vendredi 17 septembre 2010

Désolé pour la moquette


Théâtre Antoine
14, boulevard de Strasbourg
75010 Paris
Tel : 01 42 08 77 71
Métro : Strasbourg Saint-Denis

Une pièce écrite et mise en scène par Bertrand Blier
Avec Myriam Boyer, Anny Duperey, Patrick Préjean, Abbès Zahmani, Jean Barney

Ma note : 8/10

L’histoire : En raison d’un obscur décret, une bourgeoise te une clocharde sont amenées à partager le même morceau de moquette. Une main tendue, et tout bascule. Les rôles sont soudain inversés. La bourgeoise voit sa vie (et son époux) sous un nouvel angle. Tandis que la SDF, passée du bon côté, commence à regretter son clochard divinement membré…

Mon avis : Quel privilège que de passer en trois soirs du Dîner de cons à Kramer contre Kramer puis à Désolé pour la moquette… Trois univers totalement différents, trois publics eux aussi différents… et trois plaisirs également différents. C’est comme en amour ; quand plaisir il y a, si les sensations pour parvenir à l’orgasme - avec des partenaires différents, bien sûr – ne sont (heureusement) pas les mêmes, il n'y a que le résultat qui compte. Pour être un peu plus explicite, avec Le Dîner de cons, on fait l’amour allègrement avec un bon copain ou une bonne copine, avec Kramer contre Kramer, on s’offre une relation pleine de romantisme et de tendresse, et avec Désolé pour la moquette, on se vautre avec délices dans une bonne partie de cul bien gaillarde et sans tabous. Ces trois formes d’ébats sont tout aussi jouissives que complémentaires.
Ce préambule, un peu alambiqué je l’admets, nous amène donc au théâtre Antoine où Bertrand Blier nous propose une deuxième pièce qui s’inscrit, du moins pour la forme, dans la lignée des Côtelettes. D’ailleurs, un des personnages n’affirme-t-il pas à un moment que nous ne sommes « que de la viande »… Bertrand Blier est un auteur à part, au cinéma comme au théâtre. Il ne s’interdit rien. Il est surtout un grand amoureux du verbe et ses dialogues contiennent des phrases d’anthologie (je pense entre autre à ce vibrant exposé sur les différentes formes de dégueulis…). Et quand ils sont servis par des comédiennes de la trempe de Myriam Boyer et Anny Duperey, on touche au sacré… J’ai l’air d’exagérer, mais l’univers de Bertrand Blier me plaît et me réjouit particulièrement. Il y a chez lui un mélange de non sens britannique et de farce bien gauloise, rabelaisienne à souhait.
Disons-le tout net, ce genre de pièce ne peut pas plaire à tout le monde, comme disait l’autre. Si on n’adhère pas, on s’offusque, on s’outre, on est choqué, et on pousse de gros soupirs chagrins. Puritains et trompes d’Eustache délicates s’abstenir… Mais quand on adhère, alors quelle jubilation de tous les instants. Il est gonflé le Bertrand. Si Myriam Boyer, connue pour son franc parler et sa truculence est comme un poisson dans les eaux fangeuses qui s’écoulent de la plume de l’auteur, quelle surprise que de découvrir Anny Duperey dans un tel registre. Réussir à lui faire tenir à elle, si élégante et d’apparence tellement « bourgeoise », des propos aussi crus, aussi graveleux et lui faire jouer des scènes aussi croustillantes, ça donne encore plus de piment à la provocation. Elle se livre avec Patrick Préjean, le « clochard céleste », à une scène d’une incroyable sensualité.
Parfois, au milieu de cette misère humaine, s’échappent de jolies bulles de poésie pure. Mais ; attention, si les dialogues hauts en couleurs nous arrachent fréquemment des éclats de rire, on ne peut s’empêcher de recevoir en pleine figure la critique sociale qui est en permanence sous-jascente au propos. Car ce sont en fait cinq solitudes qui se débattent dans un monde impitoyable et broyeur. Leur quête d’amour est pathétique ; comme leur besoin de communiquer ainsi que le proclame le personnage de Myriam Boyer : « Parler, ça fait circuler de la chaleur humaine »…
La fin, complètement inattendue, nous entraîne dans un second degré qui confine à l’absurde. La pièce part soudain en vrille, on revient soudainement à la réalité du théâtre, exactement comme si on était brutalement arraché à un rêve.
Les cinq comédiens jouent à ravir cette partition insolente et souvent dérangeante. Chacun à son tour, par besoin de s’épancher et d’être écouté tout en se parlant à soi-même, se livre à des confessions intimes et impudiques. Il y a énormément de détresse et en même temps un féroce appétit de vivre. On s’accroche à ce qu’on peut, et surtout aux autres. Il y a entre ces cinq comédiens une évidente complicité. Les regards et les sourires qu’ils échangent sont éloquents. C’est comme des galopins qui seraient tout heureux d’avoir réussi une bonne farce. Et, franchement, ils peuvent être fiers d’eux… et de leur auteur et metteur en scène, Bertrand Blier.

jeudi 16 septembre 2010

Kramer contre Kramer


Bouffes Parisiens
4, rue Monsigny
75002 Paris
Tel : 01 42 96 92 42
Métro : Quatre Septembre / Pyramides

D’après le roman d’Avery Corman
Adaptation et mise en scène de Didier Caron
Décors de Catherine Bluwal
Lumières de Jacques Rouveyrollis
Avec Gwendoline Hamon (Joanna Kramer), Frédéric Diefenthal (Ted Kramer), Roland Marchisio, André Penvern, Maud Le Guenedal et, en alternance dans le rôle de Billy, Romann Berrux, Antoine de Brekel, Raphaël Caduc, Nicolas Rompteaux

Ma note : 8/10

L’histoire : Le jour où son fils fête ses 6 ans, Joanna Kramer décide de quitter son mari Ted, lui laissant sur les bras Billy. Ted est alors contraint de concilier ses activités professionnelles avec l’éducation de son enfant. Il va patauger dans cette nouvelle vie dont il ignore presque tout, entre travail, ménage, cuisine, école, sorties au parc et petits bobos. Complètement débordé dans les premiers temps, il va s’habituer tant bien que mal à son double rôle de publicitaire et d’homme au foyer. De son côté, Billy se fait peu à peu à l’absence de sa mère et s’attache de plus en plus à Ted…
Jusqu’au jour où tout s’écroule : Joanna réapparaît pour reprendre la garde de Billy…

Mon avis : Très honnêtement, je me demandais comment allait être traitée la version théâtrale de ce livre adapté au cinéma avec succès par Robert Benton avec Meryl Streep et Dustin Hoffman. J’étais même un peu circonspect en me rendant aux Bouffes Parisiens. Et bien, au bout d’un quart d’heure, tous mes doutes s’étaient envoilés et je me suis fait happer par le déroulement de cette histoire pourtant ultra connue. Les raisons de mon attention ont été multiples.
D’abord le jeu des comédiens. Tout en faisant souvent vibrer la corde de l’émotion, pas une seconde ils basculent dans le pathos. Ils sont en permanence sur le fil et, plusieurs fois, on a la gorge nouée. Dans la deuxième partie, j’ai surpris quelques dames se tamponner discrètement le coin de l’œil.
Ensuite, la mise en scène. Dans un décor minimaliste curieusement construit autour des lettres formant le mot « Kramer » façon énorme jeu de cubes, les modules glissent et pivotent pour former le cadre des différentes actions. On pige très vite le truc et on le trouve remarquablement moderne et ingénieux. Cette souplesse apporte un rythme soutenu à l’action car l’histoire est découpée en une succession de saynètes plus ou moins longues. Un emploi habile du flashback au début nous permet en quelques minutes de cerner les psychologies des deux principaux protagonistes, Joanna et Ted. On voit ainsi défiler les sept premières années de la vie du couple Kramer, le la rencontre à la séparation, en passant par l’accouchement et les anniversaires de Billy. C’est rapide, efficace, très bien fait. Même les scènes banales de la vie quotidienne sont traitées avec une infinie justesse.
Enfin, si on est aussi captivé, c’est que l’on est totalement partie prenante de ce drame. Qu’on soit homme, femme ou enfant, on est concerné par cette histoire. Si on ne l’a pas vécu soi-même - ce qui est aujourd’hui rarissime – des proches y ont été confrontés. On est donc en terrain connu. Il est très facile de se transférer dans les doutes de Joanna, dans la gestion brutale d’homme au foyer de Ted et dans l’adaptation à une nouvelle vie de Billy.

Autour de la famille Kramer gravite une poignée de personnages, témoins et acteurs de leur vie. La bonne samaritaine de voisine amie du couple, le supérieur de Ted, des serveurs et garçons de café, une secrétaire, des avocats, et même un Père Noël... Tous ces rôles sont tenus avec brio par les trois autres comédiens.
Bien sûr, cette pièce repose entièrement sur le trio Joanna-Ted-Billy. Ces trois là sont absolument épatants. Le gamin que j’ai vu (ils sont quatre à se partager le rôle) est confondant d’aisance et de naturel dans des scènes pourtant à fort potentiel émotionnel. En fait, Kramer contre Kramer traite de l'inversion des rôles. Dans la majeure partie des cas, c’est plutôt l’homme qui part et la femme qui reste au foyer pour s’occuper de la progéniture. Ici, c’est le contraire. C’est pourquoi l’exposition du début est indispensable pour nous aider à percer les caractères. De toute évidence, Ted est plus romantique que Joanna. Confinée à la maison, elle souffre d’un terrible manque d’assurance et de maturité. Elle a peur de ne pas être une bonne mère et, au fur et à mesure où son enfant grandit, elle craint de devenir une « maman méchante » par manque de patience et, surtout, parce que sa vie de femme n’est pas accomplie. Alors, elle décide de partir pour essayer de se construire autrement : « J’ai besoin d’exister. Je déteste la vie que je mène. Je ne t’aime plus ». En trois phrases, la messe est dite, le contrat rompu… C’est joué avec un tel déchirement qu’on ne peut que la prendre en sympathie. On ne peut pas la condamner car elle est honnête. Gwendoline Hamon apporte énormément de sensibilité à son personnage. Ses états d’âme sont extrêmement lisibles. Nombreuses sont celles qui vont se reconnaître en elles, sinon dans la mère, tout au moins dans la femme. Elle est vibrante et si touchante dans l’aveu de son haïssable fragilité.

Ted est un homme actuel. Au départ, entièrement tourné vers son travail et son avenir professionnel, il délègue en toute confiance tout ce qui ce qui est intendance à son épouse. Puis, lorsqu’il se retrouve seul avec son fils, il prend ses responsabilités à bras-le-corps. Mais c’est la panique. Et là, c’est à notre tour, nous les hommes, de nous voir à sa place. C’est qu’on est vite débordé quand il nous faut accomplir plusieurs tâches à la fois. Ah, cette gestion du temps !... Frédéric Diefenthal qui, il faut le souligner, est présent sur scène du début à la fin, fait de Ted un homme normal. Il n’en rajoute jamais. Et pourtant, lui aussi, il passe par tous les états d’âme. Sa métamorphose en papa-poule hyper protecteur est joliment bien dessinée. Il y a deux-trois moments de tendresse père-fils qui nous donnent le frisson.

Kramer contre Kramer est une pièce chargée en émotion. Mais c’est de la belle émotion ; de positive qui fait du bien. De celles qui nous prennent dans ce qu’on a de plus simplement enfoui dans nos tripes, en particulier l’amour filial. Il y a des moments dans la salle où le silence est d’une intensité rare. C’est vraiment, vraiment fort. Chapeau aux comédiens et, il ne faut pas l’oublier, au tandem d’adaptateurs et metteurs en scène, Didier Caron et Stéphane Boutet.

mercredi 15 septembre 2010

Le Dîner de cons


Théâtre des Variétés
7, boulevard Montmartre
75002 Paris
Tel : 01 42 33 09 92
Métro : Grands Boulevards

Une pièce de Francis Weber
Mise en scène par Jean-Luc Moreau
Avec Philippe Chevallier (Pierre Brochant), Régis Laspalès (François Pignon), Jessica Borio (Christine Brochant), Olivier Granier (le docteur Sorbier), Stéphane Bierry (Juste Leblanc), Irina Ninova (Marlène Sasseur), Bernard Fructus (Lucien Cheval)

Ma note : 8/10

L’histoire : Si Pierre Brochant vous invite un soir à dîner, méfiez-vous car il a une spécialité : Le Dîner de cons… Un dîner qui a lieu une fois par semaine et dont le principe est tout simple : chaque convive doit amener un con. Celui qui a déniché le plus spectaculaire est déclaré vainqueur.
Ce soir, Pierre est ravi. Il a mis la main sur un champion du monde, un certain François Pignon. Il s’apprête à vivre un grand moment. Sauf qu’il est à cent lieues de se douter qu’avec François les soirées sont toujours imprévisibles et peuvent tourner au cauchemar…

Mon avis : Que dire d’une pièce dont on connaît les situations, les ressorts et certaines répliques par cœur ? Le Dîner de cons est d’abord une comédie remarquablement écrite par Francis Weber. Parfaitement huilée, elle repose principalement sur trois éléments : l’antagonisme entre les deux personnages principaux, Pierre Brochant et François Pignon d’une part, des dialogues savoureux, et une poignée de rebondissements particulièrement efficaces. Evidemment, quand on est dans la salle, on attend avec gourmandise les quelques scènes désormais cultes ; l’attente du public est palpable et, quand elles se produisent, les gloussements et les rires de satisfaction sont quasi orgasmiques…

Philippe Chevallier et Régis Laspalès rendent une copie impeccable. Ils ne souffrent à aucun moment de la comparaison avec leurs prestigieux devanciers (on pense évidemment surtout à Lhermitte et Villeret). Laspalès est un Pignon de haut vol. Il EST François Pignon. Il donne toute la mesure d’un registre comique on ne peut plus complet. Il sait tout faire, passant de la pitrerie la plus puérile à l’émotion la plus touchante. Mais pour que l’opposition des styles soit réussie, il faut qu’en face de cet Auguste, il y ait un clown blanc qui ait du répondant. Philippe Chevallier ne se départ jamais de son sérieux imperturbable (il y a des moments où on ne sait pas comment il fait pour ne pas exploser de rire devant certaines mimiques ou postures de son camarade de jeu). Comme dirait Leblanc, il joue juste. On se met fréquemment à sa place d’arroseur arrosé. Comment se débarrasser de ce type qui tape l’incruste ? En fait, on comprend que si Pignon fait autant d’inertie, c’est qu’il souffre de solitude. Il est heureux d’avoir quelqu’un à qui parler, à qui se confier, quelqu’un à aider aussi. C’est un vrai brave homme. Le problème, c’est qu’il est imprévisible (ou trop prévisible). Il veut trop bien faire mais, hélas, il a la bourde chronique. Et Brochant souffre avec lui du syndrome du bout de scotch du capitaine Haddock. Lorsqu’il le décolle d’un doigt, il s’accroche à un autre… Impossible de s’en défaire.

Bon, en résumé, cette version « chevallier-laspalèsienne » du Dîner de cons est une totale réussite. On peut sans risque lui prédire un énorme succès public. On sait pourquoi on vient au théâtre des Variétés et on en repart comblé par ce qu’on y a vu. Ça fonctionne à ravir et le moteur ne montre aucun raté. Il y a même des moments de pure folie.
La seule chose qui m’ait un peu dérangé, c’est le jeu parfois forcé de l’inspecteur des impôts. Un Cheval qui possède un rire de hyène, c’est marrant une fois, mais il ne faut pas en abuser. Heureusement, le scénario lui permettant de se ressaisir, mon agacement fut de courte durée. Sinon, sa complicité de fonctionnaires potaches avec Pignon est joliment traitée. Il doit s’en passer de belles au bureau !
Enfin, pour un simple plaisir esthétique, les deux personnages féminins, Christine Brochant et Marlène Sasseur, apportent une très agréable note de charme. Et, ce qui ne gâche rien, elles jouent remarquablement leur partition.
Conclusion de ce Dîner de cons : il faut bien que les cons vivent, ne serait-ce que pour se payer une bonne tranche de rigolade.

lundi 13 septembre 2010

Solness le constructeur


Théâtre Hébertot
78bis, boulevard des Batignolles
75017 Paris
Tel : 01 43 87 23 23
Métro : Rome / Villiers

Une pièce d’Henrik Ibsen
Adaptée par Martine Dolleans
Mise en scène par Hans Peter Cloos
Avec Jacques Weber (Halvard Solness), Mélanie Doutey (Hilde Wengel), Edith Scob (Aline Solness), Jacques Marchand (Knut Brovink), Thibault Lacroix (Ragnar Brovink), Nathalie Niel (Kaja Fosli), Sava Lolov (Docteur Herdal)

Ma note : 6/10

L’histoire : Halvard Solness est le plus grand architecte de son pays. Imbu de son statut et de son pouvoir, il règne en tyran sur son petit monde : épouse, collaborateurs, employés… Mais la crise de la cinquantaine, son attirance et sa crainte de la jeunesse, et une ultime rencontre, vont peu à peu le faire basculer dans une irrépressible dépendance.

Mon avis : Dès le début de la pièce, on se dit que le titre eût pu en être plutôt « Solness le destructeur ». Méthodique, il construit des tours et il détruit des vies avec la même absence d’état d’âme. En effet, Halvard Solness se montre tellement odieux et détestable qu’il ne sème que tristesse, rancœur, malaise autour de lui. Bonjour l’abus de pouvoir. Il profite de son statut d’homme-qui-a-réussi dans le monde de l’architecture pour jeter un regard plein d’arrogance sur les personnes qui gravitent dans sa sphère. En fait, sa vie s’arrête à son bureau. Il y règne en maître, en despote. Pour lui, le droit de cuissage est chose banale et naturelle. Et tant pis si on épouse, Aline, le surprend dans ses ébats. Il n’en a cure. Ce mépris chronique rejaillit évidemment sur ses deux principaux collaborateurs, les Brovink père et fils. Il les humilie avec une désinvolture et une indifférence on ne peut plus détestables.
Bref, tout va bien – du moins pour lui – dans le petit monde de Halvard Solness, tyran domestique et professionnel. Pourtant, petit à petit, quelques fissures apparaissent dans ce bel édifice qu’il s’est construit sans scrupules. Sa tour d’ivoire est montée très haut, mais il subsiste quelques faiblesses dans les fondations. Cette fragilité, il faut bien sûr aller la chercher dans le passé, dans un drame qu’il s’est toujours efforcé d’enterrer sous des monceaux de gravats… Autre cause d’effritement : Solness se sent vieillir. Et jamais il ne s’est senti aussi fasciné par la jeunesse. Elle l’aimante et lui fait preuve. Devant un tendron, il peut perdre de sa superbe. Finalement, Solness est un sado-maso. D’une part, il manipule et terrorise son entourage avec une indéniable délectation et, d’autre part, il ne cesse de s’auto-flageller par rapport à ce passé douloureux. Il évoque à demi-mots une « dette morale » qui le ronge.
Et puis surgit dans sa vie ce qu’il désirait et redoutait le plus : la vraie jeunesse. Le rayon de soleil auquel notre Icare va sciemment se brûler les ailes. Le manipulateur va devenir manipulé. Le pervers va se muer en candide. Il s’en rend compte et ça lui plaît.

Voici posés les grands traits de cette pièce d’Henrik Ibsen... Pour incarner « le monstre du Solness » avec autant de véracité, il fallait la puissance dévastatrice d’un Jacques Weber comme toujours superbement inspiré. Il écrase tout autour de lui. Et, au fil de l’histoire, il distille de plus en plus quelques éclairs de doute et de fragilité. C’est du grand art… En face de lui, Mélanie Doutey, vive, pétillante, joyeuse, symbolise parfaitement la jeunesse dans ce qu’elle a de plus frais et de plus désirable. Elle est lumineuse… Leurs échanges font penser à une petite musique de chambre interprétée par une contrebasse (Weber) et un violon (Doutey). Cette opposition est une réussite totale… Edith Scob, frémissante et altière, tire également avec élégance son épingle du jeu. Elle ne cesse de se retrancher sur on obsession du « devoir ». Et si c’était elle la plus forte ? J’ai aussi bien aimé l’émotion que dégage Jacques Marchand dans les débuts de la pièce. Humble et souffreteux, il fait apparaître encore plus impressionnante la force brutale de son patron.

Sur le plan de la comédie pure, ce quatuor est réellement épatant. Le problème, c’est la pièce elle-même. C’est une sorte de puzzle dont les pièces ne s’ajustent pas toujours entre elles. Il y a du mou dans les ressorts, de l’irrationnel dans certaines situations. Ibsen privilégie les échanges forts au détriment d’une construction rigoureuse et cartésienne. Trop d’abstractions et trop d’ellipses. Finalement, cette pièce est très conventionnelle. Elle ne nous ménage guère de surprises. On sent très vite comment va se dévider l’écheveau… Et Ibsen s’est même payé le luxe de faire figurer un personnage qui n’apporte strictement rien à l’histoire, celui du docteur. Il aurait pu et dû nous en apprendre plus sur la psychologie et les pathologies du sieur Solness, mais il ne reste que dans une superficialité souriante et fadasse. Ce n’est pas de la faute du comédien mais en plus, il n’est guère crédible en médecin.

En conclusion, les instruments sont excellents, Le soliste (Weber) – quel régal - est au sommet de son art, le premier violon (Doutey) ne fait que confirmer tout le bien que l’on pense d’elle, mais la partition manque d’originalité et de relief. On ne se laisse pas emporter et il s’avère qu’on s’ennuie un tantinet.

samedi 11 septembre 2010

Sophia Aram "Crise de foi"


Théâtre de Trévise
14, rue de Trévise
75009 Paris
Tel : 01 48 65 97 90
Métro : Grands Boulevards / Cadet

Spectacle de Sophia Aram et Benoît Cambillard
Musique de Raphaël Elig
Lumières de Julien Barillet

Ma note : 8/10

Le propos : Sophia Aram aborde le thème universel de la Foi en analysant les étrangetés et les incongruités qui pullulent dans les trois grandes religions monothéistes, le catholicisme, l’islam et le judaïsme.

Mon avis : Voici un spectacle dont, à l’instar de certains films, il ne faut surtout pas manquer le début. En effet, l’entrée en scène de Sophia Aram synthétise en quelque sorte le propos qu’elle va tenir pendant durant une heure et demie. Je vous en laisse donc la surprise tout en estimant que ce générique de début est une trouvaille aussi réjouissante qu’efficace.
A la suite de quoi, après une onctueuse annonce papale sur l’extinction du sacro-saint portable, Sophia, revêtue d’une fort seyante robe gris perle à dégoulinures argentées, entre dans le vif du sujet. Et elle va direct aux pieux. D’abord, elle affiche ses convictions : elle est athée. Puis, elle remonte à la Création du monde pour en décortiquer malicieusement toutes les invraisemblances. Et Dieu sait s’il y en a !
Après cet exposé paradisiaque, la jeune femme revient à sa propre existence. D’ailleurs elle va sans cesse passer du plus universel au particulier, c’est-à-dire elle-même. Elle ne cache rien de sa situation : elle est d’origine maghrébine, son mari est protestant, ils sont tous deux athées. Mais en dépit de cette conviction affirmée, elle admet qu’il reste toujours une part de doute. Se poser des questions sur l’existence de Dieu, ça sert d’os… à ronger. Et puis ça permet d’en parler et d’en faire un spectacle.
Un spectacle plutôt gonflé, même. Ironiser sur les religions en ces temps où l’intégrisme et l’obscurantisme enfourchent de nouveau les chevaux de l’Apocalypse, il faut faire preuve d’un certain courage et de beaucoup de finesse. Si on est dévot, on va la trouver un peu vache. Si, comme elle, on n’est pas croyant, elle ne prêche pas dans le désert. C’est que toute son argumentation tient remarquablement la route. Crise de foi est un spectacle fin, intelligent et irrésistiblement drôle. Sophia Aram évolue dans un registre thématique dans lequel aucune de ses consoeurs comiques ne s’aventure. Comme dans son précédent spectacle, Du plomb dans la tête, où elle réussissait à faire rire avec un sujet dramatique, le suicide d’une enseignante, elle réitère cette foi avec le thème ultrasensible de la religion.
Son show est très bien construit et surtout, il est très complet. On n’ira peut-être pas jusqu’à qualifier Sophia de « bête de Cène », mais très à l’aise avec son corps, elle bouge remarquablement, se livrant ici et là à quelques chorégraphies souples et rythmées. Elle a toujours le geste et la mimique qui tombent justes. Elle excelle dans les accents, passant entre autres avec brio de la petite fille, à la canadienne (clin d’œil au spectacle précédent), ou à l’arabe ; une maghrébine qui va par ailleurs lui servir de fil rouge puisque son personnage, de peur de se tromper de Dieu, va adopter les rites et les obligations de chacune des trois religions, ce qui va lui rendre la vie impossible.

Crise de foi, est un spectacle où l’on rit rarement aux éclats. Ce n’est pas l’effet recherché. Mais on y est en permanence en train de sourire tant les exemples sont édifiants. Tout ce que Sophia Aram est inscrit dans la livres sacrés, quand ce n’est pas gravé dans le marbre des tables de la Loi. Si bien que, si l’on est un tant soit peu cartésien, il est impensable de croire en de nombreuses affirmations pourtant dogmatiques. Elle prend bien soin en outre de ne pas (dé)favoriser l’une ou l’autre des trois religions monothéistes. Le match est vraiment nul. On en a pour preuve l’avant-dernier sketch où une commentatrice québécoise relate les difficultés de cohabitation que rencontrent un catholique, un musulman et un juif dans un vaisseau spatial… Et puis Sophia s’amuse à émailler ses propos de petites digressions coquines, un peu osées, parfois carrément crues, histoire de se gagner la complicité d’une gent féminine qui, comme elle, aurait tout légitimement le buisson ardent.

Hâtez-vous de vous rendre au théâtre de Trévise, je vous en prie. Vous y passerez un sacré bon moment.

jeudi 5 août 2010

Le Grand jour


Le Splendid
48, rue du Faubourg Saint-Martin
75010 Paris
Tel : 01 42 08 21 93
Métro : Strasbourg Saint-Denis

Une comédie de Vincent Azé
Mise en scène par Michèle Bernier
Avec Emilie Caen (Manon), Maud Leguénédal (Cécilia), Elisa Ménez (Sashka), Vincent Azé (Pierre), Thomas Neitzert (Alex), Benjamin Zeitoun (Florian)

Ma note : 7,5 /10

L’histoire : Un hôtel. Dans une suite, trois garçons se préparent à enterrer la vie de garçon d’Alex. A l’étage en-dessous, leurs femme, compagne et future sont réunies pour la même raison, version féminine bien sûr. Que va-t-il résulter de cette double veillée d’armes où tous les sentiments son exacerbés ?

Mon avis : La suite relativement modeste d’un hôtel 2 étoiles va servir de cadre à une soirée forte en émotions et en questionnements en tous genres. Florian, Flo pour ses intimes, et Pierre sont venus soutenir leur vieux pote Alex la veille de son mariage. Un enterrement de vie de garçon somme toute classique avec alcool en abondance et perspectives de distraction coquine avec des professionnelles de la détente. Bon, ça c’est ce qui était prévu. Ce qui l’étais moins, c’était la présence à l’étage d’une voisine tellement attirante qu’elle en devient une source de fantasme obsessionnel chez deux de nos garçons, Pierre, ce qui ne nous surprend pas, mais aussi Alex, ce qui est beaucoup plus ennuyeux…
Ce genre de situation dégage une sensation de déjà vu, de déjà entendu qui pourrait nous désintéresser. Mais Le Grand jour est comme les chansons d’amour ; on en écrit depuis des siècles et on arrive quand même à se renouveler. Question de ton et de forme.
Déjà, les principales forces de cette comédie, ce sont d’une part des caractères bien dessinés et, d’autre part, des dialogues redoutablement efficaces. Alex est plutôt un garçon zen, équilibré, visiblement amoureux de Manon qu’il doit épouser le lendemain. Florian, lui, est vraiment spécial. Ecervelé, chroniquement menteur, gaffeur, un peu radin, il souffre en outre d’une pathologie rare, la narcolepsie. En clair, sous le coup d’une émotion forte, il s’endort soudainement. Il vit le début d’une histoire d’amour avec une certaine Sashka. Pierre, avocat de son métier, est un grand tchatcheur, un jouisseur assumé, plutôt content de lui, qui a tendance à tout tourner en dérision. Il est marié avec Cécilia.

Le Grand jour est divisé en trois parties bien distinctes. Il y a d’abord les deux actes du grand soir. Pour les garçons d’un côté, pour les filles de l’autre. Et ensuite, il y a le matin du grand jour… pour tout le monde cette fois.
La mise en scène est très habile. Après avoir fait connaissance avec les garçons, on nous emmène chez les filles. La symétrie est parfaite, tant dans les propos que dans les personnages. Les profils psychologiques de ces dames sont effectivement fort bien brossés. Et elles sont les pendants idéaux de leurs mecs. Marion est raisonnable, romantique, heureuse et amoureuse. Ce mariage représente quelque chose d’essentiel à ses yeux. Sashka, qualifiée de « godiche » par ses nouvelles copines, est effectivement particulièrement nunuche, crédule, hypocondriaque et largement aussi gaffeuse que peut l’être son Florian. Cécilia est une femme déjà mûre, qui a son vécu de femme mariée. Elle est réaliste, lucide, crue avec une propension à l’amertume qui la rend souvent cinglante.
Donc, premier tableau : la suite des garçons. Deuxième tableau : la suite des filles. Deux tableaux auxquels s’intègrent subtilement deux flash-back en parallèle, la rencontre entre Alex et Manon racontée par l’un, puis par l’autre. Belle astuce de comédie.
En fait, mais on ne le comprend qu’à la fin, les deux premières parties se servent qu’à préparer la troisième qui est une forme d’apothéose. Déjà, chacun des trios est croquignolet, mais alors quand ils sont réunis, ça dépote !

Vous l’aurez compris notre sensation de déjà vu du début – particulièrement sur les relations hommes-femmes - est rapidement estompée par le jeu des comédiens, par des répliques percutantes, par une analyse pointue de la notion de l’engagement dans le couple. Et tout cela est servi par une distribution impeccable. Chacun(e) dans son rôle est incontournable. Le couple Florian-Sashka atteint des sommets de drôlerie. Benjamin Zeitoun possède une formidable présence comique. Elisa Ménez est absolument irrésistible dans son rôle de bécasse sympathique et attachante. Vincent Azé, l’auteur de la pièce, donne à son personnage de Pierre une véracité criante. Il frise sans cesse la caricature mais il n’y tombe jamais. Il devrait nous agacer, or il nous amuse d’abord avant de réussir à nous émouvoir. Maud Leguénédal, c’est l’anti-Sashka. Beaucoup de femmes se reconnaîtront en elle. Dupe de rien, elle joue les dures, les blasées, mais… Emilie Caen est une Manon idéale. Elle est touchante dans sa quête de bonheur. C’est vraiment quelqu’un qu’on a envie d’aimer. C’est du moins ce qu’elle réussit à faire passer. Et enfin, Alex, Thomas Neitzert. Lui, c’est vraiment le mec lambda. Il n’a pas la fantaisie de ses deux partenaires, il est banalement normal. Velléitaire, frileux, rongé par la peur de s’engager tout en en rêvant, il lui faut un électrochoc pour enfin se trouver face à lui-même et à ses responsabilités…
Dans la salle, on n’entend personne rire aux éclats, ce qui est reposant. Mais on sourit quasiment en permanence et on capte de nombreux murmures de contentement, des petits rires brefs quand les saillies sont percutantes, et on sent flotter un doux parfum de complicité et d’adhésion tant certaines situations nous parlent.
Sincèrement, ce Grand jour fait passer une belle soirée.

mardi 3 août 2010

Karine Dubernet "vous éclate"


Le Point-Virgule
7, rue Sainte-Croix de la Bretonnerie
75004 Paris
Tel : 01 42 78 67 03
Métro : Hôtel de Ville

Ecrit pas Karine Dubernet
Mise en scène de Rodolphe Sand

Ma note : 8/10

Présentation : De l’humour, de l’émotion, des cascades. Des milliers de sketches, une centaine de personnages plus drôles les uns que les autres, des animaux, de la chanson, des recettes de cuisine, des paniers garnis, et tout ça en une heure. Incroyable ! Si vous n’y allez pas, vous ne saurez jamais si c’est vrai.

Mon avis : Plutôt conquis par sa prestation dans Le Gang des potiches au Gymnase, une comédie qu’elle a écrite, j’ai eu envie de vérifier ce que pouvait donner Karine Dubernet en solo. Direction de Point-Virgule, ce creuset où sont nés tant de nos humoristes actuellement au premier plan. Premier indice, la salle était pleine, le public, majoritairement féminin, bruissait joliment, l’atmosphère ambiante était idéale.
On ne voit pas tout de suite Karine Dubernet. Mais on l’entend. On entend sa voix depuis les coulisses, ronchonnant qu’elle n’est pas prête. Et soudain, elle surgit… Je ne vous décrirai pas la première image qu’elle donne, mais pour ce qui est de se poiler, on se poile. Le ton est donné. Elle ose. Cette boule d’énergie est branchés sur le haut débit ; dans tous les domaines. Il y a toujours quelque chose en mouvement chez elle. Parfois, un sourcil qui se lève ou un menton qui s’affaisse suffisent à apporter une note de drôlerie. Elle bouge vachement bien, occupe parfaitement l’espace de l’immense scène du Point-Virgule, et elle est très, très expressive.
La demi-douzaine de sketches qu’elle interprète est vraiment originale. C’est gonflé, cru, provocateur. Karine ne fait pas couler l’eau tiède. Elle y va à fond. Les quelques personnages qu’elle campe sont pour la plupart très dérangeants ; et très dérangés. A l’instar de cette gamine de 6 ans qui fait sa lettre au Père Noël. Si ses pulsions de violence n’étaient pas atténuées par l’ingestion de calmants costauds, on ne serait pas loin de L’exorciste. Elle fout la trouille, la pisseuse… La rédaction de cette missive nous permet en outre de constater combien ce spectacle est bien écrit. Bien joué, certes, mais aussi très bien écrit… Comme je le soulignais plus haut, il y a vraiment des idées et ses personnages ont de l’épaisseur. Lorsqu’elle quitte les mondes de l’enfance et de la BD des deux premiers sketches, elle rentre bille en tête dans les relations familiales. Et là, place à un humour féroce. Pas de cadeau. On se dit les choses crûment. L’humour filial a droit à un enterrement de première classe. Enfin, quand je dis « classe », le terme n’est pas vraiment approprié. Dans ce sketch noir, elle se livre à un petit intermède musical qui, comme elle, nous laisse bouche-bée.
Le sommet du délire est atteint avec l’irruption haute en verbe et en couleur de la grand-mère. Mauvaise comme une teigne l’aïeule ! C’est la gamine de 6 ans quatre-vingt ans plus tard. Elle a vraiment grandi en méchanceté. Quel personnage. Sacrée création !
Karine Dubernet truffe son spectacle d’expressions, de citations et de formules très judicieuses, souvent croustillantes et, surtout originales. Et elle n’hésite jamais à se moquer d’elle-même. Genre : « C’est quand on a vu ma gueule qu’on a inventé la cagoule ». Elle joue énormément avec le public, nous démontre qu’elle a aussi du chien… Elle termine son spectacle en apothéose avec une parodie improbable de la Grande Zoa, avec un boa constrictor… de rire. Et, passant d’une plume à l’autre, elle finit avec une pirouette fort habile qui nous ramène subtilement au premier sketch. Comme quoi rien ne reste jamais lettre morte.

Si elle, elle se fait suer sur scène (because la chaleur + les accoutrements + la débauche d’énergie), nous on ne s’ennuie pas une seconde. La seule chose qu’elle essuie, c’est une salve d’applaudissements enthousiastes. Karine Dubernet est une excellente comédienne, pleine de finesse et de maîtrise, avec un sens remarquable du détail comique. C’est un vrai personnage, un phénomène pétri de talent. Et « pétri » est l’anagramme de pitre. Quel est d’ailleurs le féminin de « pitre » ? Karine Dubernet ?