jeudi 12 novembre 2009

La pensée du jour

"Avec la campagne contre la grippe A H1 N1, on se sait plus à quel vaccin se vouer..."

mercredi 4 novembre 2009

Le Comte de Bouderbala


Théâtre du Gymnase
38, boulevard de Bonne Nouvelle
75010 Paris
Tel : 01 42 46 79 79 / 01 42 46 94 82
Métro : Bonne Nouvelle

Ma note : 7,5/10

Pitch : Acclamé lors des premières parties des concerts de Grand Corps Malade à travers toute la France, plusieurs scènes parisiennes et autres festivals, Sami, dit Le Comte de Bouderbala (comte des désargentés), présente son show dans lequel il nous livre sa version des faits, une version décalée et originale des grands thèmes de société.

Mon avis : « Je suis Algérien, avec une tête de Portugais et un corps de Turc »… Après une entrée tonitruante sur une musique façon « Piste aux étoiles », coiffé d’un chapeau de bouffon, Sami, Comte de Bouderbala, annonce la couleur, ou plutôt LES couleurs. Mais s’il revendique ses origines, il n’en fait pas pour autant tout un djébel ; une montagne, quoi ! Il a bien d’autres chats à fouetter et ses préoccupations sont plutôt du genre universel.
Avec son œil clair, goguenard et malicieux, son sourire craquant, tour à tour enjôleur ou carnassier, Sami distille une forme d’humour acide et corrosif, avec un penchant gourmand pour l’humour noir, y compris à ses dépens car il pratique majestueusement l’autodérision.

Sur scène, très physique, il est comme un saurien dans l’eau, c'est-à-dire aussi à l’aise qu’un crocodile dans son marigot. Il possède une maîtrise parfaite du stand-up. Expressif, il joue avec sa voix, balance de très bons jeux de mots, fait preuve d’un vocabulaire riche et précis. C’est un observateur impitoyable et fin du monde qui l’entoure. Il s’amuse ainsi à dresser en parallèle les comportements américains et français, l’enthousiasme démonstratif et direct des premiers face à notre « exception culturelle » bêtement compassée… Un comparatif qu’il se permet même de développer en opposant la qualité des séries télévisées américaines et les nôtres dont les héros, à travers sa loupe grossissante, nous paraissent soudain bien fadasses, n’en déplaise à nos aimables Navarro, Julie Lescaut, Joséphine et autres Louis la Brocante…
Sa façon de s’exprimer n’est jamais linéaire, il adore pratiquer la rupture, passer d’une histoire cartoonesque à solennité d’une homélie lorsqu’il prononce, par exemple, l’éloge funèbre de Kiki le Fada, un supporter mort dans l’exercice de ses nobles et estimables fonctions… Autre personnage haut en couleur, Momo le Cinglé, le trépident reporter-racaille, modèle d’intégration pas si inenvisageable que ça.

Sans aucun temps mort, il enchaîne ses thèmes de réflexion et nous les confie comme s’ils venaient d’éclore à l’instant dans son esprit. Il évoque aussi bien le journal télévisé d’Harry Roselmack, la gay pride, la prolifération des Chinois, l’élection d’Obama, nous narre sa propre expérience lors de son passage à l’Education nationale (ainsi, on sait d’où lui viennent cet amour des mots et ce respect pour la langue française, ainsi que la perfection de son accent américain). Avec ce regard aiguisé, cette façon d’aborder les choses, il assène pas mal de vérités qui nous font opiner du bonnet tant ça tombe juste… Et il termine avec une analyse interactive des textes de rap particulièrement édifiant.

Très honnêtement, il est rarissime d’assister à un spectacle de stand-up d’une aussi bonne tenue dans lequel il n’y a pratiquement pas de déchet et de ces moments de digressions souvent superflues qui font tomber le rythme. C’est d’un excellent niveau du début à la fin.
Il ne sera jamais le roi des comtes, mais il est déjà un prince du stand-up. En tout cas, un très bel avenir lui est promis car, intelligent et bon comédien comme il est, il va encore grandir.

vendredi 30 octobre 2009

Hiver


Théâtre de l’Atelier
1, place Charles Dullin
75018 Paris
Tel : 01 46 06 49 24
Métro : Anvers

Une pièce de Jon Fosse
Traduite par Terje Sinding
Mise en scène par Jérémie Lippmann
Lumières de Jacques Rouveyrollis
Avec Nathalie Baye et Pascal Bongard

Ma note : 5,5/10

Synopsis : Un homme et une femme se rencontrent dans un jardin public. Lui est un homme comme il y en a tant : marié, deux enfants, un travail, une maison. D’elle, on ne sait rien. Elle semble surgir de nulle part. Est-elle soûle ou droguée, prostituée, SDF ou bourgeoise ? Toutes les hypothèses sont envisageables…

Mon avis : Tant pis pour le mauvais jeu de mot, mais cette pièce de Jon Fosse m’a laissé bien sceptique… J’ai sans cesse été partagé par la formidable prestation, réellement habitée, de Nathalie Baye et un texte d’une indigence rare. Finalement, j’ai ressenti une peine profonde pour Nathalie Baye et son partenaire, Pascal Bongard, qui sont tous deux véritablement un peu plus qu’impeccables. Seul leur grand talent et leur total investissement nous permettent de suivre leur rencontre avec un certain intérêt. Deux comédiens de moindre envergure aurait pu sombrer dans le ridicule tant les dialogues sont péniblement répétitifs. Le procédé est supportable cinq minutes, mais pas pendant près d’une heure et demie.
Sincèrement, j’ai rarement été aussi chagriné de mettre une note à peine moyenne à un spectacle. Car j’ai été époustouflé par l’impressionnante composition de Nathalie Baye. Quelle justesse, quelle sensibilité, quelle présence !

Cette pièce ne comprend que deux décors. Un banc double pour les première et troisième parties ; une chambre à coucher pour les deuxième et quatrième. L’action va donc se dérouler du banc à la chambre, puis de la chambre au banc et enfin du banc à la chambre.
Un homme vient tranquillement s’asseoir sur ce banc quand, peu de temps après qu’il se soit confortablement installé, surgit une femme. Elle est hagarde, titubante. Telle une pocharde, elle commence à invectiver ce pauvre garçon. Evidemment, il se comporte comme tout le monde l’aurait fait devant une telle intrusion, il se lève et entreprend de passer son chemin. La femme se fait alors véhémente, limite agressive, puis, suivant le fil chaotique de ses pensées, elle se montre soudain farouche et en supplique. Devant une attitude aussi incohérente, l’homme, gauche et emprunté, s’arrête, pris d’une forme de curiosité. Visiblement, il ne comprend rien, il est dépassé. Il ne bronche même pas quand elle devient carrément ordurière…
Voilà, les deux personnages sont dessinés. Elle, elle est complètement paumée. Et lui, il est touchant de maladresse. Et les voici dans la chambre à coucher. Là, le texte prend une dimension franchement surréaliste. Jamais je n’ai autant entendu le mot « oui » prononcé sur tous les tons. Il faut le faire ! Il n’y a pas mal aussi de « non » et de « merde ». On n’échappe pas non plus à une litanie de grossièretés quelque peu gratuite.

C’est très, très, très bien joué, mais on se sent rarement concerné par cette histoire. On n’est même pas intrigué par ces deux personnages et par ce qui peut leur arriver. On le pressent. Sincèrement, je pense que les deux comédiens prennent un vrai plaisir à jouer, mais hélas leur plaisir est inversement proportionnel à notre ennui. J’ai du mal à comprendre comment un auteur peut avoir l’inconscience (ou l'outrecuidance ?)de proposer un tel texte. Son écriture est uniquement basée sur un mode répétitif. Il y a certes le comique de répétition mais ce n’est pas l’objet d’Hiver. C’est simple, sans ces innombrables répétitions par trop systématisées, je suis convaincu que sa pièce durerait moitié moins de temps ! Ce qui fait qu’on a la désagréable sensation d’être pris en otage par le mouvement perpétuel d’une valse hésitation.
Et lorsqu’on sort du théâtre de l’Atelier, on ne veut garder en mémoire que la magistrale interprétation d’une Nathalie Baye au sommet de son art et l’excellente réplique que lui donne son partenaire, Pascal Bongard. Rien que pour ça, on n’a pas fait le voyage pour rien…

mardi 27 octobre 2009


Un film de Yann Moix
Scénario de Yann Moix et Olivier Dazat
Avec Franck Dubosc (Régis Deloux), Lucy Gordon (Viviane Cook), Pierre-François Martin-Laval (Douglas Craps), Pierre Richard (Pierre Richard), Anne Marivin (Sidonie), Michel Galabru (Le docteur), Marisa Berenson (Lady Lyndon)…

Ma note : 8/10

Synopsis : Professeur de mathématiques à Montreuil-sous-Bois, Régis Deloux a soudain le pouvoir de voyager dans les films où il rencontrera enfin la femme de ses rêves.

Mon avis : C’est tout simple, quand on aime le cinéma et, surtout, si on a su garder son âme d’enfant et sa faculté d’émerveillement, Cinéman est un véritable enchantement.
J’ai eu l’impression de monter dans un wagonnet du train du Septième art piloté par un cinéphile illuminé, Yann Moix, et je me suis laissé emporter et guider à travers une succession d’extraits des films les plus représentatifs. Mieux encore, je suis carrément entré dans une BD cinématographique en compagnie d’un héros récurrent ayant les traits de Franck Dubosc. Ça m’a rappelé ces histoires quand Mickey, à la suite d’un coup sur la tête, se retrouvait transplanté dans une autre époque et qu’il intervenait sur le cours de l’Histoire avec un grand « H »… Un véritable plaisir de gosse vous dis-je, car on se retrouve dans un état d’esprit proche de celui où, quand on était gamin on, jouait aux cow-boys et aux indiens, en sachant que tout était possible, qu’on était le plus fort même si on y laissait quelques plumes, et qu’on pouvait aller jusqu’à faire semblant d’être mort…
A part que Yann Cinémoix, lui, s’est donné les moyens d’agrémenter son terrain de jeu(x). Tel Frankenstein, il s’est modelé une créature – Franck – et il lui a donné de vivre les aventures cinématographiques les plus inoubliables. Quel régal ça a dû être pour celui-ci que d’endosser autant de panoplies aussi prestigieuses : Harold Lloyd, Robin des Bois, Jésus, Tarzan, Clint Eastwood, Zorro, ou de se retrouver mêlé à l’action de films aussi marquants que Barry Lyndon, Orange mécanique, Cléopâtre, Sissi impératrice, Taxi Driver…
Dans certaines de ces parodies, Franck Dubosc est impressionnant de mimétisme. Il ne joue pas Clint Eastwood, il EST Clint Eastwood ! De même qu’il réussit à ressembler étrangement à Errol Flynn ou à Harold Lloyd. Impressionnant ! Quand il enfile le seyant collant vert de Robin des Bois, il adopte les mimiques et le jeu un tantinet appuyé d’Errol Flynn. C’est vraiment épatant cette façon de se glisser ainsi dans n’importe quel registre.

Ce film est également truffé de trouvailles réellement excellentes. Ainsi l’idée d’affubler Franck de lentilles pour lui donner des prunelles sombres lorsqu’il est le prof de maths Régis Deloux et qu’il se trouve dans la vie réelle, alors que quand il est plongé dans la fiction, il retrouve son irrésistible regard bleu faïence. Il y a aussi cette maladie bizarre qui l’affecte et qu’il apparaît lui seul en noir et blanc dans un monde en couleurs, ou bien cette situation totalement incongrue où les lettres des sous-titres restent collées à lui…

Si la performance de Franck Dubosc est époustouflante parce que très lourde et très physique, il faut également souligner la présence de Pierre-François Martin-Laval, dans le rôle du méchant, tellement caricatural avec un faciès et une rigidité dignes d’un Erich Von Stroheim, la présence savoureuse d’un Pierre Richard qui fait du… Pierre Richard et, enfin, le nouveau morceau de bravoure de Michel Galabru, dans une scène courte mais absolument désopilante.

Voilà, tout est dit, ou presque. J’ai A.D.O.R.E. ce film. C’est un élixir de jouvence. Déjà, j’ai entendu moult critiques chez certains pisse-froid, chez quelques collègues prônant un cinéma plus intello… Et alors, on peut apprécier Le ruban blanc de Haneke et attribuer le ruban bleu du film parodique à Cinéman. L’un n’empêche pas l’autre. Ils font tous deux œuvre utile. De toute façon Cinéman m’a hélas confirmé une chose : je ne serai jamais adulte. Je sens que je vais rencontrer quelques problèmes au moment d’entrer à l’hospice. Bof, je penserai aux Vieux de la vieille…

lundi 26 octobre 2009

1946/1960 Ces années-là Saint-Germain des Prés


Théâtre de Nesle
8, rue de Nesle
75006 Paris
Tel : 01 46 34 61 04
Métro : Odéon

Dominique Conte chante…
Accompagnée d’Alexis Salmieri (percussions), Théo Ceccaldi (violon), Jimmy Top (guitare)

Ma note : 7/10

Synopsis : De 1946 à 1960, à Saint-Germain des Prés, la chanson française connaît son moment de gloire… 50 ans plus tard, un spectacle résonne comme la promesse d’une soirée destinée à nous entraîner vers le charme du rythme, le piquant des mots, la beauté de la langue et l’émotion de la poésie. Une chanteuse et ses trois musiciens proposent ce parcours musical original, ponctué de références socioculturelles d’hier, comme une relecture offrant un nouveau souffle au répertoire particulièrement riche de la chanson française des années 50… Avec humour, tendresse et modernité, le quatuor revisite le mythique quartier de la Rive Gauche à travers une vingtaine de chansons et textes signés des plus grands auteurs de cette époque(Vian, Ferré, Queneau, Prévet, Brel, Gainsbourg, Béart, Trenet...).

Mon avis : Si vous aimez les chansons à textes interprétées sur une ambiance jazzy, ce spectacle va vous ravir. Dominique Conte, élégante dame brune que l’on pourrait prendre pour une petite sœur de Juliette Gréco tant il y a de ressemblances dans le physique et dans certaines intonations, nous entraîne à sa suite pour une visite guidée à travers le quartier de saint6germain des prés des années 50. Dotée d’une excellente diction, très à l’aise dans les chansons où il faut interpréter et apporter une part de comédie, elle s’approprie avec charme, espièglerie et émotion ce remarquable répertoire. En revanche, elle est moins convaincante lorsque le rythme s’accélère (comme sur Be Bop par exemple).
Autre atout de ce spectacle, l’abondance d’anecdotes rapportées par la chanteuse, qui nous retrace en quelque sorte le mode vie de cette époque foisonnante et insouciante. Elle nous raconte la topographie du quartier, la façon quasi uniforme de se vêtir, l’existentialisme, ce haut-lieu de la fête que fut le Tabou… Elle évoque ces grands personnages qui illustrèrent de leur créativité, leur folie, leur intelligence cette époque à nulle autre pareille : Boris Vian, Jacques Prévert, Simone de Beauvoir, Jean-Paul Sartre, Juliette Gréco, Serge Gainsbourg…
Enfin, il faut absolument mettre en exergue le trio de musiciens qui accompagnent Dominique Conte. Ils sont bourrés de talent et d’inventivité. Les arrangements sont riches et originaux. Ils sont en outre pleins d’humour et de fantaisie. Mais ce qui est le plus bluffant, c’est qu’ils sont tout jeunes ! Très complices, ils apportent à ce spectacle une formidable bouffée de fraîcheur et de légéreté. Mais surtout, quels musiciens !

Les diablogues


Théâtre Marigny
Carré Marigny
75008 Paris
Tel : 01 53 96 70 00 / 08 92 22 23 33
Métro : Champs-Elysées Clémenceau

De Roland Dubillard
Mise en scène de Jean-Michel Ribes
Décors de Jean-Marc Stehlé
Avec Muriel Robin et Annie Grégorio

Ma note : 8,5/10

Note d’intention : Un grand acteur peut-il interpréter le rôle de Phèdre ? Problablement oui… Tout comme celui d’Andromaque ou de Bérénice. C’est en ce sens que l’on peut affirmer que Racine et Dubillard sont des auteurs d’une importance égale ; même si du point de vue de l’alexandrin, Racine dépasse d’une courte tête Dubillard, tandis que ce dernier fait un tantinet la nique à notre grand classique quand il s’agit de fantaisie.
En effet, nous constations aujourd’hui avec évidence que Les Diablogues, dont les deux personnages sont à l’origine masculins, peuvent être interprétés avec incandescence et délice par deux actrices, surtout lorsqu’il s’agit de Muriel Robin et d’Annie Grégorio. Comme quoi, les personnages des grands auteurs n’ont pas de sexe ou les ont tous.

Mon avis : Elles ont opté pour des couleurs qui pètent. Muriel Robin en tailleur mauve, Annie Grégorio en robe rouge. Ce qui leur permet de se détacher parfaitement sur le décor insolite que l’on a construit adaptable à leurs différentes évolutions. Au premier abord, on dirait une caverne dont les murs et l’ameublement serait recouvert de peaux de bêtes. Evidemment, un tel décor ajoute à l’aspect totalement irrationnel du spectacle qui va suivre, spectacle qui se compose en fait de dix sketches.
Le premier, qui repose sur l’évocation vacharde d’une comédienne qui fut peut-être un monstre sacré, mais qui persiste à se produire alors qu’elle ne semble plus être cotée à l’argus des acteurs depuis belle lurette. Nos deux chipies s’en donnent à (ran)cœur joie. Et vas-y que je te débine avec un ton tout à tour faussement angélique et réellement fielleux. Le non-sens se le dispute aux lapalissades avec un sérieux jubilatoire. Tout de suite se dessinent les registres des deux comédiennes. Si l’absurde n’avait pas existé il eût fallu l’inventer pour Muriel Robin. Elle nage dedans comme un poisson dans l’eau. Elle possède la science du comique dans la moindre de ses mimiques, le moindre de ses gestes. On en arrive à se demander si Louis de Funès n’aurait pas fauté avec Jacqueline Maillant pour enfanter leur digne héritière en drôlerie. Dans cet exercice si précis et pointu qu’est la loufoquerie, elle est d’une virtuosité sans égal… Comme dans tous les tandems qui fonctionnent, il ne faut pas que les deux partenaires jouent la même partition. Si l’un est effervescent, l’autre se doit de se montrer plus placide, plus réservé. L’effet comique en est ainsi accentué. Et Annie Grégorio est idéale dans ce rôle. En fait, notre binôme de bonnes femmes ont choisi d’être tout simplement naturelles. Elles sont elles-mêmes, elles ne cherchent pas le contre-emploi, ce qui rend d’autant plus efficace la cocasserie irrésistible de leurs propos. Bref, c’est du billard !

Après cette entrée « théâtrale », les situations s’enchaînent, très variées, avec pour seul fil rouge l’absurde poussé à son incandescence. Parfois - quasiment en alternance - les gestes prennent le pas sur les mots. C’est ainsi le cas dans ce numéro complètement frapadingue de ping-pong avec balle fictive, dans ce sketch où deux copines juchées sur des plongeoirs, ratiocinent à l’infini pour décider du moment où elles vont sauter à l’eau, ou dans cette surréaliste démonstration de judo… Et, parfois, la bouffonnerie repose presque uniquement sur l’échange verbal comme dans l’évocation de ce collectionneur de… billets de 500 euros, dans ces digressions évaporées sur la recherche de la célébrité, ou dans cette conférence sur le langage avec sa délirante recherche étymologique à partir du mot « langouste »…

Complices à la ville comme à la scène, Annie et Muriel évoluent en permanence à la limite du hors-jeu. Avec un sérieux imperturbable, elles débitent leurs sornettes, prononcent des mots qui n’existent pas comme s’ils avaient toujours fait partie de leur vocabulaire quotidien « Ah, ce facétieux « gobedouille » !), frétillent avec l’élégance de deux dauphines dans l’océan de l’imaginaire sans fond (à tout point de vue) du sieur Roland Dubillard. Quand la science du burlesque atteint un tel niveau et qu’elle est servie par deux comédiennes aussi fines et aussi investies, c’est un bonheur d’esthète. Ce spectacle se déguste comme un grand cru, par petites gorgées que l’on conserve longtemps en bouche, ponctuées de gloussements de satisfaction, et qui nous laissent longtemps après dans un très agréable état de ravissement tout proche de l’ivresse (intellectuelle). Merci Môssieur Dubillard, merci mesdames. On en redemande…

mercredi 14 octobre 2009

Grégory Charles


Théâtre Déjazet
41, boulevard du Temple
75003 Paris
Tel : 01 48 87 52 55
Métro : République

Ma note : 7/10

Mon avis : Non, non, même s’il chante remarquablement Georgia On My Mind, il n’est pas le fils de Ray Charles. Grégory est le fils métis de monsieur et madame Charles, un couple auquel il doit beaucoup et à qui il rend un vibrant hommage au début de son spectacle. Il est en effet l’unique – c’est vrai qu’il est Unique – rejeton d’un couple que tout au départ opposait : les origines géographiques, la couleur de peau, la culture, et même le gabarit. Mais il existait entre eux un lien qui allait se révéler indéfectible : la passion de la musique. C’est donc de cette union explosive qu’est né le petit Grégory. Elevé entre une mère pianiste férue de musique classique, et un père beaucoup plus attiré par les rythmes syncopés du jazz, ballotté entre la rigueur maternelle et la fantaisie paternelle, écartelé entre la méthode et l’impro, le jeune garçon aurait pu se retrouver fort perturbé. Au contraire, ces divergences, il les a faites siennes. Il se les est appropriées, il a tout ingurgité, il en a fait sa vérité à lui ; cette dualité d’une richesse incomparable, il nous la démontre illico sur scène en s’asseyant entre deux pianos et en passant sans transition de l’un à l’autre poursuivant une mélodie du plus pur classicisme à un ragtime endiablé.
Déjà auréolé de la première place d’un concours national canadien de piano à… 7 ans ( !), Grégory est un authentique virtuose pluridisciplinaire qui a mis son immense talent au service du spectacle. La première moitié de la première partie nous montre donc sa parfaite maîtrise du piano. Ses solides bases classiques lui servent de rampe de lancement pour les rhythm’n’blues les plus enflammés. En plus de ses dons de musiciens, Grégory Charles est un fameux conteur. Il nous narre sa jeunesse, s’attarde avec énormément d’humour et d’autodérision sur la couleur de sa peau, plaisante avec le public. C’est un véritable one-man show. Puis le one-man show s’évanouit soudain au moment où Grégory est rejoint sur scène par cinq musiciens et une plantureuse choriste. Les flammèches qu’il avait allumées au début, se transforment alors en brasier et la deuxième moitié de la première partie se termine sur un formidable gospel. Toute la salle, à l’unisson, enfiévrée par ces rythmes frénétiques, tape des mains, bouge les pieds, reprend le chorus… Un grand moment de partage.

Place alors à la deuxième partie. On a compris que l’on avait affaire à un hurluberlu de génie sur le plan musical. On peut donc s’attendre à tout. Et on va avoir droit, effectivement, à tout !
Grégory Charles a fait distribuer à l’entrée des petites fiches sur lesquelles on note le titre d’une chanson, le nom de son interprète et, pour la valider, son propre nom et le numéro de son emplacement dans la salle.
Et là, l’homme-orchestre se métamorphose en juke-box ambulant. Il tire une fiche au sort et sans en divulguer le continu à ses musiciens, il commence à leur livrer une sorte de grille harmonique. Et c’est parti ! Voici en gros le programme qui nous fut proposé : Aznavour (deux fois de suite), Michael Jackson, Hallyday, Ray Charles, Brel, Miles Davis, Jean-Jacques Goldman, Goldorak ( !), Barry White se sont succédés dans des compositions parfois fidèles, parfois complètement détournées. Il s’amuse et on s’amuse avec lui. Il faut dire que le jeune homme est épaulé par six complices qui sont de remarquables musiciens eux aussi, aptes à rebondir sur le moindre de ses signaux.
Bien sûr, on ne peut pas attendre de lui qu’il connaisse par cœur des centaines et des centaines de chansons en anglais et en français, c’est totalement irréalisable, c’est mission impossible. En revanche, aucune mélodie n’a de secrets pour lui. Il plaque un accord et la machine démarre. Lorsqu’il déniche un titre qu’il ne maîtrise pas parfaitement, voire pas du tout, il se jette à l’eau quand même. Au début, il patauge, il barbotte, il fait un peu la planche, puis, progressivement, il commence à flotter, il trouve sa cadence, et il finit à la manière d’un champion olympique de natation. Saisissant ! Malin, il a recours à toutes les astuces quand il ne sait pas un texte entièrement : onomatopées, yaourt, répétitions, phonétique… tout est bon. Et c’est toujours étonnant et surprenant d’inventivité. Et la salle finit debout dans un grand moment de communion païenne et musicale, les mains en feu, le sourire aux lèvres, et le cœur en joie.

Personnellement, et tout le monde n’était pas d’accord avec moi, loin s’en faut, j’ai légèrement préféré la première partie à la seconde. Je sais, c’est totalement subjectif. Mon côté cartésien peut-être. Ou alors étais-je inconsciemment déçu qu’une des deux chansons que j’avais proposées n’ait pas été tirée au sort et chantée. Du dépit amoureux, quoi. En revanche, longtemps après le spectacle, dans le métro puis dans le RER, sous la douche, en entrant dans mon lit, je fredonnais encore Georgia On My Mind. C’était comme le bout de scotch dont on ne peut se défaire dans Tintin. C’est terrible l’influence que peut avoir ce garçon ! Mais c’est tellement agréable…