vendredi 25 octobre 2013

Hit parade

Les Visitors de Critikator



Après 650 critiques rédigées, je me suis amusé à voir lesquelles avaient suscité le plus de visites. J'ai ainsi classé les 50 plus lues.
En faisant abstraction de la première place étonnamment occupée par un film de série Z, on s'aperçoit que l'humour se taille la part du lion.




18718 : 2ème sous-sol (thriller de Franck Khalfoun)
16293 : La Vénus au phacochère (avec Alexandra Lamy)
11026 : Victor ou les enfants au pouvoir (avec Lorant Deutsch)
8663 : Christelle Chollet (one woman show)
7595 : Denis Maréchal joue ! (one man show)
7526 : Philippe Geluck  « Le Chat Erectus »
5059 : Le Bonheur (avec Marie-Anne Chazel & Sam Karmann)
4906 : Hair (comédie musicale)
4837 : L’étudiante et monsieur Henri (avec Roger Dumas)
3891 : Kerredine Soltani  « Fils de la Bohême »

3406 : Tout le plaisir est pour nous (une pièce de Ray Cooney)
3304 : Une semaine… pas plus ! (avec Sébastien Castro)
3085 : Dernier coup de ciseaux (adaptée par Sébastien Azzopardi)
2854 : Alpenstock (comédie de Rémi De Vos)
2829 : Sophie Aram  « Crise de foi »
2766 : Le « Best Ouf » des Chevaliers du Fiel
2713 : C’est pas le moment ! (avec Jacques Balutin)
2710 : A tort et à raison (pièce historique)
2628 : Bonjour ivresse ! (comédie de et avec Franck Le Hen)
2560 : Aurélia Decker  « Je crois qu’il faut qu’on parle !)

2591 : Roland Magdane  « Attention c’est show »
2447 : Le Gai mariage (avec Gérard Loussine)
2307 : Arnaud Tsamère  « Chose promise »
2243 : Demain il fera jour (avec Daniel Russo)
2117 : Stéphane Guillon  « Liberté surveillée »
2114 : Louis Bertignac  « Touchez pas au grizzly »
2013 : Elisa Tovati  « Le Syndrome de Peter Pan »
1976 : T’Choupi fait son spectacle
1929 : Garnier et Sentou (Two men show)
1856 : Dérec  « Gérard Bouchard, le retour ! »

1799 : François Morel  « Le soir, des lions… »
1758 : Astérix et Obélix au service de Sa Majesté (film)
1728 : Mozart, l’Opéra rock
1638 : Gaspard Proust  « Enfin sur scène ? »
1613 : Qui est monsieur Schmitt ? (de et avec Sébastien Thiéry, Richard Berry)
1606 : Inconnu à cette adresse (avec Gérard Darmon et Dominique Pinon)
1566 : Les hommes préfèrent mentir (d’Eric Assous avec François-Eric Gendron)
1564 : Gaspard Proust tapine Salle Gaveau (one man show)
1526 : Désolé pour la moquette (de Bertrand Blier avec Myriam Boyer, Anny Duperey)
1523 : Thé à la menthe ou t’es citron ? (de et avec Petrick Haudecoeur)

1519 : Jonathan Lambert  « L’Homme qui ne dort jamais »
1494 : La femme du boulanger (avec Michel Galabru)
1444 : Le Président, sa femme et moi (avec Michel Guidoni, Alexandra Vandernoot)
1402 : Stéphane Rousseau  « Les Confessions de Rousseau »
1393 : Boire, fumer et conduire vite (de et avec Philippe Lellouche)
1365 : Dieudonné  « Sandrine »
1365 : Voca People
1347 : Mamma Mia ! (comédie musicale)
1292 : Hier est un autre jour ! (avec Daniel Russo)

1279 : Mike Brant, laisse-nous t’aimer (comédie musicale)

Le Paquebot Tenacity

Essaïon Théâtre
6, rue Pierre au Lard
75004 Paris
Tel : 01 42 78 46 42
Métro : Hôtel de Ville / Rambuteau / Châtelet

Une pièce de Charles Vildrac
Mise en scène par Pierre Boucard
Costumes de Caroline Gichuki
Avec Frank Cicurel (Bastien), Barbara Castin (Thérèse), Pierre Boucard (Alfred Ségard), Michael Hirsch (Le matelot anglais), Patrick Bethbeder (Hidoux), Cécile Malo (madame Cordier) et Yves-Pol Deniélou, Gabriel Mirète, Etienne Ménard.

L’histoire : Au sortir de la Première guerre mondiale, les jeunes Bastien et Ségard décident de s’embarquer pour le Canada. Après avoir survécu à l’enfer des tranchées, ils ont soif d’une nouvelle vie. Mais une fois arrivés au port, ils apprennent que leur bateau est en cale sèche. Dans l’attente du prochain départ, ils logent à la pension Cordier où règne Hidoux, un pittoresque pilier de bar local, et où travaille la jolie Thérèse. Ce séjour forcé, propice aux réflexions et aux tentations, va changer le destin des deux amis.

Mon avis : J’ai d’abord été surpris par la jeunesse de la majorité des spectateurs et tout aussi étonné devant leurs longs et chaleureux applaudissements au moment des saluts. Un tel enthousiasme faisait visiblement chaud au cœur des comédiens. Il a même fallu que Pierre Boucard interrompe cette ferveur pour remercier et adresser quelques propos autour de la pièce.


Bien que presque centenaire, Le Paquebot Tenacity aborde plusieurs thèmes intemporels : l’amour, le désir de liberté, le choix de son destin. L’histoire se passe dans l’immédiat après-guerre 14-18. Les deux candidats à l’exil, Bastien et Ségard, sortent meurtris de longues années d’épreuves et d’affrontements. Désirant rompre avec ce terrible passé, ils ont décidé de tenter l’aventure et de partir se reconstruire au Canada. Les deux jeunes gens – c’est ce qui fait l’intérêt de la pièce – sont très dissemblables. Bastien est le meneur. Il est exalté, autoritaire, pragmatique et volubile. Alors que Ségard, le suiveur, est plus discret. C’est un idéaliste doublé d’un romantique… Et, au cours de leur séjour forcé dans la pension de madame Cordier, leur attirance commune pour la jolie serveuse, Thérèse, va être l’élément déclencheur qui va infléchir leur destin.


Le texte, d’époque, a un peu vieilli. Mais ça donne un certain charme sépia aux dialogues. J’ai trouvé la scène d’exposition un peu longuette, parce que très bavarde et dominée par le flot de paroles de Hidoux, un pittoresque pilier de bar un peu saoul et très saoulant. Ensuite, je ne sais pas si c’est l’effet « bar de zone portuaire », toujours est-il que je me suis mis à faire un parallèle avec le Bar de la Marine de la trilogie de Pagnol. Finalement, j’ai eu l’impression que Bastien/Marius et Thérèse/Fanny nous refaisaient l’histoire à l’envers avec la bienveillance de Hidoux/César. Mais, hélas, sans en avoir jamais la dimension tragique. On s’attend sans cesse, mais en vain, que ça tourne au drame. Quand on sait que l’auteur, Charles Vildrac, que l’on dit « connu pour son idéalisme et ses convictions humanistes », on comprend qu’il ait opté pour cette fin plutôt gentillette.



Pour ce qui me concerne, j’ai trouvé que cette pièce manquait parfois de souffle, comportait quelques longueurs et je me suis un peu ennuyé. Heureusement, les cinq principaux comédiens sont irréprochables. Ils font preuve d’une belle générosité qui force la sympathie. Avec une mention spéciale pour les deux femmes qui sont très justes. J'ai bien aimé aussi l'évolution de Hidoux qui, de pochetron insupportable, se métamorphose petit à petit en philosophe fataliste...

jeudi 24 octobre 2013

L'Art d'en Rire

Florence Foresti critique-dard

L’Art d’en Rire
Œuvres drôlement commentées par Florence Foresti
Et parfois recadrées par Edwart Vignot
Editions Place des Victoires
Format : 29 x 29
Pages : 208
Illustrations : 100
Prix : 29,95 €

Le thème : Dans un dialogue complice, Florence Foresti, humoriste, et Edwart Vignot, historien de l’art, nous invitent à une promenade singulière au Louvre, à Orsay, et dans les plus beaux musées du monde.
Avec un sens unique de l’observation et une drôlerie inimitable, le duo revisite les plus grandes œuvres, à travers une lecture originale, déjantée, et parfois poétique.
Que vous soyez débutants ou déjà passionnés, vous vous régalerez de cette approche joyeuse et décomplexée de l’art !

Mon avis : Il ne faudrait peut-être pas nous prendre pour des béotiens : quand on s’appelle Florence, qui est tout de même le nom de la capitale mondiale de l’art, il y a quelque chose de subliminal là-dedans, une évidence dans laquelle Edwart Vignot s’est engouffré sans vergogne pour aller titiller la fibre artistique de notre humoriste préférée.


En tout cas, l’idée est excellente. Il est plaisant d’imaginer ces deux complices en train de muser dans les musées pour s’en amuser. Florence, qui voulait jouer le jeu de la spontanéité, avait imposé une règle : ne rien savoir de l’œuvre qui allait être découverte, même pas son titre. Mise en présence d’une toile, elle réagissait à chaud, confiant ses impressions et ses observations à un dictaphone, plaise à Edwart d’y réagir et de provoquer alors une espèce de dialogue.
On s’aperçoit très vite que l’humour est un formidable filtre pour nous faire voir la peinture autrement. Paradoxalement, Florence ne cherche pas à épater la galerie. Son premier regard est vierge de toute connaissance préalable, son analyse est immédiate et instinctive, voire irréfléchie, ce qui donne à ses commentaires un tour très inattendu. Le plus souvent, elle casse la croûte, se paie une toile mais, parfois, c’est sa sensibilité de femme qui est touchée en premier… Il en résulte un ouvrage totalement atypique, riche en reproductions de tableaux célèbres, agrémenté des saillies de l’humoriste et des explications-« recadrages » de l’historien d’art.


Lorsque j’ai eu le livre entre les mains, je l’ai feuilleté au hasard et je suis tombé sur une page qui m’a tout de suite emballé, car elle était le parfait exemple de ce que, inconsciemment, j’attendais de Florence :
Pages 38-39. Un tableau de Giovanni Battista Salvi, dit Il Sassoferrato, intitulé « Judith tenant la tête d’Holopherne » où une femme brandit fièrement la tête d’un ennemi qu’elle vient de trancher. Devant cet acte horrible, Florence, péremptoire, a pensé : «  Je l’avais prévenu ! Fallait pas oublier de relever la cuvette des W.C. »… Ça sent le vécu. Femme à lunette… En tout cas, ce genre de réaction me réjouit complètement.



Cet ouvrage est une réussite. Tant sur le plan de l’esthétique que de l’esprit. On y apprend en riant, en souriant et même en étant de temps à autre touché. Le but recherché était de mettre l’art à portée de tous par le biais de l’humour, il est ô combien atteint. Ce n’est pas le genre d’ouvrage que l’on enferme dans une bibliothèque mais que l’on laisse à portée de main pour qu’il puisse être picoré à l’envi. Si ce n’est pas de la vulgarisation, ça ?..

samedi 19 octobre 2013

Elisabeth Buffet "Nouveau spectacle"

Comédie Caumartin
25, rue Caumartin
75009 Paris
Tel : 01 47 42 43 41
Métro : Havre-Caumartin / Auber

One woman show co-écrit par Elisabeth et Philippe Sohier
Mis en scène par Jarry
Lumières de Stéphane Krumhorn

Le contenu : Tout est neuf, sauf elle ! Vous allez partager les questionnements et élucubrations de cette éternelle célibataire, qui vieillit mais ne grandit pas. Bien qu’elle commence à être sérieusement bouchonnée, elle est toujours chaud bouillotte et continue à faire la gugusse dans les boîtes de nuit. On va finir par la retrouver fossilisée dans les toilettes, servant de dérouleur à PQ !...

Mon avis : Elisabeth Buffet est de retour ! Elle est toujours aussi « seule dans sa culotte », mais la grande différence avec le spectacle précédent c’est que, cette fois-ci, sa culotte a changé et elle nous la montre. Autre différence, de poids celle-là, elle nous dévoile une silhouette joliment amincie. Pendant ces quelques années d’absence, elle a découvert les vertus du sport. Elle a dû en faire des pompes et des agrès. Elle s’est considérablement musclée et, par extension, son spectacle aussi.

Si sa métamorphose physique est spectaculaire, ses tribulations sentimentales, elles, sont restées toujours aussi problématiques. A deux encablures de la cinquantaine, le besoin d’une épaule masculine s’est encore accru avec l’urgence. Alors, elle court toujours les boîtes de nuit. Faisant la navette entre le bar et la piste, notre Diane chasseresse se livre, l’alcool aidant, à une sorte de danse de la séduction de plus en plus improbable. Ne sachant plus quoi faire pour attirer l’attention sur elle, elle a trouvé un stratagème pour se faire remarquer : la pratique de la pole dance. Désormais, elle passe du bar à la barre. Et là, sidération totale ! Elle se livre à une performance gymnique qui nous cloue sur notre fauteuil. Elle pourrait nous laisser bouche bée mais les acclamations qui fusent de toutes parts dans la salle nous en empêche.


Et tout en accomplissant de véritables prouesses, elle continue à se raconter. A raconter presque exclusivement son désert affectif. La « Bubu » est toujours aussi fofolle de la foufoune. Cette blonde ne compte pas pour une prude. Son spectacle est un one woman chaud, très chaud, très sexe. Non seulement elle a épuisé tout le dictionnaire des synonymes du sexe féminin, mais elle en invente. Son texte, remarquablement écrit, abonde en images et en métaphores d’une drôlerie absolue. C’est osé, gonflé, cru mais jamais vulgaire. Parce qu’elle est nature et sa quête amoureuse, toute égrillarde qu’elle soit, est parfaitement saine. D’ailleurs le public ne s’y trompe pas qui rit de bon cœur à ses descriptions gaillardes et polissonnes, quitte à couvrir la phrase qui suit.


Elisabeth Buffet a l’art et la science de l’expression et de la formule dévastatrices. Elle ouvre la boîte à vannes et déclenche le rire à jet continu. Or, derrière la gaudriole, elle laisse apparaître en filigrane ses angoisses existentielles. Elle a peut-être perdu des formes, mais elle y a gagné en fond. Elle évoque les affres de la cinquantaine, de la solitude ; elle mêle son angoisse de l’accouchement et sa détestation des bébés avec l’imminence de la ménopause ; elle s’en prend sans vergogne et avec un sens de l’humour noir décapant aux homos et aux handicapés… La débauche d’énergie laisse subtilement filtrer une dose d’émotion. Elisabeth Buffet est humaine, misérablement humaine, simplement humaine, ce en quoi elle est touchante. Mais elle a choisi le parti d’en rire et de nous faire rire avec ses turpitudes et ses tourments. C’est sa forme d’élégance.

Le spectacle se termine avec une lueur d‘espoir qui pourrait laisser présager une happy end. Des pompes aux pompiers il n’y a qu’un pas qu’il suffira peut-être de franchir. D’autant plus qu’elle se retrouve en « pole position ». Paradoxalement, un bon coup de barre et ça repart ! Tout ça pour une seule et unique quête : atteindre l’inaccessible à poil…

Mis en scène par un Jarry très inspiré, ce nouveau spectacle d’Elisabeth est un antidote très efficace à la morosité ambiante. On y rit sans discontinuer. C’est beau de voir une salle entière debout et en liesse.

En tout cas, avec Elisabeth Buffet à 20 h et Fabrice Eboué à 21 h 30, la Comédie Caumartin n’a pas fini de faire le plein. Ce sont là vraiment deux excellents seuls en scène.

Gilbert "Critikator" Jouin

vendredi 18 octobre 2013

Des pieds et des mains

Théâtre Fontaine
10, rue Pierre Fontaine
75009 Paris
Tel : 01 48 74 74 40
Métro : Blanche / Pigalle / Saint-Georges

Une farce de Ray Galton et John Antrobus
Adaptée par Dominique Deschamps et Gérard Pinter
Mise en scène par Arthur Jugnot et David Roussel
Décors de Sarah Bazennerye
Lumières de Philippe Mathieu
Costumes de Cécile Magnan
Musique de Romain Trouillet
Avec Erwan Creignou (Oliver Blatt), Karine Dubernet (Docteur Goebbels), Jean Franco (Denis Blair), Marie-Hélène Lentini (Queenie Loverett), Yannick Mazzilli (Terry Bush), Ariane Mourier (Doris), Gilles Vajou (Le Pasteur)

L’histoire : Quand votre femme vous quitte et que vous découvrez qu’elle a aussi largué tous ses amants… qu’elle ne vous a laissé que votre dîner dans le micro-ondes et dans le congélateur que des choses qui vous désignent comme un dangereux serial-killer, vous commencez à vous poser des questions et à vous dire qu’il faut absolument réagir. Donc, avec l’aide de votre meilleur ami qui, Dieu merci, travaille dans la police, du pasteur de votre paroisse, d’un éleveur d’autruches débutant et la complicité involontaire de votre belle-mère, charcutière émérite, vous allez faire « des pieds et des mains » pour vous innocenter, quitte à fomenter un complot qui risque de changer le régime alimentaire de la monarchie britannique et de faire vaciller sur ses bases la trône de sa malheureuse souveraine…

Mon avis : Canapé et fauteuil Chesterfield, papier peint beige hideux, le décor est typiquement british. Ce qui est tout à fait idoine puisque la pièce elle aussi l’est : complètement british. On ne nous prend pas en traître puisque, sur l’affiche, c’est le mot « farce » qui est imprimé. Et cette annonce n’est vraiment pas mensongère car il faut apprécier le total non-sens pour goûter tout le suc de cette pièce. En plus, la présence de Gérard Pinter comme adaptateur nous livre aussi quelques indications quant à son univers. J’avais été emballé par ses créations comme Un putain de conte de fée et On tire bien sur les lapins, des comédies délirantes et loufoques au rythme effréné. Je savais donc à peu près à quoi m’attendre.

Le titre de la « farce », Des pieds et des mains propose finalement un double niveau de lecture. Elle n’induit pas seulement que le héros de l’histoire, Denis Blair, va devoir faire « des pieds et des mains » pour se sortir de l’imbroglio dans lequel il se trouve. Mais je laisse planer le mystère quant au second sens. Ça aurait pu s’appeler aussi bien « Bon pied, bon œil » ou « Il était un foie », et la musique aurait pu être empruntée au groupe Abats…

Le début de la pièce, grâce à un habile dispositif de parois pivotantes nous permet de faire connaissance avec les principaux personnages et de découvrir leur caractère et, surtout, leur duplicité… Ils sont huit sur scène, mais un seul, le Denis Blair précité, est sérieux tout du long. En revanche, les six autres protagonistes sont vraiment graves. C’est un des points forts de la pièce : ce brave garçon complètement dépassé par les événements qui cherche à s’en sortir par tous les moyens est comme un insecte pris au milieu d’une toile d’araignée. Plus il se débat, plus il s’enfonce. Chaque personne dont il espère recevoir de l’aide l’entraîne encore plus profondément dans son désarroi. Ils sont tous plus dingues et tarés les uns que les autres. Quelle brochette ! En tout cas, ce ne sont pas de frigides barjots car les trois hommes, Oliver Blatt, Terry Bush et le Pasteur, follement épris de madame Blair, sont très portés sur la chose, Doris est une nymphomane absolue et la belle-mère, Queenie Loverett est très friande d’allusions salaces… Il n’y a donc que ce pauvre Denis qui soit à peu près normal.

Si vous êtes un rationnel compulsif, cette pièce, vous l’aurez déduit, ne vous est pas adressée. Elle nage dans l’absurde, se vautre dans l’extravagance, cousine même parfois avec la démence. Les comédiens se prêtent avec une gourmandise évidente aux comportements les plus saugrenus. La palme de la schizophrénie revenant à mon goût à Gilles Vajou qui campe un pasteur pour le moins ambigu. Mais tous les autres sont bien gratinés eux aussi.

La pièce est un peu en dents de scie. Parmi les pointes, bien piquantes, il y a un bon humour noir avec une appétence pour le grand guignol, un passage digne du plus trépidant des cartoons, un clin d’œil (que j’espère volontaire) à Psychose, une bande-son digne du cinéma qui souligne les rebondissements, et une musique et des jeux de lumière empruntés aux films d’épouvante… Il y a aussi une autruche dressée (c’est le huitième personnage) qui se livre à une prestation tout à fait convaincante.

Et puis… Et puis il y a Karine Dubernet ! Elle n’est pas longtemps sur scène, mais sa composition à elle seule justifie que vous fassiez « des pieds et des mains » pour vous rendre au théâtre Fontaine. Cette fille est incroyable. Elle est une des dignes héritières de la bande du Splendid. Son personnage pourrait être la fille que le sinistre Papa Schultz (Francis Blanche dans Babette s’en va-t-en guerre) aurait pu concevoir avec la démoniaque Annie Wilkes (Kathy Bates dans Misery). Son numéro est digne de l’anthologie. C’est vraiment le grand moment de la pièce. Elle la booste complètement, lui donne soudain une autre dimension et, surtout, elle en fait oublier toutes les imperfections.


Parmi ces imperfections, il y a parfois un jeu un peu outré de la part de certains comédiens (un burlesque trop appuyé tue le burlesque) et puis il y a ça et là, plus particulièrement dans la bouche de Queenie Loverett, quelques grivoiseries faciles et gratuites, niveau CM2, qui n’apportent rien…

Gilbert "Critikator" Jouin

lundi 14 octobre 2013

Philippe Geluck "La Bible selon le Chat"

La Bible selon le Chat
Editions Casterman
Coffret contenant deux albums de 96 pages
14,95 €

Présentation : Philippe Geluck ne respecte décidément rien. Son 18è album se prend carrément pour l’Ancien Testament. Et pour réaliser cette fresque fondatrice, le dessinateur s’est adjoint les services d’un co-scénariste célèbre : Dieu en personne.
La Bible selon le Chat répond à toutes les questions que se posent les humains depuis la nuit des temps. Fini le doute, voici la lumière. Avec cet album, la communauté des hommes va enfin comprendre pourquoi il était vain de s’entre-massacrer depuis tant d’années.

Mon avis : Alléluia !
« Si Dieu n’existait pas, il faudrait l’inventer » a écrit Voltaire. Alors, comme Dieu n’existe pas, Geluck a décidé de l’inventer. Il a créé le Créateur. A dessins. Et sans complexe. Evidemment, quitte à se la péter, autant y aller à fond : Geluck a créé Dieu à Son image. C'est-à-dire celle du Chat.
Cela fait plus de vingt ans que je suis un inconditionnel de Philippe Geluck ; de l’homme, de son esprit, de son humour, et de son personnage. J’ai toujours apprécié ses albums, ses dessins dans VSD, ses interventions à la télévision et à la radio. Je le tiens pour un des hommes les plus fins de ces trente dernières années. Et, en plus, j’adore son côté iconoclaste. Bref ; je suis un fan absolu.

Vous comprendrez donc combien je suis marri à l’idée de reconnaître que je n’ai pas du tout aimé ce dix-huitième opus. Dieu sait à quel point je me réjouissais à l’annonce du thème de ce nouvel ouvrage. Hélas, à Dieu ne plaise, la lecture de ce diptyque m’a rarement fait sourire.
En effet, dans ce cas précis, la Bible ne fait pas le (Chat)moine, même si Geluck en a la tonsure, et le ton sûr. En dépit des meilleures dispositions et de ma plus grande indulgence, j’ai rarement retrouvé le Geluck qui me ravit par ses trouvailles. Paradoxalement, ce presque sexagénaire – et ceci n’engage que moi – s’est laissé aller à une erreur de Genèse.


La Bible selon le Chat, en deux volumes, est pour moi un aimable fourre-tout, totalement disparate, qui souffre d’un terrible manque de rigueur. Ça débute pourtant bien, mais dès que la lumière fut, ça se gâte. Le problème, c’est qu’on n’en est qu’à la page 7 ! Après, c’est du grand n’importe quoi. Le ciel m’est tombé sur la tête. Hormis le personnage du mouton qui trouve grâce à mes yeux, le bestiaire saugrenu qui défile au fil des pages, ne m’a pas arraché un sourire. De même ; je me suis demandé ce que la Mort venait faire là (la Faucheuse de Brassens est bien plus bandante).
Même sensation de gêne à la lecture des textes d’habitude si subtils. Ça tourne en rond, ça ne décolle jamais et, pour la première fois, j’ai trouvé que Geluck se laissait aller à une certaine vulgarité potache et à quelques jeux de mots faciles.

Je le dis sincèrement, j’ai de la peine. Ma déception est proportionnelle à mon immense attente. Comment, avec un tel sujet, Philippe Geluck a-t-il pu se planter ainsi ? Peut-être que, à l’instar de son Héros, il a réalisé ses deux livres en six jours ? Quand on fait les Six Jours, il faut drôlement pédaler !
Maintenant, je n’ai qu’une hâte : que grâce à son dix-neuvième album il me permette de retrouver le paradis geluckien.


samedi 12 octobre 2013

The Guitrys

Théâtre Rive Gauche
6, rue de la Gaîté
75014 Paris
Tel : 01 43 35 32 31
Métro : Edgar Quinet / Gaîté

Une comédie d’Eric-Emmanuel Schmitt
Mise en scène par Steve Suissa
Décors de Stéphanie Jarre
Costumes de Pascale Bordet
Lumières de Jacques Rouveyrollis
Avec Claire Keim Yvonne Printemps), Martin Lamotte (Sacha Guitry), Sylvain Katan (Marcel)

L’histoire : Dans les années folles, pendant 15 ans, le couple légendaire que formaient Sacha Guitry et Yvonne Printemps régna sans partage sur Paris et le monde entier.
Faisons un rêve : le rêve d’une pièce que Sacha Guitry aurait écrite dans sa chair et dont il aurait confié la dramaturgie et les dialogues à Eric-Emmanuel Schmitt. Voici, sous les mots d’esprit, une histoire d’amour traversée de bonheurs, de querelles, de tromperies, de jalousie ; celle de deux amants magnifiques et impossibles, la passion d’un homme de génie pour un rossignol qui ne supportait pas sa cage…

Mon avis : Cette pièce qui raconte quinze ans d’une histoire d’amour passionnelle et tumultueuse repose beaucoup sur ses dialogues. La seule présence de Guitry est génératrice de savoureux mots d’auteurs. Toute l’habileté d’Eric-Emmanuel Schmitt est de s’être ingénié à construire son texte autour de phrases qui ont été dites ou écrites en y mêlant les conversations qui auraient pu se tenir «  à la manière de »… En clair, sur un canevas existant, il a brodé une histoire très proche de ce qui a dû se passer dans la réalité. Superbe exercice de style.

Le décor, concocté par Stéphanie Jarre, a de quoi surprendre. On s’attendait à voir au moins un appartement cossu, or il n’en est rien. Le rideau s’ouvre en effet sur les coulisses grisounettes d’un théâtre où Sacha Guitry, pour se mettre à l’abri des huissiers, a installé son petit bureau de travail. On est tout de suite frappé par ce cadre anonyme et poussiéreux et le costume à rayures très chic que porte l’auteur, connu pour sa grande élégance vestimentaire. Les deux autres trouvailles de Stéphanie, sont la présence d’une mini-scène de spectacle côté jardin, et d’une loge d’artiste côté cour… Cela nous offre ainsi trois cadres dans lesquels les actions vont se dérouler en fonction de l’époque où elles ont eu lieu. Du coup la lecture de la pièce, qui a souvent recours au procédé cinématographique du flash-back, nous est facilitée…
Autre astuce pour nous aider à suivre le fil de l’histoire, la présence de Marcel, régisseur du théâtre dans lequel Guitry a trouvé refuge. Par son truchement, on reconstruit aisément l’historique des amours entre le Maître et son « Rossignol ».


On ne pouvait rêver meilleur casting que les deux comédiens qui sont réunis sur scène. Il est stupéfiant de constater combien les mots de Guitry sonnent bien dans la bouche de Martin Lamotte. L’acteur a su en restituer le timbre de voix si particulier, les intonations si caractéristiques. Un ton propice à la causticité… Quant à Claire Keim, elle hérite là d’un rôle à se mesure. Elle peut enfin exprimer sur une scène tout ce à quoi elle a travaillé depuis son plus jeune âge (quand je pense que je l’avais découverte en 1992 dans la comédie musicale de Jean-Jacques Debout, Paul et Virginie. Elle avait alors 17 ans). Elle s’approprie parfaitement le rôle d’Yvonne Printemps. Elle chante remarquablement, elle joue juste, aussi bien dans l’espièglerie, la légèreté des amours débutantes que dans la violence des scènes de ménage…
Bref, le duo Lamotte-Keim fonctionne à merveille.

Dans cette histoire, nous les spectateurs, on est un peu comme des voyeurs. Il faut bien l’avouer, ce qu’on attend le plus, ce sont ces fameuses scènes de ménage, ces escarmouches riches en échanges assassins. D’autant que les deux combattants ne sont pas issus du même milieu. Il y a de la lutte des classes en filigrane. Entre un bel esprit, aristocratique et raffiné, et une fille des faubourgs quasi inculte, mais à la réplique vive….
On peut s’amuser à résumer The Guitrys en quelques aphorismes détournés : Tel épris qui croyait prendre, ou bien tel esprit qui croyait prendre. Guitry essaie de jouer au Sacha et à la souris, mais le muridé a du répondant. En fait, on assiste plutôt à une version théâtralisée de Titi et Grosminet, c'est-à-dire à Sacha et le Rossignol. Sauf que, dans la réalité, c’est l’oiseau qui va terrasser le matou en lui picorant le cœur.


Cette pièce est un plaisir pour les yeux et les oreilles. Pour les yeux par la beauté des costumes (Claire Keim porte de fort jolies robes qui soulignent la perfection de sa silhouette), les projections qui font apparaître ou une salle de théâtre ou un restaurant, ou un personnage (la maman d’Yvonne, son chauffeur, un serveur…). Pour les oreilles, il y a ces chansons, pourtant peu évidentes, que Claire interprète vraiment remarquablement, et puis il y a cette formidable abondance de mots d’auteur.
En revanche, j’ai trouvé que, dans sa première partie, la pièce prenait une sorte de faux rythme. Ça s’arrange par la suite. Je pense aussi que la première chanson qu’interprète Claire y gagnerait avec un couplet de moins.
Hormis ces deux petites remarques, j’ai passé un agréable moment en compagnie de deux excellents artistes incarnant à merveille deux personnalités éminentes de notre patrimoine culturel.

Gilbert 'Critikator" Jouin