samedi 27 juillet 2013

Taïro "Ainsi soit-il"


Tairo s’inscrit dans la lignée de Tonton David et Pierpoljak. Tout ce qu’il a à dire depuis vingt ans, il l’exprime au son du reggae. Le modèle absolu, c’est Bob Marley. Un voyage en Jamaïque il y a dix ans achève de l’évangéliser.
Début juillet est sorti l’album Ainsi soit-il, qui est en quelque sorte la synthèse de tout ce que Taïro a ingurgité. Quatorze titres ; quatorze titres intéressants à divers degrés. Taïro n’est pas qu’un musicien, c’est aussi un songwriter, un témoin de son temps et un observateur de sa propre vie. Il se révèle aussi percutant avec ses problèmes intimes que sur les thèmes de société. De toute façon, les uns comme les autres nous concernent au quotidien. Même si on est moins cœur d’artichaut et moins noir de peau que lui. En tout cas, ces deux états de fait lui donnent de la matière pour écrire. Le premier nous fait sourire, le second nous pose question.


Voici donc mon hit parade tout à fait subjectif de cet album fort intéressant :

1/ Justice
Chanson-cri. Très beau texte, plein de réalisme et de vérité sur la discrimination, les fausses promesses des gens de pouvoir, des policiers, des patrons. Superbe refrain. Je lui accorde un 10 sur 10.
2/ Ainsi soit-il
C’est la chanson qui ouvre l’album et lui donne son impulsion. Très autobiographique, Taïro y raconte son parcours et sa motivation à atteindre son objectif de devenir artiste en dépit des embûches et des contradicteurs de tout poil : « Plus que tout, je veux faire de la musique ». C’est un titre très musical, entraînant, qui coule tout seul, avec un excellent flow. Cette profession de foi est exprimée avec une fort bonne diction.
3/ Bébé toute seule
Ne voilà-t-y pas que Taïro nous la joue… féministe ! Rejoignant en cela Jean-Jacques Goldman, il traite avec beaucoup de justesse du désir de maternité rendu compliqué par la mentalité et les comportements des garçons. Pas facile de trouver un compagnon fiable pour une vie durable. Le peu de cas que les femmes font des hommes a de quoi nous faire réfléchir. Nombreuses vont être les femmes à se sentir concernées par cette chanson et à en applaudir l’auteur.
4/ Aime la vie
Feat Youssoupha. Philosophie très positive : il faut bouffer la vie, l’aimer, en profiter, se battre et sortir vainqueur des difficultés. C’est peut-être conventionnel, mais il est bon de le répéter et d’insister.


5/ Elle va me tuer
Chanson-hommage. Sans une once de mauvais foi, Taïro décrit la perfection faite femme, une success girl qui, non seulement a pout pour elle (elle est hyper-mignonne) mais qui a toutes les qualités requises d’une fée du logis et qui, en plus, est une hyperactive. Il avoue ne pas faire le poids et en nourrir un réel complexe… Il n’y a qu’une chose qui m’écorche un peu les oreilles, c’est l’élision sur la première ligne du refrain : « Elle va m’ tuer », qui ne sonne pas bien.
6/ Dilemme
C’est la deuxième profession de foi de l’album avec Ainsi soit-il. Taïro y parle avec franchise de son addiction, de son amour inextinguible des femmes, de sa fringale qui lui posent apparemment vraiment problème. Mais, à mon avis, il le vit très bien, et cette chanson n’est là que pour le dédouaner…
7/ La roue tourne
Feat Kalash. Cette chanson pleine de sagesse rejoint un peu Aime la vie. Il faut être fataliste, mais pas trop, et être capable d’infléchir la trajectoire de la roue du destin lorsqu’elle ne nous est pas favorable. Il y aura toujours des gagnants et des perdants. Alors, si possible, mieux vaut essayer de se battre pour faire partie des premiers.


A côté de ça, j’ai beaucoup aimé l’arrangement de FS92, avec ses sonorités métalliques qui m’ont fait penser au rythme que l’on imposait dans les galères… Et j’ai apprécié la musicalité de Mélodie et l’efficacité de son refrain. Avec sa tonicité, ce devrait être une excellente chanson de scène

Accalmies passagères

Le Splendid
48, rue du Faubourg Saint-Martin
75010 Paris
Tel : 01 42 08 13 45
Métro : Strasbourg Saint-Denis

Une comédie de Xavier Daugreilh
Mise en scène par Thierry Harcourt
Lumières de Jacques Rouveyrollis
Illustration sonore de Stéphane Neville
Avec Valérie Vogt (Hélène), Dounia Coesens (Marie-Annick), Grégory Questel (Patrick), Pasquale D’Inca (Thierry)

L’histoire : Hélène a quitté Thierry, peintre cool qui se cherche, pour Patrick, scientifique coincé… qui se cherche. Mais elle supporte mal d’apprendre que son ex a trouvé refuge chez sa meilleure amie, Marie-Annick qui, elle, rêve d’un Johnny rencontré à Miami. Hélène décide alors d’intervenir. A sa manière…

Mon avis : Accalmies passagères s’est vu attribuer le Molière de la Meilleure pièce comique en 1997. Ce qui, a priori, devrait être un gage de qualité. Mais c’est là que l’on s’aperçoit combien l’humour a évolué en quinze ans. Aujourd’hui, les pièces comiques sont plus incisives, plus insolentes, plus dérangeantes, plus sarcastiques, plus cyniques. L’écriture n’est plus la même…
Inutile de tourner autour du pot, j’ai trouvé l’écriture de cette pièce bien vieillotte. Pourtant, il y avait de quoi allécher le spectateur : Le Molière, donc, et puis la présence à l’affiche de quatre comédiens popularisés par le succès télévisuel du feuilleton Plus belle la vie. L’aspect positif de ce casting, c’est la garantie d’une grande complicité. Et ça, ça passe la rampe. Les quatre comédiens ont visiblement énormément de plaisir à jouer ensemble en « live ». Ils sont impeccables… Hélas, ils ont à défendre une comédie qui sent fort la naphtaline. Le public est venu pour voir en chair et en os les vedettes de leur série préférée te ça semble suffire à la plupart. Les rires sont sympathiques, gentillets, mais sporadiques.

En fait d’« Accalmies passagères », il y en a peu. Le temps est quasiment tout le temps à l’orage. C’est tempête sous les crânes, coups de foudre dans les cœurs, éclairs de lucidité, tonnerre dans les mots, bref entre nos quatre protagonistes il y a du cumulonimbus dans l’air. Le problème, c’est que le vent qui pousse les nuages est plutôt mollasson. La pièce démarre comme un diésel. Et ce n’est pas le paysage, volontairement dépouillé qui nous distrait.

Et pourtant, il faut saluer les astuces de mise en scène pour la rendre moderne. Excellente idée que ces nombreux apartés avec le public pour expliquer, analyser et annoncer les situations ou les états d’esprit. Ça, c’est vraiment réussi. De même, les deux apparitions incongrues de Marie-Annick au début, alors qu’elle n’a rien à faire là. Passé le début un peu laborieux, grâce à ces ruptures avec le fil de l’histoire que sont ces apartés, la pièce acquiert un bon rythme. Mais – toujours à cause de l’écriture – les scènes désuètes viennent polluer ce qui a le mérite d’être plaisant. Je pense par exemple à la scène du téléphone (l’appel de Johnny d’outre-Atlantique) qui, en étant carrément sur-jouée, frise le ridicule. En revanche, il y de beaux moments de comédie pure vraiment amusants comme la scène da la boîte de nuit qui réunit les deux rivaux Thierry et Patrick, ou les efforts pathétiques de Patrick pour se décoincer…

Enfin, en dépit de leur belle volonté, de la sympathie qu’ils dégagent et de la qualité de leur jeu, on a du mal à trouver crédibles les deux couples. Difficile d’admettre qu’une femme au tempérament de feu comme Hélène puisse s’enticher d’un scientifique au charisme d’endive comme Patrick. De même qu’on peut trouver peu plausible le couple formé par Marie-Annick et Thierry.

En conclusion, il n’y a aucun reproche à formuler vis-à-vis des comédiens. Valérie Vogt a de l’énergie à revendre. Dounia Coesens est adorable, naturelle, drôle et émouvante, toujours juste, elle a vraiment de l’avenir (seulement, pour ma part, je la trouve trop jeune pour le rôle). Pasquale D’Inca en ours mal léché, maladroit et attachant fait preuve d’une grande présence comique. Grégory Questel nous offre une composition en tout point remarquable ; il apporte au personnage de Patrick beaucoup de véracité

vendredi 26 juillet 2013

Les Malheurs de Rudy

Le Grand Point Virgule
8bis, rue de l’Arrivée
75015 Paris
Tel : 01 42 78 67 03
Métro : Montparnasse

Ecrit par Rudy Milstein
Avec Rudy Milstein (Rudy), Johann Dionnet (Johann), Jean Gardeil (Jean), Agnès Miguras ou Alexandra Chouraqui (Alex)

Le propos : Rudy, c’est ce mec qui sourit à tout ; à la vie, aux emmerdes, aux siennes et à celles des autres. C’est ce mec qui dit tout, tout ce qui lui passe par la tête. Au grand désespoir de son frère, de son meilleur pote, et de toutes les femmes de sa vie.
On suit les aventures de Rudy et de son frère qui apprennent à la mort de leur mère un terrible secret familial…

Mon avis : Un jeudi soir de juillet, la salle était pleine ; pleine en grande majorité d’un public jeune (18-35 ans). C’est un signe probant de la popularité grandissante de l’auteur et personnage principal de la pièce, Rudy Milstein. Avec Sébastien Castro, il est un des fleurons issus de l’Atelier de Pierre Palmade, un de ceux qui savent tout faire, écrire, jouer, mettre en scène…

Sa pièce est loin d’être rudymentaire, au contraire, elle est même rudyment bien, drôlement bien ficelée. Elle raconte en une douzaine de saynètes vives et nerveuses un moment de la vie de Rudy, moment qu’il partage avec son frère, Jean, son meilleur copain, Johann, et une jeune fille, Alex… Très vite, on comprend à quel personnage atypique nous avons affaire. Rudy, c’est l’homme qui rit. Mais contrairement au héros de Victor Hugo, son sourire à lui n’est pas artificiel. Il est aussi spontané et éclatant que chronique. Quel que soit l’avatar qui survient, il se marre. Il n’y a aucune prise face à un garçon en permanence hilare et qui dit « pardon » à tout bout de champ. Pas facile donc d’être son frère, son pote et, a fortiori, sa petite amie…

Les malheurs ? Ils émaillent certes sa vie, mais ils ne l’affectent pas. Tel un bouchon sur un cours d’eau, il surnage tout le temps. Et avec la banane. En revanche, son apathie, sa placidité, son inconscience provoquent de sacrés dégâts collatéraux. Rudy est en décalage total avec la réalité. Il fonctionne avec ses propres codes et les impose presque involontairement aux autres. En fait, il est aussi horripilant qu’attachant. Attachiant même, devrait-on dire…

Autour de ce baba-cool lunaire et débonnaire, qui tape l’incruste avec un sans gêne incroyable, gravitent deux garçons plutôt normaux. Jean, son frère, d’abord. Il est aux antipodes de Rudy, ce qui permet des scènes de comédie absolument hilarantes. Jean est un anxieux, il est nerveux, sérieux, responsable. Le comportement de son frère le dépasse complètement. Il s’emporte, s’insurge, tente de lutter, puis il lâche prise parce qu’il y a ce sourire désarmant. Il a, de son frère, le jugement le plus juste et, à un moment, excédé, il a lui assène l’évidence : « T’es qu’un gosse ! ». Constat qui traverse sans s’arrêter dans le cerveau de l’intéressé.
Johann, lui, trouve la façon d’être de Rudy plutôt marrante. Il a même tendance, comme lui, de profiter du côté installé de Jean et de sa Wi… Il s’amuse bien entre les deux frères, jusqu’au moment où Rudy lui sort un incommensurable lapin de son chapeau, une annonce qui va le laisser pantois et révolté… C’est ça Rudy. Il a un sens des valeurs très personnel…
Quant à Alex, dont je vous laisse découvrir le pourquoi de son irruption dans la vie des deux frères, elle est, à l’instar de Rudy, un personnage hors norme, imprévisible. Elle est caractérielle, versatile, névrosée, susceptible… Pas évidente à gérer, quoi !

Construite, comme je l’ai précisé plus haut, sur une succession de tableaux assez brefs, cette comédie repose sur des choses toutes simples, mais traitées d’une manière redoutablement efficace. Il y a un fil rouge qui relie toutes les scènes entre elles, ce qui fait qu’on est avide de savoir comment l’histoire va évoluer. Les caractères antagonistes de Rudy et de Jean, la prise en otage de Johann, la folie plus ou moins douce d’Alex permettent des situations vraiment croquignolettes. Il y en a que l’on voit venir et on s’en réjouit à l’avance ; et d’autres qui nous prennent par surprise et qui nous font réagir immédiatement. Il y a deux-trois scènes où le public hurle de rire (celle du téléphone par exemple). C’est tellement bien joué qu’on est partie prenante tout au long de ces 75 minutes que dure le spectacle.

Les quatre comédiens son épatants. Je ne sais pas comment Jean, Johann et Alex peuvent garder leur sérieux lorsque le public explose de rire, et qu’ils doivent temporiser pour enchaîner leur réplique.

Bien sûr toute la pièce repose sur cet énergumène qu’est Rudy. J’avais déjà remarqué son sourire et son flegme permanents dans L’Entreprise, au Tristan Bernard ainsi que dans quelques shows donnés par la troupe de l’Atelier de Pierre Palmade à la Grande Comédie et à la Gaîté Montparnasse. Il s’est créé un vrai personnage, une sorte d’hurluberlu que l’on préfère imaginer dans la famille des autres que dans la sienne, mais pour lequel on ne peut s’empêcher de nourrir une réelle affection.

Gilbert Jouin

lundi 22 juillet 2013

Les Amazones de la République

De Renaud Revel
Editions First Document
19,95 €

Renaud Revel, rédacteur en chef de l’Express, a rencontré nombre de ses consoeurs des médias qui ont été, plus de près que de loin, des sortes de favorites de nos chefs d’Etat successifs. En journaliste scrupuleux, il a effectué un vrai travail d’enquêtes et d’investigation pour essayer de démontrer le pouvoir du Pouvoir sur les testostérones. Il pose la question : « Toute femme serait-elle soumise aux lois de l’attraction politique, quand elle s’approche de son épicentre ? » Et il y répond évidemment par l’affirmative tout au long de 320 pages pour le moins édifiantes.
Françoise Giroud semble avoir été la reine de ces abeilles qui allaient faire leur miel du côté de l’Elysée. C’est elle qui a formé des escouades de journalistes accortes et peu farouches destinées à aller recueillir les confidences de nos présidents dans leur plus proche intimité, jusque sur l’oreiller s’il le fallait.

Giscard, Mitterrand, Chirac et, à un degré moindre, Sarkozy (qui n’a apparemment jamais été infidèle quand il était en couple), possédaient et possèdent une libido gargantuesque. Pour arriver à leurs fins (à leurs faims ?) ils n’avaient aucun scrupule, réhabilitant sans vergogne une forme de droit de cuissage moyenâgeux... Si, la plupart du temps, la conquête et sa conclusion à l’horizontale étaient les plus pratiquées, il est arrivé que certaines de ces simples coucheries se métamorphoses en véritables idylles, en liaisons quasi officielles pouvant mettre en péril autant les fonctions que les couples présidentiels.
Les appétits sexuels d’un Mitterrand ou d’un Chirac sont effarants. On peut parler pour ce qui les concerne de boulimie. Chez eux, seule la forme différait, tout à fait conforme à leur propre personnalité.


Ce livre, riche en anecdotes, est édifiant. Il se dévore avec d’autant plus de curiosité qu’on y croise au détour de chaque chapitre une kyrielle de personnalités connues. Le seul défaut de cet ouvrage, c’est son écriture. Renaud Revel ne fait pas dans la simplicité. Trop de métaphores tuent la métaphore. Si bien que son style est un tantinet lourd et empesé.

samedi 20 juillet 2013

Xavier-Adrien Laurent, Artiste Dramatique

Le Lucernaire
53, rue Notre-Dame des Champs
75006 Paris
Tel : 01 45 44 57 34
Métro : Notre-Dame des Champs / Vavin
(Jusqu’au 6 octobre)

Textes de Xavier-Adrien Laurent avec la complicité d’Hervé Lavigne et Sam Khébizi
Mise en scène d’Hervé Lavigne
Collaboration artistique de Marie Guibourt
Lumières de Stéphane Neville
Costumes de Sabine Richaud

Le spectacle : Lumière sur un plateau dépouillé… Xavier-Adrien Laurent, Artiste Dramatique exigeant partage l’ivresse de textes d’anthologie : Ô combien de marins, combien de capitaines… ? Nous ne le saurons jamais !
Ce soir, quelque chose a craqué. L’écoute du public ?... L’artiste ?...

Mon avis : Revêtu d’un accoutrement hétéroclite et hybride, mi-militaire, mi-civil, l’épée au côté, Xavier-Adrien Laurent (que nous appellerons « Xal » par simplification), déclame avec un grand sérieux Oceano Nox de Victor Hugo. On le sent très concentré, très appliqué. Et puis soudain, la tuile ! Imprévisible, insupportable, inadmissible : le Trou de mémoire !… Et, en plus, face à « une vingtaine de clampins »… En dépit de ses efforts, la suite du texte s’est évanouie « dans ce morne horizon » qu’est la salle, … Alors, comme il est évidemment inconcevable que la défaillance vienne de lui, il est bien plus facile de s’en prendre au public. Et dans l’invective il fait preuve d’autant de talent que dans la déclamation. Trois têtes de Turc vont successivement subir ses foudres aussi hypocrites que démesurées.

Passés sa colère et son déversement de fiel, l’Artiste reprend possession du plateau. Meurtri dans son ego, on le voit se liquéfier, redevenir soudain plus humain pour tenter d’expliquer. Expliquer les affres du comédien, la noblesse de sa mission, la fragilité de l’exercice du seul en scène. C’est presque à regret qu’il évoque l’humilité. Il préfère bougonner, vitupérer. Diable, il a la faconde méditerranéenne ! Avec son regard pénétrant, il nous scrute, nous prend à témoin, nous capte et nous indispose à la fois.
Il revient avec insistance sur les fonctions de l’artiste : remplir le vide, donner une âme aux objets… Et il donne des exemples ; cite des auteurs. Quand sa fébrilité à nous convaincre devient trop intense, il se calme avec de grandes gorgées de Verlaine. Et puis il ouvre large l’éventail de sa démonstration. Il démontre la corrélation existant entre l’enfant et l’acteur. Il glorifie l’école, stigmatise l’ignorance. Il remonte jusqu’aux sources du théâtre, en Grèce…

Profondément épris de mots et de beaux textes, Xal nous offre une brillante logorrhée. Pour se mettre à notre portée, ne perdant jamais de vue l’esprit didactique qui l’anime, il saupoudre ses envolées les plus exaltées de comparaisons scatologiques. Là aussi, il ne fait pas dans la demi-mesure ! Il parle souvent de l’importance du rêve, décortique l’indicible et le dicible, décrypte Mignonne, allons voir si la rose…, transpose Titus et Bérénice en langage texto…
Même si la sienne est vraisemblablement plus grosse que la notre (de culture théâtrale), il n’en nourrit aucune arrogance car il a le sens du partage…

Vers la fin du spectacle, ses origines marseillaises reprennent le dessus. Et il s’attarde à deux des emblèmes actuels de la cité phocéenne, Plus belle la vie et l’OM. La métaphore entre le foot et le théâtre se pose en évidence. L’arène où s’ébattent les Bleu et Blanc devient le Stade Mélodrome…
Xal occupe l’espace avec une vitalité impressionnante. Son jeu est si habité, si vibrant, sa passion pour la poésie est si impérieuse qu’il en est impressionnant, voire dérangeant. Alors que je suis sûr qu’il est en permanence dans le second degré et l’autodérision. Il joue tout le temps, avec lui, avec nous, avec les mots, avec les postures. C’est un comédien remarquablement structuré qui sait jouer tous les sentiments avec juste ce qu’il faut d’esbroufe et d’ostentation pour que, finalement, on ne le prenne pas au sérieux. Je suis convaincu qu’il n’apprécierait pas le contraire.


Xal a construit un spectacle complètement personnel. Il y a mis beaucoup de lui-même, de son histoire, de son vécu. C’est dense, riche, inventif, original et, il faut bien l’admettre, aussi gonflé qu’intelligent. Le Lucernaire est le cadre idéal pour ce type de démonstration car il exige tout de même une certaine connivence entre l’Artiste et son public…

Gilbert Jouin

jeudi 18 juillet 2013

Zaz "Recto Verso"

Apparemment, dans son premier album éponyme, Zaz n’avait dévoilé que le recto de sa personnalité. Aujourd’hui, pile trois ans après, elle y ajoute le verso. Raison pour laquelle je trouve Recto Verso plus abouti que le précédent. Qui était déjà très bien ! Il contient plus de facettes, plus d’explorations, plus d’audaces aussi. Mais, telle Ariane, elle a su garder le fil de ce qui constitue son originalité et qui a fait son succès. On ne s’attardera plus cette fois sur cette voix si particulière, délicieusement écorchée, à nulle autre pareille. Zaz a apporté un sang nouveau - un chant nouveau même – à la chanson française. Elle en est aujourd’hui un des plus beaux fleurons.

Donc, dans Recto Verso, si on ne découvre plus la chanteuse (bien que la singularité de ses cordes vocales soit toujours aussi séduisante), on découvre en revanche une interprète. En effet, pour bien faire passer les thèmes de certains titres, il ne faut pas avoir peur de livrer toute l’étendue de sa sensibilité et/ou la force de ses convictions.
Dans l’énorme diamant que fut Je veux, elle s’est amusée à tailler d’autres joyaux, exploitant ainsi un filon qui fut sa première carte de visite. Mais elle a eu la sagesse de ne pas puiser par trop dans ce cousinage. C’eût été une solution de facilité. Et je ne pense pas que ce soit son genre. Seules, en fait, les deux premières chansons, On ira et Comme ci, comme ça revendiquent ce cousinage, la première pour son rythme, la seconde pour son texte.

Après ce préambule, il est grand temps d’entrer dans le vif du sujet et de discotopsier ce deuxième opus de Miss Zaz.

1/ On ira
Signée Kerredine Soltani, comme Je veux, c’est une chanson lumineuse, tonique, positive. Prônant les rencontres, la mixité dans tous ses domaines, Zaz y chante la beauté du monde et sa confiance en l’humanité. Le texte joue beaucoup sur le name dropping.

2/ Comme ci, comme ça
Là, comme dans Je veux, Zaz revendique haut et fort sa liberté : « Je choisis d’être moi ». Sur une ambiance manouche, elle déclare ne vouloir en faire qu’à sa tête, faisant entièrement confiance à la « petite voix qui la pousse »

3/ Gamine
Signée Mickaël Furnon (Mickey 3D) cette chanson évoque les affres de l’amour, mais énoncées d’une voix presque neutre, sur un ton badin. Tout en affectant l’indifférence, elle profère néanmoins quelques menaces. Réactions classiques de la part d’une fille amoureuse qui a peur…

4/ T’attends quoi
Chanson-message : il y a urgence à préserver notre monde. Cri d’alarme, ode à la nature, inquiétude devant une Terre que l’homme envoie à sa perte. Le sujet est vraiment bien traité.

5/ La lessive
Le thème évoqué dans ce titre rejoint On ira. Hommage à l’humanité, beauté des êtres, aptitude à ne retenir que les « moments de grâce » que représentent les belles rencontres. Tout cela est psalmodié en alexandrins, la voix très devant, avec juste une guitare. C’est osé mais parfaitement réussi. Très beau titre !

6/ J’ai tant escamoté
Chanson réaliste à l’ancienne habillée par un joli accompagnement façon bastringue avec accordéon. La ritournelle entraînante contraste subtilement avec le constat mélancolique d’un texte qui exprime la lassitude du mensonge, des promesses non tenues. Superbe interprétation véhémente et suintante de sensibilité.

7/ Déterre
Voix murmurée, façon incantation. Tout en susurrant doucement « Fais du bruit », Zaz nous exhorte à nous réveiller, à nous prendre en main, à surmonter nos peurs et nos inhibitions, à exhumer nos « trésors enfouis »… Sa montée en puissance au fur et à mesure que la chanson avance est réellement impressionnante.

8/ Toujours
Chanson bucolique d’une fille très « nature », qui se veut libre en tout endroit et en toutes occasions, qui refuse de prendre la vie et de se prendre, elle, au sérieux. C’est l’hymne d’une Cosette devenue Gavroche.

9/ Si je perds
Cette chanson, carrément à part dans cet album, est dure à entendre. Elle traite avec une terrible lucidité de la vieillesse, de la fin de vie. Il serait tellement plus facile et confortable de se réfugier dans l’oubli que de supporter tous les désagréments de l’âge, de se sentir inutile, d’être un poids déjà mort pour les autres. Le dernier espoir, l’ultime secours serait donc de « perdre la mémoire »

10/ Si
Du pur jus de cet « Enfoiré » de Jean-Jacques Goldman ! Zaz chante a cappella pratiquement de bout en bout. C’est à peine si un piano intervient discrètement pour souligner la montée. C’est une chanson pleine d’envies, de partages, de rêves de solutions pour que le monde aille mieux. Mais on sent, en filigrane, que malgré toute la bonne volonté que l’on y met, il y a un réel aveu d’impuissance. Cette chanson, qu’elle sait utopique, Zaz la termine magistralement par une plainte.

11/ Oublie Loulou
C’est amusant car je n’ai vu qu’après l’avoir écoutée que Oublie Loulou était une chanson d’Aznavour. Moi, j’avais trouvé qu’elle ressemblait à du Trenet ! Marrant, non ?... Le débit est sur-vitaminé ; reposant sur les sonorités, le texte regorge d’onomatopées. C’est un funny song, jazzy, amusant, ludique, tonique, réjouissant. Et puis, quelle partie de violon !

12/ Cette journée
Encore un superbe texte. Exhalant énormément d’amour, il traite d’une relation forte et de la quête d’identité… A qui s’adresse-t-il ? A un père, un frère, un ami, un amant ? Je pencherais pour le premier, mais en fait, on s’en fout. Il n’y a que ce qui est dit et la manière de le dire qui compte.

13/ Nous debout
Chanson signée David McNeil et Ours sur un thème éternel et quelque peu éculé : vivre debout, se battre, ne pas se laisser enliser « même les pieds dans la boue ».  C’est, de loin, la chanson la plus faible de cet album. Elle est impersonnelle et elle n’apporte rien.

14/ La lune

Métaphore d’un pays imaginaire idéalisé auquel il faut bien donner un nom, alors on choisit la lune, tellement chargée en symboles. C’est une manière de fuir la réalité terrestre et les brûlures du soleil. C’est le refuge rêvé, une illusion. On voudrait y croire tout en ayant conscience qu’il s’agit d’une abstraction. C’est une bonne chanson de fin…

Conversations avec ma libido

Théâtre du Gymnase
38, boulevard Bonne Nouvelle
75010 Paris
Tel : 01 42 46 79 79
Métro : Bonne Nouvelle

Une comédie de Eleni Laiou et Patrick Hernandez
Direction d’acteurs : Emmanuel Guillon
Avec Elena Laiou (Pauline, la voisine), Tadrina Hocking (La libido), Alexandre Pesle (Antoine)

L’histoire : Antoine est un écrivain devenu célèbre grâce à ses théories sur l’abstinence. Lorsqu’il déménage dans son nouvel appartement parisien, il tombe sur sa nouvelle voisine, une tornade envahissante, sensuelle et pleine de vie, qui réveille sa libido endormie… Plus il tente de lui résister, plus sa libido se rebelle, allant jusqu’à s’incarner dans le corps d’une « madame sans-gêne » délirante qui, dans un langage très fleuri, exprime toutes les pensées refoulées d’Antoine sur le sexe !

Mon avis : Définition du Petit Larousse, la libido est l’« énergie de la pulsion sexuelle », et on peut y lire entre parenthèses qu’elle : « peut s’investir sur le moi ou sur un objet extérieur »… Cette dernière partie sera d’ailleurs vérifiable vers le milieu de la pièce, « l’objet » en question étant matérialisé par… un bonnet péruvien !
Tout, en effet, est contenu dans le titre de cette comédie. La (très) bonne idée des auteurs est d’avoir personnalisé la fameuse libido et de la représenter par une superbe et pétillante jeune femme. Et le « s » de « conversations » est également important car il va s’instaurer un véritable dialogue entre Antoine, écrivain prônant les vertus de l’abstinence, et sa libido, en jachère depuis plusieurs années, et donc affreusement en manque de sollicitation.

J’ai eu un peur au début de la pièce lorsque la voisine fait irruption dans l’appartement d’Antoine. C’est une tornade qui déboule chez lui en robe courte et pigeonnante. Excessive, surexcitée, aguicheuse, la voix haut perchée, le débit torrentiel, la gestuelle trop appuyée… C’est madame sans-gêne dans Sept ans de réflexion ! Cette effervescence forcée ne m’était pas agréable à voir et à entendre. Heureusement, elle était contrebalancée par le stoïcisme désemparé d’un Antoine très élégant dans son costume-cravate de velours.
Une fois cette entrée en matière tonitruante passée, on commence à s’amuser de son accent et de ses fautes de français que reprend systématiquement de volée notre écrivain. Les dialogues se font plus vifs et plus sensés, incluant ça et là quelques jolies formules qui font mouche…

Et puis, à l’instar ce cette envahissante voisine, c’est l’irrationnel qui fait irruption dans la pièce avec l’intrusion d’un personnage a priori virtuel mais très charmant à regarder : la libido d’Antoine. Au moment où elle se concrétise sur scène, la comédie franchit un palier et on commence à s’amuser vraiment. D’autant qu’intervient un stratagème, souvent employé certes, mais toujours très efficace : Antoine est le seul à voir et à entendre sa libido alors qu’elle n’existe pas pour Pauline. Cet état de fait est bien entendu source de nombreux quiproquos et de dialogues farfelus. S’en suivent, sur un rythme soutenu, des répliques ping-pong, réglées au cordeau.

Ce n’était pas évident de tenir près d’une heure et demie sur un tel sujet pas facile à traiter. Or, les auteurs ont réussi cette gageure de parler de sexe quasiment en permanence sans être jamais graveleux ou vulgaire. Ça se tient vraiment. Ils mettent en scène la libido sans être libidineux et, en plus, c’est fait plutôt intelligemment.
Evidemment, la libido, si longtemps jugulée par l’auteur d’un livre éloquemment intitulé La vie a-sexuelle, éloge de l’abstinence, sentant qu’il y a enfin un frémissement et une possibilité de passage à l’acte, fait tout ce qu’elle peut pour l’encourager. Son réveil et son sentiment d’urgence sont tels qu’elle ne s’attarde pas à user de formules de politesse. Quand elle se présente à Antoine, elle va droit au but : « Je suis la voix de ta quéquette ! ». Pris hors contexte, ça peut paraître un peu potache, mais ça a l’avantage d’être explicite. De même, elle n’hésite jamais à employer un langage cru et imagé (bonjour le dictionnaire des synonymes et les métaphores sur l’acte sexuel !). Une autre jolie trouvaille concernant la libido, c’est de l’avoir vêtue dans les mêmes tons qu’Antoine, montrant ainsi qu’ils forment une seule entité, provisoirement dédoublée.

Dans le public, il y avait une majorité de femmes. Visiblement conquises et peut-être concernées, elles ne se privaient pas de rire aux éclats.
Conversations avec ma libido est une comédie qui se laisse voir. Elle est, ainsi que je l’ai souligné, bien écrite, et elle possède un rythme qui ne faiblit jamais. Il est vrai que les trois comédiens se donnent avec une générosité totale. Eleni Laiou, qui a coécrit la pièce, s’en donne à cœur et à corps joie. Ce n’est que vers la fin que l’on comprend pourquoi elle est si agitée au début de la pièce. En tout cas elle fait preuve d’une sacrée vitalité… Tadrina Hocking incarne une libido que tous les hommes souhaiteraient avoir, surtout sous cette forme (ou sous ces formes). Elle s’amuse visiblement beaucoup à titiller son Antoine et à lui faire (re)monter son taux de testostérone. Son rôle – comme les deux autres d’ailleurs – est très physique. Elle assume son personnage virtuel avec une réjouissante fantaisie et énormément de charme… Quant à Alexandre Pesle, tiraillé qu’il est entre la volcanique Pauline-la-Voisine et la véhémence de sa libido en manque d’exercice, il nous la joue un peu à l’anglosaxonne. Pour sa première expérience théâtrale (une pièce n’a rien à voir avec le one man show dans lequel il excelle), il montre qu’il possède une palette assez large. Toujours juste, il donne de la crédibilité à un Antoine qui doit passer par tous les états d’esprit.

Bref, Conversations avec ma libido, est une pièce gentiment coquine que l’on pourrait sous-titrer « Les jeux de l’amour et de l’avatar »…