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lundi 5 août 2019

Les Petites Canailles chantent "Salut les Copains"


Disques MCA
Sortie le 9 août 2019

Carla, Ermonia, Hindy, Lilian et Madison sont tous les cinq issus de l’édition 2018 (saison 5) de l’émission The Voice Kids. Ils sont également tous musiciens. Ils ont été réunis pour former le groupe des Petites Canailles qui reprend une douzaine de tubes qui ont enchanté et fait danser les baby-boomers pendant les fameuses années « Salut les Copains ».
Quand, soixante après, la Génération Z rencontre celle des Yé-yés, l’idée est maline… Il est amusant de penser que leurs parents eux-mêmes n’ont vraisemblablement pas connu cette époque.


Cet album est un véritable bain de jouvence ! Tout du moins pour les plus anciens ; dont je fais partie. Mais, que l’on se rassure, le résultat est tellement probant que cet opus est à mettre entre toutes les oreilles de 7 à 97 ans.
Personnellement, j’ai été bluffé. Et par la qualité vocale de ces ados et par l’efficacité des arrangements. Cet album est superbement réalisé. Les voix, fraîches et juvéniles, pleines d’énergie, s’entrecroisent, se doublent ou se triplent, se muent en chœurs. Leur jeune âge leur permet de passer avec une facilité naturelle en voix de tête. En plus les cinq timbres, aisément identifiables, sont tout à fait complémentaires… C’est un véritable régal acoustique.
Et puis, il faut le souligner, grâce à une parfaite compréhension des textes, leur interprétation est intelligente. Ce qui, en corollaire, est la preuve chantante de la totale intemporalité de certains titres.

Au générique de cet album, à tous seigneurs tout honneur, clin d’œil des Petites Canailles en hommage à leurs glorieux aînés, les trois Vieilles Canailles Eddy Mitchell, Jacques Dutronc et Johnny Hallyday avec les reprises de Be Bop A Lula, Fais pas ci, fais pas ça et Pour moi la vie va commencer.


Pour ce qui me concerne, il y a deux versions 2019 que je trouve meilleures que leurs modèles : Je t’attendrai (le fait d’avoir ralenti la mélodie la rend plus en phase avec son intention. C’est moins trépidant, donc plus fidèle au sens du texte) et Da Dou Ron Ron dont je n’ai jamais aimé les interprétations qu’elles soient de Sylvie Vartan ou de Johnny Hallyday. Les Petites Canailles lui apportent la légèreté et une forme d’esplièglerie qui conviennent mieux à ce titre. Et quel solo de sax !

Sinon, en vrac, j’ai vraiment apprécié les interprétations et les arrangements des Marionnettes de Christophe ; la version pleine de sensibilité de Bang Bang (Sheila), habilement traitée sous forme de dialogue ; la reprise impeccable de Loco Motion (Little Eva) avec ce jeu avec les chœurs et sa partie de saxo ; la superbe réalisation de J’entends siffler le train (Richard Anthony) délicatement agrémentée d’une ambiance country soft, ce qui la rend très agréable à écouter ; la version de Be Bop A Lula (Eddy Mitchell) façon big band, elle aussi judicieusement ralentie et qui monte progressivement en puissance sous l’impulsion des cuivres.


La seule adaptation qui, à mon goût, n’apporte pas grand chose, c’est Pour moi la vie va commencer (Johnny Hallyday). Bien sûr, ce titre fait référence au jeune âge des Petites Canailles pour qui, effectivement, la vie, et personnelle et artistique, en est à ses tout débuts… Je comprends donc aisément ce choix. Mais, et ceci n’engage que moi : puisque le texte de Pour moi la vie va commencer a été écrit par Jean-Jacques Debout, j’aurais aimé trouver au générique de cet album les émouvants Boutons dorés dont cette année marque le 60ème anniversaire. Je suis certain que ces cinq jeunes gens auraient pu en faire quelque chose de fort. Ceci dit, il y aura peut-être un second album…

En tout cas « Les Petites canailles chantent Salut les Copains » est une absolue réussite, un quasi sans-faute.

Gilbert « Critikator » Jouin

mercredi 30 janvier 2019

SKALD "Le Chant des Vikings"


Decca Records / Universal

En préambule, une recommandation s’impose : il faut écouter ce CD au casque !
Je me suis laissé embarquer à bord de ce drakkar musical dès le premier titre. Avec son atmosphère envoûtante, le ton de l’album est donné. Il suffit de fermer les yeux et les images surgissent. On est emporté dans les grands espaces, qu’ils soient terrestres ou maritimes. Après, il n’y a plus qu’à se laisser porter par les voix et l’ambiance générale.

Le Chant des Vikings est un album concept, une superbe réalisation qui nous fait remonter aux sources de la mythologie. Il s’inspire de la poésie scaldique (d’où le nom du projet, Skald) née au 7ème ou au 8ème siècle. La langue en est le vieux norrois. 


Ainsi que je l’ai formulé en introduction, ce qui frappe le plus dans cet album, ce sont les voix et les arrangements. Il y a un travail hyper méticuleux dans la réalisation. Les voix, étonnantes, sont mises très en avant. Elles s’entrecroisent, s’envolent en canon, et se marient. Acoustiquement, c’est impressionnant de beauté. Les percussions, avec l’utilisation de tambours chamaniques, sont omniprésentes. Et des cordes rares et subtiles, comme la lyre et autres instruments traditionnels, viennent apporter une note de sensualité dans cet univers profondément viril.


Et puis, Le Chant des Vikings nous raconte des histoires. Parfois, l’ambiance est carrément celtique, comme dans Valfreyjudrapa qui s’apparente à une chanson de marins, ou dans Fluga. Qui dit « Vikings », dit « pirates ». On entend ici le ressac des vagues (Niu), là les vents (Gleipnir) ; mais surtout, on distingue le cliquetis des armes (Fluga). On sent que l’on a affaire à des guerriers. Les rythmes sont saccadés, le climat est martial, on s’adresse à Odin et à Thor, dieux de la guerre et du tonnerre.
C’est parfois récitatif (Enn atti loki fleiri börn, Ginnunga), voire carrément mélancolique et intériorisé (Krakumal). Une seule chanson se démarque, Ec man iötna, car elle est exclusivement féminine. C’est un chant choral, a cappella, à la beauté ensorcelante.

En résumé, Skald, Le Chant des Vikings, est un concept original, épique, hors normes, qui ne ressemble à aucun autre. Il est le fruit d’un remarquable travail d’équipe tant sur le plan technique qu’artistique. J’en ai apprécié tous les titres. Bref, je me suis régalé.

mercredi 21 novembre 2018

Pierre Perret "Humour Liberté"


Disques Adèle. Distribution Irfan, Le Label

« Humour Liberté »

31ème album studio de Pierre Perret, Humour Liberté s’inscrit dans la lignée de ses opus généralistes, c’est-à-dire non thématiques.
Trousseur de mots, détrousseur d’idées, retrousseur de zygomatiques, l’ami Pierrot, revisite dans ce nouvel album toutes les formes, tous les styles de chansons qui font sa renommée depuis… 1957 (61 ans !).
Pierre Perret… Père éternel dont l’œuvre fait partie depuis belle lurette du patrimoine de la chanson française, nous propose douze titres au contenu éclectique. Cela fait déjà un bon moment qu’il s’applique à faire se côtoyer dans ses albums des chansons rigolotes et coquines avec des chansons engagées.

Dans Humour Liberté, on retrouve donc le Perret traditionnel, le Perret rabelaisien et égrillard (Le beau matelot), le Perret témoin de son temps (Humour Liberté, Les émigrés), le Perret à la nostalgique souriante (La communale, Mémé Anna, Django, Ils se gourent), le Perret contemplatif (Ma France à moi), le Perret moralisateur (Pédophile), le Perret stylistique (Héloïse) et l’ami Pierre (L’ami fidèle, La ouananiche)…
En même temps, certaines de ces chansons se sentent un peu à l’étroit quand on les place dans des cases ainsi étiquetées. Elles dégagent des sensations, des sentiments, voire des dénonciations plus complexes.


Prenons donc la « liberté » d’analyser le contenu de cet album :

1/ Comment réduire Humour Liberté à un simple fait divers ? Accompagnée par une musique martiale avec roulements de tambours en intro, cette chanson qui évoque la tragédie de Charlie est un hommage fraternel. Dans l’esprit de Pierre, juxtaposer ces deux mots est un pléonasme. Il est tellement évident que l’humour se doit d’être libre, sans tabous, sans interdits, fussent-ils religieux. Quant à la liberté d’expression, elle devrait faire partie des saints sacrements et être œcuménique… Que des « grands gosses » armés de leurs seuls « crayons », certes bien pointus, bien aiguisés, puissent perdre la vie pour le seul motif de blasphème, c’est ahurissant. Pierre rejoint ici deux des ses pairs, Brassens, qui supputait que l’on puisse « mourir pour des idées » - ici pour des dessins qui les colportent -, et Béart qui déplorait « Le poète a dit la vérité, il doit être exécuté »… Résultat : on tombe dans une funeste caricatuerie…
Qu’elle est belle et forte cette chanson écrite d’une « plume alerte » !

2/ La communale s’inscrit en pleins et en déliés dans la plus pure tradition perretienne. Sur un ton guilleret, il égrène les quatre piliers sur lesquels s’est érigée sa scolarité castelsarrasinoise : la castagne, l’entraide pour les leçons en fonction des points forts de chacun, le goûter, et l’éveil à la sexualité. Souvenirs savoureux d’une époque bénie où le portable et Internet n’existaient pas.

3/ Les émigrés est une chanson-message dans la lignée de Lili. Pierre se met carrément dans la peau d’un émigré lambda qui se fait le représentant de tous ceux qui, comme lui, fuient leur pays pour différentes raisons. Il nous narre son odyssée avec les nombreux dangers qui l’ont émaillée. Il termine toutefois avec cette note d’espoir : le projet de rentrer un jour au pays.

4/ Retour aux grands classiques avec cette chanson polissonne qu’est Le beau matelot. Avec ses expressions et son langage très imagés, le chevalier paillard nous raconte par le menu un dépucelage. On se gondole et on se marre quasiment tout du long. Et puis il y a la chute, une chute qui pourrait s’apparenter à une sorte de coït interrompu et qui laisse un goût saumâtre.

5/ Ma France à moi appartient à la catégorie des chansons-énumérations. Pierre y dresse un bilan très personnel en citant toutes les personnes qui ont contribué à lui apporter son « gai savoir » : les écrivains, les poètes, les peintres, les humoristes, les musiciens, les grandes figures féminines, les savants, les comédiens, des hommes ou femmes politiques… Bref, une sorte d’inventaire à la Perret, un best of de ces personnalités que « les écoliers devraient apprendre par cœur ». Tous ces grands personnages étant des apôtres de la liberté d’expression, cette chanson vient compléter le thème exposé dans Humour Liberté.

6/ Une sacrée luronne que cette Mémé Anna un peu « chtarbée ». Quelle gaillarde ! Elle aussi exprimait son humour et sa fringale de vie en toute liberté. Sentencieuse, convaincante, consciencieuse (n’est-ce pas monsieur le Vicomte ?), licencieuse, anticléricale… Avec un tel modèle, une telle hérédité, le petit Pierrot ne pouvait pas être un ange.


7/ L’ami fidèle est une chanson cérébrale à suspense. Pierre Perret se met à gamberger et à se poser un tas de questions pour tenter de deviner quelles peuvent être les raisons du silence d’un ami. On analyse avec lui toutes les suppositions qui appartiennent au champ du possible. Sauf que la réalité ne fait pas partie des idées qu’il s’est faites. Elle est en fait toute simple. Lorsqu’il découvre enfin le poteau rose, il n’a de cesse que de lui démontrer à son vieux complice l’intangibilité de son amitié.

8/ J’ai ressenti un certain malaise à l’écoute de Pédophilie. C’est une chanson à la fois explicite et ambiguë. Le désert sexuel que leur religion impose aux prêtres les amène à des pratiques que la morale réprouve. Il ne faut pas surtout pas laisser venir à eux les petits enfants. Il y a des ouailles adultes pour cela... C’est une chanson qui fait désordre car la fin des quatre couplets leur donnerait quasiment l’absolution puisque « les faits sont prescrits », alors « on n’en parle plus »… Au contraire, il faudrait l’abroger cette prescription et ne pas mettre ces turpitudes ecclésiastiques sous l’éteignoir.

9/ Django est le pendant de Ma France à moi, mais vis-à-vis du jazz. Pierre y liste tous ces musiciens qui lui ont enchanté les cages à miel, fait swinguer l’âme et « mis le soleil au cœur ». Quelle compilation !

10/ Grand amateur de figures de styles, le Pierre a dû se régaler avec l’imparfait du subjonctif qui agrémente le texte d’Héloïse. C’est un petit bijou d’écriture au charme désuet mis au service d’une histoire un tantinet coquine.

11/ J’ai beaucoup aimé Ils se gourent car c’est une chanson qui se termine sur belle note rassurante d’espoir. Quatre couplets pour démontrer à grand force d’images qu’en amour on ramasse plus de râteaux que de pelles ; donc qu’il est superfétatoire d’y croire… Et puis survient dans le cinquième couplet la « bandante » Raymonde qui met à bas toutes ces certitudes nées d’échecs sentimentaux répétés. Conclusion : il faut espérer en l’amour et remettre sans cesse son métier sur l’ouvrage.

12/ Dans le refrain, Pierre Perret, grand pêcheur devant l’Eternel, nous explique ce qu’est La ouananiche. Pas besoin donc d’ouvrir votre dico. C’est les copains d’abord en goguette sur les rives du Saint-Laurent ou des lacs canadiens pour une mémorable partie de « pêche miraculeuse ». C’est avant tout une superbe histoire qui tourne autour de ce pivot, essentiel pour lui, qu’est l’amitié… La ouananiche permet ainsi à cet album de finir en queue de poisson. On peut donc imaginer que le Pierre a déjà appâté pour un 32ème opus…

Gilbert "Critikator" Jouin



mardi 19 juin 2018

Eddy Mitchell "La même tribu" (volume 2)


Polydor / Universal Music France

S’il est plutôt de coutume de respecter l’adage par lequel « on ne change pas une équipe qui gagne », Eddy Mitchell, lui, préfère conserver un concept qui gagne (1er opus certifié platine avec plus de 100.000 exemplaires vendus) en renouvelant quasi totalement l’équipe des artistes qui viennent s’associer à lui le temps d’un duo.

Elle est large la tribu mitchellienne ! On en connaissait certes le premier cercle, composé en priorité de ses deux « vieilles canailles », Johnny-le-frère et Jacques Dutronc, l’ami de longue date, mais aussi de sa fille aînée, Maryline, et de quelques collègues-potes historiques comme Alain Souchon, Renaud, Julien Clerc ou Christophe. Puis sont venus s’agréger en cercles concentriques des artistes qu’Eddy apprécie tout particulièrement à la fois pour leur voix et pour leur état d’esprit. Eddy n’est pas un nostalgique, il est aussi à l’affût des talents émergents. D’où ce brassage intelligent dans les deux volets de La Même tribu.

Un seul artiste a le privilège de figurer sur les deux albums : Arno. Il est la seule exception… Eddy affectionne tout particulièrement les personnages qui, comme Arno, ont un grain. Un grain de voix hors du commun et un grain de folie. Avec le « Tom Waits » belge, il est comblé !


Pour ce deuxième album, Eddy Mitchell a fait appel à quelques camarades de la vieille garde qui, par faute de place ou d’emplois du temps, n’avaient pas figuré dans le premier : Maxime Le Forestier, Laurent Voulzy, William Sheller, Michel Jonasz et, bien sûr, Véronique Sanson ; Véro qui, ne l’oublions pas, à fait partie de la toute première édition de la tournée des Enfoirés aux côtés d’Eddy, Johnny, Sardou et Godman. Les after-shows avaient été paraît-il mémorables !... Il a également « convoqué » quelques valeurs sûres de la génération intermédiaire, Calogero, Pascal Obispo, Féfé, Laurent Gerra, Thomas Dutronc, plus une des grandes révélations 2017-18, Juliette Armanet,
On retrouve également au générique de ce volume 2, Helena Noguerra et, plus étonnement, la comédienne Cécile de France. Enfin, comme dans le précédent où Eddy avait invité une Guest star américaine en la personne du regretté Charles Bradley, disparu en septembre 2017, il a convié cette fois Gregory Porter, un chanteur californien de soul et de jazz vocal.
Voici donc les quinze nouveaux membres du clan.

A l’instar du précédent album, la qualité est au rendez-vous. On en remarque d’abord une constante : le superbe travail sur les arrangements. Aucun titre ne possède la même couleur. Sur certains, c’est le piano qui est mis en évidence, sur d’autres c’est la guitare, ou bien les cuivres qui sortent du lot quand ce ne sont pas les cordes. Des trilles d’harmonica par ci (Charlie McCoy, s’il vous plaît), le son si spécifique d’une pedal steel guitar par là, de la flûte… Bref, ce sont plus de cinquante musiciens, parmi ce qui se fait de mieux en France et aux Etats-Unis, qui ont prêté leur concours à la réalisation musicale de cet album. Sur le plan acoustique, c’est une merveille absolue et je vous conseille vivement de l’écouter au casque pour en goûter toute la richesse et toutes les subtilités.


Avec un accompagnement de ce niveau, la tâche pour les chanteurs et chanteuses est tout de même bigrement simplifiée. Facile d’entrer dans un tel costume. Pour parodier le texte d’une chanson d’Eddy de 1971 qui figure sur ce CD, on peut proclamer qu’avec de telles chansons, « c’est facile d’être amoureux tout le temps » et, qu’avec de tels partenaires, « c’est facile avec eux de faire des enfants »… En plus, Eddy est très malin. Il n’a pas distribué ses duos par tirage au sort. Il a visiblement ciblé ses complices d’un tour de chant. Par exemple, pour cette chanson éminemment sociétale qu’est Il ne rentre pas ce soir, il a choisi un grand auteur à textes, Maxime Le Forestier. Pour raconter La dernière séance, qui mieux qu’une actrice, Cécile de France, pouvait l’interpréter en y apportant toute sa sensibilité parce que concernée par le sujet ? Et il ne pouvait trouver meilleur complice pour Je chante pour ceux qui ont le blues que le créateur de Du blues, du blues, du blues, Michel Jonasz. Enfin, quelle bonne idée que de confier à Laurent Gerra quelques imitations de son cru pour C’est la vie mon chéri… Ces choix ne sont pas anodins.

En revanche, il est bien plus difficile de déterminer un ordre préférentiel, de dire quels sont les duos que l’on place en haut de notre hit-parade personnel.
Voici néanmoins mes six tandems préférés :
-          That’s How I Got To Memphis, avec Gregory Porter
-          Couleur menthe à l’eau avec Juliette Armanet
-          Pas de boogie-woogie avec Calogero
-          Rio Grande avec Laurent Voulzy
-          Vieille Canaille avec Féfé
-          Le Cimetière des éléphants avec Véronique Sanson
Mais j’ai franchement presque tout aimé. Encore une fois, je me suis régalé. Quelle beau concept !


Je terminerai en mettant en exergue la formidable présence d’Eddy Mitchell. Il s’amuse comme jamais. Il se balade d’un titre à l’autre avec un plaisir non dissimulé. On le perçoit dans sa façon de chanter. Tout en maîtrise, il joue avec sa voix, intervient entre les lignes, se livre à quelques scats ou onomatopées. Libre, parfaitement détendu, paternel et fraternel, il est le grand manitou de cette joyeuse Tribu, son véritable patriarche… On n’a plus qu’à espérer un troisième volume. Il reste encore quelques pointures ou quelques jeunes pousses avec lesquelles il ferait bon revisiter le superbe répertoire (l’œuvre ?) d’Eddy Mitchell.




jeudi 1 mars 2018

Salvatore Adamo "Si vous saviez..."


Polydor / Universal Music France

Salvatore Adamo est de retour avec Si vous saviez… un album annoncé comme étant son 25ème enregistré en studio. C’est bizarre, j’en compte personnellement une dizaine de plus. Bof, on ne prête qu’aux riches…

Sur la pochette, il pose presque comme un parrain de la Mafia sicilienne. Je dis bien « presque » car s’il est vêtu d’un costume et d’une chemise noirs, deux détails sautent aux yeux : son pied gauche déchaussé dévoile une chaussette d’un rouge écarlate et son pan de veste écarté laisse apparaître une bretelle de la même couleur. Beaucoup de choses sont dites à travers cette superbe photo. Il y a d’abord un mélange recherché de sérieux et de fantaisie. Sur son visage presque impassible, on distingue une lueur espiègle dans le regard et le léger sourire entendu de celui qui n’en pense pas moins. C’est vrai qu’il a l’air de nous dire « Si vous saviez… ». Si vous saviez l’homme que je suis réellement. Longtemps catalogué d’artiste lisse, gentil, poli, bien élevé – rassurez-vous, il est et sera toujours un modèle de courtoisie et de bienveillance – Salvatore Adamo a petit à petit affiché un côté rebelle. Il demande certes parfois la permission, mais cela ne l’empêche pas de dénoncer certains dysfonctionnements, certaines injustices, certaines incohérences dans le monde qu’il entoure. Il y a du reporter en lui ou, plutôt, du rapporteur. Il se veut témoin de son temps. Il a, de plus en plus souvent désormais, eu envie de poser un doigt accusateur là où ça fait mal et de titiller. De même qu’il a de plus en plus souvent montré un sens aigu de l’humour, sa facette facétieuse ? Chez lui, l’autodérision est chronique et il a acquis en vivant en Belgique cette propension à l’absurde si vivace outre-Quiévrain.

Photo Belga/AFP

Beaucoup plus Mister Jekyll que Mister Hyde (heureusement), Salvatore Adamo n’a plus peur d’affirmer sa complexité, ses dualités, ses faiblesses, de même qu’il exprime ses engagements, ses indignations et ses enthousiasmes. Il faut beaucoup de temps pour devenir l’homme que l’on est vraiment. Et quand on est artiste, la route est encore plus longue car distraite par une multitude de chemins de traverse et freinée par l’adulation que l’on vous porte et les multiples tentations. Aujourd’hui, Salvatore a atteint son point d’équilibre. S’il lui faut toujours plaire et séduire (professionnellement s’entend), il n’a plus rien à prouver. Il apparaît comme un homme libéré de toute contrainte, de toute affectation, de toute hypocrisie. Cette libération se retrouve dans son écriture. Il n’a jamais eu autant de mots à dire. Sa plume, au lieu de se tarir avec l’âge, n’a jamais été aussi prolifique. Lisez ses textes. Ils sont si travaillés, si forts, qu’on pourrait aisément occulter la musique. Mais Adamo est chanteur, Italien de surcroît. Comment, pour lui, imaginer une vie sans musique, sans mélodies, sans ces petites touches de couleurs qui habillent ses textes et les renforcent.

Alors, parlons-en de cet album et de ses « ada-mots ».
Je ne veux pas me livrer comme j’en ai l’habitude à une analyse quasi clinique. Je préfère en dessiner les grandes lignes de façon à ménager à l’auditeur à la fois le plaisir de la découverte et un espace pour son imaginaire. Je l’ai écouté au casque cet album. C’est préférable car on peut en saisir toutes les nuances car, si les mots sont forts, les musiques et les arrangements sont subtils, taillé, c’est le cas de le dire, sur mesure(s).

Photo Belga/AFP

Voici donc, titre par titre, l’écume de mes impressions.
1/ Je te chanterai la chanson. Ce titre est, pour moi, l’équivalent de l’Utile de Julien Clerc. Elle évoque le pouvoir insidieux d’une chanson. Adamo n’est dupe de rien. Il console les gens en répandant de la « poudre aux yeux ». Cette poésie qu’il prône face à la violence agit comme un baume ? C’est que l’on peut appeler « un effet placé beau »…
2/ Un rêve. Cette chanson complète et développe la précédente. Elle exalte la force et le pouvoir du rêve. « I made a dream »… Le rêve est une petite graine qui, un jour, par la volonté d’un être d’exception, peut germer. D’où l’importance du name dropping ou plutôt ici, c’est malin, du first name dropping car Salvatore ne cite que des prénoms de ces personnes qui ont fait de leur rêve une œuvre. Certains rêves sont constructifs mais il ne faut jamais les confondre avec l’utopie.
3/ Sans toucher terre. Elle est diablement finaude cette chanson avec son double niveau de lecture. C’est l’histoire d’un transfert à l’envers. Ou comment une personne a priori défavorisée, une migrante, réussit avec son seul sourire à redonner un sens à la vie d’un nanti.
4/ Juste un « Je t’aime ». D’abord, on constate avec ce duo combien Camille chante bien ! Il y a d’un côté sa voix cristalline, fragile qui s’entrelace à merveille avec celle, chaude et rassurante de Salvatore. Du nectar pour les trompes d’Eustache… Cette chanson exprime combien il est important de se dire « Je t’aime ». Même si c’est éphémère, il faut le dire, ne pas le garder pour soi. Ce doit être une immédiateté.

Photo Philippe de Poulpiquet

5/ Si vous saviez… C’est le contraire des Passantes de Georges Brassens car, ici l’objet de tous les fantasmes est statique. C’est l’histoire d’une non-rencontre. Le désir est non exprimé pour ne pas effaroucher la belle. L’audace n’est qu’intérieure… Cette situation prend tout son sel dans le contexte actuel de la croisade « Balance ton porc ». Là, il n’y a pas de risque de mauvaise interprétation.
6/ Méfie-toi (Y’a pas plus gentil que moi). Il ne faut pas se fier à la bonne réputation, à l’image de l’homme idéal. La musique est aussi espiègle que ce texte en forme d’autocritique. Il en dit beaucoup sur lui : « Je suis multiple », « Je ne suis pas celui qu’on voit »… Il a « brisé des cœurs » malgré lui (!) mais il été « toujours de bonne foi ». Ça sent un peu la schizophrénie, non ?
7/ Le pianola. Quelle jolie historiette empreinte de mélancolie sur la vanité de l’état de pianiste de bar qu’un regard suffit à bouleverser. C’est le bon, la brute et la belle. Imparable cette rime riche entre « bar » et « malabar ». A écouter le désarroi de ce gentil musicien, on a tellement envie que ça se termine bien…
8/ Nu. « Nu » comme Nu… mérique ? Big Brother nous regarde et nous espionne. Tout le monde surveille tout le monde. Big Data est liberticide. On s’achemine inexorablement vers la pensée unique. Le vocabulaire est envahi de nouveaux mots issus de l’informatique. Nous vivons une véritable révolution… A noter la beauté des rythmes africains et des chœurs. C’est peut-être ma chanson préférée.
9/ Tes chaînes.  Confidences d’un homme heureux de sa servitude, qui l’assume et la réclame. Il faudrait inventer le mot masculin pour « odalisque ». Il va même jusqu’à faire acte de contrition. Un abandon de soi qui confine au sacrificiel.


10/ Toujours, forever… Parfum de nostalgie. Le temps « doré » de la jeunesse est idéalisé. La tendresse, l’amour, les délicieux frissons sont magnifiés par le prisme déformant du souvenir. Bien des années plus tard, on sait que ça a existé, mais la « fièvre » est retombée et il ne subsiste qu’une « belle illusion ». « On survit comme on peut »…
11/ Et tant d’amour. Deuxième chanson du triptyque Nostalgie. Elle se rattache à la précédente. Promenade dans le temps passé. Là aussi tout est idéalisé. Les coutumes, les costumes, la courtoisie, les relations simples. Les valeurs, quoi ! Et tellement, tellement d’amour… C’est ma deuxième chanson préférée. Ce doit être une question d’âge, une fraternité dans le vécu…
12/ Ma mère disait. La nostalgie, suite et fin. Une magnifique déclaration d’amour filial. Quand le « rire » est un « soleil » on ne peut qu’être ébloui par tant de tendresse et de bienveillance. Qu’ajouter de plus ? Il n’y a qu’à écouter.
13/ Racines. Tout est dans le titre. Même s’il avoue s’être « perdu dans l’ennui de l’Olympe », Salvatore Adamo est toujours resté fidèle à ses origines siciliennes. Soixante-dix ans se sont écoulés mais l’enfant prodigue jette encore « derrière ses vitres fumées » un regard enamouré sur la terre de ses ancêtres. Le temps lui semble s’être un peu figé, mais la vie est restée simple et saine. Les gens se parlent beaucoup, les hommes pérorent, les femmes s’en amusent et les gosses, qui « n’ont pas changé » ont les mêmes rêves que lui quand il était enfant. Bien rassurant, tout ça…

Gilbert "Critikator" Jouin

mardi 14 novembre 2017

Eddy Mitchell "La même tribu"

Polydor / Universal Music France

Je n’ai jamais caché ma grande admiration pour Eddy Mitchell. Les trois premiers 45 tours que j’ai achetés au tout début des années 60 ont été, dans l’ordre « Nouvelle vague » de Richard Anthony, « T’aimer follement » de Johnny Hallyday et « Tu parles trop » des Chaussettes Noires. Lesquelles Chaussettes Noires ont été le seul groupe que j’ai vu sur scène ; c’était à la Mutualité, en 1962 je crois… J’ai vite tourné la page Richard Anthony ; Johnny Hallyday m’aura tenu compagnie plus de cinquante ans avec des hauts et des bas ; mais Eddy Mitchell a toujours été mon préféré.

J’aime l’auteur, j’aime sa voix, j’aime sa posture sur scène avec ses attitudes un tantinet surjouées, j’aime son humour froid et, pour l’avoir interviewé à plusieurs reprises, j’ai su apprécier sa finesse d’analyse et son regard sans concession sur le métier et les gens qui le font. En résumé, j’aime son recul et la distance qu’il met en toutes choses.

Eddy Mitchell sort aujourd’hui son 37ème album studio. Et le moins qu’on puisse en dire, c’est qu’il s’est fait plaisir. C’est désormais son seul moteur. A 75 ans, débarrassé de tout critère commercial, il veut profiter, seulement profiter. Quitte à enregistrer un album de reprises, autant le faire à son idée.

Alors il s’est carrément concocté un « auto-tribute ». Le chef indien qui sommeille en lui a donc fait appel à ceux de sa tribu. Il a réuni dans son wigwam-studio quelques vieux guerriers (« Hugh, salut les copains ! ») qui ont longtemps combattu à ses côtés sur les sentiers de naguère sans y laisser trop de plumes : Johnny Hallyday, Jacques Dutronc, Christophe, Alain Souchon, Arno, Julien Clerc, Renaud… Il a également convoqué quelques frères de chant un peu plus jeunes mais qu’il savait habités par les mêmes esprits : Ibrahim Maalouf, Charles Bradley, Sanseverino. Et, enfin, il a fait appel à quelques squaws pourvues de plus d’une corde (vocale) à leur arc : Keren Ann, Brigitte et Maryline Moine, sa propre fille.

Une partie de la « tribu » mitchellienne était donc réunie, restait donc à enregistrer quelques chants sacrés. Le résultat est imparable. Il a a « tribu »é à chacun et à chacune la chanson qui collait le mieux à son ADN artistique.
Un bon vieux rock avec Johnny (C’est un rocker). Soixante ans d’amitié, ce n’est plus un collègue, c’est un frère. On les entend jubiler d’être ensemble. Ils jouent, ils s’amusent. C’est vraiment pêchu.


Avec Alain Souchon, on perçoit l’humour qu’ils mettent dans leur interprétation de On veut des légendes…Pour Renaud, Eddy a choisi Sur la route de Memphis, une ballade qui lui va comme un vieux perfecto, dans laquelle il est étonnant de constater comment leurs deux voix s’imbriquent… Julien Clerc s’est approprié se aisément J’ai oublié de l’oublier qu’on la croirait extraite de son propre répertoire. Cela nous donne une complainte très mélodieuse, subtilement mélancolique, avec un arrangement qui frise le symphonique.

Lorsqu’on entend Lèche-bottes blues avec Arno, on a l’impression de deux gros matous qui ronronnent et lâchent de temps un coup de griffe en ricanant. Il y a une vraie dynamique dans ce titre… Keren Ann, la voix toute en retenue, se fond admirablement avec les cuivres somptueux de Toujours un coin qui me rappelle… Eddy a offert du sur mesure à son ami Jacques Dutronc avec Au bar du Lutétia. Ambiance feutrée, lumières tamisées, volutes de fumée (le cigare de Jacques ?). Nos deux piliers de bar ne sont peut-être pas éméchés, mais en tout cas ils sont de mèche. Et c’est un véritable régal que de retrouver la diction si particulière du « Jacquot »… La trompette d’Ibrahim Maalouf, ses envolées, et des cordes somptueuses habillent de tendresse et de douceur le très nostalgique M’man

Charles Bradley incarne à merveille Otis dans cet hommage à Redding en nous exécutant un authentique rhythm’n’blues made in America, tonique à souhait, dans un jeu de questions-réponses avec Monsieur Eddy… J’ai littéralement craqué pour La fille du motel. Décidément, Brigitte est sans doute ce qui est arrivé de mieux dans la chanson française de ces dernières années. Quel unisson, quelles harmonies ! Bordé par ces voix délicieusement jumelles, notre crooner se laisse cocooner. Un nectar pour les trompes d’Eustache…


Eddy ne pouvait imaginer meilleur complice que Sanseverino pour apporter son swing naturel et son timbre de voix si particulier sur Nashville ou Belleville. C’est truffé de clins d’œil et de petits bruitages personnels. Y’a d’la joie dans ce titre si festif… Christophe s’est glissé comme chez lui dans Un portrait de Norman Rockwell. Il y apporte ses touches de délicatesse. Ce titre est un enchantement… La bonne surprise, la révélation pour beaucoup, c’est la prestation de Maryline Moine dans Et la voix d’Elvis. Elle nous la fait façon country, très à l’aise, elle est complètement dedans. Décidément, bon chant ne saurait mentir.

Enfin, il y a la chanson d’introduction, le sublime La même tribu. Sur une mélodie « classique » de Pierre Papadiamandis, Claude Moine, la plume préférée d’Eddy Mitchell, a ciselé une petite merveille de texte. Un véritable tour de force car il a astucieusement réussi à y introduire pour chacun des intervenants soit le titre, soit une phrase d’un de leurs plus grands succès. C’est le Grand Manitou qui lui a soufflé tout ça. Ce titre va devenir un hymne. Il le mérite.

J’ajouterai à cela des arrangements absolument superbes, très différents des créations originales tout en en gardant l’esprit. Tout est magnifique ; les parties de piano, les solos de guitare, la pedal steel guitar, l’harmonica, les cuivres, les cordes… C’est une splendeur.

Autre compliment : la volonté de mettre les voix très avant ; On profite ainsi à la perfection des différentes tonalités, des intonations et de la qualité des paroles.


Enfin, comment ne pas parler du contenant lui-même. La pochette et le livret qui se trouve à l’intérieur constituent une véritable œuvre d’art, un objet de collection. Le dessinateur Ralph Meyer mérite d’être cité pour son talent à croquer les artistes et pour reconstituer l’atmosphère d’un saloon. Cette fresque est en totale adéquation avec l’esprit de l’homme de La dernière séance.

mardi 24 octobre 2017

Fraissinet en concert

L’Auguste Théâtre
6, impasse Lamier
75011 Paris
Tel : 01 43 67 20 47
Métro : Philippe-Auguste
Les 24 et 25 octobre à 20 h 30


J’ai assisté hier soir au premier des trois concerts que donne Fraissinet à L’Auguste Théâtre. C’était, après L’Européen, la deuxième fois que je le voyais sur scène. Et, pour la deuxième fois, je suis sorti totalement emballé.

Emballé d’abord par son look. Tout de noir vêtu, le cheveu de jais, mitaine noire à sa main de gaucher, chaussures noires et blanches originales histoire de glisser une note de fantaisie dans le sombre de sa tenue… C’est important l’image que l’on projette.

Emballé ensuite par sa formule intimiste. Il est au piano (une fois à la guitare) et il n’est accompagné que d’un guitariste. Leur complicité amicale fait plaisir à voir.

Emballé par sa voix. Il fait vraiment ce qu’il veut avec. Dès le premier titre – et il en sera de même tout au long de ce récital – il module à l’envi. Il passe du grave à la voix de tête avec une facilité saisissante. C’est assez vertigineux. Toutes ses nuances lui permettent de traduire tous les sentiments qu’il veut exprimer, de la mélancolie à la révolte tout en passant par la tendresse et l’allégresse.

Emballé par sa virtuosité pianistique. Il fait littéralement corps avec son instrument, le caresse ou le violente selon le rythme qu’il veut en tirer.

Emballé par la construction de son tour de chant. Les quatre premiers titres sont volontairement mezza voce, puis ses interprétations ne cessent d’aller crescendo pour finir dans une espèce de frénésie jubilatoire qui nous transportent littéralement.

Emballé par ses textes. Fraissinet s’écoute. Ses mots sont précis, ciselés, rares, poétiques. Les thèmes qu’il aborde sont forts, ils nous parlent tous, nous émeuvent et nous font sourire.

Emballé par son charisme. Visiblement heureux de se trouver sur scène, il nous communique son plaisir à travers son large sourire et son regard pétillant. Il n’abuse jamais de son physique de beau ténébreux, préférant de loin le naturel à l’artifice. Et puis, il sait nous parler. Il nous accueille dans son « salon » et s’adresse à nous avec la bienveillance et le respect que l’on doit à ses hôtes.

Emballé enfin par son univers. Dans Fraissinet, il y a « ciné ». Un décor léché, chaleureux, joliment éclairé, des chansons imagées, des confidences tendres et amusantes. Il sait parfaitement se mettre en scène.

Si vous ne pouvez pas aller l’applaudir à L’Auguste Théâtre, il vous restera une séance de rattrapage le mardi 28 novembre au Flow (4, Port des Invalides 75011 Paris)

jeudi 19 octobre 2017

La Tribu de Pierre Perret "Au Café du canal"

Irfan (Le Label) / Editions Adèle

Sortie le 20 octobre 2017

Pierre Perret et les Ogres de Barback est une vieille histoire d’admiration métamorphosée en amitié. La jeunesse des quatre frères et sœurs Burguière a été bercée par ses chansons (à noter que Pierre Perret a écrit « Celui d’Alice », bien avant de faire la connaissance d’une des sœurs Burguière. Il n’y a donc aucun lien de cause à effet) et le destin ne pouvait que leur permettre de se rencontrer. Entre eux, la complicité a été immédiate. Alors, histoire de marquer les soixante de carrière de leur maître et ami, les Ogres ont eu l’idée la plus logique qui soit : lui offrir en cadeau un album de reprises de quelques unes de ses chansons. Mais l’événement étant d’ampleur, ils ont battu le rappel d’une flopée d’artistes partageant leur amour pour le Pierrot. Ils ont donc constitué une « Tribu ». Une tribu pour un tribute, quoi de plus naturel ?

Pas facile de ne devoir choisir que 15 titres dans un répertoire aussi riche qui s’apparente véritablement à une Œuvre. Pierre Perret a écrit et composé plusieurs centaines de chansons parmi lesquelles nombreuses sont celles qui font définitivement partie du patrimoine de la grande variété française. N’ayons pas peur d’un néologisme audacieux : « Pierre Perret est l’auteur de chansons que l’on peut qualifier d’« imperretsables ». Son amour de la langue, son vocabulaire léché et imagé, son immense tendresse, son goût tout aussi immense pour la gaudriole… Il est unique dans son genre.

C’est donc un réel bonheur que de retrouver sa verve et sa plume si personnelles dans ce CD qui n’est en fait qu’un vibrant hommage en quatorze chapitres. Les Ogres et leurs complices d’un album ont conservé bien respectueusement la substantifique moelle de Pierre Perret, mais ils l’ont accommodée à leur sauce. Ils y ont mêlé leur ADN, viscéralement festif, et leur esprit « Musique du voyage » et l’ont instillé à leurs partenaires pour faire de ce disque un grand moment de partage, de fraternité et de réjouissance.
Cet album-hommage devrait - s'il en était besoin - asseoir encore un peu plus le papa de Lily (une Lily qui a eu 40 ans cette année) dans la... "perretnité".


Les Ogres de Barback sont des carnassiers, des gloutons, des amateurs de bonne chère comme de bonne chanson française. Ils se jettent sur la nourriture mais ils la mastiquent lentement et longuement pour en savourer le goût et toute la subtilité des si nombreuses saveurs dont le chef Perret a saupoudré ses chansonnettes. Et qu’il a, évidemment, liées avec le fameux accompagnement qui a fait son succès : sa sauce aigre-douce au miel et au piment.

Chaque titre est intéressant. Aucun ne ressemble volontairement à un autre. Les seules choses qui soient homogènes dans cet opus sont : des arrangements sobres, colorés et variés, des voix très devant (indispensable pour bien goûter la qualité des textes, même si on les connaît par cœur), une réelle volonté de réappropriation (les interprétations sont très personnelles).

Tout à trac, je vous livre mes impressions :
-   Ma p’tite Julia. Un délice de douceur et de tendresse. Pierre Perret chante quasiment a cappella en alternance avec un slameur inattendu qui s’appelle François Morel sur les magnifiques envolées de l’accordéon de Lionel Suarez. Elle vient en deuxième position dans mon hit-parade.

-     Mimi la Douce. Superbe voix éraillée et accent quasi « parigot » du Toulousain Magyd Cherfi (Zebda). A souligner la beauté de la flûte et une musique allant crescendo, d’abord douce et discrète puis de plus en plus « fanfaresque ».

-    Estelle. Rythme trépidant sur une ambiance reggae remarquablement arrangée. Ça avance tout le temps. La joie de chanter de Tryo est évidente et perceptible. A noter la jolie délicatesse des chœurs.


-   Je suis de Castelsarrasin. C’est ma préférée. Les chanteurs Mouss (Zebda), Hakim et Lo Barrut et leur fort accent du Sud-Ouest se marient agréablement avec la suavité d’Olivia Ruiz. Ils chantent comme frères et sœur, avec un bel esprit de famille. La construction de ce titre est redoutablement efficace. Ça commence sur un ton plutôt nostalgique avec une grosse contrebasse ; puis les cuivres font leur apparition ; soudain, olivia élève le ton. Les chœurs (mélodieux) et les tambours s’en mêlent. Et tout cela finit dans une espèce de gospel mâtiné de cassoulet dans lequel tous les ingrédients précédents se mélangent. C’est ma-gni-fique !

-    Lily. En intro, les chœurs en dialecte africain (Eyo’nlé Brass Band) se répondent en écho. Puis l’accordéon somptueux de Lionel Suarez s’immisce pour accompagner subtilement l’interprétation véhémente et engagée d’un Féfé visiblement investi.

-     Ma nouvelle adresse. Encore une autre ambiance façon big band (The Very Big Experimental Toubifri Orchestra). La voix écorchée de Loïc Lantoine s’installe habilement entre les parenthèses tour à tour sobres et fêtardes. A noter un petit clin d’œil à la ritournelle enfantine de « Sonnez les matines ».

-    L’oiseau dans l’allée. Version créole traitée façon chorale (Danyèl Waro, Rosemary Stanley, Jidè Hoareau, René Lacaille). C’est audacieux, très agréable à entendre. Belles interventions des cuivres et des percussions. Mention spéciale à la superbe voix de Rosemary Stanley.

-   La Vivouza. La cornemuse donne d’emblée une connotation celtique. Deux belles voix chaudes et viriles (Christian Olivier et Benoît Morel) qui se succèdent et s’entrecroisent joliment. Peu à peu, l’ambiance devient de plus en plus martiale pour redescendre et finir en douceur.

-    La petite Kurde. Intro en Arabe. Idir nous fait cadeau d’une version pleine d’émotion et de sensibilité. Il s’investit tellement que sa voix en devient parfois tremblante. Trouvaille judicieuse que ces pincements de cordes qui ajoutent à la mélancolie. Superbe.

-     Mon p’tit loup. Cette fois, c’est l’accent africain de Flavia Coelho qui nous embarque dans un voyage exotique. Sur une ambiance reggae remarquablement concoctée et interprétée par le Eyo’nlé Brass band, on entend l’espoir dans sa voix. Vocalement et musicalement, c’est une vraie réussite.

-    Celui d’Alice. La voix très chantante et mise très avant d’Alexis HK, sa diction parfaite nous force à l’écoute. Il y a dans son interprétation une certaine majesté empreinte de respect qui sublime la beauté de l’écriture.

-    Tonton Cristobal. Cette fois, nous faisons escale en Amérique du Sud. L’arrangement, d’une réelle densité, est vraiment fignolé. L’accent marseillais ajoute une saveur d’aïoli sans les tortillas. Ça dépote et c’est plein de fantaisie.


-    Le zizi. Quel duo ! Le couple composé de François Morel et Didier Wampas, pour inattendu qu’il soit, se révèle particulièrement croustillant. Là où le premier met du sourire et de la jovialité dans sa voix, le second apporte son énergie légendaire et sa truculence parigote. Résultat : on découvre deux zizis, deux versions, deux interprétations dans la même chanson ! Et la fin est complètement folle. Ce zizi-là est vraiment couillu.

-    Fillette, le bonheur c’est toujours pour demain. C’est la chanson qui synthétise la vocation de cet album car il réunit Pierre Perret et les Ogres de Barback. Qu’il est doux d’entendre Pierre Perret dans un registre où il excelle : la tendresse. On distingue une variété d’instruments originaux qui ajoute à la beauté intrinsèque de ce titre. C’est de la mélancolie positive. Une chanson « à s’en faire péter les cages à miel » !



-     Au Café du canal. Toute la « Tribu » s’est rassemblée pour terminer cet album en apothéose. C’est une sorte de résumé des 14 précédentes chansons. On retrouve sur ce tango ces voix si caractéristiques et ces accents si ensoleillés qui nous ont enchanté et qui donnent toute son originalité à ce concept. Ce titre en est la parfaite synthèse.

Gilbert "Critikator" Jouin