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jeudi 17 septembre 2015

Christophe Alévêque "ça ira mieux demain"

Théâtre du Rond-Point
2bis, avenue Franklin-Roosevelt
75008 Paris
Tel : 01 44 95 98 21
Métro : Franklin-Roosevelt / Champs-Elysées Clémenceau

Ecrit et interprété par Christophe Alévêque
Mis en scène par Philippe Sohier
En collaboration avec Thierry Falvisaner
Lumières de Jérôme Pérez Lopez
Avec Francky Mermillod à la guitare et à la régie générale

Présentation : Christophe Alévêque se fait Don Quichotte et s’attaque à tous les sujets d’actualité. Il les lamine dans une revue de presse actualisée chaque jour. Il part en campagne et s’en prend à l’éducation, aux adolescents, à la crise, à l’opposition, au gouvernement, aux pluies abusives, au réchauffement et à la mal-bouffe…

Mon avis : Christophe Alévêque aborde la grande scène du Rond-Point l’esprit en vrac et le corps en frac. L’esprit en vrac, ça se comprend, avec tout ce qui va mal en ce bas monde et toutes les horreurs que nous avons vécues et vivons quotidiennement. Alors, comme il est un fervent adepte de la politesse du désespoir, il a choisi de se montrer dans ses plus beaux atours. Cela, pour deux raisons : la première est un besoin d’élégance face à la morosité ambiante et la seconde parce que c’est la tenue d’un concertiste. En effet, pour la première fois, l’humoriste va s’accompagner lui-même au piano. Et joliment bien ! Dans cet exercice musical, il reçoit plusieurs fois le renfort de son complice, le désopilant guitariste Francky.

Pour le suivre et l’apprécier depuis le début des années 90, je peux affirmer en toute honnêteté que ce spectacle est le plus abouti depuis qu’il a cessé de camper des personnages à sketchs pour passer à des prestations qui s’apparentent plus au stand-up. Ce qui se dégage le plus de Ça ira mieux demain, c’est que par rapport aux précédents, il est très, très écrit. Christophe Alévêque se permet parfois d’énoncer des jugements et pensées dignes d’un philosophe au terme desquels on entend la salle se pâmer d’aise. A côté de ça, il se montre toujours aussi percutant avec ce qui constitue son fonds de commerce, à savoir les formules qui tuent, les analyses imparables, les saillies imagées, les métaphores osées, les comparaisons audacieuses…


Or donc, le temps de ce spectacle, Christophe Alévêque jette sa cape de Super Rebelle aux orties (normal, il aime bien quand ça pique !) pour endosser mentalement l’armure de Don Quichotte. Pour une fois, on va entendre dans sa bouche des mots inhabituels comme « rêve » et « consensus ». Les moulins qu’il va combattre, il va tenter de les attaquer moins frontalement. Le problème, c’est qu’il lui est pratiquement impossible de se montrer consensuel. Nous allons donc assister en direct à une lutte interne entre son désir d’apaisement et sa propension viscérale à l’indignation et à la dénonciation. Ce Don Quichotte là a le sang chaud et, en dépit de sa bonne volonté proclamée, son naturel va revenir au galop de Rossinante. Pour notre plus grand plaisir. Il faut le voir arpenter la scène avec une attitude qui n’appartient qu’à lui : timbre de voix aux intonations modulées (j’adore ses gloussements), déplacements et gestuelle désordonnés, silences éloquents, regards appuyés…
Dans ce spectacle, Christophe Alévêque balaie large. Mais lui, quand il balaie, il ne glisse pas la poussière sous le tapis, au contraire. Il nous la balance en pleine figure. Et ça nous fait tousser ou nous étrangler… de rire. D’autant plus qu’il se débarrasse de sacrés moutons dont les plus résistants ont pour nom : les jeunes, la télévision, les forums sur Internet, la manif’ pour tous, les musulmans, les migrants… C’est aussi brillant qu’implacable. Tout simplement parce qu’il y a du fond.


Comme il en a désormais pris l’habitude, il incorpore des chansons dans ses spectacles. Mais, cette fois-ci, le Bourguignon ne fait pas le bœuf comme précédemment. Seul au piano, il nous offre trois grands moments en interprétant trois énormes titres que je ne vous révélerai pas. Sachez seulement que c’est du lourd, du très lourd, que la salle, subjuguée, les reçoit dans un silence quasi religieux avant que d’exploser spontanément en applaudissements enthousiastes.

Ça ira mieux demain ??? Méthode Coué pour essayer de s’en convaincre et de nous rassurer ou réel optimisme ? Comme il n’est pas vraiment du genre béat, je pencherais plutôt pour la première hypothèse. Christophe Alévêque n’est dupe de rien. Pourtant, tout au long de son spectacle il va s’évertuer à essayer de nous prouver que l’on peut faire pousser une jolie fleur sur un tas de fumier.
En conclusion, Christophe Alévêque est toujours, quoi qu’il en dise, aussi « Rebelle », mais il est de plus en plus « Super ».


Gilbert « Critikator » Jouin

mardi 28 juillet 2015

Jeff "Costards sur mesure"

Les Feux de la Rampe
34, rue Richer
75009 Paris
Tel : 01 42 46 26 19
Métro : Cadet / Richelieu-Drouot / Grands Boulevards

Ecrit et interprété par Jeff Didelot

Présentation : D’une plume vitriolée à souhait, Jeff Didelot pique, repique et surpique là où ça fait mal…
C’est avec l’habileté d’un grand couturier qu’il prend plaisir à tailler des « costars sur mesure » à tous ceux qui, selon lui, le méritent. Peoples, politiques, hommes, femmes, voisins, jeunes, vieux… Rien ni personne n’échappe à ses coups de ciseaux… Un défilé corrosif dont personne ne sortira indemne.

Mon avis : Jeff ne nous fait pas languir longtemps. A peine a-t-il fait son entrée sur scène qu’il nous lâche une rafale de vannes toutes plus hard les unes que les autres. Arborant le masque d’un pince-sans-rire, il distille ses horreurs avec un naturel déconcertant. Ce n’est que lorsqu’il perçoit les premières réactions de quelques spectateurs choqués mêlées aux jappements de satisfaction de ceux qui aiment l’être, qu’il condescend enfin à révéler un large sourire bonhomme encadré par deux fossettes ravageuses.
Le terme qui le définit le mieux est inscrit dans la présentation de Costards sur mesure, c’est « corrosif ». C’est l’adjectif qui revient en effet le plus souvent dans les avis des spectateurs et sous la plume des critiques. Jeff est donc corrosif ; et pas qu’un peu. Pour un allumeur, quoi de plus naturel que de se produire aux « Feux » de la Rampe ? A peine les vols de canadair de nos rires en ont-ils éteint un qu’il en rallume un autre !

Cette fois, il a décidé de verser dans la haute couture et de se présenter en tailleur de « costards sur mesure ». Bien que le terme de « mesure » ne soit pas le plus approprié car il ne s’en autorise aucune. Avec lui, pas de limites. On a même du mal à la croire quand il affirme sa seule déontologie c’est se savoir jusqu’où il peut aller trop loin. Il est évident qu’il a franchi depuis belle lurette les frontières de la bienséance pour s’aventurer dans le no man’s land de l’irrévérence... On ne peut pas dire que c'est le genre de mec qui part sans laisser de trash. Dans la tiédeur ambiante actuelle, ça fait du bien de découvrir quelqu'un qui ose...

Qui sont donc les modèles appelés à endosser ces fameux costards qui vont les habiller pour l’hiver et plusieurs autres saisons ? Pêle-mêle, ils ont pour nom Arthur, Candeloro, Jamel, Mimie Mathy, Amélie Mauresmo, Francis Lalanne, Nabilla, Loana… Avec une gourmandise machiavélique, il pique, surpique, donne des coups d’aiguille et des coups de ciseaux, il taille et rapièce tant que ses pauvres victimes doivent se sentir gênées aux entournures…


Non content de s’en prendre à quelques peoples, Jeff est également un iconoclaste tout terrain. Après avoir brossé ces quelques portraits bien sentis, il nous offre une série de sketches particulièrement féroces. N’épargnant rien ni personne, y compris les handicapés (avec, au menu, une originale "dégustation" à l'aveugle), il se montre goujat, macho, misogyne, allant jusqu’à filmer l’accouchement de sa compagne avec des commentaires que l’on peut pour le moins qualifier d’inconvenants. Et encore, je me cantonne dans un euphémisme respectueux…
Ce qu’il aime aussi – il l’avoue avec un petit ton sardonique – c’est « faire des parenthèses ». Ces signes de ponctuation lui permettent autant de revenir avec délectation sur une de ses cibles préférées que d’aborder un sujet d’actualité. Mais elles lui servent aussi de placer quelques règlements de compte un peu saignants (visiblement, certaines plaies ne sont pas cicatrisées)…
Si vous n’avez pas peur qu’il vous arrive un accident et d’être pris à partie, n’hésitez pas à vous installer dans les deux premiers rangs. Ce sera à vos risques et périls et pour le plaisir le plus sadique des spectateurs épargnés et judicieusement planqués dans la pénombre.

Jeff termine son tir aux pigeons avec une lettre d’adieu qu’il confond apparemment avec lettre d’odieux. Mais comme il s’est donné la peine de l’écrire en alexandrins, nous lui donnerons l’absolution. Une absolution finale d’autant plus méritée qu’il est évident – à part peut-être pour certaines personnes – qu’il joue les affreux jojos pour se faire rire (car il se gausse également beaucoup de lui-même) et surtout pour nous faire rire. Il est méchamment drôle quoi !


Gilbert « Critikator » Jouin

jeudi 27 février 2014

Artus "Al Dente"

Petit Palais des Glaces
37, rue du Faubourg du Temple
75010 Paris
Tel : 01 48 03 11 36
Métro : République / Goncourt

Seul en scène écrit et interprété par Artus

Présentation : Artus met les petits plats dans les grands pour vous concocter un menu qui comblera les gourmands d’humour et les gastronomes de la déconne. Il se met à poêle pour un show Al Dente ! Un one man à déguster tant que c’est chaud, cuisiné par un chef qui vous aime déjà.

Mon avis : Artus a qualifié son spectacle d’« Al dente », terme culinaire italien qui se traduit par « ferme sous la dent »… Effectivement, le plat qu’il nous sert dans sa petite trattoria du Palais des Glaces n’est ni mollasson ni tiédasse. Il se révèle en outre plutôt roboratif et, surtout, assez relevé.

Il est malin l’Artus ! Après une entrée en scène qui sonne comme un générique de blockbuster, genre garçon-qui-se-la-pète, il se présente au contraire à nous avec énormément de simplicité et de naturel. Pendant le premier quart de son spectacle, il nous la joue vraiment bonne pâte. C’est le bon copain qui se réjouit de partager sa cuisine et qui en profite pour nous raconter sa vie. Comme il y met un maximum d’autodérision, il nous met tout de suite dans sa poche et provoque illico la sympathie. Son entrée est très conventionnelle, il a choisi des mets simples que tout le monde peut déguster sans difficulté avec le sourire. Il nous met à l’aise, installe un climat convivial en s’adressant régulièrement à ses convives d’un soir. On sent qu’il s’intéresse vraiment à nous ; ça nous détend le tube digestif et nous met dans les meilleures dispositions pour découvrir la suite du menu.


Les antipasti ayant passé tout seuls, sans se départir de son allure et de son sourire bonhommes, il commence à servir le plat de résistance : son parcours professionnel avant qu’il soit comique et devienne une « star » du petit écran via On n’ demande qu’à en rire. Et là, insidieusement d’abord, il commence à introduire des petits piments dans sa préparation. Il saupoudre ça et là son propos de pincées d’humour noir, voire très noir. J’ai entendu une dame s’écrier spontanément « Quelle horreur ! ». Dès lors, la suite du repas va être de plus en plus relevée. De crainte que notre palais (des Glaces ?) ne s’accoutume trop vite à une certaine acidité, il ne va plus cesser de sur-épicer son assaisonnement. Pour assaisonner, il assaisonne ! Il en met partout, il y en a pour tout le monde.


L’air toujours aussi patelin, il balance des vannes de plus en plus subversives, étale des images franchement osées, prend tous les accents (asiatique, arabe, ashkénaze, italien…), n’épargnant ainsi aucune communauté, va même jusqu’à s’offrir un couplet plein de perfidie sur les handicapés… Pour notre plus grand plaisir, Artus s’avère être un garçon très incorrect. On en redemande et, comme il y a du rab, il nous en ressert.
Al Dente est une gourmandise qui fait du bien à une époque où l’on a tendance à s’effaroucher de tout et à tout aseptiser. Artus nous a concocté un menu audacieux, composé de douceurs (un peu) et d’impertinence (beaucoup). Personnellement, j’y ai fait bonne chère.
Et puis, il ne faut pas bouder sur le dessert. C’est un morceau de choix qu’il nous propose avec une parodie remarquablement écrite de la tirade des nez de Cyrano de Bergerac qui, sans que je vous en dise plus sur le thème, n’est pas sans fondement…


Gilbert « Critikator » Jouin

samedi 25 janvier 2014

Régis Mailhot "Reprise des hostilités"

Théâtre du Petit Saint-Martin
17, rue René Boulanger
75010 Paris
Tel : 01 42 08 00 32
Métro : Strasbourg Saint-Denis

Seul en scène écrit et interprété par Régis Mailhot
Mis en scène par Gil Galliot

Présentation : Reprise des hostilités, c’est l’histoire d’une rupture non conventionnelle, celle d’un comique qui décide de claquer la porte d’une société où la franchise est dorénavant considérée comme un acte de délinquance. Entre le ras-le-bol de commenter la sempiternelle même info spectacle, la difficulté de s’exprimer dans une époque moraliste et démoralisante, et la peur de penser mal, le métier d’humoriste devient un défi quotidien.

Mon avis : Hier soir, je me suis fait le Mailhot… Qu’est-ce que je me suis poilé !
Ce préambule un peu vaseux reflète pourtant le grand plaisir que j’ai connu en découvrant le nouveau seul en scène de Régis Mailhot. Ce garçon propre sur lui, très élégant (costume, cravate), ce qui devient rare, est un de nos humoristes les plus iconoclastes et les plus joyeusement subversifs actuellement. Avec lui, il n’y a pas de langue bois, il n’y a que des échardes qu’il plante allègrement ça et là au gré de ses envies et de l’actualité.
Il annonce d’ailleurs la couleur avec le titre de son spectacle : « Reprise des hostilités »… Régis Mailhot repart donc au combat. Et il a fait le plein de munitions. Il faut dire que l’actualité française et mondiale a de quoi le ravitailler. Même s’il est un redoutable tireur d’élite, il n’est pas du genre sniper, il ne tire pas au coup par coup. Lui, son arme, c’est plutôt la mitraillette car il arrose copieusement tout ce qui bouge.


Son spectacle est découpé en plusieurs chapitres thématisés. C’est très bien pour le public car il a droit à du concentré à chaque fois. Régis Mailhot ne nous propose que le suc ; il élimine le superflu, ne va qu’à l’essentiel. C’est d’autant plus efficace que le jet est continu… Il a une façon très personnelle de prendre un sujet et de ne lâcher que lorsqu’il en a intégralement fait le tour. Il travaille comme un orpailleur : il passe tout au tamis et ne conserve que les pépites. Son sens de la formule est imparable (« Si le printemps était arabe, l’automne sera voilé »… « Pierre Bergé, c’est le grenier à blé du PS »… « Le Superbowl de ceux qui n’en ont pas », « Le taux de suicide chez les kamikaze »). Très à l’aise sur scène, il occupe bien l’espace et démontre également qu’il est un sacrément bon comédien (ce qui ne transparaît pas automatiquement à la radio). Ses images et ses comparaisons sont particulièrement osées, et il ponctue ses pires assertions d’un sourire à la fois candide et sardonique (il faut le faire !). Il est vrai qu’il possède un sens de l’euphémisme qui frise la mauvaise foi lorsqu’il avoue : « Je suis un peu taquin ». Il y a dans son texte – remarquablement écrit – quelques « taquineries » qui pousseraient quelques unes de ses cibles préférées à avoir envie de « régisside ».


Tout est vraiment bon dans ce spectacle intelligemment charpenté. Parmi les thèmes qu’il aborde, les infos dans dix ans, le mariage pour tous, l’homosexualité, les « héros » médiatiques (genre Zaïa et Leonarda), les Femen, les syndicats, les handicapés, la sexualité, la grossesse, la paternité, les artistes engagés, le plus abouti est, pour moi, celui qui traite des trois religions monothéistes. C’est d’autant plus percutant que c’est dénué de tout sectarisme. C’est d’ailleurs dans le même esprit qu’il analyse la politique ; il y en a pour tout le monde... En outre, rien n'est excessif ou gratuitement méchant. Tout est marqué du sceau du bon sens et de la logique la plus irréfutable.
Bref, autant sur le plan qualitatif que quantitatif, Reprise des hostilités est un spectacle très dense, très riche. Il est vrai qu’avec un tonton qui a passé sa vie à faire (brillamment) le Jacques, l’énergumène a été à bonne école…

Entre La Framboise Frivole et Régis Mailhot, mes zygomatiques ont vraiment vécu une semaine faste !...


Gilbert « Critikator » Jouin

lundi 9 décembre 2013

Franck Dubosc "A l'état sauvage"

Casino de Paris
16, rue de Clichy
75009 Paris
Tel : 08 926 98 926
Métro : Trinité d’Estienne d’Orves

One man show écrit par Franck Dubosc

Présentation : Tel un lion trop vieux, Franck Dubosc casse les barreaux de sa prison dorée pour fuir au bout du monde, loin des emmerdes… Jusqu’à ce que, redevenu sauvage, tout lui manque… Il est trop tard pour revenir, mais assez tôt pour en tirer des conclusions sur un monde pas si mauvais…

Mon avis : De spectacle en spectacle, Franck Dubosc est en train de se construire une œuvre tout à fait cohérente. Lorsqu’on le suit depuis ses débuts, on a l’impression de grandir avec lui et, comme il se livre de plus en plus, de le connaître de mieux en mieux.
Franck Dubosc, c’est un personnage et un univers. Les deux évoluent en même temps que lui dévoilant peu à peu une forme de mûrissement. Mais, heureusement pour toi public, Franck Dubosc reste Franck Dubosc. Il est toujours aussi hâbleur, il cabotine toujours autant, il se complaît toujours autant dans l’exagération. Et – mais ça c’est dans son ADN – il a gardé deux de ses plus importants traits de caractère, un qui nous amuse profondément, son côté mytho, et l’autre qui nous attendrit, son côté enfant. Ces deux entités, qui cohabitent paisiblement en lui, apparaissent régulièrement au gré du spectacle, l’un comme l’autre faisant notre ravissement.


A l’état sauvage, le nouveau one-man show de Franck Dubosc s’inscrit donc dans la lignée des précédents tout en s’en démarquant notablement. Le format qu’il a choisi cette fois, qui s’apparente plus au stand-up, lui apporte beaucoup plus de liberté que les deux premiers seuls en scène, J’ vous ai pas raconté ? et Romantique, qui étaient construits sur des sketchs, et même que le troisième, Il était une fois… Franck Dubosc, qui était essentiellement autobiographique.

Après nous avoir gratifié d’une entrée digne d’une rock star (l’excès fait partie de ses péchés mignons), il nous interpelle tout de suite pour nous faire part de sa déception du monde qui l’entoure. Franck a un coup de mou, tout « l’emmerde ». Et ce ne sont pas les exemples qui lui manquent. Alors autant utiliser ce vague à l’âme pour embarquer destination l’île déserte ( ?) de Tonkiki… Un bon coup de solitude, loin des turpitudes et des agressions du monde moderne, ne pourra lui faire que du bien.

On a l’impression d’être dans une bande dessinée. Franck est un conteur hors pair. Son écriture est très imagée, son sens de la formule est toujours aussi aiguisé, ses comparaisons toujours aussi audacieuses, et ses digressions toujours aussi savoureuses. Le fait de ne pas être prisonnier du carcan d’un sketch lui permet de musarder, de divaguer, de passer du coq à l’âne. Il peut faire quelques allusions sur l’actualité, parler de politique, intégrer des personnages, nous adresser ça et là un clin d’œil par rapport à ses précédents spectacles (Sandy). Libre de tout, il nous emmène où il veut.


A l’état sauvage se décompose en trois parties : avant l’île, pendant l’île et un dernier chapitre plus personnel, plus intime, dans lequel il évoque sa famille. La fin est très jolie. Son couplet sur le bonheur est de la poésie pure. On y retrouve Franck-le-tendre, mais qui, par pudeur, s’autorise pas mal d’autodérision et quelques réflexions impayables. Ses nombreuses expériences de comédien font qu’il se trouve aujourd’hui au sommet de son art. Sa gestuelle, parfaitement maîtrisée, n’appartient qu’à lui. L’œil qui frise en permanence, le sourire malicieux, toujours prompt à provoquer les spectateurs du premier rang, la gentillesse est chez lui plus naturelle que la moquerie. Sauf lorsqu’il se complaît à se ridiculiser.

Franck Dubosc me plaît et m’amuse énormément. J'aime l'homme autant que l'artiste. Le vernis de mytho-hâbleur dont il se pare est un trompe-l’œil qui n’abuse personne. Ou alors il faut manquer sacrément de lucidité et de sensibilité. Et comme, ces derniers temps, il a tendance à vouloir s’en badigeonner de moins en moins, on voit de plus en plus souvent le cœur apparaître…

Gilbert « Critikator » Jouin


vendredi 6 décembre 2013

Olivier de Benoist "Fournisseur d'excès"

La Cigale
120, boulevard Rochechouart
75018 Paris
Tel : 01 49 25 89 99
Métro : Anvers / Pigalle

One man show écrit par Olivier de Benoist et Vincent Leroy

Présentation : Après avoir défendu les hommes pendant trois ans, Olivier de Benoist défens désormais les femmes car elles ont beaucoup de choses à se faire pardonner. En plus, ODB aime défendre les causes perdues…

Mon avis : Je crois que je n’ai jamais entendu autant de mots d’esprits cumulés dans un one man show. Si Olivier de Benoist est un sniper, c’est avec une mitraillette qu’il canarde ses cibles. Je crois qu’il sort une (bonne) vanne toutes les 15-20 secondes. Quelle écriture ! Et quelle façon de les dire !

On peut désormais affirmer qu’ODB est entré dans le cénacle de nos tout meilleurs humoristes. Il était déjà un des plus grands… par la taille. Il a tout pour lui. Reconnaissable entre tous avec son timbre de voix si personnel, il chambre avec une sorte de nonchalance tranquille, affichant un large sourire de sale gosse content et fier de ses « bêtises ».

Cet homme est doté d’une mauvaise foi aussi faramineuse qu’inoxydable. D’entrée, il proclame haut et fort que, dans ce nouveau spectacle, il va prendre cette fois la défense de la Femme, manière pour lui de s’excuser le l’avoir allègrement brocardée dans le précédent. Bien sûr, la suite nous apprendra qu’il n’en est rien. On sent qu’il voudrait bien mais c’est plus fort que lui. Une fois encore, les femmes en général, sa propre femme et sa belle-mère vont être ses victimes privilégiées. Et elles prennent lourd !
Plus, dans la salle, la gent féminine s’insurge et proteste, plus il en rajoute et plus il y prend visiblement du plaisir. Si on devait lui accorder une décoration, ce serait la Légion d’horreurs (avec un « s »). Il pratique la misogynie, le machisme et l’humour noir dans des proportions rarement atteintes. Et ça nous transporte de joie, quel que soit son sexe.


Le plus effarant est que ce jeune homme de bonne famille est baron de son état. Il nous apprend, armoiries à l’appui, que son patronyme intégral est Olivier, Marie, Emmanuel, baron de Benoist de Gentissart ! Et dire que dans « Gentissart », il y a « gentil » ! Mais il ne nous cache pas que cette particule, sa famille la doit à une partie de cul. Le fait d’armes de son ancêtre Charles-Eugène fut en réalité un fait de charme dont bénéficia l’impératrice Marie-Thérèse d’Autriche en l’an 1778… Alors comment voulez-vous que son chenapan de descendant puisse faire preuve de noblesse d’esprit vis-à-vis de vous, mesdames ? Sa grivoiserie est atavique. Il est donc tout à fait excusable.


Ce nouveau spectacle est remarquablement structuré. Il a su lui donner du rythme en y apportant d’efficaces ruptures à grand renfort de matériel et d’effets spéciaux : paperboard, projections de photos, d’animations, accessoires… Il rejoint également à plusieurs reprises un guéridon sur lequel repose un antique téléphone pour une rubrique intitulée « SOS ODB » qui donne droit à une rafale d’excellentes brèves savoureusement vachardes.
Il n’y a aucun moment de faiblesse dans Fournisseur d’excès. Tout est d’un niveau très élevé. Olivier de Benoist n’a pas son pareil pour transformer des moments de vie très personnels en fresque épiques : sa rencontre avec sa femme, un entretien d’embauche particulièrement croustillant, l’accouchement de sa femme, l’enterrement de sa belle-mère et son éloge funèbre… et j’en passe tant ce spectacle est riche et drôle de bout en bout.


Olivier de Benoist est unique. Il est le seul actuellement à évoluer dans ce registre. C’est fin, c’est féroce, ça fait tellement de bien !

Gilbert "Critikator" Jouin

mercredi 20 novembre 2013

Lamine Lezghad "Déjà ?"


Le Temple
18, rue du Faubourg du Temple
75011 Paris
Tel : 01 43 38 23 26
Métro : République

Ecrit par Lamine Lezghad et Jimmy Lévy

Présentation : Toujours aussi élégant et subtil dans sa manière de jongler avec l’humour des limites et les limites de l’humour, Lamine Lezghad se fait l’avocat du diable avec une mauvaise foi cinglante et hilarante. Dans cette nouvelle inspiration, qui représente aussi un virage radical dans sa carrière, il se sert outrageusement de son apparence de « bogosse » lisse et propre sur lui pour nous prendre à contrepied par sa noirceur et la jubilation de ses saillies cruellement drôles. Lamine réveille en nous notre capacité à rire de l’horreur. C’est transgressif et salutaire…

Mon avis : Lamine Lezghad a considérablement évolué par rapport au spectacle auquel j’avais assisté il y a dix-huit mois. Il a abandonné la formule des sketchs au profit du stand-up ce qui lui donne visiblement une plus grande liberté d’expression. Et cette liberté lui permet de repousser beaucoup plus loin le curseur de l’impertinence.
Aujourd’hui, Lamine fait partie de ces humoristes qui s’autorisent à soulever le couvercle de la marmite du politiquement correct pour laisser s’échapper le fumet acide de l’irrévérence absolue. Il était grand temps. Finis les tabous et l’hypocrisie.
Son discours offre un contraste saisissant avec son élégance vestimentaire, son maintien et sa belle gueule. En même temps, cette classe naturelle et son sourire craquant lui permettent de le faire mieux passer. Parce qu’il va loin, le bougre ! C’est Lamine… à fragmentation. Quand il explose, personne n’est épargné. Arabes, cons, handicapés, Juifs, Noirs, Parisiens, provinciaux, racistes, suicidaires… sans compter un running gag s’apparentant à du Roumanoff Bashing. Bref, il dégomme tout à l’insolence-flamme.


Comme toujours, il adore chambrer le public, flattant certains, égratignant d’autres. Mieux vaut ne pas être susceptible. A mes côtés, une dame à la tête enfoulardée a fait la gueule toute la soirée. On l’avait sans doute mal renseignée. Elle devait se sentir bien seule au milieu de tous ces éclats de rire qui fusaient de partout.
Le one man de Lamine est à la fois bien écrit et bien structuré. Il excelle dans les métaphores les plus osées mais qui en deviennent d’autant plus explicites. C’est aussi très varié. Il peut passer d’un échantillonnage de rires ou d’une séquence de détournement de grands classiques à un slam fort bien troussé. Très à l’aise, facile même, il est aussi un sacrément bon comédien. Et, surtout, il s’amuse beaucoup avec lui-même. Il adore se vautrer autant dans un narcissisme complaisant (sa fameuse « bogossitude ») que dans une mauvaise foi assumée : « Je pratique un humour incisif et couille-molle ». Mais quand on analyse la totalité du contenu de son spectacle, il y a 90% d’« incisif » pour 10% de « couille-molle ». Il est vraiment très gonflé. Il nous fait une réjouissante démonstration que l’on peut rire absolument de tout. Vu son métissage, dont il peut être fier à juste titre, on ne peut vraiment pas le taxer de prosélytisme. Il sait de quoi il parle, il sait jusqu’où il peut aller et tant pis (ou tant mieux) si c’est un peu cruel à entendre. Il y a toujours un fond de vérité.

A l’image de sa tenue de scène, son humour est noir. C’est décapant et salvateur comme une grosse goulée d’oxygène prise au sortir d’un long moment en apnée.

Gilbert "Critikator" Jouin

mercredi 13 novembre 2013

Sacha Judaszko "Chauffe la salle"

Petit Palais des Glaces
37, rue du Faubourg du Temple
75010 Paris
Tel : 01 48 03 11 36
Métro ; République / Goncourt

One man show écrit et interprété par Sacha Judaszko

Présentation : Dans son nouveau spectacle, Sacha Judaszko chauffe la salle jusqu’à l’ébullition et met le feu à la morosité ambiante. Normal, chauffeur de salle, ce fut son job avant de passer la rampe pour se mettre en lumière.
En plus d’être la révélation la plus chauve de l’émission On n’ demande qu’à en rire sur France 2, Sacha est sans doute l’un des artistes les plus roux de sa génération. Chauve et roux, est-ce vraiment le cocktail idéal pour séduire les femmes ? Est-ce le CV parfait pour décrocher les premiers rôles ? Est-ce le profil rêvé pour se faire des amis, pour garder ses parents, pour prétendre à une allocation handicapé ? Si on y ajoute ses origines suspectes, pour ne pas dire sémites, et une propension déraisonnable à être de bonne humeur malgré toutes ses tares, on peut dire que Sacha a tout pour réussir… à nous faire rire !

Mon avis : Sacha Judaszko est un peu l’enfant qu’auraient pu avoir Patrick Timsit et Elisabeth Buffet ! Un enfant roux, bien sûr, mais surtout un vrai sale gosse qui ferait rien qu’à se moquer de tous et de tout. Du premier il aurait hérité le cynisme de façade et de la seconde le parti pris d’appeler un chat un chat.
Lorsqu’il annonce sur l’affiche qu’il « chauffe la salle », il tient parole. Au propre comme au figuré. Non seulement, il apparaît très humblement comme le personnage chargé de « chauffer » le public avant l’arrivée de l’artiste, mais ce message induit également que le spectacle de va pas être tiède.


Ce spectacle est très personnel. Il fourmille de détails autobiographiques. En fait, Sacha se raconte pendant plus d’une heure. Et quand Judaszko narre, Judaszko casse. Il se moque d’abord de lui-même. Il évoque sa singularité à avoir été un enfant roux. Un véritable handicap dont il se rit aujourd’hui mais qui a dû salement le complexer. Des quolibets qu’il a essuyés, il en a fait un mot : le roussisme. Seulement, il n’existe pas de SOS Roussisme, alors il faut bien apprendre à gérer, partant du principe que ce qui ne pue pas nous rend plus fort… En tout cas, on a l’impression que sa « chauvitude » précoce l’a bien arrangé.

Sacha Judaszko est un véritable chamboule-tout. Il bombarde à tout-va jusqu’à ce qu’il ne reste vraiment plus rien sur l’étagère : les handicapés, les Noirs, les Juifs, les Arabes, les Roms, les mendiants… Tout le monde y passe. Même la mort. Il réussit à nous faire rire avec la mort ! L’œil rigolard, il nous tire son irrévérence. Plus il choque, plus il est heureux. Et il y réussit pleinement car on n’arrête pas d’entendre des petits cris offusqués, pour la plupart féminins. Ce doit être très jouissif pour l’excellent auteur qu’il est.


Sacha est également le champion du rebondissement. C’est Monsieur Plus. On croit qu’il a fini sa phrase, mais non, il y ajoute la réflexion ou la saillie qui tuent. Il est en outre un remarquable comédien et il bouge vraiment bien (nous en avons eu pour preuve cette séquence hilarante consacrée à la danse). Il établit d’emblée un super contact avec le public. On sent qu’il a besoin de cet échange tout en sachant que ce sera toujours lui qui aura le dernier mot ; voire le dernier gros mot car le bougre ne dédaigne pas la scatologie. Il excelle itou dans l’humour noir, parfois très noir. Et puis, il ne faut pas oublier que dans Judaszko, il y a « Judas ». Il n’hésite pas à trahir le secret familial, à nous révéler des choses très intimes. Ses parents prennent grave ! Il nous le fait d’abord, et de façon très convaincante, à l’émotion. On est vraiment touché. Le silence est total et respectueux. Et puis, hop, la pirouette et le sourire qui tuent… Comme je le mentionnais plus haut, Sacha a toujours gardé en lui son côté sale gosse qui cherche sans cesse à accomplir les pires blagues. Il n’hésite pas non plus à élever le mauvais goût à l’état d’institution.
Mais c’est tellement bien fait. Tout cela est joué et dit avec tant de jubilation qu’on lui pardonne tout. On est faits pour s’entendre. Il adore provoquer et nous on est venus pour être un peu bousculés. C’est ce registre-là qu’on est venu chercher : un Sacha chassant choquer. Il fait l’éclatante démonstration qu’on peut rire de tout quand on sent que ce n’est qu’un jeu et que le fond est bon.


Bref, Sacha Judaszko fait partie du petit peloton de formidables humoristes, auteurs et acteurs que l’émission de Laurent Ruquier, On n’ demande qu’à en rire, a révélés. Il est indéniable qu’une belle carrière l’attend et je ne serais pas surpris de le retrouver bientôt au cinéma ou dans une pièce de théâtre. Il en a le talent et le physique.

lundi 28 octobre 2013

Albert Meslay "L'Albertmondialiste"

Le Grand Point Virgule
8bis, rue de l’Arrivée
75015 Paris
Tel : 01 42 78 67 03
Métro : Montparnasse-Bienvenue

One man show de et avec Albert Meslay

Présentation : Albert Meslay est un cas, et même un cas grave.
Du début de l’écriture, « Les premiers écrits ressemblaient à des emails gravés dans la pierre et à consulter sur place » à la fin du monde, « le jour de l’Apocalypse, en un instant, les fortunes des nantis seront anéanties et les dettes des pauvres annulées ; on aura une fin du monde de gauche », cet hurluberlu donne son opinion sur tout et même sur des sujets qu’il ne connaît pas : « le droit de se tromper est un privilège qui ne doit pas être réservé »…

Mon avis : Assister à un récital d’Albert Meslay est un plaisir d’esthète. J’emploie le mot « récital » à bon escient car il y a quelque chose de musical dans son phrasé si particulier avec une utilisation très efficace des silences. Et, avec un don d’ubiquité qui frise la schizofrénésie, il est à la fois soliste et chef d’orchestre. Soliste parce qu’il est un instrumentiste quasi inégalé dans sa discipline (dans ce registre si spécifique, je ne vois guère que Vincent Roca, François Rollin et lui) ; et, sa gestuelle, sa manière très personnelle de bouger les bras et les mains et de nous mener à la baguette lui confère ce côté chef d’orchestre.


Le nouveau spectacle d’Albert Meslay, L’Albertmondialiste, est donc, à sa façon, une symphonie. Une symphonie qui, sous des apparences complètement débridées, est très achevée, elle. Albert Meslay est un a(mot)reux transi. Il place le verbe haut, très haut. Mais comme il a l’esprit tortueux et une déviation quelque peu frankestenienne, il n’aime rien tant que d’oser des associations improbables, des associations contre nature même, mais qu’il réussit à nous faire trouver naturelles.
Avec sa moustache de loup-phoque, Albert est un « sang Meslay » car il n’aime rien tant que le métissage des mots. Avec lui, les mots filent tout en subissant une transfusion de sens. Il cultive également le paradoxe des se proclamer « Albertmondialiste » alors qu’il n’est jamais terre à terre.
Certaines de ses assertions jaillissent comme des évidences, du genre qui nous fait rager de ne pas y avoir pensé. Il est également un adepte du bon calembour, y compris en phonétique, et un virtuose de l’absurde.


Son récital ne laisse aucune place à l’improvisation. Chaque note a son importance et tout en mettant le verbe haut, il reste toujours à notre portée. Ses divagations se dégustent comme autant de délicieuses pastilles. On aimerait prendre le temps de les suçoter et de les garder en bouche, mais ça va trop vite. Il enchaîne sans cesse, nous présentant un nouveau parfum, passant sans transition du bonbon acidulé à la dragée au poivre. Son spectacle est d’une joyeuse richesse et d’une grande variété. Il y aborde des thèmes aussi divers que le Big Band, l’emploi, la bretonnitude, la cigarette, la retraite, le pétrole, la Révolution, le réchauffement de la planète, les riches, le dopage… 
Avec un sérieux imperturbable, il déambule sur la scène, faisant étape dans trois endroits privilégiés pour y traiter un sujet plus en profondeur. Car, mine de rien, Albert Meslay témoigne d’une grande culture. Très documenté, il donne des chiffres, cite des références et, toujours sans en avoir l’air,  il nous informe et nous apprend moult choses. Mais comme il ne se veut en aucun cas sentencieux, il a toujours une formule pour contrebalancer tout aspect didactique, du genre : « Je ne suis pas toujours d’accord avec ce que je pense » !... Après avoir proféré une telle affirmation, il peut faire ce qu’il veut et nous, on n’a plus qu’à se laisser prendre aux mots.


Gilbert « Critikator » Jouin

vendredi 11 octobre 2013

Fabrice Eboué, levez-vous !

Comédie Caumartin
25, rue Caumartin
75009 Paris
Tel : 01 47 42 43 41
Métro : Havre-Caumartin / Auber

One man show écrit et interprété par Fabrice Eboué

Le contenu : Après Faites entrer Fabrice Eboué, voici la suite des hostilités… Toujours accusé du même crime, l’agitateur fait, à travers le procès de son existence, celui de notre société… sans pudeur ni démagogie.
Adepte de la formule une phrase/une vanne, il tire plus vite que son ombre sur les communautés, l’actualité, le politiquement correct et, tant qu’à faire, sur lui-même ! Cynique mais attachant, Fabrice Eboué adore dépasser les bornes…

Mon avis :
Fabrice Eboué ? Assurément, Fabrice est doué ! Depuis qu’il s’est arrogé, il y a plus de dix ans, le droit d’être « Envers et contre tout », il a aboli les limites, toutes les limites. Son nouveau spectacle, Fabrice Eboué, levez-vous ! en est la preuve manifeste. Levez-vous !, en anglais cela ne se traduirait-il pas par « Stand-up » ?... il est en effet aujourd’hui un de nos grands maîtres de cette discipline. Il y est remarquable en tout point : au niveau du jeu, au niveau de l’écriture, au niveau de l’audace.


J’ai vu à la Comédie Caumartin un artiste serein, dans la pleine maîtrise de son art, assumant totalement son registre. Il peut proférer la pire énormité (et ça arrive souvent) sans que cela nous heurte car il l’accompagne d’un sourire de sale gosse à qui l’on pardonne tout. Bégueules ou pisse-froids de tout bord, abstenez-vous ! Fabrice Eboué n’épargne rien ni personne. Y compris lui-même. Il se rit des races, rend commun le communautarisme, il est impoli avec les politiques, les différences l’indiffèrent, il rend les clichés négatifs… Rien n’échappe à son œil de prédateur. Il ne connaît pas la pitié. Bref, il balance à tout-va. Et plus il va loin, plus il est content. Et nous aussi…

Comme dans son spectacle précédent, Fabrice Eboué rappelle qu’il est le vilain petit canard d’une famille d’intellectuels dont la majorité fait partie du corps médical. A sa manière, il n’a pas voulu trop se désolidariser. Lui aussi, il pratique une forme de médecine, la médecine légale… En effet, il dissèque avec un scalpel trempé dans l’acide tous les travers, tous les dysfonctionnements, toutes les hérésies, toutes les bassesses et turpitudes de notre société. Ça, pour tailler, il taille ! Et dans le vif. Le geste et le mot sont sûrs. Et, s’il le faut, il racle jusqu’à l’os. Ça crisse, ça nous fait délicieusement grincer des dents. Son humour, lui, n’est pas métis. Il est franchement noir.


Pour moi, Fabrice Eboué fait partie d’un trio qui ose tout avec un formidable talent. Pendant quelques années, la plupart de nos humoristes se sont cantonnés dans une espèce de politiquement correct craintif et consensuel. On se demandait si on reverrait apparaître des iconoclastes tous risques façon Coluche et Desproges. Et bien oui. Il y a trois lascars qui, chacun à sa façon, a fait exploser le plafond de ver-tu : Fabrice Eboué, Jérémy Ferrari et Gaspard Proust (par ordre alphabétique car je n’ai pas de préférence).

Il faut aller voir Fabrice Eboué. C’est salvateur. Pendant une heure et quart, il envoie une vanne toutes les vingt secondes. Il faut le faire. Surtout qu’il n’y a aucun déchet, aucune facilité, aucune complaisance. Son écriture est constamment sur le fil du rasoir, aiguisée à souhait. En fait, je n’ai qu’un regret : il y a tant et tant de bonnes vannes qu’on ne peut pas tout retenir. Il faudrait presque, ainsi qu’on le fait pour certaines pièces, mettre son texte en vente… Mais comme cet ouvrage n’existe pas, je me dis qu’il faudra que je retourne à la Comédie Caumartin un de ces soirs…

Gilbert "Critikator" Jouin


vendredi 4 octobre 2013

Arnaud Cosson "Tout est bon dans le Cosson"

Théâtre de Dix Heures
36, boulevard de Clichy
75018 Paris
Tel : 01 46 06 10 17
Métro : Pigalle

One man show écrit et interprété par Arnaud Cosson

Le contenu : A l’heure où les zappings sont omniprésents et la vitesse est épileptique, Arnaud Cosson prend le temps de nous faire rire… Surtout en compagnie de ses personnages sortis tout droit d’un film de Francis Weber ou de Pierre Richard. Appelez-les des cons, des lunaires, des distraits, des idiots… Ces « Pignon » en puissance jaillissent abondamment de l’imaginaire dérangé de ce breton pas tout à fait normal.
Il nous parle aussi de lui, mais c’est dans son interprétation entre autres du braqueur benêt, du fêtard à la masse, du chanteur ringard ou de cette famille entière de boulangers, que son univers prend forme.

Mon avis : C’est lui qui le clame sur son affiche : « Tout est bon dans le Cosson ! ». Et bien ce n’est en aucun cas de la publicité mensongère. Effectivement, d’une part son spectacle est vraiment bon et, d’autre part, il n’entre jamais dans des travers de porc. C’est-à-dire, même s’il aime bien de temps en temps une blagounette pipi-caca, il n’est jamais grossier. D’ailleurs c’est un garçon très propre sur lui, au physique avantageux, élancé, élégant. Et puis il est doté d’un visage qui attire irrésistiblement la sympathie. On sent qu’il est incapable de méchanceté…


Son entrée en scène se fait en deux temps. Une pour de rire, et une pour de bon. Pendant la brève première, il y a immanquablement deux-trois personnes qui se permettent de faire des réflexions à haute voix, comme si elles se trouvaient dans leur salon. Heureusement, ça n’a pas duré… Le one man show d’Arnaud Cosson est un habile mélange de stand-up dans lequel il nous parle de lui, de son enfance, de ses expériences, et de sketchs dans lesquels il campe des personnages plutôt croquignolets.
Il touche à la perfection lorsqu’il incarne les personnages minimalistes, les antihéros. Il est l’archétype de la tête en l’air, du lunaire, du loser flamboyant. Même quand il fait l’âne (pour avoir du Cosson) comme dans le sketch sur le CRS-instructeur, il n’y a jamais une once de cynisme. IL y a toujours chez lui de quoi nous attendrir. Et dans « attendrir » il y a rire. Car on rit énormément. On va même jusqu’au fou-rire dans le sketch sur le fête à la fac…


Arnaud Cosson, adore glisser ça et là un calembour. C’est son filet mignon, pardon, son pêché mignon. Certaines sont d’un très bon niveau alors que d’autres sont franchement (mais volontairement) pourries. Ça le réjouit. Il a gardé un esprit potache qui le rend encore plus attachant. C'est son côté Cosson dingue… Et puis son spectacle est également très visuel. Comme il n’est pas encombré par un excédent de poids, il bouge à merveille, fait ce qu’il veut de son corps. Très à l’aise, il a un immédiatement un échange extrêmement convivial avec le public. Enfin, jambon sur le gâteau, il joue de la guitare ! Ce qui lui permet de nous distiller quelques chansons courtes de bon aloi et, surtout, d’en interpréter une, drôle à souhait, dans laquelle il établit un parallèle savoureux entre les jeunes et les vieux. C’est si bien troussé, si finement observé, si joliment écrit, que j’eus aimé qu’elle comportât un couplet de plus. Il faudrait qu’il s’« échine » un peu pour la développer.

En conclusion, Arnaud Cosson possède une « palette » humoristique très large (J’ai toujours fortement apprécié ses sketchs et ses interventions dans On n’ demande qu’à en rire où il nous montrait encore d’autres facettes de sa personnalité). En tout cas, je vous le recommande vivement et… franco de porc. Tout est bon dans le Cosson, il n’y a vraiment rien à jeter.

Gilbert "Critikator" Jouin

samedi 20 juillet 2013

Xavier-Adrien Laurent, Artiste Dramatique

Le Lucernaire
53, rue Notre-Dame des Champs
75006 Paris
Tel : 01 45 44 57 34
Métro : Notre-Dame des Champs / Vavin
(Jusqu’au 6 octobre)

Textes de Xavier-Adrien Laurent avec la complicité d’Hervé Lavigne et Sam Khébizi
Mise en scène d’Hervé Lavigne
Collaboration artistique de Marie Guibourt
Lumières de Stéphane Neville
Costumes de Sabine Richaud

Le spectacle : Lumière sur un plateau dépouillé… Xavier-Adrien Laurent, Artiste Dramatique exigeant partage l’ivresse de textes d’anthologie : Ô combien de marins, combien de capitaines… ? Nous ne le saurons jamais !
Ce soir, quelque chose a craqué. L’écoute du public ?... L’artiste ?...

Mon avis : Revêtu d’un accoutrement hétéroclite et hybride, mi-militaire, mi-civil, l’épée au côté, Xavier-Adrien Laurent (que nous appellerons « Xal » par simplification), déclame avec un grand sérieux Oceano Nox de Victor Hugo. On le sent très concentré, très appliqué. Et puis soudain, la tuile ! Imprévisible, insupportable, inadmissible : le Trou de mémoire !… Et, en plus, face à « une vingtaine de clampins »… En dépit de ses efforts, la suite du texte s’est évanouie « dans ce morne horizon » qu’est la salle, … Alors, comme il est évidemment inconcevable que la défaillance vienne de lui, il est bien plus facile de s’en prendre au public. Et dans l’invective il fait preuve d’autant de talent que dans la déclamation. Trois têtes de Turc vont successivement subir ses foudres aussi hypocrites que démesurées.

Passés sa colère et son déversement de fiel, l’Artiste reprend possession du plateau. Meurtri dans son ego, on le voit se liquéfier, redevenir soudain plus humain pour tenter d’expliquer. Expliquer les affres du comédien, la noblesse de sa mission, la fragilité de l’exercice du seul en scène. C’est presque à regret qu’il évoque l’humilité. Il préfère bougonner, vitupérer. Diable, il a la faconde méditerranéenne ! Avec son regard pénétrant, il nous scrute, nous prend à témoin, nous capte et nous indispose à la fois.
Il revient avec insistance sur les fonctions de l’artiste : remplir le vide, donner une âme aux objets… Et il donne des exemples ; cite des auteurs. Quand sa fébrilité à nous convaincre devient trop intense, il se calme avec de grandes gorgées de Verlaine. Et puis il ouvre large l’éventail de sa démonstration. Il démontre la corrélation existant entre l’enfant et l’acteur. Il glorifie l’école, stigmatise l’ignorance. Il remonte jusqu’aux sources du théâtre, en Grèce…

Profondément épris de mots et de beaux textes, Xal nous offre une brillante logorrhée. Pour se mettre à notre portée, ne perdant jamais de vue l’esprit didactique qui l’anime, il saupoudre ses envolées les plus exaltées de comparaisons scatologiques. Là aussi, il ne fait pas dans la demi-mesure ! Il parle souvent de l’importance du rêve, décortique l’indicible et le dicible, décrypte Mignonne, allons voir si la rose…, transpose Titus et Bérénice en langage texto…
Même si la sienne est vraisemblablement plus grosse que la notre (de culture théâtrale), il n’en nourrit aucune arrogance car il a le sens du partage…

Vers la fin du spectacle, ses origines marseillaises reprennent le dessus. Et il s’attarde à deux des emblèmes actuels de la cité phocéenne, Plus belle la vie et l’OM. La métaphore entre le foot et le théâtre se pose en évidence. L’arène où s’ébattent les Bleu et Blanc devient le Stade Mélodrome…
Xal occupe l’espace avec une vitalité impressionnante. Son jeu est si habité, si vibrant, sa passion pour la poésie est si impérieuse qu’il en est impressionnant, voire dérangeant. Alors que je suis sûr qu’il est en permanence dans le second degré et l’autodérision. Il joue tout le temps, avec lui, avec nous, avec les mots, avec les postures. C’est un comédien remarquablement structuré qui sait jouer tous les sentiments avec juste ce qu’il faut d’esbroufe et d’ostentation pour que, finalement, on ne le prenne pas au sérieux. Je suis convaincu qu’il n’apprécierait pas le contraire.


Xal a construit un spectacle complètement personnel. Il y a mis beaucoup de lui-même, de son histoire, de son vécu. C’est dense, riche, inventif, original et, il faut bien l’admettre, aussi gonflé qu’intelligent. Le Lucernaire est le cadre idéal pour ce type de démonstration car il exige tout de même une certaine connivence entre l’Artiste et son public…

Gilbert Jouin

mardi 25 juin 2013

Max Bird




Un des grands bonheurs de ce métier, c’est d’avoir le privilège de pouvoir découvrir de nouveaux artistes.
Sur les conseils de son producteur avisé, Gérald Dahan, je me suis ainsi rendu au théâtre Trévise pour assister au seul en scène d’un certain Max Bird.

Des one man shows, j’en ai vus des centaines. C’est un genre qui n’est pas évident. On est souvent tenté de faire des comparaisons et – réflexe quasi systématique bien français – coller des étiquettes. Il faut donc savoir se démarquer, être original, posséder son univers propre… C’est tout à fait le cas de ce Max Bird… On ne pense à personne d’autre.

Le jeu de mot est facile, mais il est tellement explicite : Ce Bird-là est vraiment un drôle oiseau, un oiseau drôle aussi. Et, prolongement logique, mais pas toujours avéré, il est doté d’une sacrée belle plume.
Ce garçon a tout pour lui. Elégant, bonne gueule, sourire craquant, silhouette élancée, toujours en mouvement, il dégage un charisme indéniable. Après une entrée en matière originale qui lui permet de tisser immédiatement une relation avec le public, il nous offre une dizaine de sketchs variés et d’un excellent niveau… Au fur et à mesure, on découvre qu’il sait absolument tout faire sur le plan scénique. Sautillant, virevoltant, follement expressif, il possède une maîtrise du geste juste, de la mimique appropriée et, surtout, une science aiguë du mime. Il est même équipé d’une fonction « ralenti » dont il use avec beaucoup de discernement… Il n’en rajoute jamais, ne sur-joue pas, ne s’attarde pas sur ses effets. Ce qui donne encore plus d’efficacité à sa prestation…
Ses attitudes sont criantes de vérité. Les effets du cannabis, il les vit tout en les dénonçant et, surtout, en les analysant de manière scientifique… Lorsqu’il est dans le métro, on devient ses compagnons de voyage. Quel sens de l’observation ! Sa peinture est tellement réaliste que l’on se retrouve totalement en phase avec lui. Il transgresse tous nos tabous en disant tout haut ce que l’on adorerait tant pouvoir dire et faire en maintes occasions… Il sait également manier l’humour noir, être cynique sans être trash : son sketch des « Assassins associés » avec sa chute inattendue est à mourir… de rire… Et que dire de ses explications délirantes (quoi que…) sur la migraine à travers les âges et son effet papillon ? C’est fin et énorme à la fois. Et tellement drôle.

Alors que son spectacle est, depuis le début, d’une haute tenue, il réussit la performance de monter encore en puissance pour ses trois derniers sketchs qui sont de véritables petits bijoux. Car, en plus, il nous fait voyager. On passe de Jurassic Park à l’Egypte ancienne en faisant un détour par l’Amazonie. On se retrouve confronté à un velociraptor plus vrai que nature, on se met à fantasmer avec lui sur la fabuleuse harpie féroce et on est mêlé à une tragédie pharaonico-familiale illustrée sous forme de hiéroglyphes. Du grand art !!!

Max Bird, c’est l’avatar qu’auraient conçu Tex Avery et Dora l’Exploratrice. C’est un dessin animé à lui tout seul. Avec lui, c’est cartoon plein ! Dire qu’il est dynamique frôle l’euphémisme. Il vit chacun de ses sketches à fond ; sans toutefois perdre une seconde le contact avec le public. En interaction permanente, on le sent hypersensible à ses réactions, prêt à s’en servir si besoin est pour rebondir.
Enfin, et c’est important de le souligner, on sent que Max Bird est un garçon intelligent et très cultivé. Ça se voit dans son écriture et ça s’entend dans son vocabulaire extrêmement riche et, malgré le haut débit, exempt de toute faute de français.

Sans aucune crainte de se tromper, on peut affirmer que ce Bird-là va voler très haut. En tout cas, quel bonheur que d’avoir assisté à son envol…

mercredi 12 juin 2013

Sébastien Castro "Toutes mes condoléances"

Petit Palais des Glaces
37, rue du Faubourg du Temple
75010 Paris
Tel : 01 48 03 11 36
Métro : République / Goncourt

One man show de Sébastien Castro
Mis en scène par Emmanuelle Tachoires
Avec la voix de Laurence Badie
Musique d’Hervé Devolder
Décors de Vincent Dizien, Kristoff Bonnet et Christian Poux
Costumes de Laure Becquignon

Le contenu : Comment réagir dignement lorsqu’on surprend sa femme nue chez son voisin ?... Comment annoncer à se concierge que l’on vient d’écraser son chat par mégarde ?... Comment obtenir un rabais auprès d’une prostituée redoutable en affaires ?...

Mon avis : la musique qui accompagne son entrée en scène est toute guillerette, mais elle contraste avec son apparition. Regard éteint, paupière tombante… C’est Droopy qui se présente devant nous. Sébastien Castro, c’est un sacré personnage. Quinze ans et une trentaine de pièces qu’il promène son regard de faon, sa barbe naissante et sa belle voix grave sur les scènes de France. Quinze ans et trente pièces qui ont construit et façonné le comédien et qui lui permettent enfin de se produire dans un one man show qui ne ressemble à aucun autre. Il a ainsi acquis un jeu d'une richesse et d'une finesse incomparables.

Sébastien a son monde à lui dans lequel il évolue et se comporte comme personne ne le ferait dans la vraie vie. A moins d’être un loser magnifique ou un naïf indécrottable. Toutes les mésaventures qui lui arrivent, banales au départ, il les distord, il les décale, il les déforme et il nous les restitue tellement triturées qu’on dirait des compressions à la César. Avec lui, on ne sait jamais où on en est. Est-il réellement aussi ingénu, aussi tolérant, aussi conciliant ? Cette voix onctueuse et rassurante est-elle au service d’ un pervers, d’un vicieux particulièrement machiavéliques ? Il manie avec un flegme déroutant (jubilatoire pour nous) le meilleur de l’humour anglais et le second degré. Il maîtrise à la perfection l’art du sketch gigogne. On croit qu’il a tordu le cou du lapin et il nous en sort un autre de son chapeau.

La douzaine de sketchs qu’il interprète forme un écheveau. Ça a l’ait de partir dans tous les sens alors que tout se tient. Il tisse des liens entre ses personnages qui, de ténus au début, prennent peu à peu de l’épaisseur. C’est remarquablement écrit et construit. Certaines saynètes ont la brièveté et l’éblouissement d’un flash. D’autres s’installent plus longuement, lui permettant de faire monter une sauce de plus en plus épicée, de plus en plus absurde, de plus en plus hilarante.
Je ne vous dirai rien de plus que les trois exemples de thèmes abordés qui sont donné dans « le contenu » ci-dessus. Ils sont déjà suffisamment explicites de l’univers dans lequel Sébastien Castro grenouille.
En revanche, je tiens à évoquer le tout dernier sketch, sorte d’apothéose offerte en bouquet final qui se résume en une parodie de boulevard ringarde et sur-jouée dans laquelle Sébastien Castro, à la manière d’un Arturo Brachetti débile et sur-vitaminé, campe tous les personnages à grand renfort d’effets spéciaux et de bruitages farfelus. Un véritable morceau de bravoure, une performance d’acteur qui nous font vivre un moment de folie d’une absolue drôlerie.


En tout cas, j’ai compris le juste sens du titre de ce seul en scène. Si Sébastien Castro nous présente Toutes ses condoléances, c’est pour s'excuser d'avance de nous faire mourir… de rire !

samedi 9 mars 2013

Jarry "Atypique"


Comédie des Boulevards
39, rue du Sentier
75002 Paris
Tel : 01 42 36 85 24
Métro : Bonne Nouvelle / Grands Boulevards

One man show écrit par Jarry et Frédéric Choquet
Mis en scène par Pierre-Yves Touzot

Le pitch : « En moyenne, nous changeons sept fois de métier dans notre vie »… Jarry en a testé, vécu et subi cent-deux ! Il nous embarque dans son univers totalement Atypique. Venez vivre avec lui le prochain.
Un homme comme lui, on en croise rarement ; surtout à Pôle Emploi… Oups, on vous en a déjà trop dit !
Une dernière information importante pour saisir certains mouvements corporels du spectacle : oui, Jarry a été majorette…

Mon avis : « A-TY-PIQUE »… Le titre de son spectacle est on ne peut mieux justifié car il définit tout à fait le personnage qu’est Jarry sur scène. Décortiquons-le, ce titre. Il faut prendre le « a » placé devant « type » dans son sens privatif, bien sûr. En effet, Jarry n’est pas le type le plus viril de la terre, du moins dans sa façon de jouer. Et enfin il y a le mot « pique » qui tient une place prépondérante dans son one man show. C’est un peu comme si la reine des abeilles, atteinte d’une sorte de frénésie printanière et jubilatoire, se mettait à planter son dard un peu partout avec un plaisir non dissimulé. Il adore piquer, aiguillonner… Sur scène, Jarry folâtre. Il est dans un espace de liberté qui n’appartient qu’à lui. Ne s’autorisant aucune limite, il y fait ce qu’il veut. Il ne ressemble à aucun autre humoriste. C’est aussi ce en quoi il est si « atypique »…

Lorsqu’il surgit, avec son petit sac-à-dos rose « Princesse » qu’il a dû subtiliser à une gamine, il impose immédiatement son tempo et marque son territoire. Un terrain de jeu qui ne se restreint pas qu’à la scène mais qui s’étend sur toute la salle de la Comédie des Boulevards, salle convertie par son bon plaisir en espace d’accueil de Pôle Emploi. Jarry joue avec le public ; il le séduit, le provoque, le déstabilise et, surtout, le fait rire aux éclats. Extraverti, totalement décomplexé, il y va à fond avec une générosité et une débauche d’énergie ébouriffantes. Le visage très expressif, le corps en caoutchouc, il nous fascine avec une gestuelle complètement « atypique ». La voix sucrée, des postures maniérées, il saute comme une danseuse étoile, se tord les bras comme une fillette éplorée, parle avec les mains comme dix Italiens. Ce garçon bouge comme personne.

Son spectacle a l’air d’un grand n’importe quoi alors qu’il est parfaitement maîtrisé. Il ne sort jamais du cadre du Pôle Emploi, évoquant la multitude de petits boulots et de stages incongrus qu’on lui a proposés. Imaginez – du moins si vous le pouvez quand on le découvre aussi précieux – qu’il a été policier, membre éphémère du GIGN, caissier chez LIDL, boucher à Rungis, chroniqueur radio ! Emplois plus conformes à son ADN, il a été chef d’une escouade de majorettes (il excelle dans le maniement du twirling bâton), il a pratiqué la GRS (gym rythmique et sportive), il a été fugitivement prêtre confesseur (Dieu lui ayant « donné la foi », il a créé un compte Faith Book)… Mais, surtout, depuis toujours, il se sent l’âme d’une princesse. C’est son côté midinette.

En dépit de ses nombreuses digressions, de sa gourmandise pour les allusions grivoises (il a toujours l’homo pour rire), de ses poses aguicheuses (avec lui, c’est de l’hilare ET du cochon), son spectacle est réellement construit. Tel une chatte, il récupère régulièrement le fil rouge qu’il a dévidé de sa pelote et retombe systématiquement sur ses pattes.
Jamais vulgaire, assumant sainement sa libido exacerbée, s’émerveillant des courbes de son corps, il a un côté presque enfantin qui le rend aussi drôle qu’attendrissant. Outre ses étonnantes facultés physique, il se révèle être un excellent mime. Il a dû s’empiffrer de cartoons dans sa jeunesse pour restituer des personnages aussi expressifs dans leurs délires.

Bref, cet homme est un grand fou. Il prend visiblement son pied sur scène et son bonheur est communicatif. Hommes, femmes, enfants ou autres, il plaît à tout le monde. Il s’autorise même des petites situations où il laisse transparaître une certaine émotion dans lesquelles il se montre réellement émouvant ; faisant preuve ainsi d’un éventail de jeu quasiment illimité…
Je l’avais découvert au Casino en première partie de Noëlle Perna, alias Mado la Niçoise. J’avais été tellement surpris par sa prestation que j’ai voulu le voir dans l’intégralité de son spectacle. Je n’ai pas été déçu, au contraire. Jarry a un univers bien à lui, bien déjanté, bien barré, vraiment réjouissant. « Atypique », quoi !