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mardi 8 mars 2022

Fabrice Eboué "Adieu Hier"

 


Théâtre Déjazet

41, boulevard du Temple

75003 Paris

Tel : 01 48 87 52 55

Métro : République

 

Mis en scène par Fabrice Eboué et Thomas Gaudin

 

Présentation : Réseaux sociaux, militantisme exacerbé, Cancel Culture, la crise du Covid n’aura fait qu’accélérer l’émergence du nouveau monde… Fabrice Eboué se sent déjà dépassé…

 Mon avis : Pour qualifier le nouveau spectacle de Fabrice Eboué, il faudrait créer un néologisme qui englobe à la fois sa virtuosité verbale, sons sens de la formule et également sa spécificité capillaire : ébouériffant !

 Il est tout naturel que ce serial sniper installe sa fenêtre de tir(s) au théâtre Déjazet, haut lieu du fameux « boulevard du Crime » !

Se refusant à être un témoin passif des dysfonctionnements de notre société, dans un grandiloquent « Adieu Hier », il rejette délibérément tout ce qui appartient au passé pour n’aborder que l’actualité, la sienne et celle du monde qui l’entoure.

 Il entre sur scène avec sa nonchalance coutumière, son sourire tour à tour goguenard ou désarmant et son œil malicieux. Il est fidèle à lui-même ; fidèle surtout au personnage que l’on est venu retrouver. Ce que l’on attend de lui, c’est qu’il se montre provocateur, transgressif, cynique, de mauvaise foi… Et on ne va pas être déçu. Sauf peut-être les quelques cibles humaines qui ont eu l’inconscience ou le masochisme de vouloir se placer dans sa ligne de tir, c’est-à-dire dans les tout premiers rangs.

 Contrairement à sa génétique, l’humour de Fabrice Eboué, lui, n’est pas métissé. Il est carrément noir. Il y a belle lurette que son curseur a glissé hors de la réglette du politiquement correct pour se balader dans une espèce de no man’s land sans limites et sans tabous (définition de politiquement correct : « destiné à ne froisser aucune susceptibilité », en clair il ne faut pas utiliser de « mots grossiers, familiers, de termes injurieux, péjoratifs »). Lui, il ne craint pas de froisser, au contraire, plus c’est chiffonné, plus il se régale.

Photo : JohnWaxx

Physique particulièrement affûté, Fabrice n’observe pas de round d’observation. Il est chaud tout de suite. Il canarde à tout va et à jet continu. Il nous soûle coups ; de coups bas même, car il frappe parfois sournoisement sous la ceinture. Ennemi « public » numéro 1, il s’en prend à une poignée de spectateurs qu’il ne lâchera pas tout au long de la soirée.

Sans aucun temps mort, il aborde de nombreux thèmes : sa scolarité dans le même établissement que son conscrit Emmanuel Macron ; la diversité ; les méfaits du rap ; les miss France ; les abus du féminisme ; les joggeuses ; la pédophilie dans l’Eglise ; les tueurs en série ; les réseaux sociaux… Et j’en passe. Bref, il n’épargne pas grand monde. Ce n’est pas de sa faute. Il le reconnaît d’ailleurs lui-même : son cerveau ne produit systématiquement que « des idées sordides ». Maintenant que l’on sait qu’il est atteint d’une maladie chronique, il lui sera beaucoup pardonné.

Un homme qui nous fait autant rire ne pouvaitt pas être volontairement aussi pervers et malintentionné…

 Gilbert « Critikator » Jouin

samedi 25 janvier 2020

Jérémy Ferrari "Anesthésie générale"


La Maison de la Mutualité
24, rue Saint-Victor
75005 Paris
Tel : 08 99 23 76 48
Métro : Maubert Mutualité

Seul en scène écrit et interprété par Jérémy Ferrari
Mise en scène de Jérémy Ferrari
Collaboration artistique : Mickaël Dion

Présentation : Après la religion et la guerre, Jérémy Ferrari s’attaque à la santé ! Une nouvelle thématique explosive…

Mon avis : Comme attendu, la très confortable salle de la Maison de la Mutualité est pleine à craquer pour la première parisienne d’Anesthésie générale, le tout nouveau spectacle de Jérémy Ferrari. Lorsque « l’humoriste », ainsi qu’il se définit lui-même, fait son apparition sur scène dans un déluge de son et de lumière, il reçoit un accueil de folie.
Particulièrement affûté, Jérémy sautille sur place à la façon d’un sportif se préparant à prendre le départ d’une course de fond. Car le champion qu’il est va tenir la scène précisément le temps d’un marathon : un peu plus de deux heures !

On a été averti via les médias que la thématique de ce troisième seul en scène était la santé. Mais dès ses premières phrases, il nous prend de court. Ça va être surtout sa propre santé - surtout mentale- qui va être le sujet principal de ce spectacle. Car la première confidence qu’il nous livre est on ne peut plus intime puisqu’il s’agit d’une tentative de suicide !... Et il réussit la gageure de nous faire rire avec un événement dramatique. Il revit et réinterprète pour nous ce moment où sa vie aurait pu basculer (au sens propre).
Et, on va le découvrir au fur et à mesure, une grande moitié du spectacle est consacrée à son mal-être, à ses psychoses, à ses addictions, à ses pathologies. Petit à petit, nous ne sommes plus de simples spectateurs ; nous nous sentons plutôt comme des proches venus, sans le savoir au départ, au chevet d’un grand malade en phase de rémission… Je n’en dirai pas plus. Son témoignage est si fort, si inattendu qu’il nous cloue sur notre fauteuil. Alors que tout ce qu’il nous confesse est terrible et poignant, grâce à sa formidable autodérision, ses talents aujourd’hui affirmés de comédien, il parvient à rendre drôles ses vingt ans d’errance.


Avec une précision quasi chirurgicale, il dissèque au scalpel tous les dysfonctionnements cérébraux qui lui polluent le cerveau. Il va jusqu’à l’os et il en tire une substantifique moelle absolument irrésistible. Sans aucun temps mort, il enchaîne les situations.

Voici ce que je mets en exergue dans ce spectacle :
Une séquence de narcissisme tout à fait jubilatoire… Le bel hommage rendu à son ami-frère-associé Mickaël Dion... Son cynisme réjouissant lorsqu’il s’en prend aux pauvres… Son goût pour les images peu ragoûtantes quand il démystifie l’homéopathie… Son exigence de précision et de véracité dans ses recherches scientifiques (quand il brandit le gros livre rouge qu’est le Code de la santé publique, on sait qu’il l’a étudié à fond)… Son appétence chronique pour l’humour un peu plus foncé que noir… Ses indignations délicieusement empreintes de mauvaise foi… Sa séquence « animalière » qui déclenche une colère féroce sur l’accueil que l’on fait à ses exercices de mime… Son sens de la pédagogie qui fait que, paradoxalement, son Anesthésie générale a le don d’éveiller nos consciences ; particulièrement sur les agissements scandaleux de l’industrie pharmaceutique… Ce grand moment de schizophrénie puissance 4 lorsqu’il fait dialoguer entre eux ces intrus qui cohabitent dans son cortex ; quelle virtuosité !... Et, enfin, cette émouvante et superbe anaphore : « Bonjour, je suis Jérémy Ferrari… », qui vient clôturer son spectacle et qui provoque une standing ovation chaleureuse et surtout, spontanée...
Et puis, comme tout le public, j’ai adoré le clin d’œil au spectacle précédent en retrouvant la table du sketch sur le pseudo terroriste kamikaze, une image qui est encore dans nos têtes. Quelle judicieuse idée que de re-convoquer Jawad, le crétin magnifique, pour le replacer dans l’univers hospitalier !


En conclusion, Anesthésie générale, cette mise à nu vertigineuse, est une sacrée claque. Il faut un sacré courage pour se dévoiler ainsi. C’est un spectacle charnière pour Jérémy Ferrari. Un passage obligé pour se libérer de vingt ans de difficulté à vivre normalement malgré le succès. Une thérapie nécessaire grâce à laquelle, en nous la faisant partager, il dresse autant de garde-fous contre une éventuelle rechute. Maintenant qu’on sait, il n’a plus le droit à l’erreur. Nous sommes complices. Il nous fait confiance. On a besoin de lui autant qu’il a besoin de nous.

On peut donc supposer qu’il a réussi à vendre son deux-pièces à Beyrouth au meilleur moment, car vu ce qui se passe actuellement au Liban, il ne fait pas bon y résider. Déjà libéré de ce souci immobilier, aujourd’hui, grâce à cette véritable cure que constitue ce spectacle, enfin débarrassé de la plupart de ses tourments, on va progressivement découvrir un tout nouveau Jérémy Ferrari. Plus apaisé et toujours aussi créatif. C’est tout ce qu’on lui souhaite, Hallelujah bordel !...

Gilbert « Critikator » Jouin




mardi 5 novembre 2019

Aymeric Lompret "Tant pis"


Le Point Virgule
7, rue Sainte-Croix de la Bretonnerie
75004 Paris
Tel : 01 42 78 67 03
Métro : Hôtel de Ville

Seul en scène écrit par Aymeric Lompret et Pierre-Emmanuel Barré
Mis en scène par Loïc Castiau

Présentation : Après avoir redoublé sa première, passé le permis en quatre fois, se l’être fait retirer pour usage de stupéfiants, Aymeric décide d’intégrer HEC mais abandonne au cours de la classe préparatoire, « trop dur », selon lui.
Il décide alors de devenir une star et joue le tout pour le tout en s’inscrivant à « On n’demande qu’à en rire ». Dans un éclair de lucidité, il abandonne avant d’être quand même éliminé par le jury.
Libéré des contraintes du showbiz, il se lance dans l’écriture de son premier spectacle, « L’incompris ». Suite à un accueil mitigé du public, il en écrit un deuxième et tente aujourd’hui de conjurer le sort avec son troisième spectacle, « Tant pis ».
« La pire erreur n’est pas dans l’échec, mais dans l’incapacité de dominer l’échec » (Aymeric Lompret et François Mitterrand).

Mon avis : Lorsque j’ai découvert l’affiche de « Tant pis », le nouveau seul en scène d’Aymeric Lompret, je me suis dit que c’était le premier artiste que je voyais prendre un bide avant même de jouer son spectacle !
Ce profil peu avantageux peut être interprété de plusieurs façons. Soit il est prémonitoire ; soit c’est pour conjurer le mauvais sort ; soit, plus simplement, pour nous annoncer qu’il n’a rien à cacher et que son one man show va être une mise à nu tant physiquement que psychologiquement… Maintenant que j’ai vu « Tant pis », j’estime que c’est un cocktail de ces trois hypothèses et qu’une des grandes qualités d’Aymeric Lompret est l’autodérision.


Aymeric rime avec « porc-épic ». Or, s’il a choisi cette bestiole pour totem, ce n’est pas anodin car ce rongeur a la dent acérée et il pique à tout-va. Comme Aymeric ! Dans ce spectacle, il y a deux fils rouges : ce fameux porc-épic donc et, à fréquence régulière, l’humoriste balance une volée de réflexions et d’interrogations métaphysiques d’autant plus saugrenues qu’on ne peut y apporter de réponse. Mais qui, néanmoins, donnent souvent à réfléchir.

Aymeric Lompret est cash, très cash. D’emblée, il nous conseille d’« entrer dans son délire ». De toute façon, on n’a pas le choix, il nous l’impose. Pendant plus d’une heure, il débite des horreurs à jet continu. Parfois désabusé, parfois révolté, ce narquois décoche des flèches qui, en plus d’être particulièrement aiguisées, sont le plus fréquemment empoisonnées. Très agité, sans cesse en mouvement, prenant des poses que j’ai rarement vues sur une scène, il dézingue tous azimuts. Politiquement incorrect, profondément misogyne, chroniquement provocant, viscéralement scato, spontanément cruel, il a fait de l’humour noir et féroce son terrain de prédilection. Un terrain qui n’a pas de limites.


Il ne faut donc pas être farouche pour se rendre au Point Virgule pour apprécier les délires ce sale gosse aux antipodes de la folie douce. Le Figaro l’a qualifié de « grossier », mais ça va au-delà. Il n’y a qu’un domaine qu’il nous épargne, ce sont les blagues de cul ; tout simplement parce que son cul lui-même est une blague !
Personnellement, mis à part quelques gestes que j’ai jugés un peu outranciers (donc superflus), j’ai véritablement été très amateur (dans le sens premier du terme) de ce spectacle corrosif et saignant et, il faut le souligner, remarquablement interprété.

Gilbert « Critikator » Jouin

samedi 19 octobre 2019

Vous n'aurez pas le dernier mot


Théâtre Montparnasse
31, rue de la Gaîté
75014 Paris
Tel : 01 43 22 77 74
Métro : Gaîté / Edgar Quinet

Monologue écrit Par Diane Ducret
Mis en scène par Jérémie Lippmann
Scénographie de Jacques Gabel
Lumières de Jean-Pascal Pracht
Costumes de Colombe Lauriot-Prévost

Avec Stéphane Bern

Présentation : Dans un seul en scène drôle, littéraire et historique au ton décalé, Stéphane Bern nous fait découvrir les derniers mots de grandes personnalités. Il nous entraîne dans l’intimité des illustres personnages qui ont écrit l’Histoire, livrant ainsi leur part la plus secrète : leur manière de quitter la scène et de saluer le monde par le mot de la fin.
Un monologue joyeux et profond qui propose une réflexion sur nos propres derniers mots, ou finalement ce que nous laissons derrière nous. Avec de la poésie, de la passion et un peu de mauvais esprit, il va à rebours de notre époque obsédée de jeunesse, de débuts et d’immédiateté.

Mon avis : L’idée de Diane Ducret de compiler les derniers mots prononcés par les grands de ce monde au moment de leur départ pour l’Au-delà est astucieuse. Et l’idée d’en confier le récit à Stéphane Bern était on ne peut plus adéquate. Féru d’Histoire et aimant en raconter l’animateur était vraiment la personne idoine pour nous présenter ce florilège des déclarations ultimes.

Photo : Fabienne Rappeneau
Effectivement, dès son entrée (pittoresque) en scène, Stéphane Bern donne le ton. Ce monologue qui évoque quand même les derniers moments de nos célébrités n’est en aucun cas morbide. Au contraire, notre « pilote décès » louvoie avec humour et légèreté dans la relation de ces situations si particulières parce que définitives. Jamais il n’emploie un ton compassé pour citer de glorieux trépassés. Avec beaucoup de malice, il enchaîne les « clins deuil ». Il est sur scène comme sur un terrain de jeu. En homme de médias rompu à cet exercice, il adore échanger avec le public, partager, plaisanter avec lui et, surtout, il n’aime rien tant que lui apprendre des choses.

Très élégant dans son superbe costume bleu nuit, Stéphane Bern s’amuse visiblement comme un petit fou (du roi). Très à l’aise, avec une touche d’autodérision, il est tour à tour docte, malicieux, caustique sans être cynique. Il se livre même à une cascade ! On ne s’ennuie pas une seconde… Il est judicieusement assisté par des projections très soignées de portraits, de paysages ; autant de cartes postales destinées à illustrer tel ou tel personnage.

Stéphane Bern décroche un Oscar
(Photo : Fabienne Rappeneau)
Pour parler bien de la fin, il fallait un texte fin. Il ne faut pas se voiler la face, Diane Ducret a constaté que la plupart des grands hommes (ou femmes) n’ont pas forcément trouvé la plus brillante formule d’adieu au moment de rendre l’âme. Comme quoi l’oraison du plus fort n’est pas toujours la meilleure. Stéphane le souligne avec espièglerie. Pas facile d’avoir de la présence d’esprit au funeste moment de l’Absence… Pourtant certains ont réussi à soigner leur sortie. Leur fulgurance ultime, leur dernière saillie, n’en ont que plus de valeur. Et Stéphane prend un malin plaisir à les citer et à s'en délecter.

En résumé, Vous n’aurez pas le dernier mot est un spectacle très plaisant, léger, savoureux, destiné à la fois à instruire et à distraire. L’effet est contagieux car on cherche tous instinctivement, Stéphane le premier, à essayer de trouver quel pourrait être notre ultime déclaration avant de rendre le dernier soupir… Lorsque la salle se rallume, on ne voit que de larges sourires sur le visage des spectateurs. Et pourtant, Stéphane Bern n’a parlé que du pire : de la mort !

Gilbert « Critikator » Jouin

jeudi 17 octobre 2019

Tano "Idiot Sapiens"


En tournée

Seul en scène écrit et interprété par Tano

Le 15 octobre dernier, Tano a présenté sur la scène de l’Européen son tout nouveau spectacle, entièrement inédit, au titre évocateur : Idiot Sapiens.
Tano est en grande partie Corse. Et pourtant, il est drôle ! La seule arme qu’il possède est son débit-mitraillette et les seules exactions qu’il commette sont des attentats… à la pudeur.

Le Tano nouveau, estampillé 2019, est un grand millésime, un grand cru. Très cru même. La première demi-heure de son spectacle est tout bonnement étourdissante. A peine a-t-il surgi sur scène qu’il se met à balancer tous azimuts. Il attaque avec la politique, puis bénit les religions, fait un crochet par la chanson, s’excite sur les déviances sexuelles, etc… Enchaînant les punchlines (en français « phrases choc »), distillant ses vannes à jets (d’acide) continus, n’hésitant pas à utiliser des néologismes, pratiquant gaillardement la saillie, se vautrant joyeusement dans l’outrance, Tano nous cramponne les zygomatiques et ne nous lâche plus.
Délicieusement vachard, adepte jouissif du trash test, Tano adore pratiquer le name dropping. Il y a dans Idiot Sapiens tout un lot de célébrités qui prennent cher.


Dans la deuxième partie, tout en abordant des thèmes comme la vieillesse, la parité hommes-femmes, les Femen, les végan, l’automédication, le communautarisme, les minorités sexuelles, il nous offre en prime deux sketchs et deux chansons. Dans le premier sketch, il reconvoque pour notre plus grand bonheur le pittoresque Oncle Antoine à l’accent corse à couper au couteau Vendetta ; dans le second, il incarne une certaine Sophie, victime d’une épilation au e laser. Je ne vous en dis pas plus mais ce sketch, évidemment poilant, est à se tordre de rire… Quant aux deux chansons, elles méritent d’accéder au statut de « tubes ». L’une s’intitule « Le Rap de la BAC » ; quant à l’autre, qui clôt brillamment le show, je n’ai pas envie d’en déflorer le sujet pour vous en laisser la découverte. Elles sont toutes deux accompagnées d’une chorégraphie improbable, « spéciflic » pour le rap, et pour le moins désordonnée pour la deuxième.

Pour avoir vu Tano à ses tout débuts, puis à plusieurs reprises, j’ai pu mesurer son évolution. Il a fait de sacrés progrès tant sur le plan de la comédie pure que dans le domaine de l’aisance sur scène. Il n’a plus aucune retenue, plus aucune inhibition. Il se lâche complètement. Ce spectacle est bon du début à la fin. Tano est loin d’être « Idiot » et il n’est surtout pas « sapiens », c’est-à-dire ni sage, ni raisonnable. Heureusement pour nous.

Gilbert « Critikator » Jouin

mardi 24 septembre 2019

La Voix des Sans Voix


Grévin
10, boulevard Montmartre
75009 Paris
Tel : 01 47 70 85 05
Métro : Grands Boulevards

Tous les lundis, du 30 septembre au 28 octobre

Ecrit, mis en scène et interprété par Nicolas Vitiello

Présentation : Le 5 août 1912, à l’aube de la Première Guerre Mondiale, naît Henri Grouès dit L’Abbé Pierre.
Comment ce fils de bourgeois va, par sa foi, ses rencontres et ses révoltes contre la misère, devenir une des figures les plus marquantes du 20ème siècle ?
Comment cet homme a réussi à entraîner avec lui un pays, puis le monde entier dans son combat pour la justice ?
A travers une narration moderne et originale, portrait d’un homme au parcours hors du commun, engagé, visionnaire et plein d’humour, porté par le destin.
Un véritable message de paix et d’humanisme, un éveil des consciences !

Mon avis : Il était une Foi…
Pourtant ce n’est pas un conte – ou alors un conte à frémir debout – que retrace devant nous Nicolas Vitiello. C’est hélas le récit d’une accablante réalité. Réalité d’hier, réalité d’aujourd’hui. Il fallait à l’abbé Pierre une foi sacrément chevillée au corps pour consacrer toute sa vie à une inlassable croisade contre la misère sous toutes ses formes…
Dès les premières minutes, Nicolas Vitiello nous empoigne par le cœur. Et il ne nous le lâchera plus. Il ne l’étreint pas, il ne nous le malaxe pas ; au contraire, il nous le fait battre plus fort.
En cette année 2019, qui marque le soixante dizième anniversaire de la création d’Emmaüs, il apparaît ô combien nécessaire et urgent de rappeler que le combat qu’a mené l’abbé Pierre est toujours d’une dramatique actualité… Pendant plus d’une heure, c’est ce à quoi Nicolas Vitiello s’emploie.


Causes toujours…
On sent que le jeune homme, visiblement concerné, s’est totalement investi dans ce spectacle. Il l’a écrit, l’a mis en scène et il l’interprète. Il a effectué très intelligemment la synthèse du saint homme et de son action. Vibrant d’intensité, il ne tombe jamais dans le pathos. Aucune leçon de morale dans son discours ; et aucun prosélytisme non plus. L’abbé « Vitiello » Pierre fait systématiquement passer l’humain avant le religieux. Ce qui est sacré chez lui, c’est le droit de son prochain à vivre décemment.
Résistant pendant la guerre, l’abbé Pierre restera un résistant toute sa vie. Porte-drapeau d’une armée d’exclus, ayant toujours (hélas) une cause à défendre, il est inlassablement reparti au front. Le mot qui revient le plus souvent dans sa bouche, c’est « combat ». En perpétuelle révolte, il prône l’indignation à condition qu’elle soit « digne ». Conscient d’être une voix que l’on entend, que l’on écoute (pas toujours) et qui compte, il consacrera sa vie entière au service des autres.


Ce spectacle est une œuvre utile. Grâce au jeu simple et naturel de Nicolas Vitiello, on suit le parcours de l’abbé Pierre avec une attention qui ne faiblit jamais. S’il stigmatise et dénonce les dysfonctionnements de notre société, sa colère n’est jamais agressive. Malgré l’urgence de ses objectifs, il sait prendre du recul ; si bien qu’il se permet de glisser malicieusement ça et là quelques traits d’humour. Grâce à ce ton, à ces ruptures et à une mise en scène astucieuse on est tout le temps captivé. Le récit, habilement rythmé, est truffé d’anecdotes, de name dropping (Mitterrand, Kouchner, Eisenhower et, surtout, Chaplin…), illustré par des projections d’images d’époque et des enregistrements radiophoniques (comme le fameux appel du 1er février 1954).


Dès qu’il coiffe le béret et endosse la célèbre pélerine, Nicolas Vitiello est métamorphosé. Il devient l’abbé Pierre. Et sa parole prend alors toute sa résonnance. On assiste en direct à un véritable dédoublement de personnalité. On réalise alors combien le charisme, la conviction, la ténacité et la force de persuasion de l’abbé pouvaient séduire et émouvoir ses interlocuteurs, quel que soit leur rang.
Il faut saluer la performance de Nicolas Vitiello. Mais lorsqu’on le félicite pour son travail, il réagit en parfaite symbiose avec son modèle : avec une réelle humilité.

Gilbert « Critikator » Jouin

samedi 7 septembre 2019

Panayotis "Presque"


Le Point Virgule
7, rue Sainte-Croix de la Bretonnerie
75004 Paris
Tel : 01 42 78 67 03
Métro : Hôtel de Ville

Seul en scène écrit par Payanotis Pascot
Mis en scène par Fary

Présentation : « Avoue, je suis stylé sur l’affiche. Conquérant sur ma barque, sûr de moi, petite moue genre mec nonchalant et tout…
Alors qu’en vrai la barque était tellement petite que j’étais à deux doigts de tomber dans l’eau vaseuse, l’étiquette du costume me grattait et la photographe me criait dessus en allemand comme si j’étais un animal de cirque en fin de carrière…
On fait tout ça face aux autres, comme si on contrôlait ce qui se passe.
Alors que moi j’arrive pas à contrôler grand-chose. Les seuls trucs que je gère à peu près, c’est mon spectacle et les omelettes… »

Mon avis : En fait, dans sa déclaration liminaire émise ci-dessus, Panayotis nous livre déjà quelques éléments de sa personnalité comme la différence entre l’image et la réalité, la posture et le moi profond ou son incapacité à contrôler quoi que ce soit…

J’avais assisté à son tout premier show case en avril 2018… Hier soir, j’ai eu du mal à reconnaître le post ado hésitant, un peu emprunté avec son corps qui débitait son texte sur un ton parfois monocorde. C’étaient ses tout débuts. Près de dix-huit mois plus tard, j’ai découvert sur la scène du Point Virgule un jeune homme très à l’aise dans l’exercice du one man show. Les cheveux et la barbe ont poussé ; le regard, dans lequel on peut lire son plaisir d’être face au public, est assuré ; sa maîtrise du ton, du débit, des silences, est totale ; mais surtout, il se révèle être un excellent comédien.


En revanche, j’ai retrouvé tout ce que j’avais aimé lors de son show case. D’abord son sourire. Absolument craquant. Plus que du charisme, Panayotis possède un charme irrésistible. Son petit côté Johnny Depp ne devrait pas tarder à attirer les réalisateurs de cinéma. Et puis, si la forme est désormais acquise, c’est le fonds de ses propos qui m’a plu.
Son spectacle ne ressemble à aucun autre. S’il est original, c’est tout simplement parce que Panayotis ne fait que parler de lui. Il se livre à nous sans détours. Très vite, il casse son image en exprimant sa difficulté chronique à montrer l’être humain qu’il rêve de devenir. Tout est contenu dans le titre – explicite – de son spectacle : « Presque »…


Panayotis est presque un séducteur, il arrive presque à embrasser la fille qu’il aime, il parvient presque à dire ce qu’il pense, il a presque coupé le cordon ombilical avec sa mère, il a presque tué le père… Il essaie de grandir avec ou malgré sa grande vulnérabilité et son incapacité à montrer ses sentiments (merci papa). Pour se protéger, pour donner le change, il a trouvé un subterfuge : presque malgré lui, mais il en est conscient, il se complaît à sortir des blagues, de préférence trash, plutôt que de dévoiler ses inclinations et, plus encore, son amour.

Très lucide, il se connaît parfaitement. A 21 ans, il sent qu’à force d’introspection, il est parvenu à devenir « presque lui ». En tout cas, ce spectacle, indéniablement thérapeutique, va certainement contribuer à le gommer bientôt ce « presque » et à l’éradiquer. En attendant, il nous reste un seul en scène très personnel, atypique, joliment interprété par une jeune homme plus que prometteur que sa fragilité et ses doutes, complètement assumés, rendent terriblement attachant... et drôle.
Quand on voit la complicité qui le lie à son public, on peut affirmer que Panayotis est déjà presque une vedette. En tout cas, le plus dur du chemin est presque accompli...

Gilbert « Critikator » Jouin

lundi 13 mai 2019

Jean-François Dérec "Le jour où j'ai appris que j'étais Juif"


Petit Montparnasse
31, rue de la Gaîté
75014 Paris
Tel : 01 43 22 77 74
Métro : Gaîté / Edgar Quinet

Jusqu’au 9 juin
Puis au Festival d’Avignon

Ecrit et interprété par Jean-François Dérec
Mis en scène par Georges Lavaudant

Présentation : « L’action se passe à Grenoble. J’ai 10 ans. Christine, 11 ans, me propose de me montrer ses seins si je baisse mon pantalon.
Je suis timide, je décline sa proposition. Elle me lance : « Je sais pourquoi tu ne veux pas me le montrer. Parce que tu es juif et que tu as le zizi coupé en deux ! »
Le ciel m’est tombé sur la tête… Ma mère était-elle au courant qu’elle avait mis au monde un enfant juif ? Devais-je le lui dire ?
Comment arrêter d’être juif et devenir un vrai Grenoblois comme tout le monde ?

Mon avis : Le seul en scène de Jean-François Dérec débute en forme d’anaphore : « C’était le bon temps ! »… Ce « bon temps » là, c’était celui de l’innocence. Il se rapporte à la fin des années 60, à Grenoble. Le petit Jean-François a 10 ans. Au moment où il connaît ses premiers émois amoureux avec une « vieille » de 11 ans, sa vie va basculer. Il apprend trois informations d’un coup : il serait « juif », « communiste » et il aurait « le zizi coupé en deux »…
Obsédé par cette triple révélation, il passe brutalement de « J’ai 10 ans » à « Allo maman bobo ». Il se mue alors en anthropologue en culottes courtes. Du jour au lendemain, il va observer sa famille et mener discrètement sa petite enquête. Comment a-t-il hérité de cette judéité ? Qui sont vraiment ses parents ? Jusque-là, il pensait être uniquement Grenoblois.

Photo Philippe Hanula
 Dès lors, Jean-François Dérec va jouer avec le feuj… Les pièces d’un mystérieux puzzle se mette tout doucement en place. Il réalise soudain que ses parents ont un accent particulier. Il se demande aussi pourquoi, lorsqu’ils de disputent, ils s’affrontent dans une langue qu’il ne connaît pas. Il comprendra plus tard qu’ils s’expriment en polonais. Lui qui, jusque-là, ignorait l’existence des mères juives, il constate que sa génitrice en est une, mais au carré… Il va donc tenter de trouver sa place entre une mère angoissée chronique et un père champion d’échecs plutôt jovial. Et, surtout, il va essayer de se forger une identité.
Composé de deux parents et de trois enfants, l’arbre généalogique des Dérec n’était qu’un tronc avec trois branches. Il va s’évertuer d’en rechercher les racines.

Photo Philippe Hanula
 Tout au long de ce spectacle, Jean-François Dérec oscille entre humour et sensibilité. Excellent comédien, il nous emmène avec lui. Il nous fait part de ses observations, de son questionnement, de ses recherches et de ses aventures. Son texte, fort bien construit et remarquablement écrit, fourmille d’images fortes. Il jongle avec les accents, s’amuse avec les clichés et les idées reçues, s’autorise un couplet particulièrement hilarant sur la religion catholique, puis un second, tout aussi drôle, sur ses premiers pas dans une synagogue. Il étudie les mœurs et coutumes d’une communauté dont il ne sait rien avec l’application et la distance d’un entomologiste… Cette pièce aurait pu être sous-titrée « petit traité de vulgarisation pour un Juif amateur ».

On passe avec lui un agréable moment de partage. Quelle que soit sa propre religion, on se sent tous concernés car les thèmes principaux de ce récit autobiographique sont l’absence de communication avec ses parents, la recherche de son identité et son intégration dans le milieu dans lequel on évolue… Avec sa finesse d’esprit, son jeu d’acteur et sa science de la rupture, Dérec est un conteur subtil et habité. Partant de son cas personnel, il nous restitue un chemin initiatique d’une portée universelle.

Petit clin d’œil en guise de conclusion : le titre du premier livre de Jean-François Dérec, De la survie en milieu hostile, paru en 2003, faisait-il référence de façon subliminale au ghetto de Lodz ?...

Gilbert « Critikator » Jouin

vendredi 5 avril 2019

Franck Dubosc "Fifty / Fifty"


Le Dôme de Paris / Palais des Sports
34, boulevard Victor
75015 Paris
Tel : 01 48 28 40 10
Métro : Porte de Versailles

Seul en scène écrit et interprété par Franck Dubosc

Présentation : « A 50 balais, le plus dur c’est que t’es vieux pour les jeunes, et t’es un jeune pour les vieux ; t’es fifty-fifty… Mi-figue, mi-raisin… Sec, pour le coup ».
A la fois éternel séducteur aux yeux couleur océan et jeune papa poule attendri par ses deux petits super-héros, Franck Dubosc nous livre un nouveau spectacle d’une sincérité totale et d’une drôlerie imparable. « J’ai 50 ans et j’aime ça ! »…

Mon avis : Franck Dubosc assume. Il assume tout : son âge, ses cheveux de plus en plus envahis par le sel au détriment du poivre, ses petits ennuis physiques, les « engueulades » dans son couple «  à cause des gosses », sa gestion de la notoriété… Elégant, silhouette affûtée, excellente forme physique attestée par quelques pas de danse, à peine est-il sur scène qu’il nous annonce la couleur : Fifty Fifty est « un spectacle sans tabou ». Il va tout nous confier, sans concession, quitte à se montrer parfois un peu « trash ».


Sur le plan comptable, les années en « 9 » constituent des chiffres symboliques pour Franck Dubosc. Il a commencé à la télévision, dans Temps X au côté des frères Bogdanoff en 1979. Il a présenté son premier one man show, J’ vous ai pas raconté ?, au Splendid en 1999. Il s’est marié en 2009. Et le revoici en 2019 avec son cinquième seul en scène… Après quarante ans de carrière dont vingt consacrés au one man show (un nouveau spectacle tous les 4-5 ans), il a donc décidé de faire un point à mi-parcours. D’où Fifty Fifty.

Excellente idée que de procéder, à 50 balais (voire un peu plus), à un check-up artistique. Aussi, comme annoncé, Franck Dubosc nous parle franchement, sincèrement, cash. Et il ne fait pas les choses à moitié. Refermée la parenthèse « A l’état sauvage ». Age oblige, avec entre autres ses obligations parentales, il est rentré dans le rang.
Ni jeune, ni vieux, il apprécie cet entre-deux. Il s’y sent bien… Avec sa façon unique de raconter, il nous ouvre les portes de son intimité. Ce que j’aime chez lui, c’est qu’il peut passer sans transition de l’autodérision à la fanfaronnade, de la tendresse à la goujaterie, de la poésie au trivial. Champion de la pirouette, adepte de la virevolte, Franck Dubosc adore les phrases à double sens et les pointes d’humour noir. Il s’en amuse lui-même. 50 ans, certes, mais il revendique toujours son esprit potache et son penchant pour le pipi-caca.


Interprété sans aucun temps mort, ce one man « chaud » qui dure pratiquement deux heures, est divisé en plusieurs chapitres thématiques entrecoupés régulièrement d’interpellations des quelques spectateurs sur lesquels il a jeté son dévolu. Ce rythme, cette diversité des sujets abordés (y compris les plus personnels), l’originalité des images qu’il utilise pour illustrer ses propos et la variété des situations croquignolesques font qu’on ne s’ennuie pas une seconde. Et il faut voir comme il occupe l’espace. Remarquez, avec 50 balais, c’est facile de faire l’essuie-glace sur la grande scène du Palais des Sports.

Fifty Fifty sur l’échelle du temps, mais 100% d’amour et d’humanité. Il est amoureux de sa femme – il lui rend d’ailleurs un vibrant hommage -, il adore ses garçons, il est très attaché à sa mère, et il aime son public. Par pudeur et aussi, un peu, par provocation, il s’efforce de diluer ces nobles sentiments dans la gaudriole et les plaisanteries plus ou moins douteuses. Mais personne n’est dupe.
Enfin, soyez rassurées mesdames et mesdemoiselles, votre « Franckie » n’est en rien émoussé par la cinquantaine, il a toujours le sang qui bout. C'est lui, du moins, qui l'affirme…

Gilbert « Critikator » Jouin

mardi 26 mars 2019

Larry Benzaken "Journal d'une banalité extraordinaire"


Seul en scène écrit et interprété par Larry Benzaken
Mis en scène par Perrine Blondel

Présentation : Dans Journal d’une banalité extraordinaire, Larry invite le public dans l’intimité de son quotidien : celui d’un jeune écrivain.
Ses tribulations mènent les spectateurs dans les artères de Paris, au milieu des chanteurs de rues, à la terrasse des cafés, ou encore dans le métro…
Dans un spectacle où la poésie émane de situations banales du quotidien, le spectateur sera au plus près de la conception d’une œuvre littéraire.

Mon avis : Déjà, un spectacle qui commence avec Georges Brassens interprétant J’ai rendez-vous avec vous me met personnellement dans les meilleures dispositions.
Larry Benzaken est visiblement ému d’avoir « rendez-vous » avec nous. Il ne nous fait pas lanterner. Tout de suite, il annonce la couleur : il a toujours rêvé de devenir écrivain. Dès les premiers mots, dès les premières phrases, on sent l’amoureux du verbe. Avec un vocabulaire riche et imagé, il nous raconte son quotidien. Un quotidien évidemment tout entier consacré à l’écriture. Ce besoin de noircir des pages est obsessionnel, quasi mystique. Mais Larry ne tombe jamais dans le piège du lyrisme ou du superfétatoire, il a trop de recul, trop de lucidité, trop d’autodérision surtout.
Attentif du monde qui l’entoure, il se complaît à observer les gens, particulièrement les femmes. En fonction de leurs attitudes, il essaie d’imaginer ce qu’elles ressentent et, partant, de reconstituer leur vie. Il fantasme ; il fantasme grave. Ô il ne leur invente pas une existence particulièrement intense et passionnante. Au contraire, ainsi que le titre de son second one man show l’indique, il leur concocte une vie « banale », celle de mesdames toulemonde.


Larry a ses habitudes dans un bistro. Il y possède SA table convertie à la fois en poste d’observation et en écritoire. Une bande-son judicieuse nous permet d’en savourer l’ambiance et d’assister à ses échanges avec le serveur. La principale cible de ses fantasmes, c’est Justine. Il la scrute, épie la moindre de ses attitudes, tente de traduire ses sentiments. Il lui crée une identité : c’est une femme divorcée qui donne rendez-vous à son ex dans l’établissement pour procéder à l’échange de leur gamin une semaine sur deux. Ça lui suffit pour échafauder toute une histoire…

Larry Benzaken est une sorte de Don Quichotte romantique dont la lance serait un stylo. Certes, il ne combat pas les moulins, il combattrait plutôt sa propre nature. Son ambition première est de se repaître d’art. Et de mots. Et d’images. On comprend qu’il soit attiré autant par le théâtre que par le cinéma. Il a trop besoin de métaphores. Le texte de son spectacle est foisonnant, chatoyant, très descriptif. Il passe habilement de la poésie pure au jeu de mot. J’en ai rarement entendu d’aussi bons. J’ai bu du petit lait en l’entendant affirmer : « Bien que n’étant pas économe, j’épluche les offres d’emploi »… Je ne suis pas sûr que tout le monde ait saisi cette subtilité. Il utilise aussi énormément le name dropping. On croise tout de même dans sa vie banale des illustres personnages comme, entre autres, Chopin, Fragonard, Picasso, Houellebecq, Wolinski, Proust, Gainsbourg, Rimbaud, Pasolini, Godard, mais aussi… Loana et Booba.


Le garçon est simple, normal, touchant. Sa routine n’a rien d’extravagant. S’il ne se contentait pas de son sort (« Je mange à ma faim et j’écris tous les jours ») il pourrait passer pour un loser magnifique… En fait, il est plus fataliste que résigné.

Même si l’on sourit beaucoup, le Journal d’une banalité extraordinaire (faire jouxter « banalité » et « extraordinaire » est un magnifique oxymore) n’est pas vraiment le spectacle d’un humoriste pur mais plutôt celui d’un conteur drôle et léger, voire d’un griot. On est réellement captivé par sa façon d’être, par son naturel, et par la qualité rare de son texte. Un texte qu’on aimerait pouvoir lire tant il est dense et riche. Et aussi pour en posséder toutes les ramifications et les digressions qui l’amènent à la fin – magistrale – de son histoire. Quelle réjouissante pirouette !
Avec lui, qu’importe le flacon pourvu qu’on l’ait livresque !

Je ne sais pas où Larry Benzaken va se produire prochainement – sa prestation hier soir au théâtre de Dix Heures était un one shot, un showcase – il faudra donc le guetter. Vous ne le regretterez pas.