samedi 9 octobre 2010

Mike Brant, Laisse-nous t'aimer


Théâtre Comédia
4, boulevard de Strasbourg
75010 Paris
Tel : 01 42 38 22 22
Métro : Strasbourg Saint-Denis

Une pièce musicale de Gadi Inbar
Adaptée par Laurence Sendrowicz
Mise en scène par Thomas Le Douarec
Avec Grégory Benchénafi

Ma note : 8/10

Note d’intention de l’auteur : « L’histoire de Mike Brant va bien au-delà du simple récit de l’ascension vers la gloire et la chute d’une immense pop star qui ne parvient plus à faire face à son succès fulgurant et au culte dont il est devenu l’objet... C’est aussi l’histoire d’un enfant de la seconde génération, issus de parents rescapés de la Shoah mais irrémédiablement brisés par cette épreuve. Incapable de s’affranchir du poids écrasant de la tragédie vécue par ses parents, il sombrera insensiblement dans la dépression la plus profonde. C’est ce qui rend l’histoire de Mike si particulière, si intense, bouleversante et exemplaire. »

Mon avis : Je le reconnais aisément, bien qu’étant de la même génération que Mike Brant, je n’ai pas été un grand fan de l’artiste. Il avait certes une voix incomparable et il a eu la chance d’avoir à ses côtés des compositeurs qui lui ont écrit des mélodies efficaces, mais ce n’était vraiment pas ma tasse de thé… Ce justificatif était nécessaire pour comprendre que j’étais tout-à-fait neutre lorsque je me suis rendu à la générale de Mike Brant, laisse-nous t’aimer. En revanche, ayant interviewé le producteur, je savais que j’allais voir un spectacle de qualité.
Le premier tableau, métaphorique, esthétiquement très réussi avec sa floraison de parapluies noirs - sauf un, qui était rouge, et qui abritait la mère de Mike - je l’ai trouvé superbe. J’ai été également subjugué par la voix du soliste entonnant un chant en hébreu. Ça commençait donc bien, à part que cette introduction s’est avérée être un peu longuette.
En fait, ce spectacle est construit à la manière de ces films ou de ces romans qui commencent par la fin avant de reprendre le fil de la vie du héros dans sa chronologie… Donc, après ce tableau liminaire, original, beau, mais long, nous remontons le temps pour nous retrouver au début des années 60 à Tel-Aviv, dans le foyer de la famille Brand (avec un « d »). Ce point de départ est indispensable pour une bonne lecture ensuite du caractère de Mike. On découvre un jeune homme passionné de rock’n’roll et d’Elvis Presley, qui ne vit que pour chanter, mais qui se heurte au désaccord de son père, un homme austère et rigoureux. Même s’il reçoit le soutien inconditionnel mais discret de sa mère, une vraie maman juive, aimante et attachante, Mike souffre de cette incompréhension paternelle. Il a de plus beaucoup de mal à supporter le rappel permanent de la Shoah encore toute récente. Cauchemars rémanents, la déportation, les persécutions et les humiliations en toile de fond, ses parents sont marqués à vie, alors que lui ne rêve que d’oubli et d’insouciance… Tout cela est intelligemment abordé et traité.

Et Mike va arriver à ses fins. Le showbiz entre dans sa vie, et réciproquement. Après une joyeuse parodie de Jailhouse rock, nous retrouvons notre héros dans un night-club de Téhéran où il se produit avec son petit groupe. C’est là que tout va basculer avec la rencontre avec Sylvie Vartan. Carlos, que j’ai beaucoup fréquenté et qui était un conteur hors pair, m’avait narré cet épisode ici assez fidèlement reproduit… Si j’ai été enthousiasmé par cette reconstitution avec une Sylvie Vartan que j’ai trouvée vocalement supérieure à l’originale, j’ai en revanche été un peu agacé par le jeu ultra caricatural de l’animateur du club. Le fait qu’il soit ridicule est acceptable. Ça apporte même une judicieuse note de comédie. Encore eût-il fallu apporter un peu de nuance plutôt que de tomber dans une outrance qui rend le personnage insupportable alors qu’il n’aurait dû être que drôle… Mais, rassurez-vous, c’est là à mon avis l’avant-dernière (il en reste une petite) fausse note du spectacle car toute la suite n’est qu’un mélange de plaisir, de rythme, de rire, d’émotion et de drame.

Laisse-nous t’aimer
est plus une pièce de théâtre avec des intermèdes chantés qu’une comédie musicale. Il y a vraiment du sens et du fond. On en apprend beaucoup sur les coulisses de la trajectoire fulgurante de cette idole au cœur d‘argile. Et on comprend comment il en est venu à l’irréparable. La fin était en effet inéluctable.
Les grands numéros de music-hall alternent habilement avec les scènes de comédie. Tous les tableaux musicaux et leurs chorégraphies sont absolument magnifiques. Celui mettant en scène des clochards semble tout droit extrait d’une émission des Carpentier. Les costumes, particulièrement kitchissimes à cette époque flamboyante, sont parfaitement restitués. Outre Sylvie Vartan, on voit défiler Danièle Gilbert, Dalida, Dave… La production a vraiment mis les moyens ! Sauf pour le lit d’hôpital qu’on croirait emprunté à une maternité tant il est petit. C’est d’autant plus regrettable que cette scène qui est véritablement émouvante est amoindrie par cette image un peu grotesque…

Mais derrière les paillettes, une tragédie se noue, elle aussi scrupuleusement restituée et étayée par des scènes éloquentes. Mike, trop pur, trop absolu, trop sensible, ne pouvait pas faire le poids face un prédateur aussi peu scrupuleux et impitoyable que Simon Kaufmann. Rongé de l’intérieur par les rappels de l’Holocauste et par l’ingestion de produits illicites, il n’était pas assez solide pour ce milieu et pour affronter la gloire.

Mike Brant, Laisse-nous t’aimer est un bien beau spectacle. Quelle que soit son âge on ne peut qu’être sensible à ce destin brisé. Grégory Benchénafi, qui joue le rôle titre, est un Mike absolument convainquant. Il est charismatique à souhait, il possède une voix magnifique et il est un excellent acteur. Les jeunes femmes qui incarnent Sylvie Vartan et Dalida sont troublantes de mimétisme. Le comédien qui incarne Simon Kaufmann est impressionnant de puissance destructrice. Il fait véritablement peur. Un grand numéro d’acteur ! Celui qui joue Manuel est pittoresque et attachant, et la maman tient sa place (essentielle) avec beaucoup de générosité et de sensibilité.
Laissez-vous y aller, vous allez l’aimer ce spectacle.

vendredi 8 octobre 2010

Rendez-vous


Théâtre de Paris
15, rue Blanche
75009 Paris
Tel : 01 48 74 25 37
Métro : Trinité d’Estienne d’Orves

D’après la pièce de Miklos Laszlo
Adaptée par Laurent Lafitte et Judith El Zein
Mise en scène par Jean-Luc Revol
Arrangements et direction musicale de Thierry Boulanger
Chorégraphies d’Armelle Ferron
Décor de Sophie Jacob
Costumes d’Aurore Popineau
Avec Kad Merad (Georg Nowack), Magali Bonfils (Amalia Balash), Laurent Lafitte (Steven Kodaly), Pierre Santini (M. Maraczeck), Alyssa Landry (Ilona Ritter), Andy Cocq (Ladislav Sipos), Paolo Domingo (Arpad Laszlo), Jean-Michel Fournereau (Le maître d’hôtel), Lauri Lupi (M. Keller)…

Ma note : 7/10

L’histoire : L’action se déroule en Hongrie, dans les années 30, dans la parfumerie de Maraczeck. Le directeur, Georg Nowack, homme tranquille et discret, profite de ses heures de loisirs pour correspondre anonymement avec une « très chère » inconnue dont il est tombé amoureux sans l’avoir jamais rencontrée. Bientôt arrive une nouvelle vendeuse, Amalia Balash. Les deux jeunes gens se détestent immédiatement. Mais ce qu’ils ignorent, c’est qu’ils s’écrivent depuis plusieurs mois…

Mon avis : Le premier contact avec le décor est intrigant : nous nous trouvons face à une sorte d’immense cuve ronde. En fait, en pivotant sur elle-même, elle s’ouvre sur différents décors modulables dont le plus important, bien sûr, est l’officine de la parfumerie Maraczeck. C’est ingénieux et c’est bien fait. Il m’a fait penser à celui du Donneur de bain à Marigny. Cette boutique se révèle très jolie avec sa dominante de tons bleus pastel… Le premier contact avec la musique m’a rassuré : l’orchestre joue en live… Le premier contact avec le spectacle m’a mis un peu sur la réserve : les premiers échanges entre les comédiens sont chantés, y compris les conversations les plus banales, façon Parapluies de Cherbourg. Je me suis dit que si tout le spectacle était conçu ainsi, j’allais vite me lasser. Mais ce n’était qu’un préambule en forme de clin d’œil… Mon premier contact avec les comédiens m’a enchanté : d’abord par leur élégance vestimentaire (superbes robes et beaux costumes), et ensuite par la conviction qu’ils mettent dans leurs personnages… Voilà, j’avais ma vision d’ensemble, j’étais donc prêt à découvrir la suite de cette comédie musicale complètement décalée par rapport aux grosses machines proposée dans les différents Palais, Sports et Congrès.

En quelques tableaux habilement brossés, on assimile rapidement les caractères de chacun. Georg Nowack (Kad Merad) est un brave garçon, sentimental et romantique, un bon camarade aussi. Il est sympathique, quoi. Steven Kodaly (Laurent Lafitte), c’est le fayot, l’arriviste, le gommeux, le tombeur de ces dames ; il se la joue perso. Monsieur Maraczeck (Pierre Santini) nous apparaît d’abord comme un patron plutôt jovial, tout en rondeurs et, semble-t-il, paternaliste. Mais on s’apercevra plus tard qu’il n’est pas si aimable que cela. Ladislav Sipos (Andy Cocq), c’est le bon copain collègue, discret, affable, courtois et fidèle en amitié. Ilona Ritter (Alyssa Landry) est aussi une bonne collègue, mais c’est un cœur d’artichaut sans cesse actionné par une libido effervescente et néanmoins parfaitement saine…

Passons au spectacle proprement dit. J’ai beaucoup aimé cette petite chansonnette que les employés de la parfumerie entonnent à la sortie de chaque client(e). C’est une sorte de running gimmick très plaisant à voir et à entendre. Puisqu’on parle de chansons, je les ai trouvées pour la plupart un tantinet vieillottes. Les adaptateurs et les artistes-chanteurs n’y sont pour rien, mais ils sont confrontés à des mélodies qui n’en sont pas. Ce qui a pour effet de rendre les chansons un peu laborieuses. En même temps, le tout dégage un charme désuet - on dirait un vieux film américain des années 50 - qui gomme souvent le désagrément. Ce n’est qu’une question de disposition d’esprit. Certains adhèrent sans condition, comme mon voisin de droite, brillant journaliste critique, alors que d’autres, comme moi, émettent certaines réticences. Tout simplement parce que je me disais en permanence que Rendez-vous aurait du mal à séduire le public jeune. Ce n’est bien sûr que mon point de vue. La seule chanson que j’aie vraiment appréciée au cours du premier acte est « J’ai rendez-vous ce soir à 8 heures » qui elle, au moins, possède une mélodie que l’on peut garder en tête.

Du coup, à l’entracte, mes sensations étaient mitigées. Mais j’étais sûr d’une chose : j’avais trouvé ce premier acte un peu longuet, la belle générosité des comédiens étant tempérée par la pauvreté mélodique des chansons.
Heureusement, le deuxième acte allait beaucoup, beaucoup me plaire. Il est bien plus rythmé, les jolies scènes de comédie se succèdent, et il y a de fort jolis tableaux, comme la scène du restaurant avec un drolatique numéro du maître d’hôtel. Seul petit hiatus encore, quand l’action s’emballe et se fait dynamique (on est tout content), elle retombe aussitôt après au profit d’une plage assez mollassonne. C’est dommage que l’on ne reste pas dans le rythme. Mais c’est le seul point noir de cette excellente deuxième partie dans laquelle tous les comédiens sont au taquet. Nombreux sont les personnages qui m’ont véritablement enthousiasmé artistiquement parlant.
Andy Cocq (Ladislav) m’a fait irrésistiblement penser à Jack Lemmon ; non seulement il lui ressemble physiquement, mais il en a aussi la fantaisie légère, la délicatesse, le petit sourire timide et la gestuelle un peu empruntée. Il est par-fait… Alyssa landry (Ilona) est formidable de vitalité et de présence. C’est une santé ; et en plus d’un sens de l’humour évident, elle est dotée d’une très belle voix, puissante et mélodieuse… Pierre Santini (Maraczeck) est comme à l’habitude irréprochable. Le caractère de son personnage n’étant pas linéaire, parfois sympathique, parfois détestable, il peut jouer de tout un éventail de sentiments ; et il y a belle lurette qu’on sait qu’il sait et aime chanter… Laurent Lafitte (Steven Kodaly) est épatant. Dans un rôle qui lui va comme un gant. Gentiment mufle et narcissique, il frise sans cesse la caricature sans jamais tomber dedans. Il est entre Jerry Lewis, pour la drôlerie, et Dean Martin, pour le charme. Son solo « Rumba » est un grand moment. Et le couple qu’il forme avec Ilona est particulièrement amusant…
Magali Bonfils (Amalia Balash) est, pour ce qui me concerne, la belle surprise de ce spectacle. Elle est pétillante, pleine de vie et de fraîcheur, elle fait ce qu’elle veut avec sa voix, elle est aussi à l’aise dans les scènes dramatiques que comiques, celles où elle montre un sacré caractère comme celles où elle laisse poindre sa tendresse ; et puis, elle bouge et danse vraiment bien... Et il y a Kad Merad (Georg Nowack). Il était un peu la curiosité de ce spectacle musical dans lequel outre chanter (ça, on avait eu maintes fois la preuve qu’il se débrouillait très bien) et danser, ce qui n’est pas évident sur des chorégraphies à plusieurs et millimétrées. Il est reçu avec mention bien. Pendant plus de deux heures, il est comme un gamin émerveillé à qui on vient de donner l’autorisation de faire un petit numéro à la fin d’une importante fête de famille. Il ne sur-joue pas une seconde. Il est totalement dans la finesse, presque en retenue. Touchant d’humanité en amoureux transi, il se révèle aussi ami loyal et droit, employé responsable et investi, mais qui ne se laisse toutefois pas marcher sur les pieds. Le genre de mec qu’on aimerait vraiment avoir pour ami… Il avait très envie de se coltiner à ce genre-là, il l’a fait, et c’est réussi. Il peut être content de lui, et nous aussi.

J’ajouterai que les couples de danseurs et danseuses qui animent certains tableaux sont en tout point parfaits. Ils apportent une réelle plus value à ce show en lui donnant un côté music-hall chic.
En conclusion, grâce à une deuxième mi-temps très enlevée, le match a été sauvé. On sort avec un léger sourire de contentement avec cette sensation que l’on ressent parfois lorsqu’on est confronté à un plat que nous concoctait une grand-mère : le plaisir d’un goût qu’on avait aimé et qu’on avait oublié. Ce côté un peu suranné de Rendez-vous est à la fois sa faiblesse et sa force. Et on ne peut que saluer la qualité de la mise en scène, la générosité des comédiens, la beauté des décors et des costumes. Dans ce domaine, ils sont tous irréprochables et ils nous donnent le meilleur d’eux-mêmes. Tout le reste n'est que subjectivité.

Le Technicien


Théâtre du Palais-Royal
38, rue de Montpensier
75001 Paris
Tel : 01 42 97 59 76
Métro : Palais-Royal

Une comédie d’Eric Assous
Mise en scène par Jean-Luc Moreau
Décor de Charlie Mangel
Avec Roland Giraud (Jean-Pierre), Maaaike Jansen (Séverine), Patrick Guillemin (Patrice), Elisa Servier (Victoria), Zoé Bruneau (Célia), Arthur Fenwick (Guillaume), Jean Franco Gaëtan), Jean-Yves Roan (Liebovski)

Ma note
: 7,5/10

L’histoire : Il y a 20 ans, Séverine Chapuis s’est fait plaquer par son mari, un flamboyant homme d’affaires sans foi ni loi. Abandonnée, sans le sou, Séverine a travaillé dur et elle a monté une maison d’éditions littéraires qui lui assure un train de vie plus que confortable et elle a refait sa vie avec Patrice. Un beau matin, le fameux Jean-Pierre réapparaît dans le bureau de Séverine. Ce n’est plus le businessman arrogant et cynique qu’elle a connu, mais un homme ruiné, quasi SDF. Il est venu lui demander pardon… et un emploi ! Pas rancunière, Séverine décide de lui redonner une chance. Jean-Pierre sera technicien… de surface. Autrement dit homme de ménage ! Et à condition qu’il prenne un nom d’emprunt car il n’est pas question de dire au personnel de la société que Jean-Pierre est l’ex-mari de la patronne…

Mon avis : Le tandem Eric Assous/Jean-Luc Moreau a encore frappé ! Eric à la plume et Jean-Luc à la mise en scène nous ont encore une fois concocté une comédie foutrement bien ficelée et particulièrement enlevée.
Un tango enjoué nous a déjà mis dans les meilleures conditions d’esprit lorsque l’on découvre le décor : un bureau-salon encadré d’étagères encombrées de livres. Nous sommes dans le coeur de la maison d’éditions dirigée par Séverine. Dès l’apparition, assez rapide, de Roland Giraud, le ton est donné, le rythme est lancé et le scenic railway dans lequel nous venons d’embarquer ne va plus cesser de prendre de la vitesse et de sous secouer la ceinture abdominale. En route pour un déferlement de vacheries. Ça vanne sec à tous les niveaux et surtout dans les dialogues acerbes qu’échangent Séverine et Jean-Pierre, vieux couple qui a quelques comptes à régler. En dépit des mensonges et des trahisons qu’elle a dû supporter et subir, Séverine est une bonne âme. Alors qu’il est en train de noyer, elle lui tend une main charitable, mais de l’autre, elle le soufflète moralement. Embauché d’accord, mais dans l’emploi le plus humble qui soit. De quoi lui faire ravaler sa superbe et son orgueil.

Cette pièce possède tous les ingrédients du (très) bon boulevard… Dans la société, tout le monde a trouvé sa place et assure son train-train quotidien avec son lot de mesquineries et de tromperies secrètes. Cette routine aurait pu tranquillement perdurer si un sacré grain de sable n’était venu enrayer la mécanique. Jean-Pierre va être cet élément perturbateur avec un sadisme et un enthousiasme assez machiavéliques. Il va leur pourrir l’ambiance.

Pendant le premier tiers de la pièce, j’ai trouvé le spectacle plaisant, mais sans plus. Il y avait tous les clichés conventionnels et convenus du genre, c’était bien joué, mais quelques ficelles étaient un peu grosses. J’ai par exemple trouvé superflue la scène de la machine à café. Elle n’apporte rien à l’action, elle dure trop longtemps et elle fait trop farce… Et puis, soudain, c’est comme si le diésel avait passé le turbo. Au premier rebondissement que j’avais trouvé un peu simpliste, en succèdent un ou deux autres qui nous prennent vraiment par surprise. Et là, on passe à un tout autre niveau. Les scènes se succèdent à un rythme fou, toutes plus hilarantes les unes que les autres. Le public est pris en otage. Le rire devient non stop. Et ce, jusqu’à un final complètement délirant. Du grand art. Magistral !
Le Technicien est emmené de main de maîtresse par une Maaike Jansen époustouflante. C’est elle qui mène le bal. Très élégante, très femme, donc très rouée, elle se balade dans tous les registres avec une justesse et une vitalité confondantes. Entraînés dans son sillage, tous les autres comédiens, Roland Giraud en tête, s’en donnent à cœur joie. Cette pièce, qui démarre comme un diésel, prend rapidement de la vitesse pour finir en trombe telle une formule 1. Grand moment de détente et de gaîté, elle va être, à n’en pas douter, un des grands succès populaires de cette fin d’année.

jeudi 7 octobre 2010

Une trompinette au paradis


Théâtre Déjazet
41, boulevard du Temple
75011 Paris
Tel : 01 48 87 52 55
Métro : République

Un spectacle musical écrit et mis en scène par Jérôme Savary
Piano et direction musicale : Philippe Rosengoltz
Costumes : Michel Dussarat et Mauricette Renda
Avec Nina Savary, Jérôme Savary, Antonin Maurel, Sabine Leroc, Frédéric Longbois et l’orchestre des Franciscains Hot Stompers

Ma note : 8,5/10

Synopsis : Boris Vian, poète, chanteur, écrivain, trompettiste, est l’archétype de l’esprit des années 50 du Paris Rive Gauche. Mort en 1959 à l’âge de 39 ans, il est resté jeune dans les mémoires… Boris Vian, c’est univers plein de poésie, de jazz, de provocations, d’insolence et de modernité. Boris Vian, ce sont des chansons inoubliables, c’est le rock’n’roll qu’il fit découvrir aux Français par le truchement d’Henri Salvador. Boris Vian, c’est un engagement politique. Boris Vian, c’est aussi une époque, celle de Saint-Germain des Prés avec ses intellectuels, ses cafés, ses clubs, ses débats…
Jérôme Savary, passionné de jazz et iconoclaste, lui rend ici un hommage qui swingue à travers un spectacle fidèle à son image : irrévérencieux et poétique, provocateur et tendre à la fois.

Mon avis : Ce spectacle est un régal absolu, un véritable bonheur de spectateur. Quelle que soit sa génération, on ne peut qu’y prendre un maximum de plaisir. Le music-hall, c’est ça ! Revivre à travers un des plus brillants fleurons, Boris Vian, les trépidantes et inventives années de l’après-guerre à Saint-Germain des Prés, c’est tout aussi festif qu’intellectuellement enrichissant. Jérôme Savary se mue en conteur pour nous narrer la vie extraordinaire d’un flamboyant météore. Inimaginable tout ce qu’a pu accomplir Boris Vian en si peu de temps. Ce qui est agréable c’est que, sans en avoir l’air, il nous raconte un tas d’anecdotes ayant trait à cette période si foisonnante. On en apprend des choses ! Et pas seulement sur Boris Vian. Une succession de tableaux et de saynètes nous font apparaître ou revivre le Ché, Elvis Presley, les Frères Jacques, Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir. On croise des zazous, on descend dans les caves, on se retrouve au Tabou… Chaque séquence est parfaite, il n’y a rien à jeter. Il y a néanmoins un tableau qui m’a emballé encore plus que les autres, c’est celui qui illustre la chanson On n’est pas là pour se faire engueuler. Un diamant parmi un écrin de joyaux !
Entouré de cinq musiciens (piano, contrebasse et 3 cuivres auxquels vient parfois se mêler l’excellent Antonin Maurel avec sa guitare), et d’un quatuor d’artistes aussi accomplis que pluridisciplinaires, Jérôme Savary nous propose un spectacle total, plein de joie de vie, d’énergie et d’humour. Les costumes sont magnifiques, le rythme est enlevé, la musique entraînante, le Grand Circus est toujours aussi magique. Nina Savary et Antonin Maurel possèdent un talent inouï. Ils savent absolument tout faire.
Entraînés par cette joyeuse bande, non seulement, on s’amuse énormément, mais on apprend plein de choses.

mercredi 22 septembre 2010

Paris Frou-Frou "La dernière séance"


Théâtre Déjazet
41, boulevard du Temple
75011 Paris
Tel : 01 48 87 52 55
Métro : République

Un spectacle musical écrit et mis en scène par Jérôme Savary
Piano et direction musicale : Philippe Rosengoltz
Costumes : Michel Dussarrat
Avec Michel Dussarrat (René/Renée) et Frédéric Longbois (Monsieur Roger)

Ma note : 6/10

Synopsis : Monsieur Roger est le directeur de Paris Frou-Frou, un cabaret de revue minable situé non loin du célèbre Moulin Rouge. René (ou Renée) en est à la fois le présentateur et la meneuse de revue, magicien et travesti, marin et fille à marins. Les affaires vont mal et Monsieur Roger songe à licencier René(e) qui, il faut le dire, va sur ses 65 ans… René(e) fit semblant de ne pas comprendre et se lance dans la présentation de numéros époustouflants qu’il souhaiterait mettre au programme de la revue de rentrée.

Mon avis : Toute l’action se passe dans le bureau de Monsieur Roger, directeur du cabaret Paris Frou-Frou. Un artiste androgyne, René(e), très élégant dans son frac nous y introduit avant de disparaître en coulisses, nous laissant seuls avec Monsieur Roger, sorte de gros poupon truculent qui ressemble étonnamment à l’acteur américain Dany DeVito. L’homme est visiblement au bout du rouleau, son cabaret ne tourne pas, et il ne sait pas trop comment monter sa prochaine revue. Son plus gros problème est comment se débarrasser délicatement de René(e) atteint par la limite d’âge depuis déjà quelques années.
Dans le but de faire des économies, le budget « plumes d’autruche » étant par trop dispendieux, il a l’idée de les remplacer par des plumeaux. Et pour prouver l’efficacité de son idée, il se livre à un numéro de music-hall façon Zizi Jeanmaire. A ce moment, surgit René(e) qui, dans une débauche colorée de très jolis costumes, nous fait lui du Brachetti. Après une scène gentiment égrillarde avec seins télescopiques, il s’ensuit une avalanche de numéros plus ou moins ringards mais assurément kitsch…

J’ai eu du mal à entrer dans la pièce. Le côté pathétique et naphtaliné du premier tiers me faisait un peu de peine malgré tout le mal que se donnaient les duettistes. Seule l’absolue magnificence des costumes trouvait grâce à mes yeux. Il faut dire qu’ils sont aussi superbes qu’originaux. Et puis, petit à petit, le charme désuet de l’œuvre a commencé à m’attendrir. Paris Frou-Frou (La dernière séance) n’est en fait qu’un prétexte pour rendre hommage à la formidable carrière de Michel Dussarrat, une des figures marquantes de l’histoire du Grand Magic Circus. Il nous offre là une sorte de digest de son parcours. Et Frédéric Longbois lui offre une réjouissante réplique. On ne peut pas leur reprocher la conviction qu’ils y mettent. Certains numéros sont désopilants à souhait, toujours grâce à l’extravagance des tenues et à l’outrance des maquillages. A ce titre, la parodie de Madame Butterfly avec un Frédéric Longbois qui ressemble plus à un « gay chat » qu’à une geisha est particulièrement représentative.
Nous avons donc droit à un spectacle certes un peu vieillot dans sa forme et dans son esprit, mais qui, à l’arrivée, s’avère plutôt sympathique avec deux comédiens sont irréprochables. Mais les véritables stars du show, ce sont les costumes, tous conçus par Michel Dussarrat. On en a vraiment plein les mirettes.

samedi 18 septembre 2010

Baptiste Lecaplain se tape l'affiche


Théâtre Trévise
14, rue de Trévise
75009 Paris
Tel : 01 48 65 97 90
Métro : Grand Boulevards / Cadet

Spectacle écrit par Baptiste Lecaplain et Aslem Smida
Mis en scène par Aslem Smida

Ma note : 6,5/10

Mon avis : Puisque Baptiste Lecaplain nous confie à un moment qu’il est Normand, je vais essayer d’analyser son one-man show façon « p’t’êt’ bien qu’oui – p’t’êt’ bien qu’non ».

P’t’êt’ bien qu’non :
Lorsqu’on quitte la salle du Trévise après le spectacle, on sait que l’on a beaucoup ri, mais on a du mal à retenir sur quels sujets. Baptiste possède la formidable faculté de prendre une salle à bout de bras et de s’amuser avec elle. C’est efficace, plaisant, on se laisse faire volontiers car son charisme et son pouvoir de séduction sont irrésistibles. En relativisant bien sûr – car il possède tout de même un talent très, très supérieur à la moyenne -, il nous propose un show un peu à la manière d’une fin de repas de mariage quand le comique de la famille s’installe au milieu de la salle des fêtes et fait son numéro…
Baptiste Lecaplain jouit d’un potentiel comique indéniable. S’il sait ô combien y mettre les formes, il manque encore de fond. La plupart des thèmes qu’il aborde ont été déjà traités par d’autres, il se contente d’y ajouter son tempérament à lui. Dès qu’il arrive sur scène, il ouvre le haut débit et nous noie sous un flot de paroles non stop. De ce côté-là, il s’en sort plutôt bien. Il passe du coq à l’âne, évoque son enfance, ses complexes, ses colocataires, se métamorphose en spermatozoïde, fait ses courses, s’interroge sur le bien fondé des magasins Nature & Découvertes… On rit de ses observations, et on les oublie aussitôt parce qu’il est déjà passé à autre chose ou parce qu’il s’est mis à discuter avec les spectateurs.
Pour résumer ce chapitre négatif, il a tendance à tomber dans la facilité et, du coup, ça manque un peu de matière. Et les trois entrées qu’il nous propose au menu m’ont paru assez indigestes et m’ont fait espérer que les plats principaux s’avéreraient plus roboratifs. Ce qui fut heureusement le cas…

P’t’êt’ bien qu’oui :
Rassurez-vous les critiques positives l’emportent largement. Baptiste Lecaplain est un séducteur-né. En quelques minutes, il nous met dans sa poche (ce doit être une poche kangourou car je n’ai jamais vu un artiste aussi bondissant). Puisque je parle du physique, allons au bout : il fait preuve d’une débauche d’énergie insensée. C’est un véritable personnage de dessin animé, tant des ses expressions que dans sa gestuelle. D’une souplesse étonnante, monté sur ressorts, on a l’impression que ses jambes sont indépendantes de son tronc. Rien à dire, il sait bouger et ce n’est jamais à côté de la plaque… Son charme lui permet d’établir une communication aimable et spontanée avec un public avec lequel il ne cesse de jouer. Très réactif, il saisit les réflexions au bond, interpelle les spectateurs…
Baptise fait preuve à son égard de beaucoup d’autodérision, ce qui a pour effet, si besoin était, de nous le rendre encore plus sympathique. Il ironise sur son prénom, se plaint de son corps ( !), déplore d’être le seul humoriste en France « à transpirer des genoux »… J’ai beaucoup aimé son discours sur les produits hard discount des grands magasins et son sketch sur le spermatozoïde égaré sur le mauvais chemin, très fin et très imagé, est le pic qualitatif de son spectacle. Et j’ai particulièrement apprécié son habileté à utiliser les running gags et les gimmicks. Ça, c’est aussi réussi qu’intelligent car il faut une sacrée présence d’esprit pour placer ces clins d’œil à bon escient.

Conclusion
:
J’ai conscience que ma partie « p’t’êt’ bien qu’non » est un peu dure mais, si j’ai vraiment été emballé par sa présence, par sa tchatche, par la sympathie qu’il dégage, par son dynamisme, il m’a simplement manqué, comme je l’écris plus haut, quelque chose de plus concret à me mettre sous la dent et à ranger dans ma mémoire. Et je suis tout-à-fait d’accord avec les trois avis qui figurent sur son affiche : « Entre espoir et révélation » (L’Express), « A suivre de près » (Le Figaro Magazine), « Un talent d’improvisation hors pair » (Direct Soir). Tout cela est juste. Baptiste Lecaplain est réellement prometteur. Il a toutes les qualités pour réussir. Enfin, à mon avis, le cinéma ne devrait pas tarder à lui faire les yeux doux car il est évident qu’il sait tout faire et des « jeunes premiers » de son acabit, on n’en possède pas des masses… Ce ne sont pas les spectatrices qui ont pour lui les yeux de Chimène qui me contrediront.

Beaucoup de bruit pour rien


Théâtre Ranelagh
5, rue des Vignes
75016 Paris
Tel : 01 42 88 64 44
Métro : Passy / La Muette

Une comédie de William Shakespeare
Adaptée et mise en scène par Vincent Caire et Gaël Colin
Costumes de Corinne Rossi
Décor et accessoires de Caroline Rossignol
Avec Auguste Bruneau (Leonato, un garde), Vincent Caire (Claudio, le sacristain), Damien Coden (Don Pedro, Bas-Côté), Gaël Colin (Bénédick), Cédric Miele (Don John, Niche-de-chien, Marguerite, un messager), Mathilde Puget (Héro, un garde), Alexandre Tourneur (Borachio, Marguerite, un messager, frère Francis), Tiphaine Vaur (Béatrice, Marguerite)

Ma note : 7/10

L’histoire : Messsine est en effervescence : Don Pedro est de retour de la guerre, victorieux ! Son protégé, le fougueux Claudio, va épouser la belle Héro, la fille du Gouverneur ; les joutes verbales entre le spirituel Bénédick et l’impétueuse Béatrice font le bonheur de tous. Mais c’est sans compter sur le fourbe Don John, le frère de Don Pedro, bien décidé à ruiner les projets de chacun…
Une adaptation Far-West d’un classique shakespearien pour une comédie intemporelle haute en couleurs.

Mon avis : Shakespeare accommodé à la sauce western spaghetti, il fallait oser. Et pourtant, ça passe comme une lettre à la Poney Express. Cette transposition n’enlève rien à l’esprit de Sir William, au contraire ; tout en le respectant, elle lui apporte un éclairage nouveau. Et même, la pièce gagne en rythme et en nervosité, ce qui ne gâche rien. En fait, elle présente un adroit cocktail entre Commedia dell’arte et cinéma burlesque. Si les scènes de comédie pure et les tableaux follement déjantés prédominent, les passages dramatiques sont scrupuleusement traités. Cette pièce est une tragi-comédie qui se conclut heureusement par une happy end, mais il s’en fallait de peu que la belle histoire d’amour capotât…

Tout dans cette pièce est conçu pour nous dépayser et nous distraire. Les décors sont impeccables. On nage en plein western avec son saloon, ses portes battantes, son piano, son barman, ses danseuses… Et oui, on a droit à un moment totalement délirant de square dance que l’on dirait plus sorti de Chez Michou que de She wore a yellow ribbon. Ces cow-boys sont en effet plutôt cavaliers, et ça nous fait bien marrer.

Vous l’aurez compris, Beaucoup de bruit pour rien version Sergio Leone est servi par une troupe de joyeux lurons dont le seul but est de s’amuser en nous amusant. J’utilise volontairement le mot « troupe », car c’est cet esprit-là qu’ils font régner au Ranelagh (je le dis à chaque fois, mais quel bel écrin que ce théâtre, pour moi le plus esthétiquement raffiné de Paris). Je n’irai pas jusqu’à les traiter, au vu de leurs uniformes, de « cons fédérés », mais ils possèdent tous les huit, un sens inné de la déconne. Ils sont capables de passer de la blague la plus potache à l’affrontement le plus dramatique avec une véracité totale dans les deux genres. Leur jeu est parfaitement maîtrisé. Pour parvenir à une telle qualité de jeu tout en ayant l’air de ne pas se prendre au sérieux, ça en représente des années de travail. Et une belle complicité. D’autant qu’ils campent à eux huit une vingtaine de personnages (19 pour être précis). Je vous recommande particulièrement le numéro ahurissant de drôlerie accompli par un shérif et son assistant plutôt gratinés. Mais il est impossible de synthétiser ce spectacle en quelques scènes tant il est dense et riche. On est chez Shakespeare quand même ! Si nous, dans le public, on n’y pense pas toujours, eux ils le savent et ils gardent le cap. Cap à l’Ouest, certes, mais ils ne dénaturent pas. Et eux, quand il leur arrive de faire beaucoup de bruit, ce n’est pas pour rien, puisque c’est pour notre plaisir…

Ajoutez à cela une bande son particulièrement soignée avec clins d’œil du côté de chez Ennio Morricone et musique appropriée aux différents tableaux, de beaux costumes, et quelques belles trouvailles de mise en scène, et vous aurez la confirmation que l’on passe un très bon moment en compagnie de cette bande d’hurluberlus vraiment doués qui nous offre un spectacle total. Ils sont tous excellents, or j’ai toutefois un faible pour la comédienne qui joue Béatrice. Il est vrai qu’elle est servie par un florilège de phrases aussi assassines qu’intelligentes, et les joutes verbales qui l’opposent au capitaine Bénédick sont brillantissimes, mais elle y apporte tant de fraîcheur, de fantaisie et de conviction que chacune de ses interventions est marquée du sceau du talent.