samedi 30 octobre 2010

Aurélia Decker "Je crois qu'il faut qu'on parle !"


Les Blancs Manteaux
15, rue des Blancs Manteaux
75004 Paris
Tel : 01 48 87 15 84
Métro : Hôtel-de-Ville

One-woman show mis en scène par Philippe Ferran
Ecrit par Aurélia Decker, Jonathan Kistner, Firas Touati, Raphaël Decker

Ma note : 7/10

Le thème : Aurélia Decker nous entraîne dans son univers familier et familial en brisant un à un les tabous… Elle utilise ses mots pour aborder les maux de notre époque : une sexualité dans tous ses états, un conflit perpétuel de générations, bref un quotidien bien en crise…

Mon avis : Aurélia Decker est arrivée au théâtre des Blancs précédée d’un bouche-à-oreille plutôt alléchant né cet été du côté d’Avignon. La salle Michèle Laroque était donc quasiment pleine pour découvrir cette nouvelle venue dans l’univers du one-woman show… Une heure plus tard, j’étais convaincu. La donzelle possède un sacré potentiel.
Il faut toujours garder en tête que c’était là son tout premier spectacle en solo et sa toute première salle parisienne. Bonjour la pression ! En tout cas, dès son entrée, elle n’en laisse rien paraître. Son passé de comédienne est un atout de poids dans un tel exercice de haute voltige.

Aurélia Decker nous propose un spectacle classique, que l’on pourrait presque qualifier aujourd’hui, vu la systématisation du stand-up, de one-woman show à l’’ancienne. En effet, il est composé d’une succession de sketches, reliés entre eux par un amusant fil rouge, et donc propices à nous faire découvrir toute une galerie de personnages. Niveau situations, elle balaie large en n’oubliant pas de passer dans les coins, même si parfois elle laisse encore de la poussière sous le tapis. C’est elle est encore verte, donc pas mûre, mais suffisamment pour deviner que, de ces bourgeons pimpants et printaniers, va sans doute éclore une fleur piquante et vénéneuse à souhait.
Son sketch d’ouverture est une excellente idée. Ce coming out, très bien géré et maîtrisé, nous installe dans les meilleures conditions car on rit tout de suite. Après, quand on a une bonne idée, ce n’est que de la mécanique. Il n’y a plus qu’à développer, ce qu’elle fait donc fort bien. Comme son prénom – et son physique – l’indiquent, Aurélia est une (jeune) femme. Elle s’attarde donc sur des problèmes et sur des situations spécifiques à son sexe : la recherche effrénée de la moitié d’orange, la rupture quand elle confine à l’abandon, la difficulté à couper le cordon ombilical, le rapport à l’alcool, le foot… Honnêtement, il y a vraiment de la matière tant au niveau du jeu qu’au niveau du contenu. Il y a bien sûr, et heureusement, quelques scories et quelques réajustements à opérer, notamment en ce qui concerne une mise en scène qu’on aimerait plus nerveuse, moins académique, plus inventive (vous me direz qu’il est facile de critiquer…). Mais l’essentiel est là : Aurélia Decker est une nature. Elle y va, et à fond. Elle ne s’embarrasse guère de tabous ou de préjugés, elle est de son temps, et elle ne le perd pas en y mettant des formes. C’est souvent gonflé, parfois osé et presque toujours drôle.
Je pense qu’on en reparlera bientôt…

Chien Chien


Théâtre de l’Atelier
1, place Charles Dullin
75018 Paris
Tel : 01 46 06 49 24
Métro : Anvers

Une pièce de Fabrice Roger-Lacan
Mise en scène par Jérémie Lippmann
Décor et costumes de Laura Léonard
Lumières de Jacques Rouveyrollis
Musique d’Ours et Lieutenant Nicholson
Avec Elodie Navarre (Léda), Alice Taglioni (Linda)

Ma note : 6/10

L’histoire : Linda et Léda… Le même âge, presque le même prénom, mais des existences ux antipodes l’une de l’autre. Les deux femmes se rencontrent à l’occasion d’un de ces week-ends mêlant travail et détente qu’organise le mari de Linda, tout puissant patron du mari de Léda. Elles ont deux heures devant elles pour faire connaissance avant l’arrivée des hommes. Très vite, les rouages bien huilés se grippent et ce qui ne devait être qu’un apéritif courtois tourne à l’affrontement acide. Derrière les apparences, Linda et Léda ne tardent pas à se reconnaître. Dans une autre vie, elles ont été deux petites filles qui ne pouvaient s’aimer sans se faire de mal l’une à l’autre…

Mon avis : Comme elles paraissent petites, Léda et Linda, dans cette immense salle au décor froid ! Peu de meubles, que l’on devine onéreux, un piano, une grande baie vitrée dans le fond avec vue sur la mer, tel est le salon dans lequel Linda-la-blonde vêtue de blanc reçoit Léda-la-brune en tailleur bleu. En fait, cette demeure étrange est construite sur une île. Elles s’y trouvent seules avec deux heures à tuer avant l’arrivée par hélicoptère de leurs maris respectifs. Le seau à champagne trône sur la table. Linda sait recevoir. Très vite, on discerne deux caractères très opposés. Autant Linda, totalement extravertie, semble à l’aise, autant Léda, sans doute impressionnée par le décor et la prestance de son hôtesse, apparaît un peu réservée… Peu à peu, la conversation, menée par une Linda de plus en plus autoritaire, voire tyrannique, tourne doucement à l’affrontement. Linda est l’épouse du patron, elle en use et en abuse. Pour elle, Léda et son mari ne sont que des subalternes. Mais le rapport de forces ne réside pas que dans le statut social. En effet, on va progressivement s’apercevoir que les racines de cette hostilité ont pris naissance beaucoup plus loin. Elles remontent jusqu’à l’enfance ! Et, plus la quantité restante dans la bouteille de champagne diminue, plus les langues se délient et se font vipérines. La pseudo courtoisie du début vire à la peau de chagrin pour ne laisser apparaître que le ressentiment.

Chien Chien, vous l’aurez compris est un huis-clos placé sous le signe de la vengeance. Linda a réservé à Léda un chien de sa chienne… Le problème, c’est qu’on ne se laisse pas happer par cette histoire. Le règlement de compte est, pour moi, bien disproportionné. Décidément, les filles quand elles ont quelque chose qui leur est resté en travers de la gorge, fusse au cours de leur prime enfance, elles rongent leur os le temps qu’il faut pour le régurgiter le moment venu à la face de du ou de la contrevenante. Vu la situation sociale à laquelle elle est parvenue par mariage interposé, la Linda pourrait nous la jouer plus subtile, avec juste ce qu’il faut d’arrogance et de mépris pour faire comprendre à sa rivale qui c’est-y la patronne, non mais… et de bien appuyer en lui faisant remarquer combien la roue avait tourné à son avantage. Et pis c’est tout. Restons-en là. Pas la peine d’’en faire des caisses.
Le deuxième gros souci dont j’ai souffert est d’ordre technique. C’est le son. Cette immense salle presque vide agit en caisse de résonance et il y a des moments où on ne comprend rien du dialogue. Les voix sont diffuses. Ce qui est très gênant quand on sait que les mots sont la clé de cette pièce.

Les deux comédiennes sont formidables. Alice Taglioni a une façon de bouger pleine de félinité, de féminité, de souplesse, d’élégance. Elle a un petit côté panthère blanche très inquiétant. Une panthère qui jouerait avec une gourmandise non feinte au chat et à la souris avec sa proie impuissante. Elle dégage parfaitement une sensation de danger. On la sent prête à attaquer à n’importe quel moment.
Elodie Navarre est une excellente interlocutrice. En totale harmonie avec son personnage, elle joue plus en dedans. Elle rend ainsi évidente et palpable l’opposition entre dominatrice et dominée. Mais, en même temps, petit à petit, on sent percer sa vraie personnalité. Léda a du caractère, ce n’est pas une victime expiatoire et si on la pousse trop loin, elle se rebiffe…
Tout cela est remarquablement interprété. Le problème est que l’histoire est moins forte que le jeu. C’est un peu gâchis. Je n’irais pas jusqu’à dire que c’est revenir à faire jouer Viens boire un p’tit coup à la maison par deux stradivarius, mais tout de même… Bref, je suis resté sur ma faim. Il m’a manqué cette exquise sensation qui s’appelle l’intérêt. Mes yeux ont apprécié le jeu de deux comédiennes impeccables, mais mon esprit n’a pas été satisfait… Et la niche est tombée sur le chien.

mardi 19 octobre 2010

Le Repas des fauves


Théâtre Michel
38, rue des Mathurins
75008 Paris
Tel : 01 42 65 35 02
Métro : Havre-Caumartin

D’après l’œuvre de Vahé Katcha
Adaptée et mise en scène par Julien Sibre
Avec Cyril Aubin (Le docteur Jean-Paul Pagnon), Olivier Bouana (Victor Pélissier), Pascal Casanova (André Lequédec), Stéphanie Hédin (Françoise), Pierrejean Pagès (Le commandant Kaubach), Jérémy Prévost (Pierre), Julien Sibre (Vincent), Caroline Victoria (Sophie Pélissier)

Ma note : 8/10

L’histoire : 1942. Dans la France occupée, sept amis se retrouvent pour fêter l’anniversaire de Sophie. La soirée se déroule sous les meilleurs auspices, jusqu’à ce qu’au pied de leur immeuble soient abattus deux officiers allemands. Par représailles, la Gestapo investir l’immeuble et décide de prendre deux otages par appartement. Le commandant Kaubach, qui dirige cette opération, reconnaît, en la personne du propriétaire de l’appartement, Victor Pélissier, un libraire à qui il achète régulièrement des ouvrages. Soucieux d’entretenir les rapports courtois qu’il a toujours eux avec le libraire, Kaubach décide de ne passer prendre les otages qu’au dessert… Et mieux : il leur laisse la liberté de choisir eux-mêmes les deux otages qui l’accompagneront…

Mon avis : Voici une pièce bigrement bien ficelée et, qui plus est, agrémentée d’une mise en scène tout-à-fait originale. Grâce à la projection d’images réelles et de films d’animation, nous sommes brutalement mis dans la situation. C’est la guerre ! Ça ne rigole pas. Et pourtant… Pourtant, le couple Pélissier reçoit ses plus proches amis pour fêter l’anniversaire de Sophie. L’espace d’une soirée, on va essayer de mettre de côté tous les soucis. En dépit de la pénurie chacun, selon ses moyens, ses relations ou sa débrouillardise, va s’efforcer que la fête soit le plus réussie possible. Dans le cadre d’un salon cossu, les invités arrivent les uns après les autres. Rapidement, grâce à des petits détails comportementaux, les différents caractères se dessinent, nous donnant ainsi autant d’indications pour nous permettre d’anticiper la suite. Il y a Jean-Paul, le médecin un peu collabo ; Pierre, l’invalide, revenu aveugle de la guerre, désenchanté, provocateur et néanmoins patriote ; André, le maquignon-type, sorte de boute-en-train hâbleur et jouisseur, qui n’a aucun scrupule à commercer avec l’ennemi ; Vincent, dandy homosexuel, élégant, cultivé, provocateur et fataliste ; Françoise, jeune veuve de guerre, rebelle et très engagée auprès de la résistance… Tout ce petit monde cohabite tant bien que mal, faisant des efforts pour que Sophie soit heureuse.

Mais, soudain, le drame s’invite méchamment à la fête… Les projections nous montrent ce qui se passe dans la rue, au pied même de l’immeuble. Deux officiers allemands sont abattus sous nos yeux… Chez les Pélissier, l’ambiance, un temps refroidie, reprend tout doucement. Mais pas pour longtemps. Les caractéristiques bruits de bottes résonnent dans les étages. Et un officier de la Gestapo surgit dans l’appartement. C’est le commandant Kaubach, qui s’avère être un habitué de la librairie que tient Victor Pélissier. Tout en se montrant alors courtois, il explique que le prix à payer pour l’assassinat de deux gradés est de vingt otages. Comme l’immeuble compte dix appartements, la quote-part est de deux personnes par logement. Mais comme il entretient de bons rapports avec monsieur Pélissier, il condescend à ce que la fête anniversaire aille à son terme, c’est-à-dire jusqu’au dessert, à la suite de quoi, il viendra chercher son dû. Mais avant de tourner les talons, il a soudain une idée machiavélique : pour qu’il n’y ait pas d’arbitraire, ce sont les sept amis qui choisiront eux-mêmes leurs deux otages…
Et maintenant, faites entrer les « fauves ».

Inutile de dire que la fête est terminée. Chacun va vouloir de sauver sa peau, soit en essayant de sauver les apparences, soit en se comportant avec un égoïsme éhonté, soit en pratiquant le cynisme. Et nous, dans notre fauteuil, on se transfère immédiatement sur scène au milieu des convives. On apprécie le détachement ou l’humour d’untel, on est dégoûté par la lâcheté de tel autre, on s’amuse de la bassesse de celui-ci… Et, surtout, on se projette dans l’histoire. C’est l’éternel cas de conscience. Comment nous serions nous comporté dans un tel cas de figure ? Impossible d’y répondre tant qu’on n’y est pas confronté. L’héroïsme est une valeur bien estimable dans l’absolu, mais if faut tout de même savoir raison garder. On n’a qu’une vie après tout.
Le Repas des fauves est une petite merveille d’horlogerie des sentiments et des comportements humains face à une situation extrême. A travers ces huit caractères - car il faut prendre en compte la mentalité si tordue de Kaubach - nous voyons, déployée sous nos yeux, une grande partie de l’éventail de l’âme humaine… Comme dans toute comédie dramatique, le rire côtoie inévitablement les larmes. Devant la tragédie qui se noue et qui devient paroxystique, on réagit de la façon la plus animale, la plus viscérale qui soit. On rit, on s’offusque, on s’apitoie, on s’indigne, on s’étonne… On est en totale empathie avec les comédiens.
Le Repas des fauves est évidemment une pièce chorale. On ne peut mettre un personnage en avant, même si certains ont des rôles plus déclencheurs que d’autres. C’est un tout. Ils sont tous parfaitement crédibles et tous sympathiques (ou presque). Parce qu’ils nous ressemblent, tout simplement. Au cours de ce spectacle, on passe par tous les sentiments, ce qui fait que, lorsqu’on quitte le théâtre Michel, on reste encore un bon moment imprégné par cette histoire dont nous venons d’être les témoins. On reste habité par une agréable sensation d’émotion pure.
Je terminerai en insistant sur la remarquable trouvaille de mise en scène qui consiste en la projection de films d’animation pour nous permettre de vivre ce qui se passe à l’extérieur de l’immeuble où vivent les Pélissier. Et il faut ici saluer la qualité du graphisme des dessins de Cyril Drouin. Ils apportent à la pièce un véritable supplément d’âme.

lundi 18 octobre 2010

C'est pas le moment !


Théâtre Saint-Georges
51, rue Saint-Georges
75009 Paris
Tel : 01 48 78 63 47
Métro : Saint-Georges

Une comédie de Jean-Claude Islert
Mise en scène par Jean-Luc Moreau
Décors de Stéphanie Jarre
Avec Jacques Balutin (Mathieu), Thierry Beccaro (Frédéric), Eliza Maillot (Blandine), Morgane Bontemps (Sarah), Marc Bertolini (M. Schwimmer)

Ma note : 6/10

L’histoire : Quand Frédéric renverse un SDF avec sa voiture, il ne peut s’imaginer une seconde que sa vie va en être bouleversée.
Mais quand on est trop sûr de soi, Qu’on a menti à se femme en lui affirmant qu’on passait la soirée avec un homme d’affaires suisse pour li vendre sa société alors qu’en vérité on était avec sa maîtresse… Et surtout quand on ne peut pas imaginer qui est en vérité l’homme qu’on a renversé, la situation devient vite inextricable… mais irrésistible ! Et les mensonges n’arrangent rien… au contraire…

Mon avis : Un très joli décor signé Stéphanie Jarre nous introduit dans un bel appartement au design moderne, avec une grande baie vitrée qui surplombe sur les toits de la ville. Frédéric, accompagné de Sarah, sa maîtresse, particulièrement nunuche, est bien encombré par le SDF qu’il vient de renverser avec sa voiture. L’homme gît, inconscient, dans son salon. Persuadé que son épouse, Blandine, infirmière de son état, est au travail, il va tenter de le soigner et de s’en débarrasser avant qu’elle ne rentre de sa garde de nuit. Pendant que le pauvre hère est, semble-t-il, inanimé, Sarah en profite pour lancer un nouvel ultimatum à Frédéric pour qu’il quitte sa femme. Bien sûr, Mathieu, le SDF, qui feint d’être évanoui, ne perd pas une miette de la conversation. D’autant que, s’il est là, ce n’est pas tout-à-fait le fruit du hasard…
Dès lors, le ver étant dans le fruit, le calvaire du pauvre Frédéric ne va plus cesser de s’envenimer et de se compliquer. On tombe alors dans la pure comédie de boulevard avec quiproquos, mensonges en rafales, portent qui claquent, situations ubuesques…

Après un démarrage un peu mou du genou, on s’installe dans une comédie un peu simpliste qui se résume à une surenchère d’outrances. Dans la première moitié de la pièce, Jacques Balutin nous propose un jeu très exagéré, limite lourdingue avec mimiques dignes du cinéma muet. Heureusement, dans la seconde partie, son rôle lui permet de se monter plus fin, plus subtil, plus supportable. Thierry Beccaro, dont le jeu n’est pas remis en cause, jongle on ne sait comment avec des inventions plus énormes les unes que les autres. Les quelques bonnes réflexions qui y sont distillées sont hélas contrebalancées par des jeux de mots navrants.
En fait, cette pièce aurait dû s’appeler « Je vais t’expliquer… » plutôt que « C’est pas le moment ! », car le personnage campé par Thierry Beccaro passe son temps à s’ingénier à trouver des parades à toutes les situations dans lesquelles il s’enfonce inexorablement. Pendant que son cerveau en panique mouline pour trouver un argument, il temporise avec un penaud « Je vais t’expliquer ». A lui seul, ce gimmick nous fait rire car on se demande ce que le pauvre Frédéric va encore pouvoir inventer.

Il y a néanmoins d’agréables moments dans ce boulevard échevelé que les comédiens défendent du mieux qu’ils le peuvent. D’autant que le fond de l’histoire n’est pas si futile que cela… Thierry Beccaro confirme tout le bien qu’il nous avait laissé entrevoir dans ses précédents pièces. Eliza Maillot est toujours aussi pétulante et juste. Morgane Bontemps tire son épingle du jeu avec son personnage de gourdasse. Quant à Balutin, on l’a dit, il est en demi-teinte et il s’en sort dans la deuxième partie à partir du moment où il est moins dans la grosse farce.

mercredi 13 octobre 2010

Voca People


Bobino
14-20, rue de la Gaîté
75014 Paris
Tel : 08 20 00 90 00
Métro : Gaîté / Edgar-Quinet

Spectacle écrit et mis en scène par Lior Kalfo
Composé, arrangé et dirigé par Shai Fishman
Avec Boaz Ben David, Yinon Ben David, Eyal Cohen, Gilan Shahaf, Oded Goldshtein, Adi Kozlovski, Naama Levy, Rahmin Liraz

Ma note : 6/10

Le spectacle : Après un millénaire de voyage intergalactique, les Voca People se voient contraints à un atterrissage d’urgence sur la planète Terre. En effet, le générateur de leur vaisseau spatial, fonctionnant à l’énergie musicale, est complètement déchargé.
Sur leur nouvelle terre d’accueil, ils découvrent peu à peu d’étranges coutumes et musiques de la planète. Avec l’aide de ses habitants, ils vont pouvoir reconstituer les réserves énergétiques de leur vaisseau spatial.

Mon avis : Huit comédiens-chanteurs, tout de blanc vêtus, le visage maquillé de blanc et les lèvres peintes en rouge - des extra-terrestres, quoi – atterrissent en catastrophe sur la scène de Bobino. Au départ, ils sont un peu décontenancés et démunis car ils ont perdu beaucoup d’énergie en route. D’ailleurs, en se touchant le crâne, ils découvrent un encéphalogramme quasiment plat. Seul le chant va pouvoir leur permettre de recharger leurs batteries…
Voici donc le postulat de départ que nous proposent les Voca People, une escouade composée de 3 chanteuses (alto, mezzo, soprano), 3 chanteurs (basse, baryton, ténor) et 2 artistes de beatbox.
Premier petit souci, sans doute dû aux difficultés d’acclimatation au climat parnassien et à leur affaiblissement général supposé, je les ai trouvés assez lents au démarrage. Le temps d’exposition est un peu longuet. En revanche, dès qu’ils entrent dans le vif du sujet, c’est-à-dire lorsqu’ils se mettent à chanter, c’est un total ravissement. La première séquence qu’ils nous proposent est une véritable performance. Ils passent d’un registre à l’autre, d’’un rythme à l’autre, d’une tonalité à l’autre avec une virtuosité confondante. Cette mise en bouche, ou plutôt cette mise en oreilles, est rassurante car ils assurent vraiment. C’est aussi surprenant qu’agréable.
De toute façon, pratiquement chaque séquence chantée est un enchantement. Elles sont d’ailleurs classées par thématiques. La première est donc une sorte de panorama des genres vocaux. Le deuxième aborde les musiques de films à travers quelques génériques incontournables que nous avons tous gravés dans le cortex. Le troisième visite la musique classique. Il y a un petit passage amusant avec voix de dessins animés. Et, personnellement, j’ai bien aimé la parenthèse « love songs » avec slows langoureux et voix de velours avec un partage judicieusement équilibré des sexes.
Tout ceci est parfait, joli, distrayant. Pour atteindre un tel degré de perfection dans l’ajustement des voix, cela représente des heures et des heures de travail en répétitions. Mention spéciale aussi aux deux artistes spécialisés dans la beatbox, car ils ajoutent l’humour au talent.
Le gros problème avec ce spectacle, ce sont d’interminables interludes avec prises de contact avec le public. Certaines sont cocasses, d’autres inutiles. Ces dernières alourdissant l’ambiance. Ou bien, le metteur en scène ne va pas jusqu’au bout de ses intentions. Par exemple, lorsque le chanteur basse noue un début d’idylle avec une spectatrice, pourquoi s’arrête-t-elle tout net alors que ce moment de poésie pourrait être utilisé en running gag ? J’ai également peu apprécié quelques moments où la cacophonie domine et d’’autres qui sont plus stridents que mélodieux.
Mes impressions sont donc partagées entre le plaisir quasi absolu que m’ont procuré les séquences chantées, et le désintérêt qui frise parfois l’ennui des parties que l’on pourrait qualifier de comédie et d’interactivité.
Le talent vocal des artistes n’est donc absolument pas remis en cause, c’est avant tout un problème de mise en scène pas assez inventive. C’est regrettable car le concept est original. L’humour n’y est que léger et, surtout, le spectacle y perd en dynamique avec ces trop fréquentes chutes de régime qu’entraînent les intermèdes non chantés. Il leur eût fallu l’esprit et le sens du rythme d’un Alain Sachs, par exemple.

mardi 12 octobre 2010

Les Amis du placard


La Pépinière Théâtre
7, rue Louis-le-Grand
75002 Paris
Tel : 01 42 61 44 16
Métro : Opéra

Une pièce de Gabor Rassov
Mise en scène par Pierre Pradinas
Avec Didier Bénureau (Jacques), Romane Bohringer (Odile), Aliénor Marcadé-Séchan (Juliette), Matthieu Rozé (Guy)

Ma note : 7,5/10

L’histoire : Profitant d’une vente promotionnelle dans une grande surface de la région parisienne, Jacques et Odile se sont acheté un couple d’amis. Ils les gardent dans un placard et les sortent régulièrement dans l’espoir de passer de bonnes soirées. Jour après jour, ils se montrent de plus en plus exigeants avec ces amis qu’ils ont tout de même payés assez cher. Et de l’exigence à l’abus, il n’y a qu’un pas…

Mon avis : L’idée de départ est totalement absurde, mais exposée comme elle l’est par le couple Jacques-Odile, on n’a aucun mal à en accepter le postulat et à entrer dans leur jeu. D’emblée, leurs caractères respectifs apparaissent. Jacques est un médiocre, un chafouin, un manipulateur mesquin et fielleux, un misogyne à la petite semaine. Bref, un gros con, méchant, vindicatif et vicieux… Odile est une cruche, elle le sait et elle l’assume sans problème parce qu’elle se connaît bien. Elle est comme ça, beaucoup plus bête que méchante. C’est une suiveuse qui emboîte avec un asservissement total le pas de son tordu de mari. On est chez les Bidochon puissance 10. Il n’y chez eux a pas une once de tendresse, de compassion, et encore moins d’humanité. Ils sont redoutables.
Malgré un prix promotionnel, ils ont fait un gros sacrifice financier pour agrémenter leur petite vie étriquée et solitaire avec la présence d’un couple d’« amis », monsieur et madame Bégon, Guy et Juliette. Alors, ils en veulent pour leur argent.
Plus maltraités que de vulgaires animaux de compagnie, les Bégon sont remisés dans un placard d’où Jacques et Odile les extraient au gré de leurs besoins et de leurs envies. Guy et Juliette ne peuvent que s’estimer satisfaits et reconnaissants envers ceux qui les ont ainsi sortis de la misère. Ils ont avec eux une attitude docile et obséquieuse. Très contents de leur achat, Jacques et Odile font d’eux les jouets de leurs fantasmes. Ça commence par des conversations futiles et des réflexions d’une vacuité sans nom. Puis, au fil de l’histoire, on découvre que les Bégon subissent un véritable mépris malsain. C’est à peine s’ils sont nourris et abreuvés. C’est dur pour nous d’assister à autant de malveillance. D’autant que les Bégon ne sont dupes de rien. Au fur et à mesure des brimades et des privations, on sent la révolte poindre et enfler. Simple question de dignité.

Si vous n’appréciez pas l’humour noir et acide, si vous n’avez pas non plus au fond de vous un goût caché pour la perversité, si vous êtes romantique et sentimental, vous allez souffrir. Les Amis du placard est une pièce sur l’abus de pouvoir, sur l’esprit de possession. Son second degré, partiellement dissimulé derrière des sentiments et des situations primaires, est permanent. C’est d’un cynisme absolu, sans concession… et jouissif.
Si une pièce aussi sabreuse peut se révéler digeste, c’est par la grâce de quatre comédiens qui se donnent à fond à leurs personnages, avec un réalisme et un décalage dignes d’un roman-photo de feu Hara-Kiri. Dans ce registre-là, Didier Bénureau est comme un piranha dans une baignoire. Il est parfaitement infect en vicelard, content de lui, raciste, franchouillard, qui se venge des humiliations de son patron en en infligeant à plus petit que lui. C’est du grand, du très grand Bénureau. Jacques pourrait aisément être un de ses personnages de sketch. A part que son numéro - et quel numéro - dure là une heure et demie. C’est fascinant de le voir tour à tour mielleux ou vitupérant, cauteleux ou agressif… Il a tout le temps une sale idée derrière la tête, il n’aime personne, il considère son épouse comme une andouille et ne se prive jamais de le lui rappeler…
Cette épouse, justement, Odile, interprétée par une surprenante Romane Bohringer. C’est une belle surprise que de la découvrir dans un registre où elle ne s’était jusqu’à présent jamais aventurée. Elle joue les bêtasses avec beaucoup de finesse, toute en acquiescements, sourcil levé, sourires résignés et quand il faut rajouter une couche à l’ignominie, elle n’est pas la dernière. Il faut dire qu’elle a un bon modèle !
Quant à Guy et Juliette, ils sont de parfaits interfaces. Leur jeu à eux est tout en évolution. En présence de leurs acheteurs, ils honorent le contrat qui les lie à eux et ils jouent l’effacement à merveille. Mais dès qu’ils sont seuls, ils reprennent du poil de la bête. Ils ont certes été achetés, mais ils ne sont pas des vendus. Nuance… Aliénor Marcadé-Séchan et Matthieu Rozé, indissociables, expriment une jolie palette de sentiments. De par leur situation, et en raison de l’outrance de leurs « propriétaires », ils jouent très intelligemment la demi-teinte et ils se révèlent bien plus finauds qu’ils ne le laissent croire.
Je ne peux terminer ce papier sans souligner un certain numéro de marionnettes particulièrement savoureux. Je vous laisse le plaisir de la découvrir. C’est une bien jolie métaphore à propos de gens qui seraient des pantins pour les autres…

samedi 9 octobre 2010

Interview


Studio des Champs-Elysées
15, avenue Montaigne
75008 Paris
Tel : 01 53 23 99 19
Métro : Alma-Marceau

D’après le film de Théo Van Gogh
Adapté par Patrick Démerin et Hans Peter Cloos
Mis en scène par Hans Peter Cloos
Avec Sara Forestier (Katya) et Patrick Mille (Pierre Peters)

Ma note : 5/10

Synopsis : Un grand reporter et journaliste politique doit interviewer la jeune vedette d’un feuilleton télévisé à succès. De cette rencontre entre un spécialiste des relations internationales et une starlette people naît une bataille sans merci avec, en arrière-plan, le drame personnel de chacun qui prend place : impuissance, jalousie, soif de succès, souvenirs mal assumés…

Mon avis : Le générique était alléchant : le sulfureux Théo Van Gogh, Hans Peter Cloos, Sara Forestier et Patrick Mille…
Premières impressions : un décor froid et moderne, un traitement très cinématographique. Deux personnages contrastés : elle, sorte de poupée Barbie (elle m’a rappelé la Sophie Daumier des sketches avec Guy Bedos), perruque peroxydée, mini-robe rose, naturellement provocante avec juste ce qu’il faut de vulgarité, bien dans sa peau. Lui, sorte d’ours mal léché, mal rasé, mal attifé et mal disposé, visiblement venu à contrecœur. Tout est donc en place pour un duel à fleurets non mouchetés entre une fine lame et un sabre, tous deux décidés à blesser l’autre. Ce sont deux mondes qui s’affrontent, deux idéologies, deux caractères. Un seul lien les relie, l’antipathie…

Le schéma de base est incontestablement intéressant. Mais, hélas, il ne va rester qu’à l’état de schéma. Le démarrage est un peu lent et les propos superficiels. D’emblée, il y a un décalage qui va rendre l’ensemble bancal. Autant Sara Forestier est crédible dans son rôle de starlette, plus lucide et moins évaporée qu’il n’y paraît, maligne et authentique, autant le personnage qu’incarne Patrick Mille ne l’est pas. Je m’explique. J’ai, personnellement, effectué près de 3000 interviews, et même si j’en ai connu de pittoresques, je n’ai jamais rencontré une situation qui ressemble un tant soit peu à celle qui nous est présentée là. Les questions que pose Pierre Peters sont aussi peu plausibles qu’improbables. Que répondre à ceci, par exemple : « Est-ce que vous êtes bonne pour séduire les hommes ? » !!! Il y a de quoi être perplexe. Ça ne tient pas la route. Il serait photographe, on comprendrait qu’il cultive le cliché… Et puis le garçon est trop agressif et il en fait un peu trop dans le genre désabusé. Mais où il atteint le paroxysme de l’invraisemblance, c’est quand il commence à égrener ses malheurs : il sort les drames comme un magicien les lapins d’un chapeau. Quand on croit qu’il a touché le fond, il en rajoute un encore plus tragique. L’effet escompté est raté puisqu’il en devient risible.
Du coup, je ne suis jamais rentré dans ce huis-clos. Pas concerné, je suis resté en périphérie. Ce qui n’est pas gênant puisque l’intrigue tourne longtemps en rond avant que nos deux héros se décident enfin à jouer à une sorte de jeu de la vérité. "Donnant-donnant" affirment-ils. On dresse l’oreille. Va-t-il y avoir enfin un rebondissement ? Las, le soufflé retombe car on en anticipe vite la chute. Tout comme ma charmante voisine qui me le confiera à la sortie, j’avais deviné le truc. Je ne le dévoile pas par correction... Et cette pièce complètement fumeuse se termine en eau de boudin.

Il faut bien du talent à Patrick Mille pour essayer de sauver les apparences, mais il n’y parvient quasiment jamais. Ce n’est pas de sa faute. Il n’est pas gâté par le texte qu’il a à dire et la mise en scène ne l’aide pas à avoir de la chair, à prendre de l’épaisseur.
Quant à Sara Forestier, elle est irréprochable. Elle n’est pas non plus responsable de l’indigence du scénario et de la pauvreté des dialogues. Tout ce qu’elle fait, elle le fait bien. Mais ses efforts sont hélas vains. Elle confirme néanmoins tous ses talents de comédienne, sa sincérité, son implication. Elle donne beaucoup, mais que va-t-elle recevoir en échange ?