vendredi 7 octobre 2016

Gaspard Proust "Nouveau spectacle"

Comédie des Champs Elysées
15, avenue Montaigne
75008 Paris
Tel : 01 53 23 99 19
Métro : Alma-Marceau / Franklin-Roosevelt

Ecrit et interprété par Gaspard Proust

Présentation : Il a conquis le public avec son spectacle Gaspard Proust tapine.
Après une absence de deux ans de la scène parisienne, il revient avec un nouveau spectacle à la Comédie des Champs-Elysées.

Mon avis : Vraiment un gars à part ce Gaspard ! Il ne respecte rien ni personne. Ni Dieu, ni maître, sans foi ni loi, il ne connaît ni pitié ni compassion, il n’exprime aucun affect. Tout le monde y passe et y trépasse… Bref, Gaspard Proust est de retour ; il est pire qu’avant et, êtres humains tordus et vicieux que nous sommes, nous prenons un réel plaisir à l’entendre débiter ses horreurs.
Gaspard Proust ne tapine plus. Il n’a plus besoin de se « proustituer » pour se faire connaître. Il a désormais sa clientèle, ses habitués, son public de sado-masos qui aime se faire violenter les trompes d’Eustache.

J’ai trouvé ce « Nouveau spectacle », même s’il ne s’est pas foulé pour le titre, encore plus fort, plus dévastateur que le précédent. C’est dire… Son entame de spectacle, c’est du jamais vu. Dans le sens propre, puisqu’on on ne le voit pas car la scène reste plongée dans le noir. Du coup, de spectateurs nous devenons de simples auditeurs devant leur poste de radio en train d’écouter un long monologue. Privée d’image, notre attention, toute entière absorbée par le son, en est d’autant plus décuplée. Ce prologue est prodigieux. Une vacherie toutes les dix secondes ! Jamais je n’ai entendu un concentré de vannes aussi dense, aussi percutant, aussi gonflé. Il va loin le bougre, très loin ; se réjouissant (ou plutôt jouissant) de percevoir quelques cris offusqués, quelques réactions choquées, divers grincements de dents ou éructations de surprise et brefs rires de ravissements…


A l’issue de cette entrée en matière étourdissante, il daigne apparaître enfin. Fidèle à sa façon d’être, il se demande ce qu’il est venu faire là. Ça l’ennuie visiblement de devoir jouer à l’histrion de service. Chevalier à la triste figure mais au regard sarcastico-goguenard, il affecte un détachement désabusé, voire hautain. C’est son image de marque. D’un ton détaché, presque uniforme, il continue à disséquer notre monde, notre société, notre Histoire, avec des commentaires d’une malveillance inégalable. Gaspard Proust est un vachard d’assaut, un bulldozer qui écrase tout sur son passage.
Il ne nous prend pas en traitre puisqu’il en fait lui-même imperceptiblement l’aveu : « Moi, je suis pas très sociable »… S’il le reconnaît, on ne peut guère critiquer sa misanthropie et/ou sa misogynie. Notre Slovène d’origine a quelque chose en lui d’Attila. Aucun brin d’herbe n’a grâce à ses yeux. Non seulement, il appelle un chat un chat, mais il lorsqu’il l’attrape c’est l’écorcher vif !

Son texte, brillant et ciselé, est une triviale poursuite qui se distingue par la richesse de son vocabulaire. Gaspard Proust est un artisan. On sent que chaque mot, chaque adjectif a été travaillé avec soin (même s’il n’est pas souvent très poli). Je dois admettre que dans ce registre de l’humour très noir, du brocard systématique et de l’iconoclastie désintégratrice, il n’a pas d’égal. Desproges, à qui d’aucuns se sont empressés de le comparer, laissait parfois paraître quelques soupçons d’humanité. Pas lui… Il n’y a guère que pour le Nazisme qu’il nourrit une certaine complaisance. Mais là, il faut savoir décrypter de dixième degré. En effet, des personnes de son ascendance en ont été des victimes directes. Cette sympathie qu’il affecte pour ce régime n’est qu’un procédé pour aller encore plus loin dans la provocation. C’est tellement bien dit et interprété !


Sincèrement, je n’ai jamais vu un artiste aller aussi loin dans l’irrévérence. Bien pensants de tous poils s’abstenir. Gaspard Proust ne se revendique d’aucune chapelle, il n’appartient à aucune communauté. Il est tout simplement un humoriste de l’extrême, un ours mal léché qui fait du cynisme son miel. Il l’étale bien épais sur une tartine et on se régale.
Le seul regret que j’ai formulé en quittant, enchanté, la Comédie des Champs-Elysées est d’être incapable de tout retenir, de me souvenir de toutes ses saillies, ses réflexions, ses images, ses aphorismes, son name dropping, tant ils jaillissaient à jets continus. J’aimerais tant maintenant pouvoir disposer du texte de ce Nouveau spectacle pour en goûter benoîtement toute la richesse, toute la finesse et toute la portée. C’est du grand (Gasp)art !

Gilbert « Critikator » Jouin

lundi 3 octobre 2016

A droite à gauche

Théâtre des Variétés
7, boulevard Montmartre
75002 Paris
Tel : 01 42 33 09 92
Métro : Grands Boulevards

Une comédie de Laurent Ruquier
Mise en scène par Steve Suissa
Décors de Bernard Fau
Costumes de Jean-Daniel Vuillermoz
Lumières de Jacques Rouveyrollis
Musique de Maxime Richelme

Avec Francis Huster (Franck Pierson), Régis Laspalès (Paul Caillard), Odile Cohen (Nicole), François Berland (David), Jessé Rémond Lacroix (Ugo), Olivier Dote Doévi (Germain)

L’histoire : Comment peut-on être un acteur riche, célèbre et être de gauche ? C’est ce que se demandent la plupart des gens de droite. Comment peut-on être ouvrier chauffagiste et voter à droite ? C’est ce que pensent la plupart des gens de gauche.
A quelques mois des élections, la confrontation inattendue entre ces deux personnages casse les codes, se joue des stéréotypes, fait vaciller nos opinions.

Mon avis : Avec A droite à gauche, Laurent Ruquier a incontestablement écrit là sa comédie la plus consistante au niveau du fond. Délibérément installé au centre des débats, il reproduit une conversation à bâtons rompus dont il aurait été le témoin entre un artiste de gauche et un ouvrier de droite.
L’animateur-auteur est, on le sait, un véritable passionné de politique. Cette pièce sort judicieusement à un moment où notre vie politique va s’exacerber à l’approche des Primaires des différents partis avec, en ligne de mire, les prochaines élections présidentielles. Laurent Ruquier s’est visiblement ingénié à réunir sur les plateaux d’une immense balance tous les éléments caractéristiques qui définissent les idées et les comportements des gens de gauche et des gens de droite. Sur ce plan, il est quasiment exhaustif. Avec son stylo-scalpel, on peut dire qu’il a gratté jusqu’à l’os. Tout au long de la pièce on a en effet droit à toutes les idées reçues, à tous les clichés, à tous les poncifs sur la gauche et la droite, et ce dans tous les domaines : le féminisme, la contraception, l’art, la culture, les 35 heures, la délinquance, le racisme, la religion, la dépénalisation du cannabis, l’homosexualité, le mariage pour tous, l’éducation, l’économie, l’écologie…). Il a ratissé large ! Réussir à réaliser une comédie avec tous ces éléments est une prouesse.

Photo : Christine Renaudie
Aucune fois, je ne l’ai pris en défaut. Bien qu’il n’ait jamais caché ses idées politiques, il a su tout au long de la pièce garder une neutralité parfaite. Jamais il ne s’est érigé en donneur de leçon (ce qui lui arrive parfois dans On n’est pas couché), jamais il a été de « parti » pris… Bien sûr, et heureusement pour nous, Ruquier a fait du Ruquier. Jeux de mots, formules percutantes, saillies hilarantes, quiproquos réjouissants, allusions pertinentes et drolatiques… C’est de la belle ouvrage. Et, au service de ce texte dense et alerte, il dispose avec Francis Huster et Régis Laspalès de deux comédiens absolument épatants.


C’est à un impitoyable match de boxe verbale auquel se livrent les deux hommes dans une cave métamorphosée en ring. A ma gauche, Franck, un artiste riche et célèbre. A ma droite, Paulo, un ouvrier chauffagiste. Deux manières de combattre très différentes. Franck, très exalté, pugnace, virevolte autour de son adversaire pour essayer de placer ses uppercuts du gauche. Paulo, placide, évite benoitement les coups et réplique par des crochets déstabilisants. Le combat est très spectaculaire, équilibré. Paulo contre très aisément les assauts nombreux mais désordonnés de Franck. Véhémence versus inertie, cette opposition de styles fait, avec ses dialogues, tout le piment de la pièce.
Francis Huster est parfait dans ce registre où les convictions sont parfois teintées de mauvaise foi. Quant à Régis Laspalès il est tout bonnement inénarrable. Ses mimiques, son phrasé si particulier, sa faculté à suspendre le temps en jouant avec les silences, son flegme, son œil rigolard, en font un partenaire idéal. D’ailleurs, Francis Huster, avec lequel j’ai fait un bout de chemin à l’issue de la représentation, m’a confié qu’il retrouvait en Laspallès un comédien du niveau de l’inoubliable Jacques Villeret.

Si l’on met de côté une ou deux longueurs et quelques facilités (j’ai été gêné par la scène autour du racisme entre le médecin et le patron noir de Paulo. Je l’ai trouvée trop premier degré, trop agressive ; trop vraie, peut-être ?), A droite à gauche m’a bien amusé. C’est rythmé, ça a du sens, c’est une bonne satire de l’état de nos partis politiques, c’est bien écrit, bien mis en scène et remarquablement interprété. Je pense que, en sortant du théâtre des Variétés, ceux qui sont de gauche resteront à gauche et ceux de droite à droite. Et les autres aussi… C’est sans doute ça la loi du milieu !


Gilbert « Critikator » Jouin

vendredi 30 septembre 2016

Les 3 Mousquetaires

Palais des Sports
34, boulevard Victor
75015 Paris
Tel : 01 48 28 40 10
Métro : Porte de Versailles

Livret écrit par Lionel Florence, Patrice Guirao, Dominic Champagne et René Richard Cyr
Mis en scène par Dominic Champagne et René Richard Cyr
Chansons écrites par Lionel Florence et Patrice Guirao
Chorégraphies de Yaman Okur
Scénographie de Stéphane Roy
Costumes de Meredith Caron
Lumières de Nicolas Maisonneuve
Vidéo de Philippe Belhumeur

Avec Olivier Dion (d’Artagnan), Brahim Zaïbat (Athos), Damien Sargue (Aramis), David Bàn (Porthos), Emji (Milady), Megan Lanquar (Constance), Victoria (Anne d’Autriche), Christophe Héraut (Richelieu), Golan Yosef (Buckingham), David-Alexandre Després (Planchet)…

L’histoire : Avril 1625. Le jeune d’Artagnan, 18 ans, quitte ses parents et sa Gascogne natale pour Paris où il espère intégrer la prestigieuse compagnie des Mousquetaires du Roi dont son père a lui-même jadis fait partie.
Après un voyage mouvementé et riche en aventures, il arrive dans la capitale avec une formidable envie de réussir. Le hasard l’amène à prêter main forte à ceux-là même qui viennent tour à tour de le provoquer en duel contre des sbires du cardinal de Richelieu, Athos, Porthos et Aramis. De ce combat va naître une indéfectible amitié entre les quatre hommes.
Bientôt, un sombre complot ourdi par le Cardinal et son âme damnée, la belle et perfide Milady de Winter, contre la reine de France, Anne d’Autriche, va les amener à s’unir pour sauver l’honneur de l’épouse de Louis XIII. En effet, celle-ci est secrètement éprise du duc de Buckingham, le puissant favori du Roi d’Angleterre. En gage d’amour, elle lui a offert une parure composée de douze ferrets de diamants. Or, sur l’instigation du Cardinal, le Roi exige de la Reine qu’elle porte ce collier à l’occasion du Bal des Echevins. C’est la panique au palais !...

Mon avis : Impossible de prétendre que cette version des 3 Mousquetaires en comédie musicale soit un coup d’épée dans l’eau. Bien au contraire. Pourtant, ce ne sont pas les chansons qui m’ont le plus emballé. Mes yeux ont été bien plus comblés que mes oreilles. En effet, on en prend plein la vue. Quel spectacle !
Bon, l’histoire de d’Artagnan et de ses trois copains, on la connaît. Elle fait amplement partie de notre mémoire collective. Ce qui était intéressant dans ce projet c’était de découvrir comment deux metteurs en scène québécois allaient la traiter cette histoire. Déjà, ce qui est bien, c’est qu’elle est uniquement concentrée sur la fameuse affaire des ferrets de la Reine. Il y a ainsi un début et une fin et on ne se perd pas dans les nombreuses ramifications de l’œuvre intégrale de Dumas. Du coup, notre intérêt n’est pas dispersé.


Le fil rouge étant assuré par les chansons, les metteurs en scène ont choisi de découper le spectacle en une succession de tableaux dont certains sont de pures merveilles. On sent vraiment la patte « Cirque du Soleil » pour l’esthétique, avec moult clins d’œil du côté de Game of Thrones pour l’aspect héroïc fantasy. Athos, Porthos, Aramis et d’Artagnan évoluent dans des décors résolument modernes, voire futuristes. On est loin du XVIIème siècle et peu nous chaut. Le thème est intemporel et ses protagonistes itou. C’est l’éternal combat entre les bons et les méchants, entre le Bien, représentés par nos mousquetaires, et le Mal, personnifié par Richelieu et surtout Milady.

Je ne vais pas déflorer le contenu des tableaux, je vais juste me contenter d’en énumérer quelques uns qui m’ont plus particulièrement transporté. Par ordre d’entrée en scène :

-          Dès sa première apparition, dans Je suis cash, Emji/Milady nous entraîne en boîte de nui avec déferlement de lasers, effets stroboscopiques et autres hologrammes super flashy.

-          Le combat entre les mousquetaires et les gardes du Cardinal. Je n’avais pas assez de mes deux yeux pour saisir toutes les actions qui se déroulaient sur scène. Duels, cascades, acrobaties, battles de hip-hop, la bluffante performance athlétique d’Olivier Dion, Porthos et son maniement du bâton, engagement, humour… On est dans un film de cape et d’épée en cinémascope et en 3D. J’aurais aimé pouvoir appuyer sur la touche « replay » pour m’en repaître encore.

-         

La fin de la première partie avec la prestation d’Emji sur Rendez-vous en enfer, est peut-être le tableau le plus abouti sur le plan esthétique. C’est une métaphore du feu éternel avec bolas incandescentes, geysers enflammés, tons rouge vifs et rousseur flamboyante de l’artiste…

-      Le jeu d’échecs géant superbement scénographié avec déplacements des pions (roi, reine, tours, cavaliers…). C’est tout juste magnifique.

     
-
     La mise en scène de Ho Hé, le solo de Porthos, qu’on pourrait écrire « Hot hée ! », avec ses évolutions de pole dance, ses arabesques provocantes ou lascives…


-    Le corps à corps sensuel et envoûtant entre une amazone et Athos/Brahim Zaïbat ; une performance artistique à couper le souffle tant elle est à fois inventive et remarquablement maîtrisée.

-      La traversée de la Manche en coque de noix (au propre comme au figuré) de d’Artagnan et Planchet, avec retour sous une pluie battante…

-     L’ambiance night club londonien de la chanson On My Mind (pour moi le meilleur titre du spectacle) interprétée par Buckingham/Golan.


Toutes ces scènes hissent le spectacle des 3 Mousquetaires à un très niveau technique et visuel. Les cris et les applaudissements jaillis spontanément dans la salle en témoignent.
Sinon, j’ai aussi beaucoup apprécié la complicité évidente entre les quatre comédiens qui incarnent les mousquetaires, la voix de Victoria, le jeu chaplinesque de Planchet/David-Alexandre Desprès, les costumes, toutes les chorégraphies, les lumières, les projections en vidéo…
Bref, on y a mis les moyens, et ça se voit !

Gilbert « Critikator » Jouin

lundi 26 septembre 2016

MOI, moi & François B.

Théâtre Montparnasse
31, rue de la Gaîté
75014 Paris
Tel : 01 43 22 77 74
Métro : Gaîté / Edgar Quinet

Une pièce de Clément Gayet
Mise en scène par Stéphane Hillel
Décor d’Edouard Laug
Costumes de Brigitte Faur-Pérdigou
Lumières de Laurent Béal

Avec François Berléand (François), Sébastien Castro (Vincent), Constance Dollé (Cécile), Inès Valarcher (Cézanne), Clément Gayet (Clément)

L’histoire : François Berléand attend un taxi dans la rue. En retard pour le théâtre, il est de mauvaise humeur. Ce soir, il joue Dom Juan de Molière. Inexplicablement, il se réveille dans une agence de voyage, sans porte ni fenêtre. Il est emmuré aux côtés de Vincent, un jeune auteur farfelu et inculte, qui est otage lui aussi et qui va rendre François complètement fou.
Pour se sortir de cet enfer, François B. va devoir tout à tout menacer, mentir, supplier, séduire. Alors qu’il pense avoir trouvé un moyen de s’échapper, il va découvrir qu’il n’est pas un prisonnier comme les autres…

Mon avis : MOI, moi & François B. est un OTNI (œuvre théâtrale non identifiable). Il n’y a qu’en lorgnant du côté des pièces de Sébastien Thiéry qu’on peut lui trouver une parentèle. Cette comédie, qui repose sur un postulat totalement irréaliste, est redoutablement efficace. C’est du décousu main. Si, pour en découvrir les arcanes, on pouvait effectuer une coupe du cerveau de son auteur, Clément Gayet, je pense qu’on serait halluciné par des méandres d’une complexité labyrinthique tant son esprit est tordu, distordu, hélicoïdal (un Gayet à spirales, quoi !).
Comment peut-on imaginer une histoire aussi surréaliste et réussir à en passionner le public ? A cela, les raisons sont multiples.
On se glisse dans ce théâtre absurde comme on enfile ses vieilles charentaises ; avec délectation. C’est confortablement installé dans son fauteuil que l’on s’embarque pour un voyage surprise en territoire inconnu. Et, très vite, on se met à ronronner d’aise. Inutile de jouer les cartésiens et de chercher une quelconque logique (quoi que…), il suffit de se laisser emporter comme dans un scenic railway dans lequel tout peut arriver, même l’impossible.


Tout de suite, on est en empathie avec François Berléand. On devient nous même ce François B.. On essaie de comprendre ce qui lui/nous arrive. Son angoisse, son affolement, son désarroi, on les partage. Cette pièce est kafkaïenne à souhait. Lui et nous sommes des mouches prises dans une toile d’araignée machiavélique. Une araignée qui aurait le visage débonnaire et lunaire de Sébastien Castro. C’est lui qui tisse, lui qui tire les ficelles. Heureusement, c’est une araignée novice, donc encore maladroite et, surtout, sensible et vulnérable. Mais déterminée.


Petit à petit, à travers certaines confidences extorquées de diverses façons par François B., on commence à acquérir quelques clés. En fait, tout se passe dans la tête de Vincent (l’araignée). Vincent est un « aspirauteur ». A la fois un aspirant auteur et un… aspirateur. Il réussit à convoquer dans son cerveau les personnes qu’il désire pour les y emprisonner. C’est diabolique. Et ses victimes, otages involontaires, ne peuvent qu’être impuissantes. Il n’y a pas d’échappatoire. De même que, au propre comme au figuré, il n’y a pas d’issue. Vincent peut, selon son gré, attirer qui il veut dans sa toile. Y compris un personnage aussi incongru qu’une jolie contorsionniste à qui il va affecter des tâches complètement extravagantes. En tant que deus ex machina, il peut tout se permettre. Voire même mêler au cauchemar de François B. sa propre épouse, Cécile. Lorsqu’elle est à son tour victime de ce kidnapping mental, la pièce gagne encore en rythme et en complications. Nous sommes dans un jeu de Légo démoniaque. Chaque élément qui s’ajoute construit un édifice, certes irrationnel, mais d’une solidité à toute épreuve. Tout s’imbrique et s’élève de plus en plus haut dans un monde où l’imaginaire est roi mais où, paradoxalement, réside une forme de logique implacable.


Une situation aussi déroutante, lorsqu’elle est jouée avec la plus sincère authenticité, ne peut qu’engendrer de grands numéros d’acteurs. Dans ce domaine, on est servi. Quand l’absurde est ainsi élevé au rang de religion, François Berléand en est le grand prêtre absolu. Dans ce registre où il est en permanence dominé par les éléments, il est comme un poisson dans l’eau. Son jeu est d’une acuité impressionnante. Il n’interprète pas un rôle puisqu’il EST François Berléand. Il fait son miel de la schizophrénie. Pour cela, il faut posséder à la fois une sacrée dose d’autodérision et beaucoup de recul. Il joue avec lui-même, se gausse de son image, introduit dans le scénario des éléments de sa propre vie, et le saupoudre de réflexions cocasses ou acérées sur le milieu des acteurs.

Cette pièce est un gigantesque quiproquo, une mise en abîme. Comme dans un rêve, on a la sensation de tomber dans un puits sans fond. Sauf qu’à y regarder de près, il y en a néanmoins, du fond. On est dans le pirandellien. Ici, ce n’est pas «Six personnages en quête d’auteur », mais plutôt « Un auteur en quête de personnage(s) ». On se sent bien dans ce grand n’importe quoi parfaitement agencé et maîtrisé… Lorsque j’évoquais les multiples raisons qui vont permettre à cette comédie loufoque de réaliser le succès qu’elle mérite, il y a, outre son écriture, sa mise en scène et ses acteurs. La mise en scène est vive, inventive, émaillée de trouvailles originales (Ah, ce combat au ralenti !...). Elle en cultive le non-sens tout en en rendant les actions et les réactions plausibles. Il y a une telle rigueur que l’illogisme nous devient naturel.


Et puis, évidemment, il y a les acteurs. François Berléand, je l’ai déjà souligné, est impeccable de bout en bout. Il s’amuse visiblement à interpréter un personnage, qui est lui-même, confronté à une situation incontrôlable. On ne peut, pour une fois, parler de « rôle de composition » puisqu’il se met lui-même en scène, mais plutôt de rôle de « décomposition ». Il se délecte à se vautrer dans le deuxième et le troisième degré. Cet homme possède un grain de folie très personnel parfaitement en adéquation avec ce type d’écriture. Sa prestation est formidablement accomplie.
Bien sûr, François Berléand ne pourrait pas s’exprimer avec autant de liberté et de créativité qu’il ne disposait pas de partenaires capables de le transcender.
Quelle idée magistrale que de lui avoir adjoint Sébastien Castro pour le rôle du pseudo démiurge. Leur association fonctionne admirablement. Autant Berléand est dans le mouvement, dans l’énergie, dans la volubilité, autant Castro est calme, flegmatique, mystérieux. Dans ce duo, avec son timbre de voix grave et traînant si personnel, il assure un contrepoint idéal. Vincent nous apparaît aussi irritant et énervant qu’attachant. Il est même particulièrement émouvant lorsqu’il évoque son enfance. En résumé, pour rester dans la métaphore musicale, Berléand est un violon frénétique et Castro une contrebasse paisible. En tout cas, quel tandem !

Dans ce mini-orchestre, Constance Dollé joue une partition à part. En joli décalage, elle apporte à l’intrigue une note « boulevardienne ». Elle a l’étonnement, le ravissement puis l’enthousiasme naturels et spontanés. Elle réussit quasiment à s’accommoder des bizarreries qui viennent interférer dans son quotidien. En même temps, c’est peut-être aussi que ça l’arrange en lui évitant de fournir trop d’explications embarrassantes… Constance est une valeur sûre. Elle peut et sait tout jouer. Mais c’est sans doute dans la comédie qu’elle peut le mieux déployer son immense éventail.
Et puis, il y a Inès Valarcher, l’avatar créé par le cerveau foisonnant de Vincent. Je ne veux rien dévoiler de sa prestation pour en préserver tous les effets de surprise. Dans ce mini-orchestre, elle est l’instrument qu’on n’attend pas qui joue une ligne mélodique hors de portée du commun des mortels. Vous verrez bien…

Bref, même si vous ne prisez pas particulièrement l’absurde, vous ne pouvez que prendre un immense plaisir à suivre les péripéties de cette pièce où la jubilation va sans cesse grandissant. On est tenu en haleine jusqu’au bout en se demandant comment tout cela va se terminer. Au risque, jouissif, de rester sur notre fin !!!

Gilbert « Critikator » Jouin

lundi 19 septembre 2016

Renata

Comédie Bastille
5, rue Nicolas Appert
75011 paris
Tel : 01 48 07 52 07
Métro : Richard Lenoir / Chemin Vert

D’après la pièce argentine « Renée » de Javier Ulises Maestro
Adaptation de Stéphan Druet et Sebastian Galeota
Mise en scène de Stéphan Druet
Décor d’Olivier Prost
Lumières de Christelle Toussine
Costumes de Denis Evrard
Musique de Maxime Richelme
Chorégraphies de Christophe Ségura

Avec Sophie Mounicot (Monique, la gouvernante), Sebastian Galeota (Jean, le fils / Renata, la veuve), Philippe Saïd (Philippe, le jardinier), Emma Fallet (Blanche, la bonne), Antoine Berry Roger (Alexandre, le notaire)

L’histoire : Un richissime patron juif argentin demeurant à Paris dans une maison bourgeoise, vient de mourir. Un couple de domestiques, la belle-sœur et le fils s’y retrouvent seuls. Renata, la veuve de ce patron, disparue des années auparavant, n’a jamais été retrouvée.
Ce terrible quatuor va faire tout ce qui est en son pouvoir pour toucher l’héritage. Mais quand le jeune notaire arrive pour régler leurs affaires, leurs plans vont basculer…

Mon avis : La chanson de Nana Mouskouri, L’amour en héritage, ne pourrait absolument pas servir de générique à cette pièce. En effet, s’il y est question d’héritage, d’amour il n’y en a point. Ou très peu. Ou il est malheureux.
Renata est une pièce terrible. Sa construction est implacable. Dès le lever du rideau, on est dans le ton. Il y a deux méchants, une gentille et un mal-aimé. Les deux méchants, Monique (« Momo ») et Philippe forment un couple à filer des complexes aux Thénardier. Elle, c’est la gouvernante. Ça, pour gouverner, elle gouverne ! Autoritaire, acariâtre, vindicative, elle dirige la maisonnée avec un gant de fer dans une main du même métal et un cœur en acier trempé. Son mari, Philippe, est moins carré, plus ambigu. Une chose est sûre, c’est un sale type. Il est sournois, atrabilaire, intolérant, homophobe et pervers. C’est beaucoup pour un seul homme. Alors, quand on additionne les deux mentalités, on obtient un couple digne du film Affreux, sales et méchants, sauf que s’ils sont sales, c’est à l’intérieur.

Evidemment, face à deux tels prédateurs, il est préférable de courber l’échine et de filer doux. C’est ce que fait, d’ailleurs très habilement, Blanche, la sœur de « Momo ». C’est une vraie gentille qui est protégée par sa profonde bigoterie. Tout glisse sur elle. Je suis pratiquement sûr qu’elle aime sincèrement sa sœur et son beau-frère. Quant à son neveu, Jean, elle l’adore !
Jean ! Parlons-en de Jean. Au début, il m’a fait penser à l’enfant incompris et rudoyé des Deschiens qu’incarne Olivier Broche. Jean est un poète. Il rêve de s’élever, de s’instruire. Il est dans sa bulle et ses parents ne cessent de le critiquer et de l’invectiver.

Photo Bruno Perroud
Voici donc, en quelques lignes l’état des lieux que nous propose la pièce en son début. La décision machiavélique prise par Monique et Philippe de ressusciter Renata, la veuve disparue du richissime patron défunt, va tout faire basculer. Ce qui n’aurait pu rester somme toute qu’une farce sordide va peu en peu se muer en tragédie. En tragi-comédie plutôt, car avec des comportements aussi extrêmes, voire extrémistes, l’angle choisi est de nous en faire rire. C’est tout le talent de la mise en scène, remarquablement épaulée en cela par les lumières et la musique.
L’intrigue a ceci de très fort qu’elle va crescendo. A partir du moment où Jean va imposer sa métamorphose en Renata, tout va échapper au contrôle de Monique et Philippe. Ce ne sont plus eux qui tirent leurs ficelles pourries. Il leur faut d’adapter. Mais l’appât du gain est tellement fort, qu’ils vont bien devoir s’y résigner. Bien sûr, tout au long de l’année que va durer l’histoire, ils vont se laisser quand même aller à quelques turpitudes (n’est-ce pas Philippe ?).

On comprend a posteriori l’utilité de quelques scènes que, sur le moment, on a trouvées un peu superflues (quand Blanche revêt la robe de mariée, par exemple). En fait, ce que l’on considère comme du remplissage prépare des événements à venir. Un peu comme dans un polar, l’auteur livre quelques indices matériels ou psychologiques. A nous de les percevoir. C’est très habile, très intelligent. Résultat, on est de plus en plus happé par ce qui devient une sorte de feuilleton découpé en saynètes et tableaux successifs.
C’est qu’un nouveau personnage a fait son entrée dans le cercle familial : le notaire chargé de régler la succession.
Je n’en dirai pas plus. Notre intérêt pour le destin des cinq protagonistes va grandissant. Nous sommes les témoins à la fois réjouis par les péripéties qui se déroulent sous nos yeux, et inquiets par leur évolution, par la direction qu’elles prennent. C’est ce qui s’appelle être captivés.

Photo Bruno Perroud
Cette pièce mérite d’être un succès. Elle le mérite pour son histoire, pour sa construction, pour sa mise en scène inventive, son parti pris de nous faire rire avec les bassesses dont peut être capable l’être humain, mais aussi de nous montrer la force de l’amour… Et elle le mérite aussi pour les prestations des cinq comédiens. Ils sont tous impeccables. Sans une telle justesse de jeu, on tomberait ou dans le grand guignol, ou dans le pathos. Or, ils réussissent à nous rendre cette fable crédible.
J’ai été profondément séduit par le jeu d’Emma Fallet dans le rôle de Blanche. Elle campe à merveille une ravie de la crèche, empathique et conciliante. Elle est le seul élément positif, sinon normal, de cette famille… Dans le rôle austère et violent de Monique, Sophie Mounicot s’en donne à cœur joie. Elle nous livre un sans faute dans ces figures imposées. Mieux encore, alors que son personnage est la méchanceté incarnée, elle réussit parfois à nous dévoiler très subtilement quelques failles, quelque faiblesse. C’est une femme malheureuse, quoi !...

Philippe Saïd fait de Philippe une sorte de personnage issu dune bande dessinée de Reiser ou de Vuillemin. Un « gros dégueulasse » certes, mais qui avance masqué sous une apparence de monsieur tout le monde. Il en est d’autant plus redoutable et il ne nous inspire aucune sympathie. Il est donc parfait… Dans le rôle du notaire, Antoine Berry Roger apporte une note de fraîcheur, de fantaisie, de légèreté et de candeur. Chacune de ses interventions est de plus en plus attendue. Surtout que, psychologiquement, son personnage ne cesse d’évoluer. Il faut une grande finesse pour rendre réaliste cette progression. Il est un des rouages indispensables à la bonne architecture de la pièce.
Enfin, il y a la magistrale composition toute en sensibilité de Sebastian Galeota. Ce qu’il réalise tient de la performance d’acteur. Jamais il ne tombe dans la caricature ou dans la démonstration. Notre proximité avec la scène dans ce théâtre de la Comédie Bastille nous permet de scruter à la loupe le jeu des comédiens. Le sien est époustouflant. Il EST Renata. On est subjugué, séduit même. Sa fascinante prestation hisse à des niveaux égaux le rire et l’émotion.

Renata est une pièce originale, cynique à ravir (parce qu’elle est profondément humaine), une pièce qui ne peut laisser insensible.


Gilbert « Critikator » Jouin

vendredi 16 septembre 2016

Laura Laune "Le diable est une gentille petite fille"

Apollo Théâtre
18, rue du Faubourg du Temple
75011 Paris
Tel : 01 43 38 23 26
Métro : République

Mardi, mercredi à 20 h

Ecrit par Laura Laune et Jérémy Ferrari
Mis en scène par Jérémy Ferrari

Présentation : Laura, cette jeune et jolie blonde au visage d’ange tellement innocent arrive sur scène… Que réserve-t-elle ?
Laura Laune n’a aucune limite, elle ose tout ! Dans un humour noir décapant et une irrévérence totale, la folie angélique de ses personnages emplis de paradoxe donne le frisson : est-elle innocente ou méchante ? Consciente de ses propos ou simplement folle à lier ? D’une comptine pour enfants qui part en vrille à une galerie d’individus totalement barrés, le spectacle réserve bien des surprises.

Mon avis : 20 heures. La petite salle de l’Apollo est archi bondée lorsque Laura Laune fait son entrée sur une musique symphonique. Petite robe noire, blonde, mignonne comme tout, gracieuse, large sourire craquant… On lui donnerait le bon Dieu sans confession. Sauf que, pour elle, « aller à confesse » se conjugue dans son sens phonétiquement le moins sacré…
Elle commence par nous raconter ses premiers pas dans l’enseignement. Soudain, il me semble avoir perçu un gros mot. Ai-je bien entendu ? Par quel malencontreux sortilège une aussi jolie bouche a-t-elle pu proférer un tel propos ? J’ai dû mal comprendre… Et puis, voici qu’elle sort une nouvelle insanité. Et encore une autre !... Cette fois-ci, j’ai bien entendu ; et je commence à avoir confusément une petite idée. Et si derrière ce charmant sourire candide se cachait un petit démon ?


Bon sang, mais c’est bien sûr. Tout est pourtant annoncé sur l’affiche : « Le diable est une gentille petite fille ». On est prévenu. La dite « petite fille » est là, devant nous, sur la scène, mais elle est envoûtée. Elle n’est qu’un des nombreux avatars qu’utilise Lucifer pour se rendre attrayant. On dirait un ange, or c’est une petite diablesse. Si Colette avait encore été parmi nous, je suis sûr qu’elle aurait choisi Laura pour incarner son « Ingénue libertine » !

Seule en scène (« A Laune on stage » – j’utilise l’anglais en clin d’œil à un exercice de traduction simultanée auquel elle se livre à un moment du spectacle), Laura Laune s’installe dans une case qui n’appartient qu’à elle. S’accompagnant d’une gestuelle du genre de celle qui cherche toujours à s’excuser d’avoir laissé échapper une énormité, elle piétine allègrement les codes de la bienséance. De ses petites tennis argentées, elle foule tous les tabous. Et tant pis si ça laisse des trash.


Laura est en décalage permanent. Œil de biche, dent de louve et langue de vipère, elle campe un personnage qui n’existait pas encore dans notre panorama humoristique. Elle débite une légion d’horreurs, illustre ses propos d’images audacieuses, émet des comparaisons gonflées, balance des petites phrases qui tuent (« Maman, pourquoi ?... »). Elle possède un sens aigu de la vanne à tiroir : on croit qu’elle a fini sa phrase et, vlan, elle nous assène une autre vanne encore plus forte qui s’achève sur une chute mortelle.

Dans la salle, ça pouffe de toute part. On capte ça et là un « Oh » offusqué, on s’amuse d’un murmure choqué, mais on est tous dans un état de grand contentement. Les rires sont brefs, mais continus, car Laura ne nous lâche pas une seconde. C’est coquin, grivois, hardi, osé, croustillant tout en ayant du fond, beaucoup de fond. Il y a chez elle un vrai réalisme. Lorsqu’elle traite du racisme, par exemple, ou de l’éducation des enfants. Il vaut mieux être ouvert au second degré…


La qualité d’écriture de ce spectacle est à mettre en évidence. C’est du haut niveau. Que ce soit dans l’exercice de la parodie (bel hommage rendu à Lesbos en pleine Ecole des fans), que dans celui du conte pour enfants (quel grand moment que cette fable qu’on prendrait pour du La Fontaine revisité par un Marquis de Sade zoophile !).
On comprend d’autant mieux son ton et son univers quand on sait qu’elle a coécrit son spectacle avec Jérémy Ferrari. A l’inverse du sage Jiminy Cricket qui est la bonne conscience de Pinocchio, Jérémy Cricket est le petit démon irrévérencieux qui pousse Laura Laune à dire des choses que l’on n’oserait jamais imaginer sortir de la bouche d’une aussi délicate jeune femme. Bon, c’est vrai, je suppose qu’il ne faut pas la pousser très fort. Aimer choquer, adorer déranger, cela doit faire partie de son ADN. En tout cas, ce qui marche vraiment bien, c’est ce contraste entre son apparence et ce qu’elle dit. C’est le grand écart… de langage.
La Belgique nous envoie une fois de plus une artiste originale, inventive, de grand talent, doublée d’une excellente comédienne. Laura Laune a créé un Personnage. Un personnage diablement drôle et attachant. Elle est vraiment d’enfer !

Gilbert « Critikator » Jouin


mardi 13 septembre 2016

La Louve

Théâtre La Bruyère
5, rue La Bruyère
75009 Paris
Tel : 01 48 74 76 99
Métro : Saint-Georges / Pigalle

Une comédie de Daniel Colas
Mise en scène par Daniel Colas
Décor de Jean Haas
Costumes de Jean-Daniel Vuillermoz
Lumières de Kevin Daufresne
Musique de Sylvain Meyniac

Avec Béatrice Agenin (Louise de Savoie, la Louve), Gaël Giraudeau (François 1er), Coralie Audret (la Reine Marie), Maud Baecker (le Reine Claude), Yvan Garouel (le conseiller), Adrien Melin (Suffolk), Patrick Raynal (Louis XII)

L’histoire : En 1515, comment les folies amoureuses de François 1er ont failli lui coûter le trône de France, et ce malgré la féroce vigilance de la Louve, sa mère.
Une comédie malicieuse et bouillonnante où s’entremêlent les chausse-trappes des allées du pouvoir et les intérêts personnels.

Mon avis : 1515… Voici bien une date que tous les écoliers français retiennent à vie. Il suffit de la citer et tout le monde de s’écrier : « Marignan » ! Or, avant de devenir célèbre suite à cette victoire en terre italienne, au tout début de cette fameuse année, environ neuf mois avant la bataille, François n’était pas encore affublé du quantième Premier car il n’était pas du tout assuré de devenir Roi de France. C’est de ce moment crucial que parle cette pièce de Daniel Colas…

Disons-le tout net : quand l’Histoire est traitée sous cet angle, avec le parti pris de nous instruire tout en nous distrayant, c’est un réel plaisir. Apprendre en s’amusant, il n’y a rien de plus efficace. Or donc nous sommes à la fin de l’an de grâce 1514 lorsque six personnages fort importants vont vivre des événements qui vont bouleverser, à divers titres, leur destin.


Il y a le Roi en place, Louis XII, 52 ans. Il est malade et usé. Pourtant, en octobre 1514, il va convoler pour la troisième fois avec un tendron terriblement aguichant qu’il va fiévreusement tenter d’engrosser afin d’offrir in extremis un héritier mâle à sa couronne de France. Il ne tiendra pas trois mois à ce régime et sa chandelle, brûlée par les deux bouts, s’éteint le 1er janvier 1515.
Celle qui va attiser ses derniers feux et tenter de ranimer sa flamme est la très séduisante Marie d’Angleterre, sœur du roi Henri VIII. Mariage de raison bien sûr, qui va faire perdre à Louis XII la sienne, de raison. Avec elle, l’alcôve ne tue pas lentement…
Il y a Louise de Savoie, surnommée « la Louve ». Bien que François, son fils adoré, soit assez loin dans l’ordre de succession, il est un outsider sérieux au cas où le Louis XII n’aurait pas réussi à concevoir ce fameux garçon. Pour elle, c’était pratiquement acquis jusqu’à ce que l’irrésistible Marie ne vienne ensorceler le souverain actuel. Comme la libido de ce dernier est soudain réactivée, on comprend que la Louve se fasse un peu de mouron. Si la nouvelle reine devient grosse, c’en est fini de ses rêves monarchiques.
Il y a son le rejeton, le louveteau François. Lui, il est plus attiré par les lits des gourgandines que par le trône. Il a 20 ans, c’est une force de la nature. Pourtant, c’est aussi un jeune marié. Il vient d’épouser la fille aînée de Louis XII, la Reine Claude, qu’il prend vraiment pour une prune, en la trompant à tire-larigot. Comble du comble, ne voilà-t-il pas qu’il s’amourache de l’appétissante Marie !
Et puis, il y a le duc de Suffolk. Marie l’a apporté d’Angleterre dans ses bagages. Au contraire de Louis XII, c’est un jeune homme vigoureux. Un amant idéal, quoi. En bon Anglais qui se respecte, peu lui chaut de commettre un crime de « baise-majesté ». Il se pense intouchable jusqu’au moment où la Louve va lui planter ses canines dans le bas de ses chausses.
Enfin, il y a un septième personnage, le conseiller Grignoux. Outre le fait qu’il soit affublé d’un terrible bégaiement, il est fou amoureux de la Louvise de Savoie. Le sachant, elle s’en amuse et en abuse. Elle fait de lui son homme à tout faire, son espion, son souffre-douleur. Mais c’est grâce à son dévouement sans faille qu’elle va pouvoir récupérer des informations qui vont s’avérer déterminantes…


Formidablement documentée – tout ce qui s’y passe est authentique – on se régale à suivre cette lutte pour le Pouvoir. Une situation somme tout intemporelle. Ici, le dénouement tient à un fil, ou plutôt à un fils. Les uns espèrent en avoir un, les autres prient pour que cela n’arrive pas. Surtout la Louve.
La distribution est parfaite. Chacun tient son rôle avec une justesse remarquable. Bien sûr, on est fasciné par la composition de Béatrice Agenin (j’ai failli la prénommer « prédatrice » !). Madrée, intrigante, manipulatrice, forte en gueule (elle n’a pas peur d’user d’un langage plutôt fleuri), elle est prête à tout pour que son coureur de fils coiffe la couronne… Et, si j’ai ressenti aussi un faible pour le jeu tout en finesse de Coralie Audret, on ne peut dissocier dans les louanges les cinq autres comédiens. Ils sont vraiment impeccables. Cette distribution est  tout simplement royale.

Sur le plan des éloges, il faut également citer la mise en scène. Volontairement dépouillée, elle m’a fait parfois penser à certains tableaux des « Rois maudits », série télé du début des années 70. L’éclairage y est également primordial. Et j’ai particulièrement apprécié les musiques de Sylvain Meyniac. Elles sont somptueuses. Quant aux dialogues, ils sont d’une modernité totale. Ils servent superbement des joutes verbales à deux, à trois, qui sont autant de duels redoutables. C’est du haut niveau.
Pour conclure, je ne peux m’empêcher une boutade que j’espère de bon aloi. Avec ce septuor de comédiens, je ne résiste pas à l’envie d’apposer un sous-titre cette excellente pièce : « Sept sur sceptre »…


Gilbert « Critikator » Jouin