Frédérick Douin

Présentation : Plongez dans l’imaginaire de ces deux artistes hors du commun influencés par les cartoons et les personnages de Jim Carrey.
Une véritable bande dessinée en live qui détonne par son humour et les performances physiques… L’imaginaire de l’un met sans cesse à l’épreuve celui de l’autre et Vice Versa.

Mon avis : Voici un divertissement frais et réjouissant. Il suffit de s’installer dans son fauteuil et de se laisser emmener dans l’univers gentiment foldingue de ces deux hurluberlus. Même si les échanges, bien écrits, sont indispensables, ils ne servent qu’à nous préparer aux actions qui s’y rapportent. En effet, Imagine est un spectacle avant tout visuel ; et sonore aussi car la bande-son – vraiment bien chiadée - y tient un rôle prépondérant. Elle est le troisième personnage de cette fantaisie qui réussit la gageure de nous paraître totalement débridée alors qu’elle est parfaitement maîtrisée car elle est le fruit d’un incroyable travail en amont. Les gags sont si millimétrés qu’ils ont dû nécessiter des heures et des heures de répétitions et d’ajustements.
Mais tout cela, c’est leur problème après tout. Ce qui compte pour nous, c’est la qualité des images délirantes et farfelues qu’ils nous proposent.


Le spectacle est bien construit. Ça part d’un rêve un peu fou partagé par deux amis qui travaillent modestement dans le même hôtel, un comme serveur, l’autre comme pianiste de bar. Passionnés du cinéma et des comédies musicales des années 50, ils fantasment sur Hollywood et Broadway. Alors, nourris des performances chorégraphiques de Fred Astaire ou Gene Kelly, et fans des compositions burlesques de Charlie Chaplin ou Jerry Lewis, ils vont monter en hommage à ces idoles leur propre numéro de music-hall.

Comme leur nom de scène l’indique, les Vice Versa sont un duo. Grâce à leurs physiques respectifs contrastés, ils forment un binôme somme toute classique, un mix d’Auguste et de clown blanc et de Laurel et Hardy ; il y a le meneur et son souffre-douleur… Leur jeu de scène est très complet. Véritables athlètes et mimes accomplis, ils dansent, font des cascades, pratiquent toutes formes de bruitages dont le beat box. Toutes ces aptitudes leur permettent de nous offrir un éventail très large de situations jubilatoires. Au vu de leur tonicité, de leur souplesse, de leur énergie, on ne peut surtout pas les taxer de « vice » de forme !


Bien sûr, en voulant présenter le maximum de l’étendue de leurs talents, il y a dans leur show du très bon et du moins bon. Et vice versa. Heureusement, les hauts sont bien plus nombreux que les bas. Certains numéros sont excellents (les claquettes, les ombres chinoises indisciplinées, les jeux de mains en gants blancs…). Et le final, à lui seul, vaut le déplacement. C’est un véritable feu d’artifices (« artifices » dans le sens littéraire du terme : « moyen ingénieux d’agir »), un concentré de tout ce qu’ils savent faire.
Mes rares réserves concernent deux-trois sketchs un tantinet peu redondants, un peu trop longs (la lutte pour le micro, l’excès de vitesse), et deux petites vulgarités vraiment superflues surtout dans un spectacle qui devrait emballer un jeune public.

Imagine est un spectacle inventif, généreux, parfois poétique, et toujours drôle. Les duettistes, complices et complémentaires (quand l’un bruite, l’autre mime), très sympathiques, sont deux remarquables performeurs à l’américaine. On y rit énormément… Il faut également souligner le travail accompli sur les lumières et, j’insiste, sur le choix des projections et de la bande-son (j’ai par exemple adoré cette image illustrant de façon subliminale It’s Raining Men sur la musique de Singin’ In The Rain).
Allez voir les Vice Versa. Ils nous donnent un spectacle total, jouissif qui, pour notre plus grand plaisir, nous en met plein les yeux et plein les oreilles. A travers eux, Broadway vous donne rendez-vous rue de la Gaîté.

Gilbert « Critikator » Jouin

samedi 2 février 2019

Elisabeth Buffet "Obsolescence programmée"


Théâtre du Marais
37, rue Volta
75003 Paris
Tel : 01 71 73 97 83
Métro : Arts et Métiers

Seule en scène écrit et interprété par Elisabeth Buffet
Mis en scène par Nicolas Vital
Direction artistique : Jarry

Présentation : « Les temps changent… Ne pouvant plus capitaliser sur un physique en faillite, je mise sur un charme intellectuel pour vous régaler de mes débauches oratoires, de mes libertinages lexicaux. Je suis heureuse de vous présenter mon nouveau spectacle : Obsolescence programmée » (Elisabeth Buffet)
Avec ce spectacle, Elisabeth Buffet se livre et nous délivre sa vision très personnelle de notre temps. A l’aube de ses 50 ans, elle assume tout, s’affranchit des conventions avec humour, enthousiasme et esprit. C’est une Elisabeth Buffet renouvelée mais fidèle à elle-même qui s’offre à nous. Une bouffée de liberté jouissive qui fait du bien.

Mon avis : Après deux spectacles tonitruants et résolument croustillants, Elisabeth Buffet a voulu dresser son état des lieux. Avec Obsolescence programmée, elle analyse son présent tout en jetant dans son rétroviseur un regard à la fois ironique et nostalgique.
Elisabeth Buffet s’est carrément mise au défi d’écrire la légende de son demi-siècle. Dans ce nouveau spectacle, on retrouve certes le personnage exubérant et haut en couleur qui a fait son succès, et pour lequel on s’est déplacé, mais on découvre aussi une nouvelle facette de son talent : l’écriture. Dans ce seule en scène, l’auteure s’est brillamment hissée au niveau de la comédienne.

Photo : Julien Benhamou

Prise d’une irrépressible envie de poéter, Elisabeth Buffet ouvre son spectacle avec une superbe tirade en alexandrins sur le temps qui passe puis, toujours sur ce même thème, elle enchaîne avec un slam particulièrement réjouissant. Déjà, on est séduit par la qualité de l’écriture de ces deux exercices. Le vocabulaire est riche, imagé, évocateur ; les formules, toujours aussi percutantes, font mouche à chaque fois.

Photo : Julien Benhamou

Cinquante ans peut-être, mais toujours sale gosse. Consciente qu’on ne pourra jamais réparer du temps l’irréparable outrage (« J’ai renoncé à faire jeune »), elle accepte de se résigner et d’accepter sa décrépitude physique mais, fidèle à son tempérament viscéralement rebelle, elle se cabre et veut encore essayer de se livrer au doux jeu de la séduction. Et de nous narrer avec force détails ses tentatives pathétiques d’allumer le mâle. Evidemment, ces efforts seront vains et Elisabeth va rester misérablement « seule dans sa culotte ». Telle la chèvre de Monsieur Seguin, elle aura lutté ; mais lorsque le petit jour arrive, elle voit enfin clair et se détermine à remiser sa libido dans le coffre de ses souvenirs. Les chants désespérés étant les chants les plus beaux, elle va traduire son marasme avec lyrisme.

Photo : Julien Benhamou

Elisabeth Buffet assume sa schizophrénie sémantique. Elle aime autant les gros mots que les beaux mots. Du coup, « bite » cohabite avec « cénobite ». Dans son texte surgissent des termes rarement utilisés dans un spectacle d’humour. Le langage est châtié, le ton est délicat. Et puis, son côté provoc’ resurgit. Le fait d’être convaincue d’avoir atteint sa date de péremption, la rend misanthrope et asociale. Etablissant un parallèle avec ses propres 13 ans, elle ironise sur les comportements des ados d’aujourd’hui immergés entre autres dans un monde virtuel. Puis, allez savoir pourquoi, elle s’acharne sur la ville bourguignonne de Montceau-les-Mines ; parenthèse pittoresque émaillée d’exemples savoureux.


Ce spectacle passe comme une obsolète à la poste tant il est complet. Lorsque la qualité textuelle se met au diapason de la puissance du jeu, on frise la perfection. En auteure de sainteté, Elisabeth met tous ses dons d’actrice au service de ses mots. Ses postures, sa démarche extravagante, ses gestes désordonnés, son visage incroyablement expressif, ses mimiques… bref, tout son éventail créatif est utilisé pour notre plus grand bonheur. Aujourd’hui, Elisabeth Buffet est vraiment au sommet de son art. Elle est très loin d’avoir atteint son obsolescence artistique.

Gilbert « Critikator » Jouin