vendredi 11 octobre 2013

Fabrice Eboué, levez-vous !

Comédie Caumartin
25, rue Caumartin
75009 Paris
Tel : 01 47 42 43 41
Métro : Havre-Caumartin / Auber

One man show écrit et interprété par Fabrice Eboué

Le contenu : Après Faites entrer Fabrice Eboué, voici la suite des hostilités… Toujours accusé du même crime, l’agitateur fait, à travers le procès de son existence, celui de notre société… sans pudeur ni démagogie.
Adepte de la formule une phrase/une vanne, il tire plus vite que son ombre sur les communautés, l’actualité, le politiquement correct et, tant qu’à faire, sur lui-même ! Cynique mais attachant, Fabrice Eboué adore dépasser les bornes…

Mon avis :
Fabrice Eboué ? Assurément, Fabrice est doué ! Depuis qu’il s’est arrogé, il y a plus de dix ans, le droit d’être « Envers et contre tout », il a aboli les limites, toutes les limites. Son nouveau spectacle, Fabrice Eboué, levez-vous ! en est la preuve manifeste. Levez-vous !, en anglais cela ne se traduirait-il pas par « Stand-up » ?... il est en effet aujourd’hui un de nos grands maîtres de cette discipline. Il y est remarquable en tout point : au niveau du jeu, au niveau de l’écriture, au niveau de l’audace.


J’ai vu à la Comédie Caumartin un artiste serein, dans la pleine maîtrise de son art, assumant totalement son registre. Il peut proférer la pire énormité (et ça arrive souvent) sans que cela nous heurte car il l’accompagne d’un sourire de sale gosse à qui l’on pardonne tout. Bégueules ou pisse-froids de tout bord, abstenez-vous ! Fabrice Eboué n’épargne rien ni personne. Y compris lui-même. Il se rit des races, rend commun le communautarisme, il est impoli avec les politiques, les différences l’indiffèrent, il rend les clichés négatifs… Rien n’échappe à son œil de prédateur. Il ne connaît pas la pitié. Bref, il balance à tout-va. Et plus il va loin, plus il est content. Et nous aussi…

Comme dans son spectacle précédent, Fabrice Eboué rappelle qu’il est le vilain petit canard d’une famille d’intellectuels dont la majorité fait partie du corps médical. A sa manière, il n’a pas voulu trop se désolidariser. Lui aussi, il pratique une forme de médecine, la médecine légale… En effet, il dissèque avec un scalpel trempé dans l’acide tous les travers, tous les dysfonctionnements, toutes les hérésies, toutes les bassesses et turpitudes de notre société. Ça, pour tailler, il taille ! Et dans le vif. Le geste et le mot sont sûrs. Et, s’il le faut, il racle jusqu’à l’os. Ça crisse, ça nous fait délicieusement grincer des dents. Son humour, lui, n’est pas métis. Il est franchement noir.


Pour moi, Fabrice Eboué fait partie d’un trio qui ose tout avec un formidable talent. Pendant quelques années, la plupart de nos humoristes se sont cantonnés dans une espèce de politiquement correct craintif et consensuel. On se demandait si on reverrait apparaître des iconoclastes tous risques façon Coluche et Desproges. Et bien oui. Il y a trois lascars qui, chacun à sa façon, a fait exploser le plafond de ver-tu : Fabrice Eboué, Jérémy Ferrari et Gaspard Proust (par ordre alphabétique car je n’ai pas de préférence).

Il faut aller voir Fabrice Eboué. C’est salvateur. Pendant une heure et quart, il envoie une vanne toutes les vingt secondes. Il faut le faire. Surtout qu’il n’y a aucun déchet, aucune facilité, aucune complaisance. Son écriture est constamment sur le fil du rasoir, aiguisée à souhait. En fait, je n’ai qu’un regret : il y a tant et tant de bonnes vannes qu’on ne peut pas tout retenir. Il faudrait presque, ainsi qu’on le fait pour certaines pièces, mettre son texte en vente… Mais comme cet ouvrage n’existe pas, je me dis qu’il faudra que je retourne à la Comédie Caumartin un de ces soirs…

Gilbert "Critikator" Jouin


mercredi 9 octobre 2013

Nicolas Peyrac "Et nous voilà !"

Et nous voilà !
(MJ/Wagram)

38 ans de carrière, 20 albums, une bonne dizaine de tubes dont ceux qui l’ont fait connaître, So Far Away From L.A., Et mon père et Je pars, Nicolas Peyrac sort Et nous voilà !, un album de duos produit par Mathieu Johann.
Hormis le fait que ce CD nous permet d’avoir la confirmation que Nicolas Peyrac est un sacrément bon mélodiste et un excellent parolier, il faut saluer la qualité et l’originalité d’arrangements qui donnent aux douze titres une toute nouvelle couleur. Sur ce plan-là, c’est une totale réussite. On redécouvre totalement des titres que l’on pensait fossilisés dans notre mémoire. Jolie résurrection !

J’ai beaucoup aimé cet album qui rassemble quelques uns de nos tout meilleurs interprètes. Six chansons ont plus particulièrement recueilli mes faveurs, par ordre d’entrée en scène :
-          Et nous voilà, avec Anaïs, un titre qui swingue follement et deux voix qui s’harmonisent à ravir.
-          Satanée question, avec Mickaël Furnon, pleine d’une gentille ironie. Une belle complicité masculine.
-          Mississippi River, avec San Severino, où le Mississippi se métamorphose en un torrent jazzy à grand renfort de banjo.
-          Je pars, avec Serge Lama. Serge se l’approprie avec une conviction telle qu’on croirait qu’elle a toujours appartenu à son répertoire. Et son timbre de voix accentue l’aspect nostalgico-léger du sujet.
-          Ne me parlez pas de couleurs, avec Ycare ; deux voix qui s’entremêlent joliment avec des cuivres onctueux.
-          Et vice versa, avec Emmanuel Moire. Le refrain, c’est du velours !
Et puis, j’ai également une certaine tendresse pour l’interprétation pleine de poésie de François Morel sur De l’autre côté de la lune.


Du bien bel ouvrage !...

Grégoire "Les Roses de mon silence"

Les Roses de mon silence
(My Major Company / Warner Music)

Grégoire est de retour !
Après les Nuages de 2009, La promesse de lendemains meilleurs a commence à se faire jour deux ans plus tard. Bien sûr, ce n’était plus Le même soleil ; mais celui qui s’est levé en 2012, bien plus radieux, a éclairé le résultat de l’addition la plus basique qui soit : Toi + Moi
Garçon pudique et réservé, Grégoire se dévoile comme jamais dans ce troisième opus. Il est vrai que pendant les trois années qui se sont écoulées entre son deuxième album et celui-ci, sa vie a connu les bouleversements les plus heureux qui soient. Tout cela se ressent dans ses textes. Oh, bien sûr, il reste ça et là quelques scories d’une inquiétude quasi chronique, mais il y a surtout beaucoup, beaucoup d’amour.


En fait, il se livre à une auto-analyse d’une extrême sincérité dès le premier titre. Tout est dit sur les non-dits, sur la difficulté à s’exprimer dans Les Roses de mon silence. La voix est douce, empreinte d’une forme de mélancolie qu’accentue les accents de l’accordéon. On devine en filigrane que cet aveu correspond à un besoin impérieux. Au diable cette foutue pudeur, il offre son propre mode d’emploi caché derrière un bouquet de fleurs. L’éclat d’une rose qui vient tempérer le gris du silence. Chanson très personnelle servie par une très belle écriture.

Quand j’évoquais ses petites angoisses qui restent tapies au fond de son esprit, on les retrouve dans certains titres où il s’amuse à se faire peur. C’est le cas de C’est pas l’enfer et de sa suite logique Si tu me voyais. On dirait deux chansons gigognes, la seconde développant la première. Il y revient dans Coup du sort, dans Je reviendrai te chercher, dans Tu ne me manques pas.


Et puis il reste au plus profond de lui la tache indélébile de la disparition d’êtres aimés, cette terrible sensation de manque, ce chagrin inextinguible. D’où ce clin deuil qu’est En souvenir de nous, en souvenir d’un temps où mêmes les « disputes » étaient du bonheur… Cela se traduit par deux réactions complètement humaines : une peur viscérale de l’abandon et un besoin permanent de se sentir rassuré et aimé. Ça se retrouve dans Viens avec moi, La plus belle maman, Dis-moi

Et pourtant… Pourtant, on le sent visiblement heureux en amour. Il n’y a qu’à écouter ces deux magnifiques déclarations que sont Elle est et Variations. Les chansons d’amour, c’est ce qu’il y a de plus difficile à écrire. Ces deux titres sont lumineux, enthousiastes, positifs. Quel hommage à la femme aimée ! C’est un peu moins évident dans Si parfois, où le ton se fait plus grave.

Enfin, toujours dans la logique des chansons binômes, Les Roses de mon silence contiennent deux formidables hymnes à la vie, deux incantations pleines d’énergie : Réveille et Lève-toi ; cette dernière n’étant pas sans rappeler la mélodie enlevée de Toi + moi.


Discrètement, sans faire trop de bruit, fidèle à son image, Grégoire s’est hissé en cinq ans dans le peloton de tête de nos auteurs-compositeurs-interprètes. C’est un bel artisan.

samedi 5 octobre 2013

Nos femmes

Théâtre de Paris
15, rue Blanche
75009 Paris
Tel : 01 48 74 25 37
Métro : Trinité / Blanche / Saint-Lazare

Une pièce d’Eric Assous
Mise en scène par Richard Berry
Décor de Philippe Berry
Lumières de Christophe Offenstein
Costumes de Pascale Louange
Avec Daniel Auteuil (Paul), Richard Berry (Max), Didier Flamand (Simon)

L’histoire : Votre meilleur ami, dont le mariage bat de l’aile depuis des années, débarque chez vous effondré et vous annonce que, dans un moment de folie, il a tué sa femme. Que faites-vous ?
-          a/ Vous le dénoncez à la police
-          b/ Vous ne voulez rien savoir et lui demandez de se débrouiller tout seul
-          c/ Vous pardonnez et l’aidez à échapper à la justice
C’est le dilemme qui se pose à Max et à Paul. Cette situation va conduire nos deux amis à débattre, s’opposer, et dresser un inventaire de leur propre existence : leur vie familiale et professionnelle, leurs réussites, leurs échecs, leur rapport aux femmes, l’amitié qui les unit. Une confrontation tragi-comique aux multiples conséquences qui les amènera à prendre une décision grave…

Mon avis : Un théâtre de Paris archicomble, empli d’un public tout frémissant à l’idée de voir réunis pour la première fois sur scène deux de nos plus grands comédiens, Daniel Auteuil et Richard Berry. L’association est, il est vrai, on ne peut plus attractive.

Le décor est à la hauteur de l’événement. Nous sommes dans le salon cossu et très haut de plafond de Max (Richard Berry), radiesthésiste de son état. Trois des murs sont dévolus à de gigantesques discothèques remplies de disques vinyles. On apprendra plus tard qu’elles ne contiennent que les œuvres de « chanteurs morts » et des 33 tours classiques… Max et Paul (Daniel Auteuil) commencent à s’impatienter du retard de leur ami Simon avec lequel il est prévu leur partie de cartes habituelle. Tout de suite, les deux caractères se dessinent. Max et Paul ont des tempéraments diamétralement opposés. Autant le premier se montre nerveux et impatient, autant le second est cool et accommodant. Très vite la conversation va tourner autour des femmes, de leurs femmes. Une des forces de cette pièce, c’est qu’il n’y a aucune femme sur scène mais qu’elles sont omniprésentes. On y retrouve en effet un des thèmes récurrents de la dramaturgie d’Eric Assous : la relation hommes-femmes.

La pièce – divisée en trois actes - démarre un peu en mode diésel. C’est normal, il faut qu’on apprenne comment fonctionnent Max et Paul… Elle commence à prendre un peu de rythme à l’arrivée de Simon (Didier Flamand). Les répliques se mettent  à fuser, le jeu prend de la vigueur, les mimiques sont de plus expressives. Et, c’est au début du deuxième acte, lorsque Paul explose littéralement et pique une grosse colère, que la pièce franchit un palier pour atteindre sa vitesse de pointe. Ce monologue formidablement interprété par un Daniel Auteuil truculent agit comme un électrochoc. Le public ne s’y trompe pas qui applaudit à tout rompre la performance. La pièce bascule. Les masques tombent. Un signal subliminal est donné : la Vérité entre en scène… On a à peine le temps de récupérer notre souffle que c’est à Richard Berry de se mettre en évidence. La salle est pliée de rire… Enfin, suite à un rebondissement totalement inattendu, la pièce tourne un moment à la farce. La salle jubile, ronronne et applaudit de plus belle. Nous sommes d’autant plus chauffés à blanc que, depuis le début, on se demande comment tout ça va se terminer…


Nos femmes va être un énorme carton. C’est une très bonne comédie qui traite de multiples sujets. Il y a en premier cette incompréhension chronique que l’homme nourrit vis-à-vis de la femme. Max et Paul à l’instar de la majorité de leurs congénères, s’avouent désemparés face à la gent féminine. Il faut les voir en venir petit à petit à confesser leur impuissance. L’attitude de matamore devient posture, s’effiloche et met les cœurs à nu. C’est très habilement analysé… En plus, cet aveu de fragilité produit un effet papillon en introduisant un chapitre sur l’éducation des enfants et sur leur gestion lorsqu’ils deviennent adultes… Paul expose tout haut des difficultés que quasiment chacun des parents présentes dans la salle vivent, on vécu ou vont vivre…

Vous l’aurez compris, Richard Berry et Daniel Auteuil sont absolument irrésistibles. Richard Berry est plus dans la sobriété et dans les petits tocs révélateurs (il est entre autre maniaque de propreté) alors que Daniel Auteuil, en bon Méridional qu’il est, est beaucoup plus dans la démonstration et la faconde. Le tandem fonctionne à la perfection. Avec de tels virtuoses, le mot « comédie » prend tout son sens, toute sa valeur.

Il ne faut pas non plus négliger la prestation de Didier Flamand/Simon, le responsable du dilemme, celui qui, tout à fait involontairement, va révéler Max et Paul à eux-mêmes. Son rôle est assez complexe car, en plus de son acte terrible, il détient quelques secrets…

Gilbert "Critikator" Jouin

vendredi 4 octobre 2013

Arnaud Cosson "Tout est bon dans le Cosson"

Théâtre de Dix Heures
36, boulevard de Clichy
75018 Paris
Tel : 01 46 06 10 17
Métro : Pigalle

One man show écrit et interprété par Arnaud Cosson

Le contenu : A l’heure où les zappings sont omniprésents et la vitesse est épileptique, Arnaud Cosson prend le temps de nous faire rire… Surtout en compagnie de ses personnages sortis tout droit d’un film de Francis Weber ou de Pierre Richard. Appelez-les des cons, des lunaires, des distraits, des idiots… Ces « Pignon » en puissance jaillissent abondamment de l’imaginaire dérangé de ce breton pas tout à fait normal.
Il nous parle aussi de lui, mais c’est dans son interprétation entre autres du braqueur benêt, du fêtard à la masse, du chanteur ringard ou de cette famille entière de boulangers, que son univers prend forme.

Mon avis : C’est lui qui le clame sur son affiche : « Tout est bon dans le Cosson ! ». Et bien ce n’est en aucun cas de la publicité mensongère. Effectivement, d’une part son spectacle est vraiment bon et, d’autre part, il n’entre jamais dans des travers de porc. C’est-à-dire, même s’il aime bien de temps en temps une blagounette pipi-caca, il n’est jamais grossier. D’ailleurs c’est un garçon très propre sur lui, au physique avantageux, élancé, élégant. Et puis il est doté d’un visage qui attire irrésistiblement la sympathie. On sent qu’il est incapable de méchanceté…


Son entrée en scène se fait en deux temps. Une pour de rire, et une pour de bon. Pendant la brève première, il y a immanquablement deux-trois personnes qui se permettent de faire des réflexions à haute voix, comme si elles se trouvaient dans leur salon. Heureusement, ça n’a pas duré… Le one man show d’Arnaud Cosson est un habile mélange de stand-up dans lequel il nous parle de lui, de son enfance, de ses expériences, et de sketchs dans lesquels il campe des personnages plutôt croquignolets.
Il touche à la perfection lorsqu’il incarne les personnages minimalistes, les antihéros. Il est l’archétype de la tête en l’air, du lunaire, du loser flamboyant. Même quand il fait l’âne (pour avoir du Cosson) comme dans le sketch sur le CRS-instructeur, il n’y a jamais une once de cynisme. IL y a toujours chez lui de quoi nous attendrir. Et dans « attendrir » il y a rire. Car on rit énormément. On va même jusqu’au fou-rire dans le sketch sur le fête à la fac…


Arnaud Cosson, adore glisser ça et là un calembour. C’est son filet mignon, pardon, son pêché mignon. Certaines sont d’un très bon niveau alors que d’autres sont franchement (mais volontairement) pourries. Ça le réjouit. Il a gardé un esprit potache qui le rend encore plus attachant. C'est son côté Cosson dingue… Et puis son spectacle est également très visuel. Comme il n’est pas encombré par un excédent de poids, il bouge à merveille, fait ce qu’il veut de son corps. Très à l’aise, il a un immédiatement un échange extrêmement convivial avec le public. Enfin, jambon sur le gâteau, il joue de la guitare ! Ce qui lui permet de nous distiller quelques chansons courtes de bon aloi et, surtout, d’en interpréter une, drôle à souhait, dans laquelle il établit un parallèle savoureux entre les jeunes et les vieux. C’est si bien troussé, si finement observé, si joliment écrit, que j’eus aimé qu’elle comportât un couplet de plus. Il faudrait qu’il s’« échine » un peu pour la développer.

En conclusion, Arnaud Cosson possède une « palette » humoristique très large (J’ai toujours fortement apprécié ses sketchs et ses interventions dans On n’ demande qu’à en rire où il nous montrait encore d’autres facettes de sa personnalité). En tout cas, je vous le recommande vivement et… franco de porc. Tout est bon dans le Cosson, il n’y a vraiment rien à jeter.

Gilbert "Critikator" Jouin

jeudi 3 octobre 2013

La Madeleine Proust, une vie

Quand j’étais p’tite (1925-1939)
De Lola Sémonin
Editions : Pygmalion
459 pages. 19,90 €

Cela fait trente ans que Lola Sémonin a enfanté la Madeleine Proust, trente ans qu’elle se glisse dans ses informes robes à fleurs, qu’elle prend l’accent si pittoresque du Haut-Doubs, et qu’elle la fait vivre sur scène. Comme la poule et l’œuf, la fusion est telle entre les deux femmes qu’on s’emmêle un peu les pinceaux pour savoir qui de la Madeleine ou de la Lola était avant l’autre… Toujours est-il qu’à grands coups de réalisme, Madeleine Bobillier veuve Proust s’est mise à exister. Et l’héroïne a vampirisé son auteure.

Lola n’y a pas mis le holà. Au contraire. La Madeleine étant devenue de plus en plus prégnante, de plus en plus réelle, qu’il lui a semblé tout à fait naturel de raconter sa vie. Et comme, mine de rien, la Madeleine a souffloté ses 88 bougies au printemps dernier, sa vie ne pouvait que se narrer en tranches.
Quand j’étais p’tite, qui couvre les quatorze premières années de la Madeleine (1925-1939) est donc le premier tome de la saga Proust. En 459 pages, Lola Sémonin se révèle être une franche conteuse. Cet ouvrage se lit comme une chronique de la vie dans le Haut-Doubs pendant l’entre-deux guerres. Le style est alerte, vivant, habité par des personnages hauts en couleurs et truffé de dialogues truculents. Quand on le lit, on entend l’accent. Par exemple, On n’écrit pas « Besançon », mais « B’sançon »…

En tout cas, c’est là une excellente idée que de prolonger sur papier une existence née sur scène. Mad’leine est un vrai personnage. Elle entre aujourd’hui de plain-pied avec ses petits sabots de gamine dans la littérature. Et, déjà, on a hâte de savoir ce qui va se passer pendant son adolescence. On la quitte heureuse et amoureuse. Mais nous sommes en 1939 et, c’est de son âge, elle ne s’en soucie guerre…

mardi 1 octobre 2013

L'histoire enchantée du petit juif à roulettes

La Gaîté Montparnasse
26, rue de la Gaîté
75014 Paris
Tel : 01 43 22 16 18
Métro : Gaîté / Edgar Quinet

Le dimanche à 19 h et le lundi à 21 h, jusqu'au 30 décembre

Spectacle musical de Frédéric Zeitoun et François d’Epenoux
Mis en scène par Alain Sachs
Avec Frédéric Zeitoun, Anthony Doux, Cécile Girard

L’histoire : Or donc, depuis le jour où il est né, Frédéric Zeitoun traverse la vie sur ses roulettes. Avec une détermination et une telle élégance qu’il a, entre autre talents, celui de nous le faire oublier… Et aujourd’hui, voici qu’il lui vient l’envie de nous en parler. D’abord sur le fond, un témoignage passionnant et passionné sur tous les aspects de sa vie qui ne peuvent que nous interpeller et nous interroger sur les nôtres. Sur la forme ensuite, celle d’une véritable comédie musicale haute en couleurs, sur la destinée, le libre-arbitre, les épreuves et les victoires inhérentes à la condition humaine…

Mon avis : Le titre est on ne peut plus explicite. Il repose sur quatre mots qui constituent autant de clés.
« L’histoire » : Frédéric Zeitoun nous raconte l’histoire de sa vie, du moins de ses cinquante premières années. C’est un parcours à la fois banal et peu commun. Un témoignage qui, comme tous les témoignages nous intéresse, nous concerne et nous interpelle… « Enchantée » : Il eût pu l’écrire « en chantée » pour être plus précis, plus explicatif, mais ce n’était pas français. Et s’il y a quelqu’un qui respecte la belle langue, c’est bien lui. Enchantée donc parce que ces tranches de vie sont jalonnées de chansons. Ce n’est pas plus compliqué que ça… « Juif » : c’est, paradoxalement le mot le moins important des quatre. Mais il était nécessaire de l’inclure car d’aucuns l’auraient plus ou moins consciemment ajouté. Il n’est pourtant pas un des moteurs les plus importants de l’histoire… « Roulettes » : en revanche, voici le mot majeur, celui qui souligne la vraie différence. Abordée d’un fauteuil, la vie n’est plus celle de tout le monde. Vous êtes irrémédiablement exposé ; aux regards, aux obstacles, aux contraintes…
Voilà, rien qu’avec le titre, vous avez le sommaire du spectacle.

On ne peut rêver de spectacle plus authentique. Frédéric Zeitoun a mis en mots et en chansons les principaux chapitres de sa vie. Le terme qui peut résumer le mieux le climat général de cette narration, c’est l’autodérision. Il faut un sacré recul pour s’amuser de son handicap. Bien sûr, cet humour, parfois très noir, le plus souvent souriant, c’est un paravent qu’il s’est patiemment construit pour se protéger. Quoi que, le connaissant plutôt bien, je suis pratiquement persuadé que cet humour décapant et distancié, il l’avait dans ses gènes. Et puis il aime bien aussi la provoc’ le Fred. C’est salutaire.

Bref, ce spectacle est vraiment bien ficelé. L’épopée du « Petit juif à roulettes » débute en 1961. La façon dont son avènement est traité donne le ton de la pièce : il arrive trop tard dans le Bureau des Grands Destins. Les principaux rôles ont été distribués. Il ne reste donc plus que sa propre vie à accomplir… Mais je ne vous dévoilerai pas la suite, c’est-à-dire les cinquante années qui restent… Des écrans distillent régulièrement des informations qui nous permettent de savoir à quelle époque nous sommes (1961, 1968, 1976, 1981, 1986…). Ce sont des étapes marquantes de la vie de Frédéric et, en corollaire, de la nôtre. Une idée très judicieuse que ces écrans. Ils ponctuent, relancent et illustrent la narration.


Ce spectacle est une formidable leçon de vie doublée d’une émouvante déclaration d’amour à icelle. Il est remarquablement écrit, ponctué de jolies formules et parsemé de jeux de mots d’un très bon niveau. Les textes des chansons sont fort bien ciselés et leurs couleurs musicales très variées. Frédéric Zeitoun n’est pas un chanteur, mais c’est un excellent interprète. Et c’est mieux ainsi. Une bonne technique vocale ne permettrait sans doute pas de faire passer aussi bien la dérision, la tendresse, la joie de vivre et la mélancolie. Tous ces sentiments, Fred les fait jaillir à leur juste valeur à travers son sourire, ses regards, ses gestes. Pas une seconde il ne tombe dans le misérabilisme et encore moins dans le pathos. Il nous embarque dans son histoire et on l’y suit la plupart du temps joyeusement. De temps en temps, il nous provoque quelques picotements au coin de l’œil parce que ce qu’il évoque nous touche au plus profond. Mais ce n’est qu’un beau moment de partage.

Au-delà de ce qu’il nous raconte, ce spectacle prend une vraie dimension en raison de la présence des deux partenaires de Frédéric. Anthony Doux, l’accordéoniste, joue un personnage un peu lunaire et premier degré à la fois. Il est le champion de la maladresse et de la blague approximative ; sauf avec son instrument. Là, il est plutôt brillant. Et puis on décèle en lui une profonde humanité…
Mais la vraie, la belle trouvaille, c’est Cécile Girard. D’abord, le scénario lui offre un rôle en or. Elle apporte à son personnage une grâce, une féminité, une douce fermeté aussi, qui nous ravissent. Et avec son "violon-ciel", elle nous emmène avec une folle virtuosité vers des sommets. Elle a le son et le ton justes. Quelle jolie présence !


Sincèrement, courez, roulez (si c’est le cas) à la Gaîté Montparnasse. Vous y passerez une heure trente d’humour et d’émotion ponctuée de bien belles chansons. Frédéric Zeitoun a écrit et interprété son propre biopic. Et c’est drôlement bien réussi. Il nous fait rire avec ses tourments et, sans nous forcer la main et le cœur, il nous donne à réfléchir.

Gilbert "Critikator" Jouin